par des liens étroits, la psychologie, la logique, la métaphysique,
la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit
humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache
immédiatement à la théodicée, et celle-ci, ou la philosophie de la
religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne
pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des
temps, suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou
plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la
philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également
cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve,
mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la
philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité.
[Note 443: La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue,
jusqu'en 1836, que par de courtes phrases éparses dans quelques auteurs,
il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les
historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient
presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout
ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p.
731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction,
mais le peu qu'il dit d'Abélard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810,
t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un
article intéressant et assez étendu, mais où il ne parle guère que de
théologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans
la trad. franc. de son Manuel, t. I, § 260.) Tiedemann procède à peu
près de même. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M.
Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist.
comparée_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications
utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p.
28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III,
p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._,
per. I, p. 190.) C'est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes
et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on
pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la
publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi
l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout
récemment, ne parle aussi que de théologie. Il est vrai que son ouvrage
est intitulé: _Histoire de la philosophie chrétienne_. (Allem., t. III,
t. X, c. v, Hambourg, 1844.)]
Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand
rôle, y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve
en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la
psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme
elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on
l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans
une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels
ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est
le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses
propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La
logique est démonstrative, sans pour cela démontrer l'ontologie, comme
la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle
prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit
naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter
à la logique, qui en devenait pour lui la forme nécessaire et la base
scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on
appelait alors la dialectique.
La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la
théodicée et à la morale; mais comme la théodicée et la morale ne sont
pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la
scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie;
seulement elle pénétrait avec elles dans la théologie, à laquelle elle
prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant
d'elle des dogmes et des commandements.
Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le
disons du scolastique Abélard. Distinguons eu lui le philosophe et le
théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique,
comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique,
en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la
théodicée et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe
encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la
foi.
La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage;
nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs
manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer
dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait
méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails
oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les
traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait
ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait
alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la
pensée humaine. C'est le procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions
cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue générale du
système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage,
ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaître une
philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en
âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit
humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin
tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et
son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous
semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément
moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des
idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes
modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages
l'un après l'autre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits,
tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin
par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à
remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel,
original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger,
après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain.
Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous
espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on
ne la trouvera ni d'une étude facile, ni d'une lecture agréable.
Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait.
Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes
pardonnées?
Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il
n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. «Je me souviens,» écrit
un de ses disciples[444], «de lui avoir entendu dire, ce que je crois
vrai, qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps de composer sur
l'art philosophique un livre qui ne serait inférieur à aucun écrit des
anciens, soit pour l'intelligence de la vérité, soit pour l'élégance
de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il
obtînt le rang et le crédit d'une autorité. Cela n'est,» ajoutait-il,
«réservé qu'aux anciens.» Ainsi, il connaissait tout le poids de
l'autorité, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une
déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans
les termes, pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute
la philosophie de l'époque, embarrasse et subtilise le raisonnement,
encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la
conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée
personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet
Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de
rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son
esprit est plus indépendant que ses écrits.
[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.]
De ses ouvrages philosophiques les seuls publiés sont:
_Dialectica_;
_De Generibus et Speciebus_[445];
_De Intellectibbus[446]_;
_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de
Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447].
[Note 445: Ouvrages inédits, p. 173, p. 605.]
[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.]
[Note 447: Ouvr. inéd., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'écrivons
point un ouvrage d'érudition, nous nous contenterons, à une seule
exception près, de l'examen des écrits imprimés. Il y aurait encore plus
d'un manuscrit à découvrir; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous
n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-après chap. X.]
Nous prendrons la Dialectique pour point de départ, en y rattachant les
Gloses sur Porphyre, Aristote et Boèce. Ainsi nous nous formerons de
la logique d'Abélard et des scolastiques une idée générale qui nous
conduira à l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_,
et à la question des universaux traitée dans le fragment _sur les Genres
et les Espèces_, véritable spécimen de la métaphysique du temps.
Deux des livres de la Dialectique contiennent des préambules où
l'auteur, se mettant en scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne
cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante
et fière aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance
qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le
prologue de l'ouvrage.
«Mes rivaux ont imaginé la calomnie d'une accusation nouvelle contre
moi, parce que j'écris beaucoup sur l'art dialectique; ils prétendent
qu'il n'est pas permis à un chrétien de traiter des choses qui
n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils, non-seulement la
dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi,
mais elle détruit la foi même, par les complications de ses arguments.
Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce
qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'écrire ce dont la
lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne
serait pas obtenue, si l'usage de la lecture était interdit. Retranchez
la lecture, la connaissance de la science s'anéantise. Si l'on accorde
que l'art[448] combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est
pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité des
choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la
foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité
n'est pas contraire à la vérité; car si l'on peut bien trouver un faux
opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai
ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont
ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, même celle du mal, car
le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut
en effet qu'il connaisse préalablement le mal; sans cette connaissance,
il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la
connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon
cependant de connaître le péché, qu'autrement nous ne pouvons éviter.
Cette science elle-même, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui
se nomme la mathématique, ne doit pas être réputée mauvaise[449]; car
il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles
immolations les démons accomplissent nos voeux; le crime est d'y
recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-même peut-il
être absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il
a créées, et qui seul pénètre les voeux de tous et toutes les pensées,
il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes
on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais
faire; et la malice ne doit pas être rapportée à la science, mais à
l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu
seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De là suit qu'on doit
accorder que l'étude de toute science est bonne, étant un moyen
d'acquérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement
s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître
la vérité. Cette science est la dialectique. D'elle vient le
discernement de toute vérité et de toute fausseté; elle tient le premier
rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus,
on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique,
que nul, s'il n'est prémuni par elle, ne saurait résister aux
sophistiques raisonnements des schismatiques.
[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l.
I, p. 4.]
[Note 449: La mathématique comprenait alors la magie. C'était sous
quelques rapports une cabalistique. Cependant le même nom désignait
aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c.
XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)]
«Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique, avait été prémuni par
la dialectique, Augustin, encore philosophe païen, encore ennemi du nom
chrétien, ne l'aurait pas embarrassé au sujet de l'unité de Dieu, que
ce pieux évêque confessait avec raison dans les trois personnes. Le
vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue
cette règle que dans toute énumération, si le singulier était énoncé
séparément comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'était
nécessairement et collectivement des mêmes noms, laquelle règle est
fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même
essence; la saine croyance étant que le Père est Dieu, que le Fils est
Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas
reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une
même substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il
est appelé un homme, et qu'on dit la même chose de Cicéron et de Marcus,
Marcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers; puisque
ces mots désignent une même substance, et qu'il n'y a plusieurs êtres
que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison
n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas
qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour
renverser la règle précitée.
[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique
si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du
christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai
pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.]
«Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler
le secret de cette science, ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile
par sa subtilité même. Plus elle est difficile, plus elle est rare;
sa rareté mesure son prix, et plus elle est précieuse, plus c'est un
exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut
une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive
subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années, beaucoup,
se défiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de
ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa subtilité,
reculent dès le seuil. A peine ont-ils goûté d'une saveur inconnue, ils
la rejettent; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité
de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité,
et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation
mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux
l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux
qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul, cet art dans
son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exercice mais le
génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans
cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce
céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand
mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à
toutes sortes d'esprits; mais celle-là, on ne la tient que de la grâce
divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en
vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui
qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a
de prix.
Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons
à notre dessein[451].
[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.]
La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau.
C'est un des passages où l'on voit Abélard, déposant l'humilité timide
et forcée du moine et du théologien, secouer le joug de son temps et de
son habit, pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son
autorité.
La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties
n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent
connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles
l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de
sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des réponses aux
accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le préambule qu'on
vient de lire se trouve au commencement de la quatrième partie, et
témoigne des circonstances qui préoccupaient Abélard au moment où elle
a été écrite ou publiée. Déjà, au début de la seconde partie[452], il
avait retracé les succès de ses ennemis, la persécution qui l'opprimait,
les espérances qui le soutenaient:
«Et les détractions de nos rivaux, les attaques détournées des jaloux ne
nous ont pas déterminé à nous écarter de notre plan[453], non plus qu'à
renoncer à l'étude accoutumée de la science. Car bien que l'envie ferme
à nos écrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et
ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas
l'espérance, les rênes seront un jour rendues à la science, alors que le
moment suprême aura mis un terme à l'envie comme à notre existence, et
chacun trouvera dans cet écrit ce qui est nécessaire à l'enseignement.
En effet quelque le prince des péripatéticiens, Aristote, ait touché les
formes et les modes des syllogismes catégoriques, mais brièvement et
obscurément, comme un homme habitué à écrire pour des lecteurs déjà
avancés; quoique Boèce ait donné en langue latine le développement des
hypothétiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Théophraste
et ceux d'Eudème, qui l'un et l'autre en écrivant sur ces syllogismes,
avaient, dit-il, méconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un
troublant son lecteur par la brièveté, l'autre par la diffusion[454]; je
sais cependant qu'après eux il reste dans ces deux parties de la science
une place à nos études pour constituer une doctrine complète. Les choses
donc sommairement traitées ou tout-à-fait omises par eux, nous espérons
dans ce travail les mettre en lumière, corriger ça et là les erreurs
de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos
contemporains et résoudre les difficultés qui divisent les modernes, si
j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grâce à
ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du
dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole
péripatéticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux
des Latins célèbres par l'étude et la doctrine, au jugement de qui saura
comparer nos écrits avec les leurs et reconnaître équitablement en quoi
nous les aurons atteints ou dépassés, comment nous aurons développé
leurs pensées, là où eux-mêmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois
pas qu'il y ait moins d'utilité et de travail à bien exposer par la
parole qu'à bien inventer les pensées.
[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.]
[Note 453: Peut-être faudrait-il traduire: _à suivre notre dessein_;
il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.]
[Note 454: C'est Boèce qui met ainsi Abélard en mesure de juger si
pertinemment Théophraste et Eudème, disciples d'Aristote, les premiers
en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conservé les
ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique
d'Arist._, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)]
Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la
science latine en matière de dialectique. D'Aristote, en effet, deux
ouvrages seulement ont été jusqu'ici mis à l'usage des Latins, savoir,
les livres des Prédicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un
seul, c'est le Traité des cinq voix, celui où, en étudiant le genre,
l'espèce, la différence, le propre et l'accident, il donne une
introduction aux Prédicaments mêmes. Quant à Boèce, nous avons introduit
dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et
les Topiques, avec les Syllogismes tant catégoriques qu'hypothétiques;
c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique
renfermera complètement et mettra en lumière, ainsi qu'à la portée des
lecteurs, si le créateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et
si la jalousie lâche un peu le frein à l'essor de nos écrits[455].
[Note 455: «Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et
nostris livor operibus frena quandoque laxaverit.» (P. 229.)]
«En vérité quand je parcoure dans l'imagination de l'âme la grandeur du
volume, quand je regarde derrière moi ce qui est fait, et pêse ce qui
reste à faire, je me répons, frère Dagobert, d'avoir cédé à tes prières,
et d'avoir entrepris une si grande tâche. Mais lorsque déjà fatigué
d'écrire, la mémoire de ton affection et le désir d'instruire nos neveux
renaissent en moi, soudain à la contemplation de votre image, toute
langueur s'éloigne de mon âme, mon courage accablé par le travail se
ranime par l'amour; la charité replace en quelque sorte sur mes épaules
le fardeau déjà presque rejeté, et la passion ramène la force là où le
dégoût avait produit la langueur.»
Ce fragment donne quelques lumières sur deux questions importantes: 1° à
quelles sources Abélard puisait-il la science? 2° à quelles époques et
dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique?
On voit d'abord qu'il connaissait les deux premières parties de
l'Organon, les Catégories et l'Herméneia, parce qu'elles sont
effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boèce; mais il
semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premières et
secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert
des traités originaux du même écrivain sur la division, la définition,
le syllogisme catégorique et l'hypothétique. Quand il nomme les Topiques
de Boèce, il peut désigner trois écrits: la version des Topiques
d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicéron, le Traité des
Différences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est
celui qu'il paraît avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses
Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicéron ne lui
étaient pas inconnus.
[Note 456: A plus forte raison, ne connaît-il pas la traduction
d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques
de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)]
Ce catalogue, qu'il nous donne lui-même, confirme bien ce que des
investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exiguïté de
la bibliothèque scientifique de cette époque. Il faut y ajouter le Timée
de Platon dans la version de Chalcidius et les Catégories dites de saint
Augustin[457].