unités font le binaire, trois le ternaire, etc. Tous ces nombres,
suivant Guillaume de Champeaux, n'étaient pas des espèces du nombre,
n'avaient pas le nombre pour genre, puisqu'un nombre ne pouvait être une
chose une, une essence. Un habitant de Rome et un habitant d'Antioche
font le binaire ou le nombre deux. Est-ce donc une chose que ce qui se
compose de deux choses si distinctes et si distantes? Ainsi, disait-il,
tout nom de nombre, le binaire, le ternaire, sont des noms pris des
collections d'unité, _noms pris, sumpta_, ou, si l'on veut, abstraits.
Abélard voit à cela quelque difficulté et trouve plus à propos de dire
que le nombre est un nom substantif et particulier de l'unité, qui
signifie également unité au singulier et au pluriel. Binaire, ternaire
et les autres nombres, seront des noms du pluriel. «Ceux qui croient que
dans les noms d'espèces ou de genres, sont contenues non-seulement les
choses unes de nature (les individus), mais encore celles qui sont
substantiellement (mieux, _substantivement_) désignées par ces noms,
pourront appeler peut-être les noms de nombre des espèces, attendu
qu'ils suivent plus la logique dans le choix, des noms que la physique
dans la recherche de la nature des choses.» Ceci s'adresse, comme on le
voit, aux réalistes.
Comme le nombre, l'oraison est une quantité. Aristote appelle oraison
les sons, ou, si l'on veut, les voix significatives, lorsqu'elles sont
proférées en combinaison avec l'air lui-même. «Cependant,» dit Abélard,
«le système de notre maître voulait, je m'en souviens, que l'air seul,
à proprement parler, fût entendu, résonnât et signifiât, étant
seul frappé, et qu'on ne dît de ces sons qu'ils sont entendus ou
significatifs qu'en tant qu'ils sont adjacents à l'air ou plutôt aux
parties d'air entendues ou significatives. Mais, à ce sens, on pourrait
soutenir que toute forme de l'air, fût-ce sa couleur, est entendue et
signifiée.» Proprement, le son n'est entendu et ne signifie qu'autant
que par le battement de l'air il est produit dans l'air et rendu par ce
même air sensible aux oreilles. Par les sens nous percevons les formes
des substances, par l'ouïe nous recevons et sentons le son proféré.
On demande quand cette oraison ou proposition: _L'homme est un animal_,
laquelle n'a point de parties permanentes, devient significative; est-ce
au commencement, au milieu, à la fin? La signification n'est accomplie
qu'au dernier point du prononcé. En vain dit-on qu'il faut alors que les
parties qui ne sont plus signifient, parce qu'autrement il n'y aurait
que la dernière lettre de significative. Ce n'est qu'après que la
proposition est toute prononcée que nous en tirons une pensée; nous la
comprenons en rappelant à la mémoire les parties proférées immédiatement
auparavant. C'est par l'intelligence et la mémoire que nous constatons
une signification. Dire que l'oraison proférée signifie, ce n'est pas
lui attribuer une forme essentielle, qui serait la signification; mais
c'est reconnaître à l'âme de l'auditeur une compréhension opérée à la
suite de l'oraison prononcée. Quand nous disons: _Socrate court_, le
sens ou la signification paraît n'être que la conception produite, après
la prononciation, dans l'âme d'un auditeur. Ainsi la proposition: _La
chimère est concevable_[472], se comprend figurativement, non qu'elle
attribue à aucune chose la forme de la chimère ou ce qui n'est pas, mais
parce qu'elle produit une certaine pensée dans l'âme de celui qui pense
à la chimère. Si donc, par la signification d'un nom, nous n'entendons
point une forme essentielle, mais seulement ce qui engendre un concept,
l'oraison significative sera celle qui fait naître une idée dans
l'intelligence. Le nom de _signifiant_ ou _significatif_ est pris de la
cause plutôt que d'une propriété; il convient à ce qui est cause qu'un
concept se produise dans l'esprit de quelqu'un.
[Note 472: _Chimaera est opinabilis_ (p. 192). _Opinabilis_ vaut
mieux que _concevable_, l'_opinatio_ ([Grec: doxa]) étant précisément
la pensée à son moindre degré, la pensée de ce qui n'est pas. (Arist.,
_Hermen._, XI; _Boet., De Interp._, p. 423.) Au reste cet exemple de la
chimère, la question de savoir comment on pouvait concevoir ou nommer le
chimérique, le centaure, l'hirco-cervus ([Grec: Tragelaphos]. _Hermen._,
I, 1), occupait beaucoup les scolastiques. Voyez sur _chimaera
intelligitur_ le c. VII.]
Après la quantité, on prévoit qu'Abélard passe aux autres catégories;
seulement il change l'ordre d'Aristote, et arrive immédiatement à celles
qu'on appelle _quand_ et _où_. Sur l'une et l'autre il se fait cette
question: Les catégories ou prédicaments sont ce qu'on a nommé les
genres ou généralités par excellence, les genres les plus généraux,
ce qu'il y a de plus général, _generalissima_. Or, _où_ et _quand_
ne semblent pas tels, puisqu'ils ne paraissent pas être des premiers
principes; _où_ naît du lieu, _quand_ vient du temps. Mais les principes
premiers ne sont premiers que par la matière et non par la cause. Car si
par principe on entend cause, la substance sera le principe des autres
prédicaments, puisque c'est en elle que tous se réalisent, et qu'étant
soutenus par elle, c'est d'elle, sans nul doute, qu'ils tiennent
l'être[473].
[Note 473: _Dial._, pars I, p. 199.]
Cette observation est importante, mais Abélard ne la pousse pas plus
loin. Elle le met cependant sur la voie de la distinction à faire entre
la dialectique et l'ontologie, qu'il appelle la logique et la physique,
c'est-à-dire entre la science des conceptions de l'être et celle de
la nature des êtres. L'une est au vrai sens du mot une idéologie, et,
jusqu'à un certain point, une hypothèse; l'autre est la connaissance de
la réalité, ou cet empirisme transcendant qui donne les choses et
non des abstractions. Cette distinction est souvent entrevue par les
scolastiques; ils y font, en passant, allusion; et s'ils n'insistent
pas, peut-être pensaient-ils qu'elle allait sans dire. Mais plus souvent
encore ils ont l'air de l'oublier ou de la méconnaître; et prenant au
sérieux toute leur géométrie intellectuelle, toute cette science de
convention, ils semblent mettre une ontologie factice à la place de la
véritable, réaliser les abstractions, matérialiser les êtres de raison
et faire vivre l'esprit dans un monde composé d'apparences et peuplé de
fantômes. C'est cette ontologie qui a décrié la scolastique et compromis
le nom même d'ontologie, au point que dans un grand nombre d'esprits
cette science est devenue le synonyme de l'hypothèse et de la chimère.
Abélard, quoiqu'il passe en revue les dix catégories, n'épuise pas la
matière. Il donne pour raison que l'autorité n'a laissé de la plupart
des prédicaments qu'une énumération. Aristote, en effet, ne parle avec
détail que des quatre premiers. «Aristote,» ajoute-t-il, «au témoignage
de Boèce, a traité avec plus de profondeur et de subtilité des
prédicaments _ubi_ et _quando_ dans ses _Physiques_, et de tous dans
ceux de ses livres qu'il appelle _les Métaphysiques_. Mais ces ouvrages,
aucun traducteur ne les a encore appropriés à la langue latine, et voilà
pourquoi la nature de ces choses nous est moins connue[474].»
[Note 474: _Dial._, p. 200. La Physique et la Métaphysique n'étaient
donc pas traduites ni étudiées. Les manuscrits grecs, dont on pouvait
connaître l'existence, étaient comme non avenus. Boèce nomme ces
ouvrages dans son commentaire sur les catégories (p. 190), mais il cite
aussi au même endroit le traité d'Aristote sur la génération et la
corruption, et comme il en cite le titre en grec, Abélard l'omet.]
On voit ce qu'était dès lors Aristote. La science se mesurait à la
portion connue de ses ouvrages. Cependant il est remarquable qu'Abélard
montrait pour Platon, qu'il connaissait si peu, plus de déférence encore
et de penchant. A propos de la relation, il rappelle, sur la foi de
Boèce, que Platon avait donné une définition reçue, puis critiquée et
réformée par Aristote. Cette définition portait que les relatifs sont
les choses qui peuvent être assignées les unes aux autres d'une façon
quelconque par leurs propres, comme un nom assigné à un autre par le
génitif. Mais Aristote, en examinant mieux cette définition, la trouva
trop large. «Il osa corriger l'erreur de son maître, et se fit le maître
de celui dont il se reconnaissait le disciple.» Il donna donc cette
définition: «Il y a relation quand une chose n'est que par rapport à une
autre;» c'est-à-dire quand une chose n'existe que par une autre[475].
Beaucoup de choses peuvent être rapportées à d'autres sans que l'être
des unes dépende de l'être des autres. _Le boeuf de cet homme_ n'exprime
pas un rapport pareil à celui qui est exprimé par _l'aile de l'ailé_,
car sans _aile_ il n'y a plus d'_ailé_, et _l'homme_ existe sans _le
boeuf_. Si la définition de Platon, convenant à tous les rapports, est
trop large, on a trouvé celle d'Aristote trop étroite, et l'on a dit
qu'elle n'embrassait point la relation dans sa plus grande généralité.
«Mais,» observe Abélard, «si nous nous hasardons à blâmer Aristote le
prince des péripatéticiens, quel autre adopterons-nous donc?» et il
s'applique à justifier le maître qui lui reste.
[Note 475: Je traduis ici les deux définitions sur le texte
d'Abélard (_Dial_., p. 201), l'une: «Omnia illa _ad aliquid_ quaecumque
ad se invicem assignari per propria quoque modo possent. (Platon?)
Sunt ea _ad aliquid_ quibus est hoc ipsum esse ad aliud se habere.»
(Aristote.) Boèce, qui nous apprend qu'on croyait la première
définition de Platon, les donne toutes deux plus clairement et plus
correctement:--«1° _Ad aliquid_ dicuntur quaecumque hoc ipsum quod sunt
aliurum esse dicuntur, vel quomodo libet aliter ad aliud.--2° Sunt _ad
aliquid_ quibus hoc ipsum esse est _ad aliquid_ quodam modo se habere.»
(_In Praed_., p. 155 et 169.) M.B. Saint-Hilaire traduit d'une manière
plus conforme au texte d'Aristote en disant: 1° «On appelle relatives
les choses qui sont dites, quelles qu'elles soient, les choses d'autres
choses, ou qui se rapportent à une autre chose, de quelque façon
différente que ce soit.--2° Les relatifs sont les choses dont
l'existence se confond avec leur rapport quelconque à une autre chose.»
(T. I, _Catég._, c. vii, p. 81 et 91.) Voici l'original: 1° [Grec:
Pros ti de ta toiauta legetai, osa auta aper estin, heteron einai
legetai, ae hoposoun allos pros heteron.]--2° [Grec: Esti ta pros ti,
ois to einai tauton esti to pros ti pos echein.] (_Cat_., VII, vii, 1 et
24.)]
«Nous avons,» dit-il en terminant, «dans tout ce que nous venons
d'enseigner sur la relation, suivi principalement Aristote, parce que la
langue latine s'est particulièrement armée de ses ouvrages et que nos
devanciers ont traduit ses écrits du grec en cette langue. Et nous
peut-être, si nous avions connu les écrits de son maître Platon sur
notre art, nous les adopterions aussi, et peut-être la critique du
disciple touchant la définition du maître paraîtrait-elle moins juste.
Nous savons en effet qu'Aristote lui-même dans beaucoup d'autres
endroits, excité peut-être par l'envie, par le désir de la renommée,
ou pour faire montre de science, s'est insurgé contre son maître, ce
premier chef de toute la philosophie, et que, s'acharnant contre ses
opinions, il les a combattues par certaines argumentations et même par
des argumentations sophistiques; comme dans ce que nous rapporte Macrobe
au sujet du mouvement de l'âme[476]. De même, ici peut-être s'est-il
glissé quelque malveillance, soit qu'Aristote n'ait pas été juste dans
sa manière de prendre la doctrine de Platon sur la relation, soit
qu'il expose mal le sens de la définition et y ajoute de son fonds des
exemples mal choisis, afin de trouver quelque chose à corriger. Mais
puisque notre latinité n'a pas encore connu les ouvrages de Platon sur
cet art, nous ne nous ingérons pas de le défendre en choses que nous
ignorons. Nous pouvons cependant faire un aveu, c'est qu'à considérer
plus attentivement les termes de la définition platonique, elle ne
s'écarte pas de la pensée d'Aristote.» Lorsqu'il a dit: «Les relatifs
sont des relatifs en ce qu'ils sont choses des autres choses,» il a
regardé moins à la construction des mots, qu'à la relation naturelle
des choses. Il ne s'agit pas, en effet, d'une attribution quelconque,
verbale, accidentelle, mais substantielle. Ce qui est assigné par
possession n'est pas relatif dans le sens technique, car ce n'est pas
ce qui accompagne naturellement le sujet, ce qui en dépend
substantiellement. Le boeuf d'un homme, n'est que le boeuf possédé par
un homme. Une chose est relative à une autre, elle est _ad aliquid_,
lorsqu'elle est _d'une autre_, en ce sens qu'elle en dépend, comme la
paternité et la filiation dépendent mutuellement l'une de l'autre. Sans
doute cette relation est exprimée par le génitif, ce qui est _d'un_
autre, _quod est aliorum_; mais le génitif n'exprime pas uniquement la
simple assignation de ce qui est possédé à ce qui possède, il énonce
aussi la relation de dépendance essentielle, comme lorsqu'on dit: Le
père est le père du fils. Dans cette proposition, on peut entendre
également et que la substance du père est dans un certain rapport avec
le fils ou que les deux substances se concernent, et qu'il y a du père
au fils une relation nécessaire qui fait que l'un ne peut être sans
l'autre.
[Note 476: _Dial._, p. 206. A la manière dont parle Abélard, il
paraît avoir connu le texte même de Macrobe. (_In somn. Scip._, l. II,
C. XIV.)]
L'étude des autres catégories, même celle de qualité, nous apprendrait
peu de chose, et nous passons au livre III.
La seconde partie de l'Organon est le traité _super periermenias_, comme
l'appelle Abélard, qui n'était pas le seul à prendre ce titre pour un
seul mot: [Grec: Ermaeneia], Hermeneia; _de Interpretatione_, comme
disent les premiers traducteurs; _du langage_ ou _de la proposition_,
comme dit le dernier traducteur de la Logique. Dans la Dialectique
d'Abélard, qui est son Organon, la première partie est terminée par un
livre _de Interpretatione_, qui succède aux _Prédicaments_, et ce
livre III est, à beaucoup d'égards, comme dans Aristote, une grammaire
générale[477]. Là sont véritablement traitées les parties du discours,
et notamment le nom et le verbe. Cependant on y remarque quelque
dissidence sur les questions communes entre les dialecticiens et les
grammairiens, et Abélard se prononce en général pour les premiers. Il
serait impossible de le suivre dans le détail de ses recherches sur les
mots, et nous marcherons ici rapidement.
[Note 477: _Dial._, pars I, l. III, p. 209, 226.--_De la Log.
d'Arist._, t. I, p. 183.--_Log. d'Arist._, trad. par le même, t. I, p.
147.]
Guillaume de Champeaux est souvent cité. Il paraît évident qu'il avait
touché à toutes les parties de la dialectique, et produit, sur maintes
questions, des vues nouvelles qui ne manquent pas de subtilité. De ces
questions, celle qui semble le plus occuper Abélard, est la question de
savoir ce que c'est que la signification des mots. On a déjà vu tout
à l'heure qu'il entend par _signifier_ produire une idée. C'est une
conséquence que pour juger de la signification des mots, il faut moins
regarder aux mots qu'à l'intelligence de l'auditeur. Soit donc posée la
question: Un nom signifie-t-il tout ce qui est dans la chose à laquelle
le nom a été imposé, ou bien seulement ce que le mot même dénote et ce
qui est contenu dans l'idée qu'il exprime? Abélard se décide pour cette
dernière opinion, qui était celle d'un certain Garmond[478] contre
Guillaume de Champeaux; le premier s'appuyant sur la raison, tandis que
le second semblait appuyé par l'autorité. Ainsi l'on ne peut accorder au
dernier que le nom d'un genre signifie l'espèce, quoique l'espèce soit
dans le genre, ni que le nom abstrait désigne le sujet de l'accident
qu'il exprime, quoique l'accident soit dans le sujet et n'en puisse être
séparé. Chacun de ces noms ne signifie que l'idée qu'il excite dans
l'esprit; ainsi quoique les hommes soient des animaux, le nom d'animal
ne signifie point homme, parce qu'il ne produit pas l'idée d'homme.
Encore moins de ce que l'homme est blanc, suit-il que _blanc_ désigne
l'_homme_. Il y a dans cette opinion de Garmond, adoptée par Abélard,
contre le sens apparent de quelques mots d'Aristote et de Boèce, une
tendance louable à subordonner la dialectique à la psychologie.
[Note 478: _Dial._, p. 210. Ce Garmond est inconnu.]
Nous ne dirons rien de plus sur cette première partie. Elle ne contient
pas de grandes nouveautés; mais ce que nous en avons extrait donne une
certaine idée de la manière d'Abélard, ainsi que de l'ouvrage qu'il nous
a laissé et de la science qu'il professait. Il refait la logique après
Aristote et d'après ce qu'il sait d'Aristote. Il explique, commente,
développe les idées de l'autorité, et quelquefois expose et discute les
objections et les nouveautés qui se sont postérieurement produites:
c'est alors qu'il donne du sien. Encore est-il difficile de distinguer
ce qui peut se rencontrer d'original dans ce qu'il n'emprunte pas à
Porphyre et à Boèce. On ne saurait avec certitude attribuer de la
nouveauté qu'aux opinions qu'il présente comme celles de son maître,
c'est-à-dire de Guillaume de Champeaux, et de l'originalité qu'à celles
qu'il exprime, quand il réfute et remplace ces opinions. Somme toute, ce
qui est à lui, c'est moins le fond des doctrines que la discussion.
CHAPITRE IV.
SUITE DE LA LOGIQUE D'ABÉLARD.--_Dialectica_, DEUXIÈME PARTIE, OU LES
PREMIERS ANALYTIQUES.--DES FUTURS CONTINGENTS.
La théorie de la proposition et du syllogisme catégorique est la base
de la logique proprement dite; et l'on ne s'étonnera pas que dans la
seconde partie de son ouvrage[479], Abélard l'ait exposée avec étendue.
Ici les idées originales, les opinions caractéristiques continuent
d'être fort rares. Il est difficile d'innover dans cette mathématique
immuable qu'Aristote a probablement créée et certainement fixée pour
jamais. Encore aujourd'hui, quiconque traite de la proposition ou du
syllogisme, répète Aristote. Sous ce rapport, il est encore et il
demeurera _l'autorité_. En exposant avec beaucoup de détails des idées
pour la plupart communes à tous les dialecticiens du moyen âge, en
n'y apportant de particulier qu'une subtilité minutieuse et toujours
beaucoup d'esprit, Abélard s'efface et se laisse oublier. Je me trompe
cependant; voulant quelque part montrer, par un exemple, qu'il y a
des termes qui ont un sens arbitraire et des noms qui ne rendent que
l'intention de celui qui les a donnés, il a dit ces mots: «Le nom
d'Abélard ne m'a été donné qu'afin d'indiquer qu'il s'agit de ma
substance[480].» Ailleurs, peut-être, il ne se désigne pas moins, ou
plutôt il se trahit, lorsque, voulant énumérer les diverses classes
d'oraisons, il donne pour exemple de l'impérative cet ordre d'un maître:
_Prends ce livre_; pour exemple de la déprécative: _Que mon amie
s'empresse_; pour exemple enfin de la désidérative, ces mots que nous ne
traduisons pas: _Osculetur me amica_[481]. Est-ce à Cluni qu'il écrivit
ces mots?
[Note 479: _Dial._, pars II, in III l., p. 227-323.--Abélard appelle
cette partie _Analytica priora_, titre de la troisième partie de
l'Organon. Seulement dans Aristote, cette troisième partie ne traite
point de l'oraison ni de la proposition, ni par conséquent de
l'affirmation et de la négation, etc., tout cela ayant trouvé en place
dans l'_Hermeneia_. Les Analytiques premiers ou premières roulent
exclusivement sur l'analyse du syllogisme; et Abélard, en conservant le
titre, aurait dû conserver la division. Au reste, il n'avait pas sous
les yeux les Analytiques d'Aristote, et il était principalement guidé
par le traité de Boèce sur le syllogisme catégorique; c'est cet ouvrage
qui, soit par son introduction (Boeth. _Op._, p. 558), soit par son
premier livre (_id._, p. 580), lui a donné l'exemple de joindre à la
théorie du syllogisme tout ce qui concerne l'oraison et la proposition.]
[Note 480: _Dial._, pars I, l. III, p. 212.]
[Note 481: _Dial_., pars II, p. 234 et 236.--Accipe
codicem.--Festinet amica.]
C'est dans cette partie de la philosophie que la science paraît le
plus abstraite, le plus étrangère aux réalités, et ce sont surtout les
opinions d'Abélard sur le fond des choses qui excitent notre curiosité.
Nous avons dit et nous verrons mieux encore par la suite que ce fond des
choses n'est pas toujours aussi étranger qu'il le semble à la pensée du
philosophe et même du dialecticien. Mais il est un point de la théorie
de la proposition où Abélard fait cesser jusqu'à cette apparence, et
dans une digression heureuse, donne un des plus remarquables exemples de
l'application de la dialectique à la métaphysique. C'est là un procédé
de la science comparable, sous plusieurs rapports, à l'application de
l'algèbre à la géométrie; et comme il s'agit d'une question importante,
sur laquelle Abélard s'est fait une renommée, de la question du libre
arbitre, nous reproduirons ses idées avec un peu de développement.
Pour bien comprendre la question, il faut remonter à la théorie de la
proposition. Elle se définit: une oraison qui signifie le vrai ou le
faux. La signification de la proposition est susceptible de fausseté ou
de vérité, tant par rapport aux conceptions que par rapport aux choses.
Dans la proposition: _Socrate court_, ce ne sont pas les conceptions de
_Socrate_ et de _course_ que nous entendons combiner; c'est la chose
_course_ que nous voulons combiner à la chose _Socrate_, et la
conception que nous provoquons dans l'esprit de celui qui nous écoute
est une conception de réalité.
La proposition, en tant qu'elle porte sur les conceptions, n'a presque
aucune conséquence nécessaire, elle en a de nombreuses, en tant qu'elle
porte sur les choses mêmes. En prononçant une proposition, on a ou
l'on n'a pas de certaines conceptions, et toutes celles que la logique
tirerait des termes de la proposition, ne nous sont pas nécessairement
présentes à l'esprit. De la chose même énoncée par la proposition, naît
au contraire plus d'une conséquence obligée. Si je pense que tout homme
est un animal, je ne pense pas nécessairement que l'homme est un corps;
mais du fait que tout homme est un animal, résulte nécessairement le
fait que l'homme est un corps; d'où cette règle, vraie pour les choses,
fausse pour les idées: «Si l'antécédent existe dans la réalité, il est
nécessaire que le conséquent existe dans la réalité[482].»
[Note 482: _Dial._, pars II, p. 237 et seqq.--La liaison de
l'antécédent et du conséquent joue un grand rôle dans la théorie du
syllogisme hypothétique, et les idées d'Abélard sur ce point avaient
de la célébrité. (Voy. Johan. Saresb. _Pollcrat._, l. II, c. XXII, et
_Metalog._, l. III, c. VI.)]
Vraie ou fausse, la proposition est affirmative ou négative.
L'affirmation et la négation d'un même sont contradictoires; ce qui
s'exprime en disant: «L'affirmation et la négation divisent;» ce qui
revient à dire que tout ce qui n'est pas dans l'une est nécessairement
dans l'autre. Cela est évident pour les propositions relatives au
présent; mais il est des propositions qui ne se renferment pas dans le
temps présent. Des affirmations ou négations vraies ou fausses peuvent
se dire au passé ou au futur. De celles-ci, et particulièrement
des dernières, on a douté que l'affirmation ou la négation fussent
divisoires (_dividentes_), c'est-à-dire que la vérité de la négation
y dût exclure celle de l'affirmation, et réciproquement; car aucune
proposition au futur, c'est-à-dire prononçant sur un événement
contingent, ne saurait être vraie d'une vérité nécessaire. On prévoit
comment le libre arbitre a pu se trouver intéressé dans cette question.