«Ainsi donc le mouvement de substance que nous appelons génération, ne

doit être attribué qu'à Dieu, tant dans les créations premières que dans

les créations dernières. Dans les créations de la nature se placent les

substances générales et spéciales. Ce n'est pas un changement de la

forme, c'est une création de substance nouvelle qui fait la diversité

de genre et d'espèce. De quelque façon que varient les formes, si

l'identité demeure, l'essence générale ou spéciale n'en est point

touchée. Mais là où il n'y a point diversité de formes, il peut y avoir

diversité de genres; c'est ce qui arrive aux genres les plus généraux,

à ce qu'il y a de plus général, aux prédicaments pris en eux-mêmes, et

peut-être aussi à certaines espèces, comme nous l'accordons pour les

espèces des accidents, afin d'éviter une multiplication à l'infini. Mais

aussi longtemps que l'essence matérielle ou la nature de la chose sera

diverse, il y aura diversité de genres ou d'espèces; c'est donc la

diversité de substance, non le changement de la forme, qui fait la

diversité des genres et des espèces. Car, bien que dans les espèces de

la substance, la cause de la diversité des espèces soit la différence,

celle-ci vient de la diversité de substance des choses elles-mêmes.

Aussi a-t-on nommé ces sortes de différences, différences

substantielles. Ainsi nous ne devons comprendre au rang des genres et

des espèces que les choses que l'opération divine a composées en nature

de substance[502].»

[Note 502: _Dial._, p. 418.]

Le mouvement de quantité est de deux sortes, mouvement d'augmentation,

mouvement de diminution. L'augmentation et la diminution résultent d'une

jonction de parties, et la comparaison seule manifeste l'une ou l'autre.

Or l'accident est seul sujet à la comparaison, et celle-ci porte sur la

longueur, la largeur, l'épaisseur et le nombre. Ce n'est que par rapport

au nombre que le mouvement de quantité dépend de l'action de l'homme. En

effet l'opération humaine n'unit jamais les corps au point qu'il n'y ait

entre eux aucune distance. La longueur de la ligne, la largeur de la

surface, l'épaisseur du solide, qui sont autant de continus, ne sont

donc pas soumises à notre action, et nous ne pouvons rien que multiplier

le nombre par l'accumulation dans le même lieu; ainsi nous ajoutons une

pierre à des pierres, des bois à des bois pour une construction. Notre

création n'est jamais que de la composition. Les choses ainsi composées

sont dites unes ou plutôt unies par notre oeuvre, non par création

naturelle. Cependant il ne faut pas considérer les noms de ces sortes

d'assemblages ou d'unités factices, comme des noms collectifs, tels

que ceux de _peuple_, de _troupeau_, etc. En effet il faut l'union des

parties de la maison pour qu'il y ait maison ou vaisseau; tandis que,

même séparées, les unités des collections conservent leur propriété de

former une collection. L'unité d'un homme qui réside à Paris et celle

d'un homme qui demeure à Rome forment un binaire. La pluralité des

unités suffit pour faire un nombre, une réunion d'hommes, pour faire un

peuple, sans qu'il y ait besoin de l'union de combinaison. Celle-ci, au

contraire, est nécessaire pour former la maison et le navire, et même

cette combinaison n'est pas indifférente; il n'y en a qu'une qui

constitue le navire ou la maison.

Ces extraits nous ont fait sortir de la dialectique pour entrer dans

l'ontologie et même dans la physique. Abélard ne se contente plus de

discuter logiquement des idées; il s'efforce de retracer la génération

des choses. Pour le fond; il emprunte encore à son maître. Il suit la

Physique d'Aristote, qu'il ne connaissait pas, mais dont les principes

se trouvent rappelés çà et là dans la Logique et dans les commentaires

de Boèce. Seulement, il porte dans son exposition une clarté et une

méthode qui sont bien à lui, et c'est avec des citations éparses qu'il

a recomposé le système. Ce qui donne à ces passages un intérêt

particulier, c'est qu'ils sont en contradiction avec les opinions

communément attribuées à notre auteur touchant les universaux. Il nous y

donne la génération réelle des genres et des espèces. Ici point de trace

de conceptualisme, ni de nominalisme. Les genres et les espèces ne sont

admis que pour les choses qui, ayant une substance naturelle, procèdent

de l'opération divine: ainsi les animaux, les métaux, les arbres, et

non pas les armées, les tribunaux, les nobles, etc. La distinction des

genres et des espèces repose ainsi sur des causes physiques. Elle est

produite par ce mouvement de la substance qui interrompt l'identité et

fait succéder une nature essentielle à une autre. Du genre à l'espèce,

ce mouvement se résout dans la survenance de la différence; mais la

différence est substantielle, et dans toutes les transitions d'un degré

ontologique à un autre, c'est une forme substantielle qui survient et

qui agit comme cause altérante et productrice. Il me semble que nous

avons ici la physique des genres et des espèces; c'est, je crois, là du

réalisme. On pourrait dire que tout ce réalisme provient d'une seule

idée qu'Abélard ajoute à la théorie de la cause et du mouvement, dont il

prend le fond dans Aristote: c'est l'idée de la création.

CHAPITRE VI.

SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, QUATRIÈME ET CINQUIÈME

PARTIES, OU LES SECONDS ANALYTIQUES ET LE LIVRE DE LA DIVISION ET DE LA

DÉFINITION.

Nous avons dit qu'Abélard ne connaissait pas les Seconds Analytiques

d'Aristote. Lors donc que pour copier en tout son maître, il a voulu

donner le même titre à la quatrième partie de sa Dialectique, il n'a

pu traiter le même sujet, et au lieu d'écrire sur la démonstration, il

s'est surtout occupé des matières comprises dans le livre de Boèce

sur le syllogisme hypothétique[503]. Rien de bien essentiel n'est à

remarquer dans cette partie; passons immédiatement à la cinquième, ou au

_Livre des divisions et des définitions_. Ce livre correspond aux

deux ouvrages de Boèce sur les mêmes matières, et dans la Dialectique

d'Abélard il tient la place des Arguments sophistiques, cette dernière

partie de l'Organon[504].

[Note 503: _Dial._, pars IV, De Propos. et Syll. hypoth. seu Anal.

post., p. 434-449.--Boeth. _Op._, De Syll. hyp., lib. II, p. 606.]

[Note 504: _Dial._, pars V, liber Divisionum et Definitionum, p.

450-497.--Boeth., _De Divis._, p. 638. _De Diffin._, p. 648.]

«Le talent de diviser ou définir est non-seulement recommandé par la

nécessité même de la science, mais encore enseigné soigneusement par

plus d'une autorité. Émule reconnaissant de nos maîtres, suivons

religieusement leurs traces; nous sommes excité à travailler sur le même

sujet, pour ton intérêt, frère, ou plutôt pour l'utilité commune. La

perfection des écrits antiques n'a pas été si grande en effet que

la science n'ait nul besoin de notre travail. La science ne peut

s'accroître chez nous autres mortels au point de n'avoir plus de progrès

à faire. Or comme les divisions viennent naturellement avant les

définitions, puisque celles-ci tirent de celles-là leur origine

constitutive, les divisions auront la première place dans ce traité, les

définitions la seconde[505].» Ainsi la division est une analyse dont la

définition est comme la synthèse. C'est une idée de Boèce, qui se sépare

en cela d'Aristote, peu favorable à la division, peut-être parce

que Platon l'employait volontiers[506]. Aristote ne trouve rien de

syllogistique, ni par conséquent de démonstratif, dans cette énumération

des parties, des modes, des espèces ou des cas, qu'on appelle la

division, et qui lui paraît se réduire souvent à l'assertion gratuite.

Mais si la division est bonne, la définition est valable, et

réciproquement, et elles peuvent se servir mutuellement de moyen de

contrôle et de garantie.

[Note 505: _Dial._, p. 450.]

[Note 506: _Analyt. prior._, I, XXXI.--_Analyt. post._, II, V.]

On entend donc ici par la division celle dont Boèce a prouvé que les

termes sont les mêmes que ceux de la définition[507]. «Nous entreprenons

de traiter des divisions telles que l'autorité de Boèce les a déjà

caractérisées, et si nous donnons du nôtre dans ces leçons, qu'on ne le

regrette pas (_non pigeat_).»

[Note 507: _De Div._, p. 643.]

La division substantielle, ou _secundum se_, est la division du genre en

espèces, du mot en significations, ou du tout en parties. La division

selon l'accident est celle du sujet en ses accidents, de l'accident en

ses sujets, ou la division de l'accident par le coaccident.

La première division substantielle, celle du genre en espèces, est comme

celles-ci: _La substance est ou corps, ou esprit; le corps est ou le

corps animé ou le corps inanimé_.

La division du mot est celle qui découvre les diverses significations

d'un mot, ou qui montre qu'un mot signifiant une même chose a diverses

applications. Dans le premier cas, elle explique l'équivoque d'un nom:

_Le chien est le nom d'un animal qui aboie, d'une bête marine_ (chien de

mer), _et d'un signe céleste_. Dans le second, on divise un mot selon

ses modes ou ses applications modales: _Infini se dit ou du temps, ou du

nombre, ou de la mesure_.

La division du tout a lieu, quand le tout est divisé en ses propres

parties soit constitutives, soit _divisives_. Que nous disions: _La

maison est en partie murs, en partie toit, en partie fondation_, ou

bien: _L'homme est ou Socrate, ou Platon, ou_ etc., nous faisons _une

division du tout_ ou _par le tout_ (_totius_ ou _a toto_); mais l'une

est celle de l'entier, l'autre celle de l'universel; l'une se fait en

parties constitutives, l'autre en parties divisives.

Commençons par la division du genre en ses espèces les plus

prochaines[508]. Celle-ci peut être aisément confondue avec la division

par différence; mais dans la division en espèces par les différences,

il ne s'agit pas des espèces elles-mêmes, mais des formes des espèces.

Ainsi l'_animal est ou homme, ou quadrupède, ou oiseau_, etc., est une

division du genre en espèces; l'_animal est ou homme ou non-homme_,

est une division par opposition; l'_animal est ou rationnel ou non

rationnel_, une définition par différence.

[Note 508: _Dial._, p. 464.]

Abélard n'ajoute ici à Boèce qu'un seul point. Par différences faut-il

entendre les formes des espèces, ou seulement de simples noms de

différences, qui, suivant quelques-uns, suppléeraient les noms spéciaux

pour désigner les espèces, en sorte que _rationnel_ équivaudrait à

_animal rationnel_, _animé_ à _corps animé_? Les noms des différences

contiendraient ainsi, non-seulement la forme, mais la matière,

c'est-à-dire la chose tout entière: «Opinion,» dit Abélard, «qui a paru

préférable à mon maître Guillaume. Celui-ci voulait en effet, je m'en

souviens, pousser à ce point l'abus des mots, que lorsque le nom de la

différence tenait lieu de l'espèce dans une division du genre, il ne

fût pas le nom abstrait de la différence, mais fût posé comme le nom

substantif de l'espèce. Autrement, suivant lui, on aurait pu appeler

cela division du sujet en accidents, les différences ne lui paraissant

plus alors appartenir au genre qu'à titre d'accidents. C'est pourquoi il

voulait, par le nom de la différence, entendre l'espèce elle-même, fondé

sur ce mot de Porphyre: _Par les différences nous divisons le genre en

espèces_[509].»

[Note 509: Porphyr. _Isag._, III.--Boeth., _In Porph. a se transl._,

l. IV, p. 81.]

Par un plus grand abus, il employait le nom _infini_ (indéterminé) pour

désigner l'espèce opposée. Ainsi, il disait: _La substance est ou le

corps ou le non-corps_. _Non-corps_ pour lui ne désignait que l'espèce

opposée à corps; ce terme infini par signification n'était plus qu'un

nom substantif et spécial[510]. Mais si, par une nouveauté de langage,

on prend les noms des différences ou les noms infinis pour ceux même des

espèces, «la lettre n'a plus aucun poids,» c'est-à-dire les textes sont

sans autorité. Que devient le soin particulier et le rôle à part que

Boèce accorde aux différences? Il ne voulait pas non plus que la simple

négation contînt l'idée de l'espèce, lorsqu'il disait: «La négation par

elle-même ne constitue point une véritable espèce.» _Le non-homme, le

non-corps_ n'est pas une espèce. Les noms négatifs ne remplacent

les noms d'espèces que lorsque ceux-ci manquent. Quant aux noms des

différences, ils ne sont pas substantifs au sens des noms de substances,

mais ce sont des noms _pris des différences_, c'est-à-dire les

différences prises substantivement; car ce que la scolastique appelle

des _noms pris_ revient aux noms abstraits des modernes, quand ces noms

ne sont pas des noms de genres ou d'espèces. Aussi, de la division du

genre par différence, Boèce tire-t-il la définition des espèces, par

la jonction du nom _divisant_ de la différence au nom _divisé_ du

genre[511]. Cela veut dire que si l'on divise le genre _animal_ en

_rationnel_ et _irrationnel_, ce qui est le diviser par différence,

la jonction du genre _animal_ et de la différence _rationnel_, ou

l'expression l'_animal rationnel_, sera la définition de l'espèce

_homme_; en sorte que c'est un axiome dialectique, que ce qui convient à

la division du genre convient à la définition de l'espèce. Or, cela

ne se peut dire que de la division du genre par les différences. Si

_différence_ équivalait à _espèce_, cela signifierait que la division

du genre en espèces définit l'espèce, ce qui n'a aucun sens. C'est pour

cela que Porphyre, d'accord avec Boèce, dit que les différences qui

divisent le genre sont toutes appelées différences spécifiques[512].

[Note 510: Le nom infini est le nom indéfini ou indéterminé qui

s'applique à des choses diverses de genre, d'espèce, ou de degré

ontologique, tandis que les noms universels sont déterminés à certains

genres, à certaines espèces; par exemple, le _non-animal_ est un nom

infini, car il s'applique à la substance, au métal, au fer, à l'épée,

à l'épée d'Alexandre, etc.; il y a, comme on voit, du rapport entre

l'infini dans ce sens et le négatif. Kant entend ainsi l'infini,

lorsqu'il traite du jugement, qu'il appelle _unendlich_. (_Crit. de la

rais. pure, Analyt. trans._, l. I, c. I, sect. II.)]

[Note 511: _De Div._, p. 642.]

[Note 512: [Grec: Eidopoioi], Porph. _Isag._, III.--Boeth., _In

Porph._, l. IV, p. 86.]

«La division en différences ou en espèces doit porter sur les plus

prochaines; car les plus prochaines sont naturellement les plus

analogues, et les plus propres à faire connaître le genre. Si la

division du genre se faisait toujours par les différences ou par les

espèces les plus prochaines, toute division serait à deux membres. C'est

du moins une opinion de Boèce que tout genre a, dans la nature des

choses, deux espèces les plus prochaines; et si nous en avions toujours

les noms, toute division pourrait s'opérer en deux espèces; si cela ne

se peut toujours faire, c'est disette de noms.

«Mais à cette opinion qui se rattache à la doctrine philosophique qui

soutient que les genres et les espèces sont les choses mêmes et non

simplement des voix, je me souviens que j'avais une objection tirée de

la relation.

«Si tout genre est contenu en deux espèces les plus prochaines,

la relation (_ad aliquid_) est dans ce cas: deux espèces les plus

prochaines de relatifs en forment la division suffisante (complète).

Car bien que nous n'en ayons pas les noms, elles n'en doivent pas moins

subsister dans la nature des choses. Or elles no peuvent être unies de

relation au genre suprême. En effet ce qui est antérieur a tous les

relatifs (le genre suprême) est le genre de tous, leur genre universel.

Il n'est donc pas ensemble avec eux; il ne leur est donc pas relatif;

car Aristote nous enseigne dans ses Prédicaments que dans la nature tous

les relatifs sont ensemble (ou simultanés)[513]. Par la même raison, les

deux espèces prochaines qui divisent le genre de la relation ne peuvent

être relatives à ce genre, parce que deux choses diverses d'un même

n'y peuvent être relatives, comme un même ne peut avoir plusieurs

contraires, plusieurs privations ou possessions d'un même, plusieurs

affirmations propres ou négations, d'après la règle _une seule négation

pour une seule affirmation_[514].

[Note 513: Arist. _Categ._--Aristote ne pose pas le principe d'une

manière absolue. [Grec: Dokei de ta pros ti hama tae physei einai kai

epi men ton pleiston alaethis estin.] «Il paraît que les relatifs sont

simultanés dans la nature; et cela est vrai de la plupart.»]

[Note 514: [Grec: Mia apiphasis mias kataphaseos esti.] Arist., _De

Int._, VII.--Boeth., _De Int._, ed. sec., p. 352.]

«Ces deux espèces ne peuvent non plus être relatives aux espèces

subordonnées; car si une d'elles est en relation (et par conséquent

simultanée) avec les espèces inférieures, c'est avec celle qui lui est

subordonnée, ou avec celle qui est subordonnée à l'autre. Or ce ne peut

être avec celle qui vient après elle, puisqu'elle est antérieure à

celle-ci dans la nature, comme étant un genre. Si c'est avec celle qui

est subordonnée à l'autre et si elles échangent ainsi leurs espèces

subordonnées, il suit que dans la nature chacune est antérieure et

postérieure à l'autre, car ce qui est antérieur ou postérieur à l'une

de deux choses simultanées dans la nature est nécessairement aussi

antérieur ou postérieur à l'autre. Or des deux espèces, celle-là,

étant comme le genre du relatif à une espèce contemporaine[515], est

l'antérieur de ce relatif, et devient en même temps l'antérieur de

l'espèce contemporaine. Pareillement, celle-ci est antérieure à

celle-là, en sorte que chacune des deux est, dans la nature, antérieure

et postérieure à l'autre et à soi-même. C'est ce qui deviendra plus

clair, si nous désignons par des lettres l'ensemble du prédicament.

Représentons l'ordre par celte figure:

Relation

B. C.

D. F. G. L.

[Note 515: _Conquaero_, qui n'est ni antérieure ni postérieure.]

«Si d'un côté C et D, de l'autre B et L sont réciproquement relatifs

(B et C étant les deux espèces prochaines du genre le plus général

_relation_, D et L des espèces, l'un de B, et l'autre de C), B sera

antérieur à D comme à son espèce; D étant ensemble ou simultané avec C

comme avec son relatif, B précédera C. Ainsi B précédera son espèce D et

C le relatif de D, et par conséquent soi-même (puisqu'il est simultané

avec C son codivisant). En outre, il est évident que dans cette

relation, une des espèces inférieures détruite anéantit tout le

prédicament; si D est détruit, tant B que C périt nécessairement,

puisqu'ils comprennent le genre le plus général. Car D, étant relatif à

C, le détruit par sa propre destruction; mais C, étant le genre de L,

emporte L relatif de B, et ainsi B périt aussi. C'est pourquoi D une

fois détruit, tant B que C est détruit, et la _relation_ avec eux. Mais

plutôt, disons B et C mutuellement relatifs, ce qui est plus vrai, et

que toutes les autres espèces contemporaines sous leurs genres, soient

relatives l'une a l'autre, comme D et F entre eux, comme aussi G et L,

et ainsi des autres, tant qu'il y a d'espèces contemporaines. Si une

seule des espèces en relation existe, toutes doivent forcément exister,

de sorte que comme D existe, B son genre existe nécessairement; et B

existant, C son relatif existe nécessairement aussi. Mais si B existe,

il faut nécessairement que son relatif C coexiste. Or C no coexistera

que par quelqu'une de ses espèces qui, étant relative à une autre,

ne peut exister par soi seule, et il faut que celte autre existe

nécessairement. Donc, une des espèces relatives existant, il arrivera

que toutes existent; ce qui est très-évidemment faux, car une des

espèces n'exige l'existence d'aucune autre espèce que de celle avec

laquelle elle est ensemble ou simultanée, et à laquelle elle est

relative. Le père n'exige pas l'esclave ou le disciple, mais seulement

le fils.

«Si, en descendant des espèces prochaines de relatifs, par les genres

secondaires et les sous-espèces, aux individus, nous trouvons que les

espèces, contemporaines d'un même genre, ne sont pas relatives entre

elles, mais que ce sont les espèces de l'un des genres divisant qui sont

relatives aux espèces d'un autre, sous le même genre suprême (comme

le sont les espèces de l'_animé_ et de l'_inanimé_ entre elles), deux

espèces existant entraînent nécessairement l'existence de toutes les

autres. Si au contraire les espèces d'une espèce la plus prochaine sont

relatives ans espèces d'une autre espèce la plus prochaine (comme les

espèces du _corps_ aux espèces de l'_esprit_), cette nécessité n'existe

pas. Notez bien que le genre le plus général du prédicament où cette

condition se réalise est contenu dans deux espèces; mais aussi, ou nous

sommes en ceci plus subtil qu'il ne faut, ou, pour conserver l'autorité

sauve, il faut dire qu'elle n'a pas regardé aux genres de tous les

prédicaments. C'est ainsi qu'il[516] soutient dans beaucoup de ses

ouvrages que toute espèce est constituée de la matière du genre par

la forme de la différence; ce qui ne peut, à cause de l'infinité des

espèces, être maintenu pour toutes; cette règle ne doit donc être

rapportée qu'au prédicament de la substance. Il en est de même peut-être

de l'autre règle[517].»

[Note 516: Boèce.]

[Note 517: _Dial._, p. 458-460.]

On aura remarqué cette argumentation qui peut être prise comme un

spécimen du raisonnement scolastique. La singularité en sera plus

frappante si nous empruntons un langage plus familier aux lecteurs de

notre temps.

La division est l'origine et comme le fond de la définition. Soit

par exemple cette définition de l'homme, _l'homme est un animal

raisonnable_, elle suppose cette division, _l'animal est ou raisonnable

ou non raisonnable_. C'est une division, c'est-à-dire une proposition

dans laquelle le sujet est divisé en deux classes par deux attributs;

et c'est une division par différences, en ce que ces attributs sont

différentiels, c'est-à-dire constitutifs d'espèces proprement dites, non

de simples distinctions modales, mais des _différences spécifiques_:

c'est l'expression de la science.

La division par différences doit se faire par les différences les plus

prochaines. Admettez plusieurs espèces d'hommes, les uns ayant douze

sens, et les autres cinq; le genre _animal_ ne devrait pas être divisé

par ces différences; car elles sont éloignées, elles constituent des

sous-espèces, et non les espèces du genre _animal_; la différence

prochaine ou la plus prochaine, ici c'est la _raison_.

La différence prochaine, celle qui divise immédiatement le genre, est

celle qui le fait le mieux connaître, celle qui touche de plus près

la nature; c'est donc la plus réelle. Boèce dit que tout genre a deux

espèces prochaines[518], parce qu'il veut que toute division soit à deux

membres, toute division triple ou quadruple pouvant se ramener à la

division par deux. Si la division ne paraît pas toujours pouvoir se

faire en deux membres, c'est que les langues n'offrent pas toujours les

deux noms des _divisants_ et surtout des deux différences spécifiques

d'un même genre. Dans l'exemple, la _raison_ est une des différences

spécifiques; nous serions embarrassés pour nommer l'autre en français.

Le latin assez barbare des scolastiques dit _rationale, irrationale_; le

substantif abstrait répondant à _irrationale_ ce serait la _non-raison_.

Il serait facile de trouver des exemples pour lesquels la langue nous

ferait encore plus défaut; mais si la division du genre en deux espèces

prochaines est toujours possible, sans toujours être exprimable, il suit

que les espèces existent indépendamment d'un nom qui les désigne. Elles

existent sans les mots qui les nomment. Que devient alors la doctrine

qui veut que les espèces ne soient que des mots? Voilà l'argument

qu'Abélard dirige en passant contre Roscelin.

[Note 518: _De Div._, p. 643.]

Les modernes répondraient que les espèces peuvent exister dans l'esprit

sans être nommées, que toutes les idées n'ont pas nécessairement leurs

noms, et qu'ainsi le principe de Boèce peut être vrai comme principe

idéologique, sans qu'il en résulte aucun préjugé en faveur de la réalité

objective des espèces. Que dit en effet le nominalisme raisonnable? Les

individus seuls sont réels. Ces individus semblables ou dissemblables,

séparés ou rapprochés par des différences ou ressemblances essentielles

ou accidentelles, sont comparés et classés par l'intelligence, en

sorte que les genres et les espèces sont des vues de l'esprit fondées

seulement sur les différences et les ressemblances des individus,

seules réalités. Toute classe, genre ou espèce, se résout réellement en

individus. Il n'y a point de réalité autre qui corresponde au nom ou à

l'idée de la classe; il n'y a point _l'homme, l'animal_; il y a _des

animaux, des hommes_. Les genres et les espèces ne sont donc que des

idées, et comme les idées en général ne se constatent et ne se fixent

que par leurs signes, comme la langue s'unit indissolublement à

l'intelligence, on peut regarder les espèces comme des noms, ne

correspondant à aucune réalité substantielle qui soit l'espèce, si elle

n'est la réunion des individus; et en ce sens on peut aller jusqu'à dire

que les espèces ne sont que des noms. Tel est le nominalisme soutenable,

ou le conceptualisme éclairé.

Abélard, Tome I · 第 33 / 39 段