A ce compte, le principe de Boèce pourrait rester vrai, tout genre se

diviserait en deux espèces, ne fussent-elles désignées par aucun nom

spécial, sans que le réalisme fût justifié, c'est-à-dire sans qu'il en

fallût conclure que les espèces hors des individus soient autre chose

que des abstractions. Mais Abélard ne procède pas ainsi; il attaque le

principe de Boèce dans sa généralité, et sans s'inquiéter de l'induction

que ce principe fournit en faveur du réalisme; voici par quel argument

de métier il pense le détruire.

Si deux espèces prochaines épuisent la division de tout genre, la

règle est applicable au genre _relation_. La _relation_ est un genre

supérieur, de ceux qu'Aristote appelle _generalissima_, car c'est le

troisième prédicament. Or, quelles sont les deux différences prochaines

qui divisent le genre _relation_? La difficulté de le dire peut prouver

seulement que les noms des deux espèces prochaines du genre _relation_

manquent, et ne prouve pas qu'elles n'existent point dans les choses,

faute d'exister dans les noms; elles peuvent être dans la nature et

manquer dans le langage. Mais c'est une règle de logique que tous les

relatifs sont ensemble dans la nature, tous les _ad aliquid_ sont

_simul_, [Grec: pros ti hama tae physei einai], ce qui signifie qu'ils

coexistent naturellement, en ce sens que si une chose est relative à une

autre, il faut bien que celle-ci le soit à la première. Elles sont donc

nécessairement corrélatives et simultanées. L'un des relatifs ne peut

disparaître que la relation ne disparaisse et n'entraîne avec elle la

disparition de l'autre. Cette règle admise, il faut bien que les deux

espèces prochaines qui divisent complètement le genre _relation_, étant

les deux espèces fondamentales de relatifs, soient simultanées. Or le

seront-elles avec la _relation_, leur genre suprême? Mais c'est un

principe que le genre suprême est antérieur aux espèces, qu'il a la

priorité sur elles; et si la _relation_, genre suprême des deux

espèces prochaines de relatifs, leur est antérieure, comment ceux-ci

pourraient-ils être simultanés avec elle? Cela répugne. Maintenant les

deux espèces prochaines de relatifs peuvent-elles être simultanées avec

celles qui ne sont pas prochaines? Non, car ou celles-ci leur sont

subordonnées, ou elles ne le sont pas. Si elles leur sont subordonnées,

elles viennent après les premières, qui ne peuvent être simultanées avec

celles qui leur sont postérieures. S'il s'agit d'espèces qui ne leur

sont pas subordonnées; si, par exemple, l'espèce prochaine A est

simultanée avec l'espèce D subordonnée à l'espèce prochaine B, tandis

que celle-ci est simultanée avec l'espèce C subordonnée à l'espèce

prochaine A, il arrive que A simultané avec B antérieur à D, est

simultané avec D postérieur à B, et par conséquent A est antérieur à D

comme B, et postérieur à B comme D. Et de même, B est tout à la

fois antérieur à C comme A et postérieur à A comme C. Sans plus de

développement, la contradiction apparaît.

Enfin, les deux espèces prochaines du genre suprême _relation_

sont-elles simultanées l'une avec l'autre? Soit; mais alors il en est

de même forcément des deux genres qui divisent chacune d'elles, et des

espèces subordonnées qui divisent chacun de ces genres; car toutes

ces divisions sont des divisions en deux relatifs. Et comme il y

a solidarité entre eux à tous les degrés, et qu'en outre les deux

_divisants_ supposent le divisé, un seul relatif à un degré quelconque

de l'échelle, suppose tous les autres; et conséquemment, il pourrait

arriver, par exemple, que l'existence de la relation de roi à sujet

entraînât nécessairement l'existence de la relation de maître à

disciple, ou de cause à effet; ce qui est évidemment absurde[519].

[Note 519: Supposez que le prédicament _relation_ ait pour espèces

les plus prochaines une X et une Y, dont la première sera un relatif

que nous nommerons _celui de qui on dépend_, et la seconde, _celui

qui dépend_. Elles seront corrélatives et simultanées; soit. Mais la

première aura, je suppose, pour genres qui la divisent _la cause_ et

_le supérieur_, la seconde, _l'effet_ et _l'inférieur_. _Cause_ et

_supérieur_ ne sont pas relatifs entre eux, mais ils ont le même genre

qu'ils divisent. _Effet_ et _inférieur_ ne le sont pas davantage; mais

ils divisent un même genre. Ces espèces se sous-divisent à leur tour;

par exemple _supérieur_ en _père_ et en _maître_, _inférieur_ en _fils_

et en _esclave_. Or _supérieur_, quoique de genre différent, sera

relatif à _inférieur_ et simultané avec lui, et réciproquement. _Père_,

espèce appartenant à un autre genre que _fils_, sera relatif

et simultané avec _fils_, comme _maître_ avec _esclave_, bien

qu'appartenant à des espèces de genres divers. Or, si _père_ est relatif

à _fils_, ils sont nécessaires l'un à l'autre, et ces deux sous-espèces

existant rendent nécessaire l'existence de toutes les autres. Car _fils_

étant rendu nécessaire par _père_, rend nécessaire _inférieur_, l'espèce

de laquelle il dépend, et celle-ci, son autre sous-espèce _esclave_,

puisque (c'est la supposition) ces deux sous-espèces _fils_ et _esclave_

divisent exactement leur espèce _inférieur_. J'en dis autant de

_père_ et de _maître_ par rapport à _supérieur_. Mais _supérieur_ et

_inférieur_ à leur tour appartiennent à deux genres différents, dont

l'un est divisé par _supérieur_ et par _cause_, l'autre par _inférieur_

et par _effet_, et comme _inférieur_ et _supérieur_ sont nécessaires

l'un à l'autre, l'existence de l'un et de l'autre entraîne celle

des deux autres espèces avec chacune desquelles chacun d'eux divise

exactement son genre respectif; et ces genres respectifs, tous deux

réunis et opposés, corrélatifs simultanés, sont les espèces les plus

prochaines du genre le plus général, la _relation_. Ainsi les rapports

dialectiques de toutes ces branches de la _relation_ établissent une

liaison ou solidarité entre des choses qui en réalité n'en ont aucune,

puisque l'existence du _fils_ ne fait rien à celle de _l'esclave_, celle

du _père_ rien à celle du _maître_, celle du _supérieur_ rien à celle de

la _cause_.]

Que faut-il donc penser de l'autorité? Que devient la règle de Boèce?

Il faut croire, dit Abélard, qu'il n'a pas entendu parler des genres

de tous les prédicaments; et la règle ne doit être appliquée qu'au

prédicament de la substance; c'est ainsi que son autre règle: «toute

espèce est constituée de la matière du genre par la forme de la

différence,» n'est vraie que des espèces de la substance.

On peut ici juger Abélard et la scolastique. Il s'agit d'un argument

qui, au fond, atteint le réalisme. Quelle en est la difficulté? c'est

qu'il est dirigé contre l'autorité, contre une règle de Boèce. Quelle

en est la force? c'est qu'il est appuyé sur l'autorité, sur une règle

d'Aristote. Il se réduit à ceci: la règle _tout genre se divise en

deux espèces prochaines_ est inconciliable avec cette autre règle _les

relatifs sont simultanés_. Voilà comme le raisonnement scolastique se

fonde toujours sur l'autorité, même quand il attaque l'autorité.

En admettant que le genre _substance_ se divise en deux espèces

prochaines, Abélard examine s'il en est de même du genre _relation_; il

traite hypothétiquement la relation comme la substance; et attendu que

la maxime de Boèce, au cas où elle serait vraie, suppose que les espèces

sont des choses et non des mots, puisqu'elle les admet comme existantes,

encore même qu'il n'y ait pas de mots pour les nommer, il suit que, si

elle est vraie pour la relation comme pour la substance, les espèces

de la relation sont des choses comme celles de la substance. Mais, en

vérité, comment des espèces de relations peuvent-elles être des choses?

Quelle valeur peut avoir un argument qui donne aux relations la même

réalité qu'aux substances? N'y a-t-il pas là une tendance à réaliser

indûment des abstractions? On voit comment la scolastique, si peu

ontologique dans ses bases, en ce sens qu'elle s'appuie si peu sur

l'observation de la réalité, tombe facilement dans une ontologie

artificielle et gratuite qui remplit et abuse l'intelligence.

Il serait facile d'attaquer l'argumentation d'Abélard en elle-même.

Attaquons-la jusque dans ses principes. Le premier est d'Aristote:

«les relatifs sont ensemble dans la nature;» c'est-à-dire, comme il

l'explique, simultanés et solidaires dans la réalité. Ce principe est-il

donc si clair et si juste? Sans doute il y a moitié, s'il y a double;

s'il y a disciple, il y a maître; mais la science est relative à son

objet, et l'objet de la science peut exister sans qu'effectivement la

science existe. De même, l'objet senti est antérieur à la sensation. Le

principe n'est vrai tout au plus que si on l'applique à la relation en

acte, non à la relation en puissance. La relation actuelle exige la

simultanéité des relatifs. Mais quelle espèce de relatifs sont les

deux espèces prochaines du genre _relation_? Le rapport des espèces

prochaines aux genres, des espèces entre elles, des espèces à d'autres

espèces, est-il la relation proprement dite, aristotélique, catégorique?

cela ne conduirait-il pas à cette idée outrée que tout rapport est un

rapport nécessaire? La catégorie de relation est le rapport nécessaire;

mais le rapport nécessaire n'est pas nécessairement le rapport de

simultanéité. De A à B il peut y avoir un rapport nécessaire, dès que

B existe; mais avant que B existe, il peut n'y avoir de A à B qu'un

rapport possible; si A est naturellement antérieur à B, on ne peut pas

dire que A et B soient ensemble ou simultanés, quoique A étant donné,

il en résulte nécessairement un rapport possible avec B, au cas que B

devienne réel; et quoique B étant donné, il en résulte nécessairement un

rapport nécessaire et actuel avec A, qui ne peut pas exister, dès que B

existe. Ainsi A et B sont relatifs et ne sont pas simultanés.

Mais si tous les relatifs ne sont pas simultanés, est-il vrai que cette

règle vraie ou fausse doive s'appliquer aux choses unies par le rapport

d'espèces à genre, ou d'espèces du même genre entre elles, ou de

celles-ci avec d'autres espèces? Nullement; la définition de la relation

ne s'applique pas à ces relations-là. Le genre est logiquement antérieur

aux espèces, et, bien que les espèces le supposent, il ne les suppose

pas, il ne suppose que des espèces possibles. Il n'y aurait pas d'hommes

qu'il y aurait encore des animaux. De même, point de relation nécessaire

entre l'espèce _homme_ et les espèces des plantes, ou les sous-espèces

des oiseaux ou des poissons, ou même les sous-espèces des nègres ou des

blancs. L'une ne suppose pas les autres. Ce qui est vrai, c'est que si

un genre est complètement divisé par deux espèces prochaines, poser

l'une comme espèce, c'est supposer l'autre. On ne peut dire: Il y a dans

le genre animal une espèce _raisonnable_, sans dire implicitement

qu'il y a une espèce _non raisonnable_. S'il n'y avait que l'espèce

_raisonnable_, il n'y aurait pas de différence entre le genre _animal_

et l'espèce _homme_. L'un se confondrait dans l'autre, l'animal ne

serait qu'un genre sans espèce. Bien plus, si l'homme a été créé après

les autres animaux, le genre animal, avant la naissance d'Adam, n'était

ni genre ni espèce qu'en puissance, et non pas en acte; et quoique la

race humaine ne pût naître sans que la division possible du genre devînt

nécessairement actuelle entre elle et les autres races, c'est-à-dire

sans qu'aussitôt le genre et les deux espèces fussent réalisés, il

n'y avait pas eu simultanéité entre l'espèce humaine et le reste des

animaux, en dépit du rapport nécessaire entre les deux espèces. Tous les

animaux ne coexistent pas nécessairement dans la nature.

Il faut donc modifier le principe d'Aristote, ou ne pas regarder les

deux espèces prochaines d'un genre comme de véritables relatifs. Au

reste, la question n'est pas si un genre se divise en deux relatifs,

mais s'il se divise nécessairement en deux espèces.

Nous touchons ici à la seconde règle et à l'autre autorité. Le genre se

divise-t-il exactement en deux espèces prochaines, oui ou non? Si l'on

parle d'une division verbale, soit. Posez une espèce du genre, vous

aurez certainement en regard de cette espèce tout ce qui, dans le même

genre, n'offre pas la différence spécifique. On peut toujours dire que

le genre se divise en ce qui a telle différence et ce qui ne l'a pas;

mais le second membre de la division n'est pas nécessairement une espèce

proprement dite. Ce peut être la collection formée momentanément par

l'esprit de tous les êtres qui n'ont pas la différence; ce n'est alors

que la négation en regard de l'affirmation. Par exemple, les animaux

sans raison constituent-ils nécessairement une espèce proprement dite,

et ne pourraient-ils pas offrir d'ailleurs de telles diversités, qu'ils

ne formeraient une classe une et spéciale que par opposition à l'espèce

raisonnable? Toute importante qu'est la division par l'affirmation et la

négation, elle n'est pas assez instructive, assez significative; c'est

plutôt une élimination, une abstraction, comme parle la logique moderne,

qu'une division scientifique. Par exemple, si l'on disait: _Tout être

est créateur, incréé ou créé_, on ferait une division à trois membres

et qui pourrait avoir une véritable valeur. Sans doute on peut toujours

réduire une division par espèces à deux membres; il suffit pour cela

d'affirmer une différence, et puis de la nier. Mais il ne suit pas que

l'on constituera toujours par là deux espèces réelles. Si l'on divise

l'être en créateur et créé, on aura d'un côté Dieu, et de l'autre la

matière, l'âme, l'ange, l'homme, la brute; le créé ne sera pas une

espèce proprement dite. On aura cependant une division à deux membres,

et qui comprendra tout le genre.

J'avoue toutefois que si l'on veut restreindre la division aux espèces

proprement dites, aux différences proprement dites, et non l'appliquer

à toutes les espèces transitoires et successives qu'enfante l'esprit

humain, la règle de Boèce reprendra plus de valeur. Admettez qu'il y ait

en effet des espèces et différences proprement dites, c'est-à-dire qu'à

tel degré déterminé de l'échelle de l'être soit le genre, et au degré

qui suit immédiatement, l'espèce, il sera vrai que vous ne passerez

jamais de l'un à l'autre que par la division à deux membres. L'animal

étant le genre, l'espèce humaine est bien certainement _animal_ par

la différence _raison_; et l'autre portion du genre _animal_ moins la

_raison_, peut être dite constituée du genre _animal_ par la différence

_non-raison_, ce qui donne forcément une seconde espèce. Mais on

conviendra qu'il y a un peu de symétrie artificielle dans tout cela,

et qu'il est difficile d'admettre réellement la _non-raison_ comme une

forme essentielle. De cette manière de procéder, il peut résulter une

création illimitée d'êtres de raison érigés tôt ou tard en être réels.

Ainsi, les nominalistes eux-mêmes sont tôt ou tard ontologistes.

Je n'ai raisonné que sur le genre substance; que serait-ce si je

m'occupais des genres des autres prédicaments! c'est alors que tout

paraîtrait fictif, et l'abus de l'ontologie dialectique éclaterait. Il

est tel qu'on ne peut supposer que les scolastiques habiles en fussent

les dupes, et certainement au fond Abélard savait bien que ce ne pouvait

être que par une assimilation fictive que l'on traitât la _relation_ ou

la _situation_ comme la _substance_; il laisse entrevoir, quoique trop

rarement, qu'il n'ignore pas que la _nature_, c'est ainsi qu'il nomme

la réalité, est autre chose que _l'art_, c'est ainsi qu'il nomme la

dialectique. Mais d'abord pourquoi ne le pas dire mieux? puis, pourquoi

ne pas étudier, pour la décrire et la circonscrire, cette disposition ou

cette faculté qui est en nous de convertir tout en être, et de raisonner

des rapports et des modes comme si c'étaient des substances? Il est vrai

que c'eût été là de la psychologie.

Remarquons cependant une distinction importante et qui prouve que ce

rare esprit ne méconnaissait pas la différence profonde qui doit séparer

l'ontologie naturelle de l'ontologie dialectique. Il revient ici à

l'idée qu'il a déjà exprimée, c'est que les règles qui sont bonnes pour

la catégorie de la substance ne sont pas absolument et de plein droit

vraies des autres catégories. Suivant lui, la division du genre s'opère

exactement par deux espèces prochaines, mais seulement quand ce genre

est de la catégorie de la substance. La division du genre par les

différences équivaut à la division par les espèces, mais seulement quand

il s'agit du genre de la substance. Tout cela n'est qu'une suite d'un

principe antérieurement posé; c'est que toute espèce est constituée de

la matière du genre par la forme de la différence, seulement quand il

s'agit de genres ou d'espèces du ressort de la substance.

Je ne vois pas que cette distinction fondamentale ait été jusqu'ici

remarquée; elle fait honneur à celui qui l'a aperçue et répond d'avance

à plus d'une censure dirigée contre lui[520]; mais passons à la seconde

espèce de division substantielle.

[Note 520: Voyez _Dial._, pars III, p. 400; et ci-dessus c. V, et

ci-après c. VI, VII et IX.]

«Après la division du genre en espèces vient celle du tout en

parties[521]. Le tout est quant à la substance, ou quant à la forme, ou

quant à l'une et à l'autre. Le tout quant à la substance est tel quant

à la compréhension de la quantité, c'est l'entier, ou quant à la

distribution de l'essence commune, c'est l'universel. Telle est par

exemple l'espèce distribuée entre tous ses individus. L'espèce peut bien

être appelée le tout quant à la substance des individus, puisqu'elle

est la substance totale des individus. Mais il n'en est pas de même des

genres; car il y a, outre le genre, la différence dans la substance de

l'espèce, tandis qu'au delà de l'espèce rien de nouveau n'entre dans la

substance de l'individu. Les individus sont des parties de l'espèce, non

des espèces (Porphyre); ce tout est un universel, parce qu'il se dit

de toutes les parties individuelles, mais il n'est pas un entier,

c'est-à-dire un tout qui résulte de l'assemblage de toutes les parties

combinées, comme la maison, qui est composée du toit, des murs, etc.

L'entier ne peut être l'universel, parce que l'universalité n'a point

ses parties dans sa quantité, mais en distribution dans la diffusion

de la communauté, c'est-à-dire divisées entre plusieurs à qui elle

est commune. L'entier a une _prédication_ (attribution) qui lui est

particulière; Socrate est composé des membres que voici.

[Note 521: _Dial._, pars V, P. 460-470.]

«Quand Platon a dit, au rapport de Porphyre[522], que la division

doit s'arrêter aux dernières espèces pour ne pas s'étendre jusqu'aux

individus, il a considéré non la nature des choses, mais la multiplicité

et le changement des individus. Leur existence est soumise à la

génération et à la corruption, elle n'a pas la permanence que possèdent

les universels, dont l'existence est nécessaire, dès qu'il existe

un quelconque des individus en lesquels ils sont distribués. Cette

infinité[523], qui n'est point l'oeuvre de la nature, mais de notre

ignorance et de la mobilité de l'existence, laquelle ne saurait

longtemps persister dans ces individus comme dans les premiers sujets

des animaux, ou dans des individus à accidents immobiles, empêche la

division actuelle, mais n'empêche pas qu'elle existe dans la nature: la

nature pourrait très-bien souffrir que les individus dont l'existence

aurait été permise, attendissent notre division et tombassent sous notre

connaissance....

[Note 522: Porphyr. _Isag._, II.--Boeth., _In Porph._, l. III, p.

75.]

[Note 523: L'impossibilité de déterminer le nombre des individus.]

«De ces touts qu'on appelle entiers ou constitutifs, les uns sont

continus, comme la ligne, qui a ses parties continues, et les autres

non, comme le peuple, dont les parties sont désagrégées. La division

de ces touts ne s'énonce pas au même cas que celle de l'universel,

c'est-à-dire au nominatif, elle se fait au génitif.... _De cette ligne_,

une partie est cette petite ligne, une autre partie, cette autre petite

ligne; _de ce peuple_, une partie est cet homme, une autre partie, cet

autre homme..., tandis qu'on ne dit pas que Caton, Virgile ... sont des

parties de l'homme (espèce), mais Caton, Virgile est homme.... Mais il

faut regarder au sens plutôt qu'aux paroles....

«Comme la division régulière du genre ne se fait point par ses espèces

quelconques, mais par ses espèces les plus prochaines, de même, la

division du tout ne doit pas se faire par les parties qu'on voudra, mais

par les parties principales. On blâmerait celui qui diviserait l'oraison

par syllabes ou par lettres, qui sont les parties des parties; l'ordre

naturel est que la division se fasse en ces parties, dont l'union

constitue immédiatement le tout, et que l'on décompose l'oraison en

expressions et celles-ci en syllabes.»

Mais quelles parties convient-il d'appeler principales, et quelles,

secondaires? Regardez-vous comment le tout se constitue, les principales

sont parties, non des parties, mais du tout, comme dans l'homme l'âme

et le corps. Regardez-vous comment le tout se détruit, les parties

principales sont celles dont la suppression détruit la substance du

tout, comme la tête dans l'homme.

La première classification est arbitraire. Elle veut, par exemple, que

les parties principales de la maison soient les murs, le toit et les

fondements. Mais s'il convient de diviser la maison en deux, mettant

d'un côté les murs avec leurs fondements, et de l'autre le toit, les

fondements ne seront plus partie principale, mais partie de partie. On

peut à volonté dans un composé quelconque rendre secondaire une partie

principale, et réciproquement. Dans l'autre opinion, on n'hésite pas à

admettre comme principales des parties de parties, dans l'homme, par

exemple, la tête, laquelle est une partie du corps qui est une partie

de l'homme, dont l'autre partie est l'âme; on regarde seulement quelles

sont les parties qui, en se détruisant, détruisent la substance du tout.

Mais si vous détruisez une petite pierre de la muraille d'une maison,

comme cette pierre est un des éléments de sa substance, cette substance

est atteinte, le tout cesse d'exister, la maison est détruite; ou ce qui

reste est un autre tout, une autre maison; ce n'est qu'une partie de la

première. En vain diriez-vous que la petite pierre de la maison existe

séparément, la maison existait comme composé, et il ne suffit pas pour

son existence que sa matière subsiste. Autrement, comme elle se compose

de bois et de pierres, on dirait que lorsqu'on a le bois et les pierres,

on a la maison. Donc, du point de vue de la destruction, toutes les

parties sont principales.

Abélard, Tome I · 第 34 / 39 段