[Note 457: _Ab. Op., Introd. ad. theol._, p. 1007.--Ouvr. Inéd.,

_Dial._, p. 193.--M. Cousin a bien trouvé, dans un manuscrit du XIIe

ou XIIIe siècle, une traduction inédite du Phédon; mais rien n'annonce

qu'elle fût connue du temps d'Abélard, et d'autres faits indiquent que

c'est précisément dans les dernières années de sa vie et après lui qu'un

plus grand nombre d'écrits d'Aristote et de Platon commencèrent à être

répandus. (_Fragm. phil._, t. III, Append. VI.--Cf. Johan. Saresb.,

passim.)]

Voilà les monuments de la philosophie ancienne dans la première moitié

du XIIe siècle; car on doit croire qu'Abélard connaissait tous les

ouvrages qui étaient en circulation dans les Gaules, la Grande-Bretagne,

la partie lettrée de la Germanie, et peut-être même l'Italie. Sans doute

les choses changèrent bientôt, et Jean de Salisbury, par exemple,

avait déjà dans les mains un plus grand nombre d'écrits de Platon et

d'Aristote. De même aussi, longtemps avant Abélard on avait pu connaître

d'autres livres retombés plus tard dans l'oubli; car enfin les

manuscrits en existaient quelque part. Ainsi Bède, au VIIIe siècle,

citait de nombreux passages des principaux écrits d'Aristote. Au XIe,

Scot Erigène peut, comme on le dit, avoir commenté sa Morale; mais deux

cents ans après lui, l'original et le commentaire étaient comme ignorés.

On a parlé des commentaires de Mannon ou Nannon de Frise, sur l'Éthique,

le _de Coelo_, le _de Mundo_, sur les Lois et la République de Platon;

mais on prétend seulement qu'ils existaient dans les bibliothèques de la

Hollande, et non pas qu'ils aient jamais été fort répandus. On voit dans

Gunzon, qui n'était pas un érudit médiocre pour le Xe siècle, qu'il

connaissait l'Herméneia, le Timée, les Topiques de Cicéron et Porphyre;

mais tout cela était également connu d'Abélard. Le témoignage du

dernier est donc très-précieux à recueillir, et l'on peut hardiment

en généraliser les conséquences et l'étendre aux écoles

contemporaines[458].

[Note 458: Cf. Jourdain, _Rech. sur les trad. d'Arist._--Cousin,

_Introd. aux ouvr. d'Ab._, p. 49.--L'_Hist. litt._, t. IV, p. 225 et

246, t. V, p. 428 et 657.--Ven. Béd. _Op._, t. II, _Sentent. seu axiom.

phil._, passim.--Johan. Saresb., _Entheticus, in comm._, p. 82 et

109.--_Scot Erigène_, par M. Saint-René Taillandier, p. 79.--Brucker,

_Hist. crit. phil._, t. III, p. 632, 644, et 657.--Martene, _Ampliss.

Coll._, t. I, p. 299, 304 et 310.]

Quant à l'ouvrage où ce témoignage est consigné, il est difficile de

déterminer l'époque où Abélard l'écrivait. Les morceaux qu'on vient de

lire ont été composés dans un moment où son enseignement était interdit.

Je n'en conclurai pas que toute la Dialectique soit de la même date.

L'existence même de ces préambules, jetés dans le cours du l'ouvrage,

indique le contraire, en attestant des préoccupations accidentelles. Un

prologue général devait se trouver au commencement du premier livre sur

les catégories, ou plutôt d'un livre préliminaire qui nous manque, et

qui pouvait être à la Dialectique ce que l'Introduction de Porphyre est

à la Logique d'Aristote[459]. Mais cette Dialectique, grand ouvrage en

cinq parties, qui embrassait dans la pensée de l'auteur toute la matière

de l'Organon, me paraît une compilation ou une refonte des divers

traités, opuscules, gloses, qu'à différentes époques il devait avoir

écrits à l'usage de ses élèves, à l'appui de son enseignement. L'exemple

de Boèce[460] devait encourager ses imitateurs à refaire plusieurs fois

les mêmes ouvrages, et à ne se pas contenter d'une seule édition de leur

pensée.

[Note 459: _Dial._, p. 226.]

[Note 460: On sait que Boèce a donné deux commentaires de

l'Introduction de Porphyre, deux éditions de son commentaire sur

l'_Herméneia_ (lesquelles éditions sont deux écrits différents); enfin

trois ouvrages sur les topiques. C'était au reste une tradition parmi

les disciples d'Aristote que de soutenir ses idées, soit en commentant

ses ouvrages, soit en retraitant les mêmes matières dans le même ordre,

avec les mêmes divisions, sous les mêmes titres. L'usage remontait à

Théophraste. (_De la Log. d'Arist._, t. I, p. 36.)]

Cependant le livre, dans son ordonnance imparfaite, témoigne d'une

pensée générale et même d'une constante disposition d'esprit. L'auteur

s'y présente comme étranger désormais aux luttes de l'école; il veut

suppléer par la composition à l'enseignement oral, qu'on lui défend. On

a donc pu croire qu'il écrivait au couvent de Saint-Denis, soit après la

décision du concile de Soissons, soit dans le fort de ses démêlés avec

son abbé. Le frère Dagobert, à qui il s'adresse, serait alors un de ces

moines dont il avait commencé, à Maisoncelle, l'éducation philosophique

et qui tenaient secrètement pour lui.

Peut-être aussi écrivait-il dans une de ces périodes de demi-persécution

où, suspect et contraint, irrité et intimidé, il se croyait réduit au

silence; par exemple, vers la fin de ses leçons au Paraclet, ou lorsqu'à

Saint-Gildas il s'était fait abbé, ne pouvant plus être professeur.

Enfin, nous admettrions, avec M. Cousin, qu'il a pu faire ou plutôt

refaire sa Dialectique dons sa retraite de Cluni. On sait qu'il y

écrivait sans cesse, et, dans l'ouvrage, il parle des controverses

spéculatives comme de choses bien éloignées, et des leçons de Roscelin

et de Guillaume de Champeaux comme de souvenirs déjà bien vieux. De

plus, il paraît éviter les hardiesses qui touchent le dogme, il combat

même une opinion sur le Saint-Esprit qu'il avait soutenue dans sa

Théologie[461]; enfin il veille à se montrer orthodoxe, bien qu'on ait

pu juger tout à l'heure du progrès réel que l'esprit d'humilité et de

pénitence avait fait en lui. Ce moine faible et souffrant, qu'on croyait

soumis, se plaint de l'envie qui l'a condamné pour toujours au silence,

et en appelle à l'avenir, qui rendra l'honneur à sa mémoire et à la

science la liberté.

[Note 461: _Dialec._, p. 475.]

Dans cette hypothèse, le frère Dagobert serait un moine de Cluni, son

confident, à moins que ce ne fût son propre frère, comme l'indiquerait

la tendresse avec laquelle il parle de lui et de ses neveux[462]. La

seule difficulté, c'est que les ouvrages théologiques contiennent des

allusions et des renvois à la Dialectique, et dans celle-ci les passages

correspondants se retrouvent[463]. Mais répétons que ce peut être un

composé de traités d'époques différentes, et, dans les dernières années

de sa vie, Abélard peut avoir revu et rassemblé en corps d'ouvrage toute

sa philosophie. Cette rédaction achevée et arrêtée à Cluni serait notre

Dialectique.

[Note 462: C'est l'opinion de M. Cousin, qui pense qu'Abélard

rédigea sa Dialectique pour l'instruction de ses neveux, «nepotum

disciplinae desiderium.» On peut croire aussi que _ces neveux_ sont

la postérité. Mais cependant ces mots: «Vestri contemplatione mihi

blandiente, languor discedit, etc.,» semblent indiquer qu'il s'adresse à

son frère et aux enfants de son frère, en leur disant: _Votre image me

rend la force._ (Ouvr. inéd., _Introd._, p. XXXI et suiv.--_Dial._, p.

229.)]

[Note 463: _Intr. ad. theol._, p. 1125.--_Theol. christ._, p. 1341.]

Mais une chose plus positive que nos conjectures, c'est que nous avons

ici un monument à peu près complet de l'enseignement du vrai fondateur

de l'école philosophique de Paris.

Il serait infini d'analyser dans son entier un si grand ouvrage. Il

suffit d'exposer avec exactitude quelques parties fondamentales, dont

la connaissance sera la clé de tout le reste; des citations textuelles

donneront une idée de la manière de l'auteur. Nous craignons bien qu'on

ne trouve encore ces extraits trop nombreux et trop étendus. Qu'on se

rappelle pourtant que toute cette scolastique n'effrayait pas Héloïse.

La première section de la Dialectique, sous ce titre: _Des parties

d'oraison_[464], était divisée en trois livres, répondant à

l'Introduction de Porphyre, aux Catégories et à l'Interprétation

d'Aristote. Le premier livre manque: c'était, je crois, proprement le

_Livre des parties_; le second, dont les premières pages sont perdues,

traite des catégories ou prédicaments.

[Note 464: _Liber Partium_ (on supplée _orationis_). En donnant ce

nom à un traité sur les préliminaires de la logique, Abélard étendait

un peu le sens du mot _partes_; il faisait comme ceux qui intituleraient

grammaire les éléments de la philosophie. Car on appelait ordinairement

_partes_ ce qu'il fallait apprendre avant d'étudier _artes_; c'était la

grammaire d'après Priscien, Donat, etc., et mêlée d'un peu de logique

(aujourd'hui, _analyse logique_). Voyez ces vers d'Alan de l'Ile:

Si quis sublimes tendit ad artes,

Principio partes corde necesse sciat;

Artes post partes veteres didicere magistri.

(Budd., _Observ. Select._, XIX, t. VI, p. 149.)]

La substance est la première des catégories, et le fond de toutes les

autres. Elle tient donc le premier rang dans la logique, que l'on accuse

d'être une science purement verbale. La substance est aussi l'idée

nécessaire et fondamentale de toute science ontologique; écartez cette

idée, le monde objectif devient une fantasmagorie vaine. M. Royer

Collard a dit quelque part qu'on peut juger une philosophie sur l'idée

qu'elle donne de la substance; c'est à rectifier cette idée que Leibnitz

a mis son étude, pensant régénérer avec elle toute la philosophie, et

l'idéologie a regardé comme sa première réforme la proscription même

du mot substance. Commençons l'examen de la doctrine d'Abélard par la

théorie de la substance, non qu'elle soit originale (il y a bien peu

de parties originales dans la logique de ce temps-là); mais elle est

importante, et peut nous apprendre à saisir et à parler la langue de la

Dialectique.

On connaît la définition logique de la substance: «Elle n'est dite

d'aucun sujet, elle n'est dans aucun sujet.» A cette propriété

fondamentale il faut joindre celle-ci: «En restant elle-même, elle peut

recevoir les contraires.» Les substances premières sont les individus,

les substances secondes sont les genres et les espèces. Ainsi parle

Aristote[465].

[Note 465: Voyez le chapitre précédent et Arist., _Categ._, II.]

Toutes les substances, dit Abélard après lui[466], ont cela de commun

de n'être pas dans un sujet, c'est-à-dire un simple attribut d'un sujet

(_in subjecto non esse_). Car aucune substance, ou première ou seconde,

n'a d'autre fondement qu'elle-même. Au reste, la différence est dans

le même cas: comme elle constitue l'espèce, elle n'est pas un simple

accident, elle n'est point fondée dans le sujet à titre d'accident, _non

inest in fundamento per accidens_; elle entre dans la substance même de

l'espèce. Si l'on dit l'_homme est un animal mortel rationnel_[467] (ou

_raisonnable_), la différence _raisonnable_, qui fait de l'_animal_

l'espèce _homme_, n'en est pas séparable comme un simple accident, car

l'espèce disparaîtrait aussitôt. Les substances secondes sont affirmées

des premières, quand on nomme celles-ci et qu'on les définit. Il en est

de même de la différence; elle entre dans la définition. L'accident,

au contraire, ne constituant rien dans la substance, lui appartient

extérieurement, et ne saurait être énoncé dans la définition des

substances.

[Note 466: _Dial._, pars I, p. 174 et seq.]

[Note 467: Il faut s'habituer à cette définition [Grec: zoon logikon

thnaeton], qui est fondamentale, et qui reviendra sans cesse. Cependant

Aristote avait blâmé Platon d'avoir introduit _le mortel_ dans la

définition de l'_animal_ (_Topic._, VI, X); aussi l'attribut _mortel_

est-il souvent négligé ou écarté, notamment dans Porphyr. Isag., I, II;

et Boeth., _in Porph._, p. 3 et 61. Mais il se retrouve ailleurs. (Voyez

le même, _in Top. Cic._, p. 804 et _de Consol._, l. I, p. 898.) _Mortel_

paraît avoir été admis dans la définition pour distinguer l'homme de

Dieu. Cette définition est expliquée et établie dans Porphyre, Isag.,

III, p. 16 et 17 de la traduction.]

Autre propriété des substances: en elles rien de contraire; ce qui veut

dire qu'elles ne sont point contraires les unes aux autres. Premières

ou secondes, elles admettent les contraires, mais à titre d'accident;

l'_homme_ peut être _noir_ ou _blanc_; c'est en ce sens qu'elles ont ce

qu'on appelle la susceptibilité des contraires. Si parfois on dit qu'une

substance est contraire à une autre, c'est qu'elle a des accidents

contraires. Mais aucune substance n'est en soi dite contraire à une

autre substance, si ce n'est par une autre substance. En effet, d'un

côté on ne peut dire que l'homme soit le contraire d'animal, de pierre,

d'arbre; mais il a des accidents contraires à ceux de l'animal, de la

pierre, de l'arbre; de l'autre, il peut être contraire par une autre

substance, c'est-à-dire que par la substance _animal_ qu'il a, l'_homme_

est contraire à la _pierre_, qui ne l'a pas. Au reste, ce caractère est

commun aux catégories de quantité et de relation.

Les substances ne peuvent être comparées; car la comparaison se

fait adjectivement (_per adjacentiam_), non substantivement (_per

substantiam_), on n'est pas plus ou moins _homme_, comme on est plus on

moins _blanc_. Cette propriété se retrouve dans la quantité et ailleurs.

Quel est donc exclusivement le propre de la substance? C'est qu'étant

seule et même en nombre (_un même_ numériquement, _idem numero_),

elle peut recevoir les contraires. Cela provient de ce qu'elle est

susceptible d'accidents; elle en est le fondement ou le soutien. Elle

ne reçoit pas les contraires en formation (_in formatione_), comme une

forme qui la constitue, qui la différencie, qui détermine son essence.

Car la susceptibilité des contraires n'appartiendrait plus à la

substance seule. La blancheur, par exemple, simple qualité, admet les

formes contraires de la clarté ou de l'obscurité, et ne cesse pas d'être

la blancheur. La substance _homme_ qui recevrait la _rationnalité_

et son contraire cesserait d'être la même substance; mais elle peut

persister en recevant des accidents contraires. Tous les accidents sont

_en sujet (in subjecto)_, c'est-à-dire peuvent être attribués à un

sujet.

Aristote dit que la substance est susceptible des contraires, _en vertu

d'un changement en elle-même_, c'est-à-dire moyennant un changement

dans le temps; ainsi le froid devient chaud[468]. L'addition de cette

détermination paraît superflue. Elle avait apparemment pour but

d'exclure la pensée et l'oraison, qui semblent admettre les contraires,

pouvant être vraies ou fausses en des temps divers, sans cependant

changer en elles-mêmes. _Socrate est assis_; vous le pensez et vous le

dites: pensée et proposition vraies qui peuvent, en restant les mêmes,

devenir fausses si Socrate se lève. Mais ce n'est pas là l'effet d'un

_changement de soi_, c'est-à-dire d'un changement intrinsèque de la

pensée ou de la proposition. Aristote n'aura inventé sa restriction que

pour se délivrer des objections d'un adversaire importun. En effet, la

proposition _Socrate est assis_, vraie pendant que Socrate est assis,

n'est plus la même quand il est levé. Ce qui est _dit ensemble_,

c'est-à-dire avec autre chose, ne peut, étant seul, être appelé

intégralement la même chose; car ce qui est avec ce qui n'est pas ne

forme pas une essence. La proposition _Socrate est assis_ dite de

Socrate assis n'est pas le même tout que la même proposition dite de

Socrate debout: elle a donc changé. Si cependant l'on veut ne voir

l'essence de la proposition que dans ses termes, ce qui est plus usité,

la proposition est la même, elle n'a point changé, mais aussi elle n'a

point admis de contraires. Le fait que Socrate est réellement assis

ou levé ne touche point à l'essence de la proposition; c'est ce qu'on

appelle une apposition ou circonstance externe. Dans ce sens-là, bien

d'autres choses que les substances admettraient les contraires, mais des

contraires qui ne leur appartiendraient pas proprement. Les substances

aussi en ont de ce genre qu'elles ne reçoivent pas d'elles-mêmes, mais

de ce qui est autre qu'elles, et qui proviennent du changement des faits

extérieurs et des objets étrangers. Par exemple, il y en a qui disent

que l'oraison n'est que l'air faisant du bruit (Roscelin); alors dans

l'espèce, suivant que Socrate serait assis ou levé, l'air serait vrai ou

faux. La substance de l'air aurait-elle donc été modifiée, aurait-elle

vraiment reçu des contraires? non, sans doute. La proposition n'est pas

modifiée davantage dans les accidents de son essence, quelle qu'elle

soit, et l'objection est sans valeur.

[Note 468: _Categ._, V, XXI-XXV.]

On a soutenu cependant que les substances étaient changées en soi par

les contraires, et par les contraires seulement, parce que, pouvant être

sujets de tout, recevoir toutes sortes d'accidents, elles sont mobiles

et instables dans leurs formes. Mais les formes qui ont besoin pour

subsister d'adhérer aux substances, ne sont jamais mues ou changées

en elles-mêmes dans ces substances; elles le sont par la mobilité

des substances mêmes, dont la nature est d'être également sujettes à

différentes formes, et de ne point périr quand les formes changent.

Prenez la blancheur, elle peut recevoir la clarté et l'obscurité,

parce que telle est la nature de la substance, sujet de la qualité de

blancheur, mais comme blancheur elle ne change pas.

Ainsi les substances peuvent être changées en soi, et non dans leurs

formes; car lorsque les formes reçoivent des contraires, c'est que la

substance qui les soutient change et passe par les contraires.

Après la substance vient la quantité[469]. On ne peut penser à une

substance sans concevoir une quantité, car toute substance est

nécessairement une ou plusieurs. Comme l'on considère souvent la matière

sans ses qualités, la quantité a été mise avant la qualité. Cependant il

y a des qualités tellement substantielles qu'elles sont inséparables des

substances, ce sont les différences. Mais enfin tel est l'ordre établi

par l'autorité[470]. La quantité d'ailleurs offre cette analogie avec

la substance que, comme elle, elle n'admet en soi ni contrariété ni

comparaison.

[Note 469: _Dial._ pars I, p. 178.]

[Note 470: Cet ordre n'est pas invariable dans Aristote. Voy.

_Categ._, IV, et _Analyt. post._, I, XXII.]

La quantité est la chose suivant laquelle le sujet est mesuré: on

pourrait donc lui donner le nom plus connu de mesure. Elle est simple

comme le point, l'unité, l'instant ou moment indivisible, l'élément, la

voix indivisible et le lieu simple; ou bien elle est composée, comme la

ligne, la superficie, le corps, le temps, le lieu composé, l'oraison et

le nombre.

Les quantités simples ou indivisibles n'étant pas accessibles aux sens,

ne servent pas à la mesure; c'est l'office des quantités composées qui

sont ou discrètes, ou continues. Guillaume de Champeaux appelait les

quantités simples, des natures spéciales, parce qu'elles sont les seules

qui naturellement manquent de parties, et les composées, des

composés individuels ou individus composés, lesquels ne sont pas uns

naturellement; exemple, un troupeau ou un peuple. Il ajoutait que les

noms de ligne, superficie, etc., sont plutôt pris (_sumpta_, abstraits)

de certaines collections ou combinaisons qu'ils ne sont vraiment

substantifs ou noms de substances.

Ici Abélard traite du point, et il donne sur le point et les quantités

qu'il engendre les notions préliminaires de la géométrie. Il n'est

arrêté que par une objection de Boèce, qui ne veut pas que le point

ajouté à lui-même constitue la ligne, parce que rien ajouté à rien

ne produit rien. Il avoue qu'il ne connaît pas la solution de cette

difficulté, quoiqu'il en ait entendu bon nombre de la bouche des

arithméticiens, «étant lui-même tout à fait ignorant de cette science.»

Il donne cependant la solution de son maître, c'est-à-dire de Guillaume

de Champeaux. En quelque lieu qu'une ligne soit coupée, à l'extrémité de

chacune de ses sections apparaissent des points, qui étaient auparavant

en contact; donc, sur toute la ligne, il y a des points. Ces points sont

de l'essence de la ligne, sinon les parties de la ligne ne seraient pas

continues, puisque ce sont les points qui se touchent. Ceux-ci seraient

alors interposés et briseraient la continuité de la ligne[471].

[Note 471: L.c., p. 182.--Arist., _Cat._, VI.--Boeth. _in Praed._,

p. 148.]

Parmi les quantités composées se distingue le temps; c'est une quantité

continue, car ses parties se succèdent sans intervalle. On objecte que

ces parties, toujours en transition, toujours instables, ne sont pas

plus continues que celles d'une oraison, lesquelles se succèdent sans

continuité. Mais la succession de celles-ci est notre oeuvre, et la

succession des parties du temps est naturelle; nous ne pouvons, nous,

produire une continuité telle qu'il n'y ait quelque distance entre

ses éléments. Les parties du temps sont les unes simples, ce sont les

instants, et les autres composées, ce sont les composés de ces moments

indivisibles. Le temps est donc une quantité continue dans le sujet par

la succession des parties. C'est par le temps que tout se mesure: toutes

les choses ont donc en soi leurs temps, qui sont comme leurs mesures.

Ainsi l'on ne doit pas concevoir la continuité d'un temps composé dans

des choses différentes, quoiqu'on puisse percevoir en elles des parties

coexistantes; mais il faut admettre dans un même sujet des moments qui

se succèdent comme une eau qui coule. Les choses se mesurent, quant à

leurs temps, à l'aide d'une action horaire, diurne, ayant enfin une

certaine durée, et dont les parties ne sont pas permanentes, mais

passent avec celles du temps. Toutes les choses ayant leurs temps,

c'est-à-dire, leurs heures, jours, mois, etc., de durée, tous ces temps

réunis forment un seul jour, un seul mois, etc., enfin un seul temps.

Le temps est un tout qui diffère de tous les autres. Dans ceux-ci, posez

le tout, vous posez la partie, et la destruction de la partie détruit

en partie le tout; mais vous pouvez détruire le tout sans détruire

la partie, et en posant la partie, vous ne posez pas le tout. C'est

l'inverse pour le temps. Ainsi, s'il y a maison il y a muraille, sans

conversion, c'est-à-dire, sans réciprocité; car on ne peut dire s'il y

a muraille, il y a maison. Au contraire, s'il y a la première heure du

jour, il y a jour, et la proposition inverse n'est pas vraie. Abélard

accepte ces distinctions, qui sont de tradition; toutefois il observe

que sous le nom de jour on entend douze heures prises ensemble, et dont

aucune ne peut exister, si une seule n'existe pas. On en conclut que

cette proposition: _Le jour existe_, ne peut jamais être vraie, les

douze heures ne pouvant jamais exister ensemble; cela est exact; mais

parlant figurativement, nous disons, comme le jour existe par partie,

qu'une partie est une partie du jour. Proprement, on ne peut appeler

un tout, ce dont il n'existe jamais qu'une partie; mais souvent nous

prenons comme un entier ce qui n'en est pas un véritablement, et nous

adaptons des noms à des choses comme si elles existaient, quand nous

voulons en faire comprendre quoi que ce soit. Tels sont les noms de

passé et de futur, que nous employons, lorsque nous voulons en donner

quelque idée ou mesurer quelque chose par leur moyen, quoiqu'ils ne

soient pas même des temps. Car ils ne sont point des quantités, n'étant

dans aucun sujet, et ils ne sont dans aucun sujet, puisqu'ils ne sont

pas. «Le temps qui fut ou qui n'est pas encore ne devrait pas plus être

appelé temps que le cadavre humain ne doit être appelé homme.» Seulement

une chose passée a précédé la présente, comme la présente précède la

chose à venir. Des temps de chaque chose nous composons le temps, et le

temps présent est le terme commun du passé et de l'avenir.

Abélard, Tome I · 第 29 / 39 段