doit être attribué qu'à Dieu, tant dans les créations premières que dans
les créations dernières. Dans les créations de la nature se placent les
substances générales et spéciales. Ce n'est pas un changement de la
forme, c'est une création de substance nouvelle qui fait la diversité
de genre et d'espèce. De quelque façon que varient les formes, si
l'identité demeure, l'essence générale ou spéciale n'en est point
touchée. Mais là où il n'y a point diversité de formes, il peut y avoir
diversité de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus généraux,
à ce qu'il y a de plus général, aux prédicaments pris en eux-mêmes, et
peut-être aussi à certaines espèces, comme nous l'accordons pour les
espèces des accidents, afin d'éviter une multiplication à l'infini. Mais
aussi longtemps que l'essence matérielle ou la nature de la chose sera
diverse, il y aura diversité de genres ou d'espèces; c'est donc la
diversité de substance, non le changement de la forme, qui fait la
diversité des genres et des espèces. Car, bien que dans les espèces de
la substance, la cause de la diversité des espèces soit la différence,
celle-ci vient de la diversité de substance des choses elles-mêmes.
Aussi a-t-on nommé ces sortes de différences, différences
substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et
des espèces que les choses que l'opération divine a composées en nature
de substance[502].»
[Note 502: _Dial._, p. 418.]
Le mouvement de quantité est de deux sortes, mouvement d'augmentation,
mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution résultent d'une
jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre.
Or l'accident est seul sujet à la comparaison, et celle-ci porte sur la
longueur, la largeur, l'épaisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport
au nombre que le mouvement de quantité dépend de l'action de l'homme. En
effet l'opération humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait
entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la
surface, l'épaisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont
donc pas soumises à notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier
le nombre par l'accumulation dans le même lieu; ainsi nous ajoutons une
pierre à des pierres, des bois à des bois pour une construction. Notre
création n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composées
sont dites unes ou plutôt unies par notre oeuvre, non par création
naturelle. Cependant il ne faut pas considérer les noms de ces sortes
d'assemblages ou d'unités factices, comme des noms collectifs, tels
que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des
parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que,
même séparées, les unités des collections conservent leur propriété de
former une collection. L'unité d'un homme qui réside à Paris et celle
d'un homme qui demeure à Rome forment un binaire. La pluralité des
unités suffit pour faire un nombre, une réunion d'hommes, pour faire un
peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au
contraire, est nécessaire pour former la maison et le navire, et même
cette combinaison n'est pas indifférente; il n'y en a qu'une qui
constitue le navire ou la maison.
Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans
l'ontologie et même dans la physique. Abélard ne se contente plus de
discuter logiquement des idées; il s'efforce de retracer la génération
des choses. Pour le fond; il emprunte encore à son maître. Il suit la
Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes
se trouvent rappelés çà et là dans la Logique et dans les commentaires
de Boèce. Seulement, il porte dans son exposition une clarté et une
méthode qui sont bien à lui, et c'est avec des citations éparses qu'il
a recomposé le système. Ce qui donne à ces passages un intérêt
particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions
communément attribuées à notre auteur touchant les universaux. Il nous y
donne la génération réelle des genres et des espèces. Ici point de trace
de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les espèces ne sont
admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procèdent
de l'opération divine: ainsi les animaux, les métaux, les arbres, et
non pas les armées, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des
genres et des espèces repose ainsi sur des causes physiques. Elle est
produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identité et
fait succéder une nature essentielle à une autre. Du genre à l'espèce,
ce mouvement se résout dans la survenance de la différence; mais la
différence est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degré
ontologique à un autre, c'est une forme substantielle qui survient et
qui agit comme cause altérante et productrice. Il me semble que nous
avons ici la physique des genres et des espèces; c'est, je crois, là du
réalisme. On pourrait dire que tout ce réalisme provient d'une seule
idée qu'Abélard ajoute à la théorie de la cause et du mouvement, dont il
prend le fond dans Aristote: c'est l'idée de la création.
CHAPITRE VI.
SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, QUATRIÈME ET CINQUIÈME
PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA
DÉFINITION.
Nous avons dit qu'Abélard ne connaissait pas les Seconds Analytiques
d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son maître, il a voulu
donner le même titre à la quatrième partie de sa Dialectique, il n'a
pu traiter le même sujet, et au lieu d'écrire sur la démonstration, il
s'est surtout occupé des matières comprises dans le livre de Boèce
sur le syllogisme hypothétique[503]. Rien de bien essentiel n'est à
remarquer dans cette partie; passons immédiatement à la cinquième, ou au
_Livre des divisions et des définitions_. Ce livre correspond aux
deux ouvrages de Boèce sur les mêmes matières, et dans la Dialectique
d'Abélard il tient la place des Arguments sophistiques, cette dernière
partie de l'Organon[504].
[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal.
post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.]
[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p.
450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.]
«Le talent de diviser ou définir est non-seulement recommandé par la
nécessité même de la science, mais encore enseigné soigneusement par
plus d'une autorité. Émule reconnaissant de nos maîtres, suivons
religieusement leurs traces; nous sommes excité à travailler sur le même
sujet, pour ton intérêt, frère, ou plutôt pour l'utilité commune. La
perfection des écrits antiques n'a pas été si grande en effet que
la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut
s'accroître chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progrès
à faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les
définitions, puisque celles-ci tirent de celles-là leur origine
constitutive, les divisions auront la première place dans ce traité, les
définitions la seconde[505].» Ainsi la division est une analyse dont la
définition est comme la synthèse. C'est une idée de Boèce, qui se sépare
en cela d'Aristote, peu favorable à la division, peut-être parce
que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de
syllogistique, ni par conséquent de démonstratif, dans cette énumération
des parties, des modes, des espèces ou des cas, qu'on appelle la
division, et qui lui paraît se réduire souvent à l'assertion gratuite.
Mais si la division est bonne, la définition est valable, et
réciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de
contrôle et de garantie.
[Note 505: _Dial._, p. 450.]
[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.]
On entend donc ici par la division celle dont Boèce a prouvé que les
termes sont les mêmes que ceux de la définition[507]. «Nous entreprenons
de traiter des divisions telles que l'autorité de Boèce les a déjà
caractérisées, et si nous donnons du nôtre dans ces leçons, qu'on ne le
regrette pas (_non pigeat_).»
[Note 507: _De Div._, p. 643.]
La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en
espèces, du mot en significations, ou du tout en parties. La division
selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en
ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident.
La première division substantielle, celle du genre en espèces, est comme
celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le
corps animé ou le corps inanimé_.
La division du mot est celle qui découvre les diverses significations
d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une même chose a diverses
applications. Dans le premier cas, elle explique l'équivoque d'un nom:
_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bête marine_ (chien de
mer), _et d'un signe céleste_. Dans le second, on divise un mot selon
ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du
nombre, ou de la mesure_.
La division du tout a lieu, quand le tout est divisé en ses propres
parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La
maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou
bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une
division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une
est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en
parties constitutives, l'autre en parties divisives.
Commençons par la division du genre en ses espèces les plus
prochaines[508]. Celle-ci peut être aisément confondue avec la division
par différence; mais dans la division en espèces par les différences,
il ne s'agit pas des espèces elles-mêmes, mais des formes des espèces.
Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupède, ou oiseau_, etc., est une
division du genre en espèces; l'_animal est ou homme ou non-homme_,
est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non
rationnel_, une définition par différence.
[Note 508: _Dial._, p. 464.]
Abélard n'ajoute ici à Boèce qu'un seul point. Par différences faut-il
entendre les formes des espèces, ou seulement de simples noms de
différences, qui, suivant quelques-uns, suppléeraient les noms spéciaux
pour désigner les espèces, en sorte que _rationnel_ équivaudrait à
_animal rationnel_, _animé_ à _corps animé_? Les noms des différences
contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matière,
c'est-à-dire la chose tout entière: «Opinion,» dit Abélard, «qui a paru
préférable à mon maître Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en
souviens, pousser à ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la
différence tenait lieu de l'espèce dans une division du genre, il ne
fût pas le nom abstrait de la différence, mais fût posé comme le nom
substantif de l'espèce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler
cela division du sujet en accidents, les différences ne lui paraissant
plus alors appartenir au genre qu'à titre d'accidents. C'est pourquoi il
voulait, par le nom de la différence, entendre l'espèce elle-même, fondé
sur ce mot de Porphyre: _Par les différences nous divisons le genre en
espèces_[509].»
[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._,
l. IV, p. 81.]
Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indéterminé) pour
désigner l'espèce opposée. Ainsi, il disait: _La substance est ou le
corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne désignait que l'espèce
opposée à corps; ce terme infini par signification n'était plus qu'un
nom substantif et spécial[510]. Mais si, par une nouveauté de langage,
on prend les noms des différences ou les noms infinis pour ceux même des
espèces, «la lettre n'a plus aucun poids,» c'est-à-dire les textes sont
sans autorité. Que devient le soin particulier et le rôle à part que
Boèce accorde aux différences? Il ne voulait pas non plus que la simple
négation contînt l'idée de l'espèce, lorsqu'il disait: «La négation par
elle-même ne constitue point une véritable espèce.» _Le non-homme, le
non-corps_ n'est pas une espèce. Les noms négatifs ne remplacent
les noms d'espèces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des
différences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances,
mais ce sont des noms _pris des différences_, c'est-à-dire les
différences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle
des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms
ne sont pas des noms de genres ou d'espèces. Aussi, de la division du
genre par différence, Boèce tire-t-il la définition des espèces, par
la jonction du nom _divisant_ de la différence au nom _divisé_ du
genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en
_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par différence,
la jonction du genre _animal_ et de la différence _rationnel_, ou
l'expression l'_animal rationnel_, sera la définition de l'espèce
_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient à
la division du genre convient à la définition de l'espèce. Or, cela
ne se peut dire que de la division du genre par les différences. Si
_différence_ équivalait à _espèce_, cela signifierait que la division
du genre en espèces définit l'espèce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour
cela que Porphyre, d'accord avec Boèce, dit que les différences qui
divisent le genre sont toutes appelées différences spécifiques[512].
[Note 510: Le nom infini est le nom indéfini ou indéterminé qui
s'applique à des choses diverses de genre, d'espèce, ou de degré
ontologique, tandis que les noms universels sont déterminés à certains
genres, à certaines espèces; par exemple, le _non-animal_ est un nom
infini, car il s'applique à la substance, au métal, au fer, à l'épée,
à l'épée d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre
l'infini dans ce sens et le négatif. Kant entend ainsi l'infini,
lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la
rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)]
[Note 511: _De Div._, p. 642.]
[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In
Porph._, l. IV, p. 86.]
«La division en différences ou en espèces doit porter sur les plus
prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus
analogues, et les plus propres à faire connaître le genre. Si la
division du genre se faisait toujours par les différences ou par les
espèces les plus prochaines, toute division serait à deux membres. C'est
du moins une opinion de Boèce que tout genre a, dans la nature des
choses, deux espèces les plus prochaines; et si nous en avions toujours
les noms, toute division pourrait s'opérer en deux espèces; si cela ne
se peut toujours faire, c'est disette de noms.
«Mais à cette opinion qui se rattache à la doctrine philosophique qui
soutient que les genres et les espèces sont les choses mêmes et non
simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tirée de
la relation.
«Si tout genre est contenu en deux espèces les plus prochaines,
la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux espèces les plus
prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complète).
Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins
subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent être unies de
relation au genre suprême. En effet ce qui est antérieur a tous les
relatifs (le genre suprême) est le genre de tous, leur genre universel.
Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif;
car Aristote nous enseigne dans ses Prédicaments que dans la nature tous
les relatifs sont ensemble (ou simultanés)[513]. Par la même raison, les
deux espèces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent
être relatives à ce genre, parce que deux choses diverses d'un même
n'y peuvent être relatives, comme un même ne peut avoir plusieurs
contraires, plusieurs privations ou possessions d'un même, plusieurs
affirmations propres ou négations, d'après la règle _une seule négation
pour une seule affirmation_[514].
[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une
manière absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai
epi men ton pleiston alaethis estin.] «Il paraît que les relatifs sont
simultanés dans la nature; et cela est vrai de la plupart.»]
[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De
Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.]
«Ces deux espèces ne peuvent non plus être relatives aux espèces
subordonnées; car si une d'elles est en relation (et par conséquent
simultanée) avec les espèces inférieures, c'est avec celle qui lui est
subordonnée, ou avec celle qui est subordonnée à l'autre. Or ce ne peut
être avec celle qui vient après elle, puisqu'elle est antérieure à
celle-ci dans la nature, comme étant un genre. Si c'est avec celle qui
est subordonnée à l'autre et si elles échangent ainsi leurs espèces
subordonnées, il suit que dans la nature chacune est antérieure et
postérieure à l'autre, car ce qui est antérieur ou postérieur à l'une
de deux choses simultanées dans la nature est nécessairement aussi
antérieur ou postérieur à l'autre. Or des deux espèces, celle-là,
étant comme le genre du relatif à une espèce contemporaine[515], est
l'antérieur de ce relatif, et devient en même temps l'antérieur de
l'espèce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antérieure à
celle-là, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antérieure
et postérieure à l'autre et à soi-même. C'est ce qui deviendra plus
clair, si nous désignons par des lettres l'ensemble du prédicament.
Représentons l'ordre par celte figure:
Relation
B. C.
D. F. G. L.
[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni antérieure ni postérieure.]
«Si d'un côté C et D, de l'autre B et L sont réciproquement relatifs
(B et C étant les deux espèces prochaines du genre le plus général
_relation_, D et L des espèces, l'un de B, et l'autre de C), B sera
antérieur à D comme à son espèce; D étant ensemble ou simultané avec C
comme avec son relatif, B précédera C. Ainsi B précédera son espèce D et
C le relatif de D, et par conséquent soi-même (puisqu'il est simultané
avec C son codivisant). En outre, il est évident que dans cette
relation, une des espèces inférieures détruite anéantit tout le
prédicament; si D est détruit, tant B que C périt nécessairement,
puisqu'ils comprennent le genre le plus général. Car D, étant relatif à
C, le détruit par sa propre destruction; mais C, étant le genre de L,
emporte L relatif de B, et ainsi B périt aussi. C'est pourquoi D une
fois détruit, tant B que C est détruit, et la _relation_ avec eux. Mais
plutôt, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et
que toutes les autres espèces contemporaines sous leurs genres, soient
relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L,
et ainsi des autres, tant qu'il y a d'espèces contemporaines. Si une
seule des espèces en relation existe, toutes doivent forcément exister,
de sorte que comme D existe, B son genre existe nécessairement; et B
existant, C son relatif existe nécessairement aussi. Mais si B existe,
il faut nécessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera
que par quelqu'une de ses espèces qui, étant relative à une autre,
ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe
nécessairement. Donc, une des espèces relatives existant, il arrivera
que toutes existent; ce qui est très-évidemment faux, car une des
espèces n'exige l'existence d'aucune autre espèce que de celle avec
laquelle elle est ensemble ou simultanée, et à laquelle elle est
relative. Le père n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement
le fils.
«Si, en descendant des espèces prochaines de relatifs, par les genres
secondaires et les sous-espèces, aux individus, nous trouvons que les
espèces, contemporaines d'un même genre, ne sont pas relatives entre
elles, mais que ce sont les espèces de l'un des genres divisant qui sont
relatives aux espèces d'un autre, sous le même genre suprême (comme
le sont les espèces de l'_animé_ et de l'_inanimé_ entre elles), deux
espèces existant entraînent nécessairement l'existence de toutes les
autres. Si au contraire les espèces d'une espèce la plus prochaine sont
relatives ans espèces d'une autre espèce la plus prochaine (comme les
espèces du _corps_ aux espèces de l'_esprit_), cette nécessité n'existe
pas. Notez bien que le genre le plus général du prédicament où cette
condition se réalise est contenu dans deux espèces; mais aussi, ou nous
sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorité
sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regardé aux genres de tous les
prédicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses
ouvrages que toute espèce est constituée de la matière du genre par
la forme de la différence; ce qui ne peut, à cause de l'infinité des
espèces, être maintenu pour toutes; cette règle ne doit donc être
rapportée qu'au prédicament de la substance. Il en est de même peut-être
de l'autre règle[517].»
[Note 516: Boèce.]
[Note 517: _Dial._, p. 458-460.]
On aura remarqué cette argumentation qui peut être prise comme un
spécimen du raisonnement scolastique. La singularité en sera plus
frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de
notre temps.
La division est l'origine et comme le fond de la définition. Soit
par exemple cette définition de l'homme, _l'homme est un animal
raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable
ou non raisonnable_. C'est une division, c'est-à-dire une proposition
dans laquelle le sujet est divisé en deux classes par deux attributs;
et c'est une division par différences, en ce que ces attributs sont
différentiels, c'est-à-dire constitutifs d'espèces proprement dites, non
de simples distinctions modales, mais des _différences spécifiques_:
c'est l'expression de la science.
La division par différences doit se faire par les différences les plus
prochaines. Admettez plusieurs espèces d'hommes, les uns ayant douze
sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas être divisé
par ces différences; car elles sont éloignées, elles constituent des
sous-espèces, et non les espèces du genre _animal_; la différence
prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_.
La différence prochaine, celle qui divise immédiatement le genre, est
celle qui le fait le mieux connaître, celle qui touche de plus près
la nature; c'est donc la plus réelle. Boèce dit que tout genre a deux
espèces prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit à deux
membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener à la
division par deux. Si la division ne paraît pas toujours pouvoir se
faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les
deux noms des _divisants_ et surtout des deux différences spécifiques
d'un même genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des différences
spécifiques; nous serions embarrassés pour nommer l'autre en français.
Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le
substantif abstrait répondant à _irrationale_ ce serait la _non-raison_.
Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous
ferait encore plus défaut; mais si la division du genre en deux espèces
prochaines est toujours possible, sans toujours être exprimable, il suit
que les espèces existent indépendamment d'un nom qui les désigne. Elles
existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine
qui veut que les espèces ne soient que des mots? Voilà l'argument
qu'Abélard dirige en passant contre Roscelin.
[Note 518: _De Div._, p. 643.]
Les modernes répondraient que les espèces peuvent exister dans l'esprit
sans être nommées, que toutes les idées n'ont pas nécessairement leurs
noms, et qu'ainsi le principe de Boèce peut être vrai comme principe
idéologique, sans qu'il en résulte aucun préjugé en faveur de la réalité
objective des espèces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les
individus seuls sont réels. Ces individus semblables ou dissemblables,
séparés ou rapprochés par des différences ou ressemblances essentielles
ou accidentelles, sont comparés et classés par l'intelligence, en
sorte que les genres et les espèces sont des vues de l'esprit fondées
seulement sur les différences et les ressemblances des individus,
seules réalités. Toute classe, genre ou espèce, se résout réellement en
individus. Il n'y a point de réalité autre qui corresponde au nom ou à
l'idée de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des
animaux, des hommes_. Les genres et les espèces ne sont donc que des
idées, et comme les idées en général ne se constatent et ne se fixent
que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement à
l'intelligence, on peut regarder les espèces comme des noms, ne
correspondant à aucune réalité substantielle qui soit l'espèce, si elle
n'est la réunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'à dire
que les espèces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable,
ou le conceptualisme éclairé.