La philosophie peut, en général, être ramenée à cinq sciences unies

par des liens étroits, la psychologie, la logique, la métaphysique,

la théodicée et la morale. Les deux premières font connaître l'esprit

humain. La troisième est la science des êtres; elle se rattache

immédiatement à la théodicée, et celle-ci, ou la philosophie de la

religion, est difficilement séparable de la morale, qu'elle n'enseigne

pas, mais qu'elle motive et qu'elle consacre. Suivant l'esprit des

temps, suivant les progrès des connaissances humaines, l'étude d'une ou

plusieurs de ces parties de la science prévaut sur les autres dans la

philosophie, et il est rare qu'elles soient toutes ensemble également

cultivées. Cependant il n'est guère de doctrine où l'on ne retrouve,

mêlés en proportions différentes, ces éléments constituants de la

philosophie. La scolastique elle-même les offre tous à notre curiosité.

[Note 443: La doctrine philosophique d'Abélard n'ayant été connue,

jusqu'en 1836, que par de courtes phrases éparses dans quelques auteurs,

il n'en faut point chercher une exposition satisfaisante dans les

historiens de la philosophie. Brucker, dont le savant ouvrage contient

presque tout ce que ses successeurs n'ont fait que remanier, donne tout

ce qu'on pouvait donner de son temps. (_Hist. crit. phil._, t. III, p.

731-764.) Buhle a compris toute la scolastique dans son introduction,

mais le peu qu'il dit d'Abélard est remarquable. (_Trad. franc._, 1810,

t. I, _Introd._, sect. III, p 686-801.) Tennemann lui consacre un

article intéressant et assez étendu, mais où il ne parle guère que de

théologie. (_Gesch. der Phil._, t. I, c. v, sect. II, p. 167-202 et dans

la trad. franc. de son Manuel, t. I, § 260.) Tiedemann procède à peu

près de même. (_Gesch. der Phil._, t. IV, c. VIII, p. 277-290.) M.

Degérando a peu ajouté à ce qu'il avait lu dans Brucker. (_Hist.

comparée_, t. IV, c. XVI, p. 396-408.) Rixner donne des indications

utiles; mais lui aussi ne connaissait pas le philosophe (t. II, A., p.

28-31). Hegel et Schleiermacher disent très-peu de chose. (Heg., t. III,

p. 170; t. XV des OEuvr. compl.--Schleierm., _Gesch. der neu. Phil._,

per. I, p. 190.) C'est encore un mémoire de Meiners sur les réalistes

et les nominalistes (_Comment. Soc. Gott._, vol. XII, p. 29), qu'on

pourrait le plus utilement consulter de tout ce qui a paru avant la

publication de M. Cousin. (Ouvr. inéd. d'Ab., 1830.) On doit lire aussi

l'ouvrage déjà cité de M. Rousselot. Ritter, qui cependant a écrit tout

récemment, ne parle aussi que de théologie. Il est vrai que son ouvrage

est intitulé: _Histoire de la philosophie chrétienne_. (Allem., t. III,

t. X, c. v, Hambourg, 1844.)]

Sans doute, la psychologie, qui depuis Descartes a joué un si grand

rôle, y est reléguée à une place étroite et obscure. Elle ne s'y trouve

en quelque sorte qu'à l'état rudimentaire, si l'on continue à séparer la

psychologie de la logique, qui, sous beaucoup de rapports, est, comme

elle, une science descriptive de nos facultés; mais la logique, comme on

l'a vu, occupait alors le premier rang, et la logique n'allait pas sans

une certaine métaphysique. L'homme ne raisonne que sur des êtres réels

ou fictifs, perçus par ses sens ou conçus par son esprit. Être est

le noeud de tous ses jugements, et le verbe virtuel de toutes ses

propositions. Donc, point de logique qui ne suppose une ontologie. La

logique est démonstrative, sans pour cela démontrer l'ontologie, comme

la géométrie est la science exacte de figures possibles, sans qu'elle

prouve que les figures soient réelles. Mais comme l'esprit humain croit

naturellement à l'ontologie, au moyen âge il la réunissait sans hésiter

à la logique, qui en devenait pour lui la forme nécessaire et la base

scientifique. C'est ce mélange qu'embrassait en fait l'étude de ce qu'on

appelait alors la dialectique.

La psychologie et la logique conduisent par la métaphysique à la

théodicée et à la morale; mais comme la théodicée et la morale ne sont

pas seulement des sciences, et peuvent se confondre avec la religion, la

scolastique ne les sécularisait pas, et les renvoyait à la théologie;

seulement elle pénétrait avec elles dans la théologie, à laquelle elle

prêtait ou imposait ses principes, ses formes, son langage, en recevant

d'elle des dogmes et des commandements.

Tout ce que nous venons de dire de la doctrine scolastique, nous le

disons du scolastique Abélard. Distinguons eu lui le philosophe et le

théologien. Au premier appartiendront les ouvrages de dialectique,

comprenant tout ce qu'il a su ou pensé en psychologie, en logique,

en métaphysique; au second se rapporteront tous les ouvrages sur la

théodicée et la morale: dans ceux-ci, nous le trouverons philosophe

encore, mais s'étudiant à concilier rationnellement la science et la

foi.

La théologie d'Abélard sera l'objet du dernier livre de cet ouvrage;

nous ne nous occupons ici que de sa philosophie. Il y aurait plusieurs

manières de la faire connaître. La plus agréable serait de l'exposer

dans ses principes et sous une forme systématique. On en disposerait

méthodiquement les principales idées; on les dégagerait des détails

oiseux, des expressions techniques qui les obscurcissent; on les

traduirait dans le langage de l'abstraction moderne, et l'on rendrait

ainsi clair et saisissable l'esprit de cette philosophie. Elle irait

alors se placer comme d'elle-même à son rang dans l'histoire de la

pensée humaine. C'est le procédé qu'il faudrait suivre si nous écrivions

cette histoire, ou s'il ne s'agissait que de donner une vue générale du

système et de l'époque. Mais notre intention est d'offrir davantage,

ou du moins autre chose. Nous voudrions faire un moment renaître une

philosophie qui n'est plus, la ranimer pour ainsi dire en chair et en

âme, et montrer exactement quelle était alors l'allure de l'esprit

humain, comment il parlait, comment il pensait. Nous voudrions enfin

tracer le portrait individuel de notre philosophe avec sa physionomie et

son costume. Cet essai de reproduction, plus encore que d'analyse, nous

semble une oeuvre plus instructive et plus neuve, quoique assurément

moins attrayante. Nous ne changerons donc ni l'ordre ni l'expression des

idées d'Abélard. Ce serait le défigurer que de lui prêter les méthodes

modernes et la moderne diction. Prenant ses plus importants ouvrages

l'un après l'autre, nous les ferons connaître tantôt par des extraits,

tantôt par des résumés; ici par des traductions littérales, plus loin

par une déduction critique; enfin, par tous les moyens propres à

remettre en lumière tout ce qui dans ses écrits nous paraît essentiel,

original ou caractéristique; en telle sorte que l'on puisse bien juger,

après avoir lu cet ouvrage, le penseur, le professeur et l'écrivain.

Nous ne prenons personne en traître; ceci est de la scolastique. Nous

espérons l'avoir rendue intelligible; on pourra la trouver curieuse; on

ne la trouvera ni d'une étude facile, ni d'une lecture agréable.

Que notre siècle ait de l'indulgence pour ce que le XIIe admirait.

Sommes-nous sûrs que nos admirations nous seront un jour toutes

pardonnées?

Quoique Abélard ait surtout dominé les esprits par l'enseignement, il

n'avait pas une médiocre idée de ses ouvrages. «Je me souviens,» écrit

un de ses disciples[444], «de lui avoir entendu dire, ce que je crois

vrai, qu'il serait facile à quelqu'un de notre temps de composer sur

l'art philosophique un livre qui ne serait inférieur à aucun écrit des

anciens, soit pour l'intelligence de la vérité, soit pour l'élégance

de la diction; mais qu'il serait impossible, ou bien difficile, qu'il

obtînt le rang et le crédit d'une autorité. Cela n'est,» ajoutait-il,

«réservé qu'aux anciens.» Ainsi, il connaissait tout le poids de

l'autorité, et il sentait le joug en s'y soumettant. En effet, une

déférence sincère ou apparente, mais presque toujours absolue dans

les termes, pour les maîtres du passé, intimide et obscurcit toute

la philosophie de l'époque, embarrasse et subtilise le raisonnement,

encombre le style, diminue la chaleur et la spontanéité de la

conviction. La vérité de la chose ou la sincérité de la pensée

personnelle ne viennent jamais qu'après la citation des textes. Cet

Abélard si fameux pour son indépendance, n'ose être lui-même qu'en de

rares instants, et ne se permet de penser qu'avec autorisation. Son

esprit est plus indépendant que ses écrits.

[Note 444: Johan. Saresb., _Metalog._, l. III, c. IV.]

De ses ouvrages philosophiques les seuls publiés sont:

_Dialectica_;

_De Generibus et Speciebus_[445];

_De Intellectibbus[446]_;

_Glossae in Porphyrium_,--_in Categorias_,--_in librum de

Interpretatione_,--_in Topica Boethii_[447].

[Note 445: Ouvrages inédits, p. 173, p. 605.]

[Note 446: Cousin, _Fragm. philos._, t, III, p. 401.]

[Note 447: Ouvr. inéd., p. 651-677-695-803.--Comme nous n'écrivons

point un ouvrage d'érudition, nous nous contenterons, à une seule

exception près, de l'examen des écrits imprimés. Il y aurait encore plus

d'un manuscrit à découvrir; aux ouvrages cités dans ce chapitre nous

n'avons joint qu'un manuscrit. Voyez ci-après chap. X.]

Nous prendrons la Dialectique pour point de départ, en y rattachant les

Gloses sur Porphyre, Aristote et Boèce. Ainsi nous nous formerons de

la logique d'Abélard et des scolastiques une idée générale qui nous

conduira à l'esquisse psychologique contenue dans le _de Intelletibus_,

et à la question des universaux traitée dans le fragment _sur les Genres

et les Espèces_, véritable spécimen de la métaphysique du temps.

Deux des livres de la Dialectique contiennent des préambules où

l'auteur, se mettant en scène, donne ce spectacle que, de longtemps, ne

cesseront pas d'offrir les philosophes, celui d'une conviction savante

et fière aux prises avec la malveillance qui l'attaque, ou l'ignorance

qui la méconnaît. Traduisons ces deux morceaux qui seront comme le

prologue de l'ouvrage.

«Mes rivaux ont imaginé la calomnie d'une accusation nouvelle contre

moi, parce que j'écris beaucoup sur l'art dialectique; ils prétendent

qu'il n'est pas permis à un chrétien de traiter des choses qui

n'appartiennent point à la foi. Or, disent-ils, non-seulement la

dialectique est une science qui ne nous instruit point pour la foi,

mais elle détruit la foi même, par les complications de ses arguments.

Vraiment il est admirable qu'il ne me soit pas loisible de traiter ce

qu'il leur est permis de lire, ou que ce soit mal d'écrire ce dont la

lecture est permise. Cette intuition même de la foi dont ils parlent ne

serait pas obtenue, si l'usage de la lecture était interdit. Retranchez

la lecture, la connaissance de la science s'anéantise. Si l'on accorde

que l'art[448] combat la foi, on avoue évidemment que la foi n'est

pas une science. Or une science est la compréhension de la vérité des

choses, et c'est une science que la sagesse dans laquelle consiste la

foi. Elle est le discernement de l'honnête ou de l'utile. La vérité

n'est pas contraire à la vérité; car si l'on peut bien trouver un faux

opposé au faux, un mal opposé au mal, le vrai ne peut combattre le vrai

ou le bien le bien; toutes les bonnes choses se conviennent et sont

ensemble en harmonie. Or toute science est bonne, même celle du mal, car

le juste ne peut s'en passer. Pour que le juste se garde du mal, il faut

en effet qu'il connaisse préalablement le mal; sans cette connaissance,

il ne l'éviterait pas. De ce qui est mauvais comme action, la

connaissance peut donc être bonne, et s'il est mal de pécher, il est bon

cependant de connaître le péché, qu'autrement nous ne pouvons éviter.

Cette science elle-même, dont l'exercice est odieux (_nefarium_), et qui

se nomme la mathématique, ne doit pas être réputée mauvaise[449]; car

il n'y a pas de crime à savoir au prix de quels hommages et de quelles

immolations les démons accomplissent nos voeux; le crime est d'y

recourir. Si en effet savoir cela est mal, comment Dieu lui-même peut-il

être absous de toute malice? Lui qui contient toutes les sciences qu'il

a créées, et qui seul pénètre les voeux de tous et toutes les pensées,

il sait nécessairement et ce que désire le diable, et par quels actes

on peut se le rendre favorable. Ainsi donc savoir n'est pas mal, mais

faire; et la malice ne doit pas être rapportée à la science, mais à

l'acte. Nous concluons que toute science, puisqu'elle, provient de Dieu

seul et qu'elle est un de ses dons, est bonne. De là suit qu'on doit

accorder que l'étude de toute science est bonne, étant un moyen

d'acquérir ce qui est bon. Or, l'étude à laquelle il faut principalement

s'attacher, est celle de la doctrine qui enseigne le mieux à connaître

la vérité. Cette science est la dialectique. D'elle vient le

discernement de toute vérité et de toute fausseté; elle tient le premier

rang dans la philosophie; elle guide et gouverne toute science. De plus,

on peut montrer qu'elle est tellement nécessaire à la foi catholique,

que nul, s'il n'est prémuni par elle, ne saurait résister aux

sophistiques raisonnements des schismatiques.

[Note 448: L'art par excellence, la dialectique. Voy. ci-dessus, l.

I, p. 4.]

[Note 449: La mathématique comprenait alors la magie. C'était sous

quelques rapports une cabalistique. Cependant le même nom désignait

aussi les sciences du calcul. (Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c.

XVIII et XIX. Voy. aussi ci-dessus l. I, p. 12.)]

«Si Ambroise, évêque de Milan, homme catholique, avait été prémuni par

la dialectique, Augustin, encore philosophe païen, encore ennemi du nom

chrétien, ne l'aurait pas embarrassé au sujet de l'unité de Dieu, que

ce pieux évêque confessait avec raison dans les trois personnes. Le

vénérable prélat lui avait par ignorance concédé d'une manière absolue

cette règle que dans toute énumération, si le singulier était énoncé

séparément comme attribut de plusieurs noms, le pluriel l'était

nécessairement et collectivement des mêmes noms, laquelle règle est

fausse pour les noms qui désignent une substance unique et une même

essence; la saine croyance étant que le Père est Dieu, que le Fils est

Dieu, que le Saint-Esprit est Dieu, et que cependant, il ne faut pas

reconnaître trois Dieux, puisque ce sont trois noms qui désignent une

même substance divine[450]. Semblablement, quand on dit de Tullius qu'il

est appelé un homme, et qu'on dit la même chose de Cicéron et de Marcus,

Marcus, et Tullius, et Cicéron ne sont pas des hommes divers; puisque

ces mots désignent une même substance, et qu'il n'y a plusieurs êtres

que pour la voix, non pour le sens. Si d'ailleurs cette comparaison

n'est pas rationnellement satisfaisante, parce qu'en Dieu il n'y a pas

qu'une seule personne comme en Marcus, cependant elle peut suffire pour

renverser la règle précitée.

[Note 450: C'est sous une forme grammaticale, la règle mathématique

si _a=x_, si _b=x_, si _c=x_, _a+b+c=3x_, dont les ennemis du

christianisme se sont tant servis contre le dogme de la Trinité. Je n'ai

pas su trouver dans saint Augustin l'anecdote qu'Abélard raconte ici.]

«Mais ils sont en petit nombre ceux à qui la grâce divine daigne révéler

le secret de cette science, ou plutôt le trésor d'une sagesse difficile

par sa subtilité même. Plus elle est difficile, plus elle est rare;

sa rareté mesure son prix, et plus elle est précieuse, plus c'est un

exercice digne d'étude. Mais comme le long travail de cette science veut

une lecture assidue qui fatigue bien des lecteurs, comme son excessive

subtilité consume vainement leurs efforts et leurs années, beaucoup,

se défiant de la science, et non sans raison, n'osent approcher de

ses portes les plus étroites. La plupart, troublés par sa subtilité,

reculent dès le seuil. A peine ont-ils goûté d'une saveur inconnue, ils

la rejettent; et comme en goûtant ils ne peuvent distinguer la qualité

de cette saveur, ils tournent en accusation ce mérite de subtilité,

et justifient la faiblesse réelle de leur esprit par une condamnation

mensongère de la science. Et comme le regret finit par allumer en eux

l'envie, ils ne rougissent pas de se faire les détracteurs de ceux

qu'ils voient s'élever à l'habileté dans cet art. Seul, cet art dans

son excellence possède ce privilège que ce n'est pas l'exercice mais le

génie qui le donne. Quelque temps que vous ayez péniblement usé dans

cette étude, vous consumez vainement votre peine, si le don de la grâce

céleste n'a pas fait naître dans votre esprit l'aptitude à ce grand

mystère du savoir. Le travail prolongé peut livrer les autres sciences à

toutes sortes d'esprits; mais celle-là, on ne la tient que de la grâce

divine; si la grâce n'y a pas intérieurement prédisposé votre esprit, en

vain celui qui l'enseigne battra l'air qui vous entoure. Mais plus celui

qui vous administre cet art est illustre, plus l'art qu'il administre a

de prix.

Il suffit de cette réponse aux attaques de mes rivaux: maintenant venons

à notre dessein[451].

[Note 451: _Dialect._, pars IV, p. 431-437.]

La foi du philosophe et l'orgueil de l'homme respirent dans ce morceau.

C'est un des passages où l'on voit Abélard, déposant l'humilité timide

et forcée du moine et du théologien, secouer le joug de son temps et de

son habit, pour parler au nom de son génie et prendre en lui-même son

autorité.

La Dialectique est un ouvrage très-considérable. Les diverses parties

n'en paraissent pas écrites à la même date. A mesure qu'elles furent

connues, elles donnèrent naissance à diverses attaques contre lesquelles

l'auteur se défendit en avançant; ou, composées à différentes époques de

sa vie, elles contiennent incidemment des allusions et des réponses aux

accusations dont souffraient sa gloire et son repos. Le préambule qu'on

vient de lire se trouve au commencement de la quatrième partie, et

témoigne des circonstances qui préoccupaient Abélard au moment où elle

a été écrite ou publiée. Déjà, au début de la seconde partie[452], il

avait retracé les succès de ses ennemis, la persécution qui l'opprimait,

les espérances qui le soutenaient:

«Et les détractions de nos rivaux, les attaques détournées des jaloux ne

nous ont pas déterminé à nous écarter de notre plan[453], non plus qu'à

renoncer à l'étude accoutumée de la science. Car bien que l'envie ferme

à nos écrits la voie de l'enseignement pour le temps de notre vie et

ne permette pas chez nous les studieux exercices, je n'en perds pas

l'espérance, les rênes seront un jour rendues à la science, alors que le

moment suprême aura mis un terme à l'envie comme à notre existence, et

chacun trouvera dans cet écrit ce qui est nécessaire à l'enseignement.

En effet quelque le prince des péripatéticiens, Aristote, ait touché les

formes et les modes des syllogismes catégoriques, mais brièvement et

obscurément, comme un homme habitué à écrire pour des lecteurs déjà

avancés; quoique Boèce ait donné en langue latine le développement des

hypothétiques, prenant un milieu entre les ouvrages grecs de Théophraste

et ceux d'Eudème, qui l'un et l'autre en écrivant sur ces syllogismes,

avaient, dit-il, méconnu la juste mesure de l'enseignement, l'un

troublant son lecteur par la brièveté, l'autre par la diffusion[454]; je

sais cependant qu'après eux il reste dans ces deux parties de la science

une place à nos études pour constituer une doctrine complète. Les choses

donc sommairement traitées ou tout-à-fait omises par eux, nous espérons

dans ce travail les mettre en lumière, corriger ça et là les erreurs

de quelques-uns, concilier les dissidences schismatiques de nos

contemporains et résoudre les difficultés qui divisent les modernes, si

j'ose me promettre une si grande oeuvre. J'ai la confiance, grâce à

ces ressources d'esprit qui abondent en moi et avec le secours du

dispensateur des sciences, d'achever des monuments de la parole

péripatéticienne qui ne seront ni moins nombreux ni moindres que ceux

des Latins célèbres par l'étude et la doctrine, au jugement de qui saura

comparer nos écrits avec les leurs et reconnaître équitablement en quoi

nous les aurons atteints ou dépassés, comment nous aurons développé

leurs pensées, là où eux-mêmes ne l'avaient pas fait. Car je ne crois

pas qu'il y ait moins d'utilité et de travail à bien exposer par la

parole qu'à bien inventer les pensées.

[Note 452: _Dialect._, pars II, p. 227.]

[Note 453: Peut-être faudrait-il traduire: _à suivre notre dessein_;

il y a dans le texte: _nostro proposito cedendum_.]

[Note 454: C'est Boèce qui met ainsi Abélard en mesure de juger si

pertinemment Théophraste et Eudème, disciples d'Aristote, les premiers

en date de ses commentateurs, et dont nous n'avons pas conservé les

ouvrages. (Boeth. _Op._, De Syll. Hyp. 1. I, p. 600.--_De la Logique

d'Arist._, par M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. II, p. 130.)]

Or il sont trois dont les sept manuscrits sont tout l'arsenal de la

science latine en matière de dialectique. D'Aristote, en effet, deux

ouvrages seulement ont été jusqu'ici mis à l'usage des Latins, savoir,

les livres des Prédicaments et _Periermenias_ (_sic_); de Porphyre un

seul, c'est le Traité des cinq voix, celui où, en étudiant le genre,

l'espèce, la différence, le propre et l'accident, il donne une

introduction aux Prédicaments mêmes. Quant à Boèce, nous avons introduit

dans l'usage quatre livres de lui seulement, savoir: les Divisions et

les Topiques, avec les Syllogismes tant catégoriques qu'hypothétiques;

c'est la somme de tous ces ouvrages que le texte de notre Dialectique

renfermera complètement et mettra en lumière, ainsi qu'à la portée des

lecteurs, si le créateur de notre vie nous accorde un peu de temps, et

si la jalousie lâche un peu le frein à l'essor de nos écrits[455].

[Note 455: «Si nostrae creator vitae tempora pauca concesserit et

nostris livor operibus frena quandoque laxaverit.» (P. 229.)]

«En vérité quand je parcoure dans l'imagination de l'âme la grandeur du

volume, quand je regarde derrière moi ce qui est fait, et pêse ce qui

reste à faire, je me répons, frère Dagobert, d'avoir cédé à tes prières,

et d'avoir entrepris une si grande tâche. Mais lorsque déjà fatigué

d'écrire, la mémoire de ton affection et le désir d'instruire nos neveux

renaissent en moi, soudain à la contemplation de votre image, toute

langueur s'éloigne de mon âme, mon courage accablé par le travail se

ranime par l'amour; la charité replace en quelque sorte sur mes épaules

le fardeau déjà presque rejeté, et la passion ramène la force là où le

dégoût avait produit la langueur.»

Ce fragment donne quelques lumières sur deux questions importantes: 1° à

quelles sources Abélard puisait-il la science? 2° à quelles époques et

dans quel esprit composa-t-il sa Dialectique?

On voit d'abord qu'il connaissait les deux premières parties de

l'Organon, les Catégories et l'Herméneia, parce qu'elles sont

effectivement traduites en entier dans le commentaire de Boèce; mais il

semble ignorer la traduction qu'on y trouve des Analytiques premières et

secondes et des autres parties de la Logique[456]. Toutefois il se sert

des traités originaux du même écrivain sur la division, la définition,

le syllogisme catégorique et l'hypothétique. Quand il nomme les Topiques

de Boèce, il peut désigner trois écrits: la version des Topiques

d'Aristote, les Commentaires sur ceux de Cicéron, le Traité des

Différences topiques. Il s'agit, je crois, du dernier ouvrage; c'est

celui qu'il paraît avoir suivi en composant ce qu'il appelle aussi ses

Topiques. Mais quelques passages prouvent que ceux de Cicéron ne lui

étaient pas inconnus.

[Note 456: A plus forte raison, ne connaît-il pas la traduction

d'une plus grande partie de l'Organon qu'aurait faite, dit-on, Jacques

de Venise en 1128. (Jourdain, _Recherches_, etc., p. 58.)]

Ce catalogue, qu'il nous donne lui-même, confirme bien ce que des

investigateurs exacts, et notamment Jourdain, pensaient de l'exiguïté de

la bibliothèque scientifique de cette époque. Il faut y ajouter le Timée

de Platon dans la version de Chalcidius et les Catégories dites de saint

Augustin[457].

Abélard, Tome I · 第 28 / 39 段