Dans l'avenir, en effet, l'événement n'est jamais déterminé. La

proposition n'est vraie, comme elle n'est fausse, qu'à la condition de

la détermination. Or, la détermination n'est possible que pour le passé,

le présent, ou bien encore le futur nécessaire ou naturel, parce que

dans ces cas les propositions énoncent des événements déterminés. Nous

appelons déterminés les événements qui peuvent être connus dans leur

existence, comme les événements présents ou passés, ou qui sont certaine

par la nature de la chose, comme les événements futurs nécessaires ou

naturels. _Dieu sera immortel_, est un futur nécessaire; _un homme

mourra_, c'est un futur naturel. Ce dernier événement n'est pas un futur

nécessaire, car il n'est pas nécessaire qu'_un homme meure_; mais un

futur nécessaire est naturel, il résulte de la nature de l'être.

On peut donc distinguer deux futurs, le naturel et le contingent. Ce

dernier seul est celui qui se prête à l'alternative, c'est-à-dire qui

se conçoit aussi bien avec le non-être qu'avec l'être. _Je lirai

aujourd'hui_, est de cette espèce; car il peut également arriver que

je lise ou que je ne lise pas. L'événement d'un futur contingent étant

indéterminé, les propositions qui énoncent un tel événement sont vraies

ou fausses indéterminément ou, pour mieux dire, d'une vérité ou d'une

fausseté indéterminée. Mais cette indétermination n'est relative qu'à

l'événement qu'elles énoncent. Dans l'avenir, c'est-à-dire dans un

présent qui n'est pas encore, de l'affirmation ou de la négation de

l'événement, l'une sera vraie et l'autre fausse; voilà qui est déterminé

et certain. Rien ne l'est que cela avant l'événement. Au présent même

l'événement peut être déterminé, et la vérité de la proposition rester

indéterminée. Par exemple, pour la science humaine, le nombre des astres

est inconnu; on ne sait s'il est pair ou impair; cependant c'est chose

déjà déterminée dans la nature. Il faut donc distinguer la certitude de

la vérité. Il n'y a de déterminé, quant à la certitude, que ce qui peut

se connaître de soi. Si l'on objecte que, bien que de la vérité d'une

proposition l'événement réel ne paraisse pas pouvoir être inféré,

cependant la certitude de l'une engendre celle de l'autre, parce que si

l'antécédent est certain, certain est le conséquent; cela peut être vrai

quant à la certitude, mais non quant à la détermination. Des futurs

contingents peuvent être certains, mais non déterminés. Or ce sont les

seuls futurs dont parle Aristote, car lorsqu'un futur est déterminé par

la nature de la chose, il assimile la proposition à une proposition

au présent. On peut appeler futur ce qui est nécessaire; car le

nécessairement futur sera toujours futur ou ne sera jamais présent, et

ce qui ne sera jamais présent n'est point futur. Tout futur sera présent

un jour. Il n'est pas même vrai que tout ce qui sera toujours futur ne

sera jamais présent; car le même peut être également futur et présent,

quant à la même chose: comme l'est, quant au fait d'être assis, celui

qui s'est déjà assis et qui s'asseoira; comme le ciel, qui doit toujours

tourner et qui tourne toujours; comme Dieu, qui toujours fut, est et

sera.

Or, quoique aucune proposition au futur contingent ne soit vraie ou

fausse _déterminément_, cependant ce qui est déterminé et nécessaire,

c'est que de toutes les divisions de la proposition une soit vraie et

une autre fausse: «_Socrate lira, Socrate ne lira pas_.» Aucune, dit-on,

n'est vraie, aucune n'est fausse. Dites qu'on ne peut le savoir, mais

rien de plus. Nous ne savons pas si le nombre des astres est pair; mais

s'il est pair, la proposition: _Les astres sont en nombre pair_, est

vraie. De même pour le futur.

Si l'avenir est tel que l'annonce la proposition, elle est vraie; sinon,

elle est fausse. Ce que sera le futur est incertain, mais il sera

comme la proposition l'affirme ou comme elle le nie; cela est certain,

c'est-à-dire qu'il est certain que si l'une des propositions est vraie,

l'autre est fausse. Qu'on ne dise point qu'une proposition qui dit ce

qui n'est pas, ne saurait être vraie. Elle ne serait pas vraie, si elle

disait que ce qui n'est pas est, mais non quand elle dit que ce qui

n'est pas sera. Ce qu'elle dit alors n'est pas, mais peut être; ainsi la

proposition peut être vraie.

Mais on a contesté cette application du principe de contradiction en

vertu de la division, comme parle la logique. On a dit: Si de toute

affirmation ou négation divisoire il est nécessaire que l'une soit vraie

et l'autre fausse, il en est de même de ce qu'elles énoncent; alors

nécessairement ce qu'énonce la vraie est nécessairement, et ce que dit

la fausse nécessairement n'est pas. Ainsi des futurs contingents, l'un

est et l'autre n'est pas; il est donc nécessaire que l'un soit un jour

et l'autre non. La conséquence est que tout arrive nécessairement, et

que le conseil et l'effort sont choses vaines. Or, l'expérience prouve

qu'il est bon d'être prudent et de prendre de la peine, et qu'on

influe ainsi sur les événements; on en conclut la destruction de la

conséquence. Le conséquent détruit, on remonte à la destruction de

l'antécédent. De ce qu'il n'est pas nécessaire que de toutes les choses

que disent les propositions par division, l'une soit et l'autre ne soit

pas, on infère qu'il n'est pas nécessaire non plus que de toutes ces

propositions l'une soit vraie et l'autre soit fausse.

On s'appuie pour cela sur ce fait, que beaucoup de choses futures se

prêtent à l'alternative, c'est-à-dire peuvent également se faire ou ne

se pas faire; par exemple, cet habit, il est également possible qu'il

soit coupé ou ne soit pas coupé. Soit, mais pour bien résoudre la

difficulté, il faut savoir trois choses: ce que c'est que le hasard, le

libre arbitre, la _facilité de la nature_; ce sont les expressions de

Boèce[483].

[Note 483: Boeth., _De Interp._, ed. sec., p. 364.]

Le hasard est l'événement inopiné qui résulte de causes qui y

concourent, malgré une tendance intentionnelle tout autre. Un homme qui

trouve un trésor dans un champ, le trouve par hasard; pourquoi? parce

qu'il ne le cherchait pas, et que celui qui l'y a enfoui, ne l'avait pas

enfoui pour qu'il le trouvât. Deux intentions qui visaient à autre

chose ont amené par leur concours ce résultat, et l'on dit que c'est un

hasard[484].

[Note 484: _Dial._ pars II, p. 280-290.]

Le libre arbitre est un jugement libre quant à la volonté, _liberum de

voluntate judicium_. Par lui nous arrivons à faire une chose après en

avoir délibéré, sans aucune violence externe qui force ou empêche de la

faire. Quand les imaginations[485] viennent à l'esprit et provoquent la

volonté, la raison les pèse et juge ce qui lui paraît le meilleur, puis

elle agit. C'est ainsi que souvent nous dédaignons ce qui nous est doux

ou nous semble utile, tandis que nous supportons avec courage et contre

notre volonté, en quelque sorte, de rudes épreuves. Si le libre arbitre

n'était que la volonté, on pourrait dire aussi que les animaux ont le

libre arbitre.

[Note 485: Les imaginations sont les idées sensibles, [Grec:

phantasmata], _imaginationes_. Tout ceci est emprunté à Boèce. _De

Interp._, l. III, p. 360.]

Enfin, _la facilité naturelle_ est celle qui ne dépend ni du hasard, ni

du libre arbitre, mais de la nature des choses. Suivant celle-ci, en

effet, il est ou n'est pas _facile_ (faisable) qu'un événement ait lieu.

C'est ainsi qu'il est possible que cette plume soit brisée; cela est

facile naturellement.

En cette matière, il y a grande dissidence entre les stoïciens et les

péripatéticiens. Les uns ont tout soumis au destin, c'est-à-dire à la

nécessité. Tout étant éternellement prévu, rien ne peut ne pas arriver,

et il n'y a de hasard que pour notre ignorance; l'incertitude n'est

qu'en nous. Les péripatéticiens répondent que notre ignorance s'applique

surtout aux choses qui n'ont naturellement en elles-mêmes aucune

nécessité constante. Le libre arbitre est, pour les premiers, cette

volonté nécessaire à laquelle l'âme est déterminée par sa nature, en

sorte que la nécessité providentielle contraint la volonté même. Cette

volonté est en nous, voilà tout le libre arbitre qu'ils nous laissent;

mais on a vu qu'auprès de la volonté il faut encore le jugement de la

raison. Quant à la possibilité et à l'impossibilité, les stoïciens la

rapportent à nous, non aux choses, à notre puissance, non à la nature.

Mais qui ne sait qu'il y a des choses possibles et d'autres impossibles

par nature? Qui doute que la libre volonté ne soit une chose, et la

possibilité une autre; que le nom de hasard ou cas fortuit, enfin, ne se

donne à un événement inopiné, et que l'inopiné ne soit, en effet, ce

qui ne résulte ni de notre volonté, ni de notre connaissance, ni de la

nature même d'aucune chose? Il est vrai qu'alors «il faut s'étonner

qu'on nous dise que l'astronomie donne la prescience des événements

futurs; car si les hasards sont indépendants de la nature, inconnus

même à la nature, comment peut-on les connaître par un art naturel?» On

objecte aussi les inductions nécessaires à la physique; mais il n'y a là

que des futurs entièrement dépourvus de nécessité. _Les sectateurs de

cet art_ prétendent qu'il leur donne les moyens de prévoir ces sortes de

futurs et de prédire avec vérité qu'un tel homme mourra le lendemain, ce

qui est un futur contingent, et non qu'il est mort à l'heure qu'il est,

ce qui est toujours déterminé. «Mais abandonnons ce sujet, qui nous est

inconnu, plutôt que de nous exposer à en disserter témérairement.»

Le premier point à étudier est cette nécessité prétendue de tous les

événements, ou plutôt ce destin qui en est la cause, disons la divine

providence. Comme Dieu a éternellement prévu tous les événements

futurs tels qu'ils seront, et comme il ne peut s'être trompé dans les

dispositions de sa providence, on veut que tout arrive nécessairement

ainsi qu'il l'a prévu; autrement, il serait possible qu'il se fût

trompé. Cette conséquence répugne, elle est même abominable. Or, quand

le conséquent est impossible, l'antécédent l'est aussi. La providence

de Dieu nous obligerait donc à croire à la nécessité universelle, et il

n'arriverait plus rien par notre conseil et nos efforts.

Mais, parce que Dieu a prévu éternellement l'avenir, d'où vient qu'il

aurait imposé aux choses aucune nécessité? S'il prévoit que les choses

futures arriveront, il les prévoit aussi comme pouvant ne pas arriver,

et non comme des conséquences forcées de la nécessité; autrement, il

ne les verrait pas dans sa prescience comme elles arriveront dans la

réalité; car elles arrivent en pouvant ne pas arriver. Sa providence

embrasse tout; il prévoit et que les choses arriveront et qu'elles

pourront ne pas arriver. Ainsi, pour sa providence, les événements sont

plutôt soumis à l'alternative qu'à la nécessité. C'est un principe

inébranlable dans l'esprit de tous les fidèles, que Dieu ne peut se

tromper, lui pour qui seul vouloir est faire. Cependant il est possible

que les choses arrivent autrement qu'elles n'arrivent, et qu'elles

arrivent autrement que sa providence ne les a prévues, et que cependant

il n'en résulte pas qu'elle puisse être trompée. Car si les choses

avaient dû arriver autrement, autre eût été la providence de Dieu. Ce

même événement s'y conformerait; Dieu n'aurait pas _cette providence_,

mais une autre qui concorderait avec un autre événement. Suivant que

la règle de la solidarité du conséquent avec l'antécédent est entendue

d'une façon ou d'une autre, elle est vraie quand l'antécédent lui-même

est vrai, elle est fausse quand il est faux. Ainsi, il y a vérité si

l'on entend que ces mots: _autrement que Dieu ne l'a prévu_, sont la

détermination du prédicat _est possible_, en ce sens qu'_une chose qui

arrive est possible autrement que Dieu ne l'a prévu_. Car Dieu aurait

toujours la puissance de prévoir autrement l'événement. Mais il y a

fausseté si, au contraire, ces mots sont la détermination du sujet _une

chose qui arrive_, et si l'on dit qu'_une chose qui arrive autrement que

Dieu ne l'a prévu est possible_; car c'est une proposition qui affirme

l'impossible. _La chose qui arrive autrement que Dieu ne l'a prévu_,

voilà le sujet dans son entier; _est possible_, voilà le prédicat. C'est

dire: Il est possible qu'une chose arrive autrement qu'elle n'arrive.

La théorie de la proposition modale enseigne de quelle importance c'est

pour le sens d'une proposition que les déterminations appartiennent aux

prédicats ou appartiennent aux sujets.

Mais revenons à l'argument fondamental, c'est-à-dire à l'application du

principe de contradiction aux propositions futures.

Si de toutes les affirmations et négations il est nécessaire que l'une

soit vraie, l'autre fausse, il est nécessaire que des deux choses

qu'elles disent l'une soit et l'autre ne soit pas.--Entendez-vous qu'à

une seule et même proposition le vrai appartienne toujours? cela ne peut

se dire, car aucune ne conserve la vérité par préférence: tantôt l'une,

tantôt l'autre est vraie, ce qui est dire que la même est tantôt vraie,

tantôt fausse. Mais si vous ne vous attachez pas exclusivement à une

seule, si vous les prenez toutes deux indifféremment, et que ce soit

réellement l'une ou l'autre qui soit la vraie ou qui soit la fausse,

l'argument est juste. Ainsi l'entend Aristote. «Il est nécessaire que

l'une soit vraie, que l'autre soit fausse,» ne veut pas dire: l'une

est nécessairement vraie, l'autre nécessairement fausse; mais il est

nécessaire que l'une ou l'autre soit vraie, ou bien que l'une ou l'autre

soit fausse. Si une quelconque est vraie, il est nécessaire que l'autre

soit fausse, et réciproquement. Il est nécessaire, dit Aristote[486],

que ce qui est soit quand il est, et que ce qui n'est pas ne soit pas

quand il n'est pas. Mais il n'est pas nécessaire que tout ce qui est

soit, ni que tout ce qui n'est pas ne soit pas. Ce n'est pas la même

chose que de dire: tout ce qui est, dès qu'il est, est nécessairement;

ou de dire absolument: tout ce qui est est nécessairement; et de même

pour ce qui n'est pas.

[Note 486: _Hermen._, IX, et Boeth., _De Interp._, edit. sec., p.

376.]

Je dis: _Nécessairement, un combat naval aura lieu ou non demain._ Mais

je ne dis pas: _Demain un combat naval aura lieu on n'aura pas lieu

nécessairement_; ce qui serait dire que ce qui sera et ce qui ne sera

pas est nécessaire. Or, comme les oraisons ont la même vérité que les

choses, c'est-à-dire ne sont vraies qu'autant que les choses sont

vraies, il est évident que, les choses se prêtant à l'alternative

et leurs contraires pouvant arriver, les propositions doivent

nécessairement se comporter de même par rapport au principe de

contradiction.

Aristote nous enseigne ainsi que les affirmations et les négations

suivent, quant à leur vérité ou à leur fausseté, les événements des

choses qu'elles énoncent; par là seulement elles sont vraies ou fausses.

En effet, de même qu'une chose quelconque nécessairement est quand elle

est, et n'est pas quand elle n'est pas, ainsi une proposition quelconque

vraie est nécessairement vraie quand elle est vraie, et une non vraie

est nécessairement non vraie quand elle est non vraie. Mais il ne

s'ensuit pas qu'on puisse dire purement et simplement que toute

proposition vraie est vraie nécessairement et que toute non vraie est

nécessairement non vraie. Car ce qui est nécessairement ne peut être

autrement qu'il est.

«Maintenant si l'on soutient que de toutes les choses que dit

l'affirmation ou la négation, l'une est nécessairement, l'autre

nécessairement n'est pas, que ceci ou cela est nécessairement ou n'est

pas de même, on n'en pourra inférer l'anéantissement de l'alternative

dans les choses, non plus que du conseil et de l'effort, comme le

voulait la dernière conséquence de l'argument. Si au contraire on

raisonne autrement qu'Aristote n'a raisonné et qu'on entende la règle

autrement que lui et que la vérité, la conséquence en question pourra

être vraie; mais qu'en résultera-t-il contre le principe d'Aristote? En

effet si des choses futures l'une arrivait nécessairement et l'autre

nécessairement n'arrivait pas, c'en serait fait de toute alternative,

comme de toute prudence humaine et de tout dessein. A moins qu'on ne

dise que cela même ne serait pas un résultat nécessaire. Il se pourrait

que les choses nécessaires arrivassent par conseil ou savoir-faire, que

le conseil et le travail fussent eux-mêmes nécessaires, et tout irait

de même. Aristote ne le nie pas; mais il dit que ce sont des causes

efficaces de choses futures. «Nous voyons, dit-il, que les choses

futures ont un principe, et la preuve en est dans notre délibération et

notre action[487]. C'est ce qui n'arriverait pas si l'événement était

nécessaire.»

[Note 487: _Hermen._, IX, 10.]

En définitive, voici comment le second conséquent peut être montré faux.

Si parce que ceci arrivera de nécessité, ceci ne doit pas arriver par

conseil et entreprise, et si parce que la chose arrivera nécessairement

par ces moyens, elle ne doit réellement pas arriver par ces mêmes

moyens, il suit que si elle arrive nécessairement par ces moyens, elle

n'arrivera pas nécessairement par ces moyens, proposition évidemment

absurde. En d'autres termes, dire qu'une chose à laquelle la

délibération et le dessein ont présidé arrivera nécessairement, c'est

dire que la délibération et le dessein n'y seront pour rien; mais c'est

dire en même temps qu'elle arrivera nécessairement par délibération et

par dessein; ce qui est dire qu'elle n'arrivera point par délibération

et par dessein; ce qui est nier et affirmer en même temps[488].

[Note 488: _Dial._ para II, p. 280-294.]

Remarquons dans cette longue digression deux choses, la pensée et la

méthode. L'une est juste, l'autre singulière.

En effet, ce que l'auteur défend, c'est la cause du libre arbitre, et il

la défend par les arguments de fait, les meilleurs de tous. Le conseil,

la prudence sont utiles, sont estimés; la délibération est naturelle; la

volonté libre ne va pas sans un jugement; elle est vraiment libre, parce

que c'est une force subordonnée à la raison. Cependant Dieu sait tout,

il prévoit tout. Sa prescience accompagne et devance tous les actes de

notre liberté. Nous ne sommes donc pas libres; car nous ne pouvons agir

autrement qu'il ne l'a prévu sans lui faire perdre son infaillibilité.

Objection embarrassante à réfuter logiquement, quoiqu'elle n'ait jamais

causé à qui que ce soit une perplexité véritable. Abélard fait la

réponse ordinaire tant répétée après lui: Dieu a prévu tout, donc il a

prévu que nous nous déciderions librement, il sait comment nous userons

de notre liberté. En quoi cette connaissance anticipée peut-elle nuire à

cette liberté même?

Tout cela est sensé; mais ce qui est curieux, c'est la méthode

philosophique qui conduit à ces questions. La théorie de la proposition

enseigne que la négation est le contraire de l'affirmation, et que par

conséquent si l'une est vraie, l'autre est fausse nécessairement. Or,

il y a des propositions où le verbe est au futur. Le contraire de ces

propositions est-il nécessairement faux, si elles sont vraies? Alors

l'avenir est nécessaire; il n'y a plus de futur contingent, la liberté

disparaît. Donc si la définition générale de la proposition est vraie

de toute proposition, c'en est fait du libre arbitre. Cette difficulté

inattendue se résout à l'aide d'une distinction juste. Il n'y a de

propositions nécessaires que par l'une de ces règles:--L'antécédent

posé, le conséquent suit,--ou--l'affirmation et la négation sont

réciproquement opposées. Et ces règles n'existent elles-mêmes qu'en

vertu du principe de contradiction. Or ce principe, c'est, dans les

choses, que toute chose qui est, dès qu'elle est, est nécessairement;

ce qui ne veut pas dire que toute chose soit nécessairement. Ce qui est

nécessaire, c'est qu'une chose soit ou ne soit pas. Entre deux choses

qui s'excluent, l'alternative est nécessaire; mais ni l'une ni l'autre

n'est nécessaire. Ainsi le principe de contradiction, nécessaire en

lui-même, n'est que d'une nécessité conditionnelle dans les choses.

La nécessité naît dans les choses, la condition une fois remplie.

Nécessairement, il y aura demain ou il n'y aura pas de combat naval;

cela ne veut pas dire qu'il y aura nécessairement demain un combat

naval, et que nécessairement il n'y en aura pas. Cela ne veut pas dire

que soit qu'il y en ait, soit qu'il n'y en ait pas, ce qui arrivera sera

nécessaire; ce qui est nécessaire, c'est qu'il y ait ou ceci ou cela,

c'est l'alternative. Et pourquoi? parce que, s'il y a un combat

naval, nécessairement il n'est pas vrai qu'il n'y en ait pas, et

réciproquement. Cette nécessité ainsi entendue respecte l'existence des

futurs contingents. Or, ce qui vient d'être dit des faits s'applique

aux propositions. Une proposition au futur comme au présent est

nécessairement vraie ou fausse; mais elle n'est pas pour cela d'une

vérité nécessaire ou d'une fausseté nécessaire; et quant à la vérité

de fait d'une proposition, elle ne commence à être nécessaire qu'alors

qu'elle a acquis la vérité réelle. Un homme mourra, et s'il meurt,

nécessairement il ne sera pas non mort; c'est une nécessité

conditionnelle. Dans les choses, si l'événement arrive, le non-événement

sera nécessairement faux. Dans la proposition, si elle est vraie, la

négation de la proposition sera nécessairement fausse. Mais ni la

réalité de l'événement, ni la vérité de la proposition n'est nécessaire.

La théorie logique ne porte donc aucune atteinte à l'existence des

futurs contingents, non plus qu'à celle du libre arbitre. Dieu sait bien

si l'événement arrivera, si la proposition est vraie; mais il n'a pas

mis l'avenir sous la loi de la nécessité; et la condition du libre

arbitre est à côté de la prescience. _Non omnis res_, dit saint Anselme,

_est neceasitate futura, sed omnis res futura est necessitate futura....

has necessitates facit volontatis libertas_[489].

[Note 489: S. Ans. _Op., De Concord. praescient. cum lib. arb._ Qu.

I, c. III, p. 124.]

La discussion à laquelle se livre Abélard est donc bonne et concluante,

encore que technique et subtile. Nous verrons qu'elle avait pour lui une

grande importance, et qu'il y revient avec une nouvelle sollicitude dans

sa théologie. Là, en effet, est une grave question de théodicée.

On remarquera seulement qu'ainsi que nous l'avons annoncé, la logique

offre dans son cours des questions qui la dépassent et qui intéressent

les parties les plus élevées de la philosophie. Tout n'est donc pas

science de mots dans la dialectique. Au reste, nous recueillons ici une

des premières expressions de cette théorie des futurs contingents, un

des points les plus célèbres et les plus importants de la scolastique.

Le germe de la doctrine d'Abélard est dans Aristote. Les détails sont

pour la plupart empruntés à Boèce, qui a longuement traité la question

sans toujours l'éclaircir; mais la discussion, bien que peu originale,

est forte et subtile, et l'on doit maintenant comprendre comment une

question qui intéresse le libre arbitre, et par conséquent la morale; la

providence divine, et par conséquent la théodicée; l'action de Dieu sur

l'homme, et par conséquent la religion; la grâce et la volonté, et par

conséquent le christianisme, a pu se trouver tout entière dans cette

simple question logique: Dans les jugements particuliers et futurs,

l'affirmation et la négation sont-elles nécessairement vraies ou

fausses? Qui dirait que cette question est au fond celle-ci: Est-il un

Dieu[490]?

[Note 490: Cf. _Arist. Hermen._, IX, XIII.--Boeth., in lib. _de

Interpret._, edit. sec., I. III, p. 367-370.--S. Anselm, _Op., De

concord._, etc., p. 123.--S. Thom. _Summ. theol._, l pars, quiest, XIV.

art. 1, 2, etc.--Voyez aussi dans la troisième partie de cet ouvrage les

c. II, III, V, et surtout le c. VII.]

Abélard, Tome I · 第 31 / 39 段