[Note 399: C'est au Xe ou XIe siècle que M. Cousin (Append., p. 658)

rapporte un poème sur les catégories où on lit:

Doctor Aristoteles cui nomen ipsa dedit res,

Ingenio polleus miro, praecelluit omnes.

[Note 400: Cf. Launoy, _De var. Arist. in Acad. paris, fort._, c.

I et III.--Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 670-684.--Buddaei

_Observ. select._, t. VI, ch. XVIII et XX.--Jourdain, _Rech. sur les

trad. d'Arist._, passim.--M. Rousselot, _Phil. dans le moy. âge_, 1re

part--Voyez aussi le chap. suiv. et le chap. I du l. III.]

Nous avons essayé de faire connaître le caractère général, les sources,

l'origine, les débuts de la scolastique; il conviendrait à présent de

donner une idée plus complète et plus approfondie de la science même qui

s'est appelée de ce nom.

CHAPITRE II.

DE LA SCOLASTIQUE AU XIIe SIÈCLE ET DE LA QUESTION DES UNIVERSAUX.

Nous recherchons maintenant quelle sorte de science le moyen âge avait

faite avec les données dont il disposait, et mise à la tête de

toutes les connaissances humaines. Au XIIe siècle, on l'appelait

la dialectique. Elle avait en effet la forme et le langage de la

dialectique, quelles que fussent les idées qu'elle exprimait. Mais ces

idées étaient, suivant les temps et les hommes, des idées platoniciennes

ou des idées aristotéliques, beaucoup plus souvent les secondes que les

premières; et chez ceux même qui répétaient ce qu'on savait de Platon,

Aristote encore tenait une grande place: «Ils enseignent Platon, dit un

auteur du temps[401], et tous professent Aristote.» C'est que la forme

générale de la science venait de lui. Sa dialectique qui aiguise et

satisfait si puissamment l'esprit, était la seule étudiée. Quant à celle

de Platon, on la regrettait, mais on ne la connaissait pas; et, par

respect pour un nom qui ne perdit jamais sa grandeur, on recueillait

autant que possible quelques idées éparses de cet homme divin; on les

conservait précieusement, mais en les traduisant dans la langue de son

rival. Grâce à cet éclectisme d'un genre particulier, quelques-uns

penchaient pour le maître, la plupart pour le disciple, quoiqu'aucun

n'eût osé contredire le jugement de l'antiquité, en mettant le disciple

au-dessus du maître. Toutefois il arrivait alors ce qui arrive

ordinairement: sur toute question, à toute époque, il y avait sinon

deux écoles, au moins deux opinions ou deux tendances philosophiques;

l'éclectisme, qui était à peu près dans l'intention de tous, prenait

toujours une des deux nuances, et l'on a pu, sans trop d'inexactitude,

reconnaître, d'un côté l'influence un peu lointaine de l'école

platonique, et de l'autre la domination plus directe et plus absolue

du péripatétisme. Ce ne fut jamais, il s'en faut bien, le pur, le vrai

platonisme, ce ne fut pas même le péripatétisme véritable. Mais si

chez les uns, Platon était défiguré, chez les autres, Aristote n'était

qu'incomplet.

[Note 401: Johan. Saresb. _Metal._, l. II, c. XIX.]

Toutes les controverses où se produisit cette distinction, peuvent

se ramener ou du moins se comparer à la mémorable controverse sur

la question des universaux. Aucune ne fut plus célèbre, plus

caractéristique et plus prolongée. Aussi d'excellents juges n'ont-ils

pas hésité à y concentrer toute la scolastique, et à renfermer toute son

histoire dans l'histoire de cette question. Elle fut capitale en effet;

elle agita les écoles et presque la société, elle partagea l'esprit

humain depuis Scot Érigène, jusqu'à la réformation, et ce n'est pas au

moment de parler d'Abélard que nous pourrions atténuer l'importance de

ce débat plus que séculaire. Nous accorderons à M. Cousin qu'en exposant

la controverse des universaux, on donne une idée du reste de la

scolastique; mais ce reste est quelque chose, beaucoup même, et pour

juger ou seulement comprendre cette seule question, il est indispensable

de connaître la science au sein de laquelle elle s'est élevée. Les

divers partis, réalistes, nominalistes, conceptualistes, averroïstes,

scotistes, thomistes, occamistes, formalistes, terministes[402], avaient

un fonds commun d'idées, de principes, de maximes, de locutions, qui

formaient comme le terrain sur lequel croissait et s'étendait la plante

vivace et vigoureuse de la controverse la plus abstraite qui ait agité

le monde. Les débats, en effet, sur les points les plus ardus de la

théologie, semblent toucher de plus près à la pratique que la question

de savoir si les noms des genres sont des abstractions.

[Note 402: Tels sont en partie les noms donnés aux sectes

qu'engendra la discussion des universaux. Au temps d'Abélard, on ne

distingue d'ordinaire que les réalistes (ou réaux), les nominalistes (ou

nominaux), et les conceptualistes.]

Dans l'impuissance de parcourir ce terrain tout entier, nous devrions au

moins résumer les idées qui, au commencement du XIIe siècle, étaient en

quelque sorte les lieux communs de la philosophie et les points d'appui

de toute discussion, de toute recherche, de toute science.

Pour présenter un résumé bien systématique, il faudrait donner une

analyse exacte de la philosophie d'Aristote; c'est-à-dire qu'en prenant

pour centre la Logique, il faudrait par les autres ouvrages, par la

_Physique_, par le _Traité de l'âme_, par l'_Éthique à Nicomaque_, mais

surtout par la _Métaphysique_, donner à la logique même, des fondements

et des principes, et montrer comment elle a pu devenir toute la

philosophie, en présentant sommairement avec elle les autres parties

de la science auxquelles elle se lie. Mais c'est là un travail bien

considérable, qui ne serait pas conforme à la vérité historique, et qui

risquerait de prêter à la scolastique plus d'ensemble et plus de

méthode qu'elle n'en avait réellement. On la rendrait aussi universelle

qu'Aristote; et lui-même, elle était loin de le connaître tout entier.

Les créateurs et les continuateurs de cette science ne se sont pas sans

doute renfermés strictement dans la logique, mais c'est suivant le

besoin des questions, c'est dans l'ordre où elles étaient amenées par

l'étude de la dialectique, que se livrant à des excursions nécessaires,

ils ont atteint, hors d'elle, des principes qui n'étaient point de son

ressort, et qu'ils ont rapportés dans son domaine, mêlant ainsi la

métaphysique, c'est-à-dire les notions d'une science objective et

transcendante, à la science subjective du raisonnement et de ses formes.

Nous ne les convertirons donc pas en péripatéticiens complets. Seulement

il leur est arrivé ce qui arriverait encore aujourd'hui à celui qui

apprendrait sans plus la Logique d'Aristote, il éprouverait incessamment

le besoin d'en franchir les limites; il y trouverait incessamment des

allusions et comme des renvois implicites à une doctrine du fond des

choses; il y rencontrerait des idées ontologiques, sur lesquelles la

logique proprement dite ne nous fait connaître que la manière d'opérer

régulièrement. Elle est, en effet, la mécanique rationnelle de l'esprit;

mais il y a quelque chose dessous, quelque chose au delà; et ce quelque

chose, elle ne le donne pas. La logique est un vaste édifice qui a des

jours sur toute la philosophie. L'introduction elle-même de l'Organon

ou le _Traité des Catégories_ n'est pas seulement de la logique, il

est d'un ordre supérieur, ou fait partie d'une science antérieure. En

lui-même, il ne donne pas entière satisfaction. Le lecteur qui l'étudie

se demande avec hésitation si, en énumérant les catégories, Aristote a

donné la nomenclature des parties métaphysiques du discours, ou celle

des notions les plus nécessaires, les plus générales de l'esprit, ou

celle enfin des conditions essentielles et absolues des choses. Les

principaux commentateurs ont ressenti cette incertitude; l'Introduction

de Porphyre aux catégories, c'est-à-dire à l'introduction même de la

Logique, est, malgré la réserve qu'il s'impose sur un point fondamental,

destinée à compléter la Logique. Quant à Boèce, qui avait traduit la

Métaphysique, aussi bien que la Logique entière, c'est cependant à

celle-ci qu'il se consacre exclusivement, au moins dans ceux de ses

livres que l'Occident connaissait à l'époque qui nous occupe. Or,

c'est à l'aide de ces renseignements, recueillis par hasard, que les

prédécesseurs et les contemporains d'Abélard ont mêlé à la dialectique

pure les trois points suivants, les seuls qui soient tout à fait

indispensables à connaître pour comprendre cet ensemble de logique et

d'ontologie qui forme l'essence de la scolastique. Nous les présenterons

en puisant aux sources, ce que faisait rarement le moyen âge qui

commentait des commentateurs.

1° D'après Aristote, la philosophie est essentiellement la science de

l'être en tant qu'être. L'être s'entend de plusieurs manières. Car on

dit qu'une chose _est_ ceci ou cela, et en le disant, suivant les cas,

on entend ou simplement qu'elle existe, ou qu'elle a telle forme, telle

qualité, telle quantité, tel mode essentiel; ou enfin, qu'elle a tel

accident qui la modifie secondairement. Il suit qu'il y a plus d'une

manière d'_être_, et que l'être signifie tour à tour l'existence,

la forme, la quantité, la qualité, et même toute sorte d'attribut

accessoire. On dit également Socrate _est_, il est quelque chose

d'existant; puis, Socrate est homme; puis, Socrate est philosophe,

athénien, jeune, malade, debout, etc.; tout cela est apparemment de

l'_être_, puisque c'est ce que Socrate _est_. On peut donc distinguer

dans l'être ce qui est en soi et ce qui est accidentellement. Laissant

de côté l'être accidentel, disons que l'être essentiel ou en soi est

l'être véritable, objet éminent de la philosophie.

Or tout ce qui est est à la fois quelque chose, et telle chose et non

pas telle autre. On dirait ou l'on pourrait dire aujourd'hui: tout ce

qui a existence est substance et essence. Mais ces mots n'avaient pas

autrefois précisément ce sens, et pour exprimer d'après Aristote, que

tout ce qui est, ou mieux, que le sujet de tout être en soi est une

chose, telle chose, pas une autre chose, on employait la formule que

tout ce qui est se compose de matière, de forme et de privation[403].

La matière, c'est ce dont est l'être, ce qui fait qu'il est; la forme,

c'est sa nature, ou ce qui fait qu'il est tel. Or, comme ce sont là les

conditions primordiales de l'être, elles doivent se retrouver dans

tout ce qui est en soi[404]. Nous appellerons ce principe le principe

ontologique.

[Note 403: Arist., _Phys._, I, VII.--_Met._, XII, II.]

[Note 404: _Met._, IV, II; V, VII et VIII; VII, I, II et III; VIII,

I, II et III.]

2° Il semble au premier abord que l'être en soi ou essentiel ne dût

être que la substance. Et sans aucun doute, c'est à la substance que

s'applique le plus rigoureusement la définition de l'être en soi qui

vient d'être donnée. La substance est à la fois, quand elle est

réelle, et le dernier sujet, c'est-à-dire l'être indéterminé qui n'est

l'attribut d'aucun autre et qui n'a pas d'attribut, ou la matière; et

l'être déterminé, pris par abstraction indépendamment du sujet, ou la

forme, qui n'est à proprement parler l'attribut d'aucun sujet, puisque

ce n'est qu'avec elle et par elle que la substance se réalise; à

ce double titre, la substance est proprement l'essence (au sens

aristotélique).

Mais une essence n'est pas la seule chose dont on puisse jusqu'à un

certain point prononcer qu'elle est en soi, c'est-à-dire indépendamment

de tout accident. Le nom d'être se donne également aux choses autres que

l'essence, c'est-à-dire aux autres choses que l'être en soi pourrait

être en combinaison avec ce qu'il est déjà. Par exemple, l'être en soi

(matière et forme) est nécessairement de telle qualité: cela est encore

de son essence. Ces choses que sont les choses, sont celles qu'on

exprime par ce qu'Aristote appelle les termes simples. L'entendement,

par la jonction de ces termes, constitue la proposition qui affirme d'un

être quoi que ce soit. On a déjà vu que, quel que soit un être, il est

essence, qualité, quantité, etc.; ces attributs fondamentaux ou suprêmes

qui ne sont pas des attributs proprement dits ou des accidents, parce

qu'ils désignent ce qu'il est nécessaire que tout être puisse être, ce

que tout être ne peut ne pas être, car l'être ne saurait manquer de

qualité, de quantité, etc.; ces genres suprêmes, ou les plus généraux,

ou généralissimes, qui ne sont pas non plus proprement des genres,

puisque tous les genres y rentrent, et puisqu'ils seraient les genres,

non pas de tout ce qui existe, mais de tout ce qui peut exister, sont au

nombre de dix, et s'appellent les _prédicaments_ ou catégories. L'être

en soi a autant d'acceptions qu'il y a de catégories, c'est-à-dire

qu'on ne peut rien affirmer de lui qui ne soit une de ces dix choses:

l'essence, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la

situation, la possession, l'action, la passion[405].

[Note 405: Voici les noms grecs traduits par la scolastique: [Grec:

Ae Ousia], usia, essentia, substantia; [Grec: Poson], quantum; [Grec:

Poion], quale; [Grec: Pros ti], ad aliquid, relatio; *[Grec: Pou], ubi,

locus; [Grec: Pote], quando, tempus; [Grec: Cheisthai], situm esse,

situs; [Grec: Echtin], habere, habitus; [Grec: Poiein], agere, facere,

actio; [Grec: Paschein], pati, passio. (Arist., _Met._, V, VII et

VIII.--_Categ._, IV et seqq. _Essai sur la Met. d'Aristote_, par M.

Ravaisson, t. I, l. III, c. i, p. 356.--_De la Log. d'Arist._, par M.

Barthélemy Saint-Hilaire, t. I, part. II, c. 1, p. 142.)]

Ce sont donc là les termes simples, ou ce qui est dit sans aucune

combinaison, _quae sine omni conjunctione dicuntur_[406]. Ainsi la

logique définit les catégories; ainsi elle en fait les éléments du

langage. Dans ces expressions isolées, elle est donc ce que nous avons

appelé terminologique. Mais des termes simples sont des idées simples

ou élémentaires, car les mots n'expriment que les modifications de

l'esprit[407]. Les catégories sont donc tous les attributs en général

que l'entendement peut affirmer d'un sujet. Ceci nous mène jusqu'en

idéologie, on même en psychologie. Maintenant, lisez la Métaphysique,

que ne connaissait point Abélard, et les catégories deviendront les

divers caractères de l'être, l'être lui-même ou l'être en tant qu'être

étant en dehors des combinaisons intellectuelles; et la science sera

finalement ontologique[408].

[Note 406: [Grec: Ta kata maedemian sumplokaen legomina]. _Categ._,

IV.]

[Note 407: _De Interpr._, I, I.]

[Note 408: _Met._, IV, I, II, etc.--_Logiq. d'Arist.; Introd._ par

M. Barthélémy Saint-Hilaire, t. I, p. LXXI.]

3° Maintenant, si c'est un principe que tout être se compose de matière

et de forme, et si l'être se dit des catégories, le principe est

applicable à celles-ci mêmes, et toute catégorie, tout prédicament se

compose de matière et de forme. C'est en effet ce que les dialecticiens

ont soutenu. A ne consulter que la logique, on pourrait l'ignorer. Dans

la Logique d'Aristote, les catégories ne sont ou du moins ne paraissent

que des termes, les termes simples ou élémentaires de toute proposition,

c'est-à-dire ceux sans lesquels ou sans l'un desquels aucune proposition

n'est possible. Or, comme la connaissance de l'être s'exprime et

s'acquiert en général par la définition, et que la définition est une

proposition, les éléments nécessaires à la proposition sont les éléments

de la connaissance de l'être. Mais sont-ils en même temps les éléments

de l'être, ses conditions réelles? Sont-ils ainsi des choses? c'est ce

que la Logique laisse incertain. Je ne crois pas que le texte littéral

soit décisif; et si l'on consulte l'esprit, comme le traité des

catégories n'est que l'introduction au traité de l'interprétation ou du

langage, je crois que parmi les commentateurs d'Aristote, ceux qui ont

décidé qu'il ne s'agit pas des choses dans le livre des catégories, ont

eu raison. Ce qui ne veut pas dire qu'on eût raison de prétendre que les

catégories ne sont ni des choses, ni dans les choses. Ceci est une autre

question, et qui, selon une observation déjà faite, est plus du ressort

de la métaphysique que de la logique.

Or, c'est dans la Métaphysique qu'on lit: «L'être en soi a autant

d'acceptions qu'il y a de catégories; car autant on en distingue, autant

ce sont des significations données à l'être. Or, parmi les choses

qu'embrassent les catégories, les unes sont des essences, d'autres des

qualités, d'autres désignent la quantité, la relation, etc. L'être

se prend donc dans le même sens que chacun de ces modes[409].» De ce

passage et d'autres semblables, des interprètes de la Logique d'Aristote

ont conclu, non-seulement que les catégories avaient quelque chose de

réel, exprimaient des modes effectifs de l'existence, mais que puisque

l'être en soi est ce qui n'est pas l'être accidentel, et que les

catégories ne sont pas des accidents, il fallait les traiter comme des

choses et leur appliquer les conditions de l'être en soi. Ainsi de ces

choses que désignent et nomment les prédicaments, on a dit qu'elles

étaient aussi un composé de matière et de forme. Sans doute, parce qu'on

était plus à l'aise pour le dire du premier de ces prédicaments ou de la

substance, c'est en général cette première catégorie que, pour appliquer

le principe ontologique, les logiciens prennent en exemple. Ainsi,

ils disent: «L'essence est corps, le corps est animal, l'animal est

raisonnable, le raisonnable est homme, l'homme est Socrate.» C'est sur

ces propositions que nous verrons éternellement rouler les plus subtiles

recherches de la scolastique et d'Abélard; mais on verra aussi que,

comme de la substance, il est dit que le sujet de la qualité ou de la

relation ou de telle autre catégorie, a une matière et une forme. Ainsi,

dire qu'un homme est blanc, c'est assurément lui attribuer une qualité.

Le blanc est dans la catégorie de la qualité. Or, qu'est-ce que le

blanc? c'est l'union de la matière de la qualité et de la forme de la

blancheur. Esclave est le nom d'une relation, celle d'esclave à maître.

Ce qui la constitue, c'est la matière de la relation et la forme de la

servitude[410].

[Note 409: _Met._, V, VII; et traduction de MM. Pierron et Zévert.

t. I, p. 167.--Barth. Saint-Hil., loc. cit.]

[Note 410: Voy. dans Abélard, _Dialect._, p. 400 et 458, et les c. V

et VI du présent livre.]

De quelle existence, de quelle réalité entendait-on douer, soit cette

matière de la qualité, soit cette forme de la relation? on ne s'en

explique guère. Est-ce d'une existence directe, substantielle, comme

celle même de la substance? Est-ce seulement par une analogie de la

catégorie de la substance, que l'on traite des autres catégories comme

si elles existaient au même titre? Ce qu'on entendait peut se soupçonner

quelquefois, et le plus souvent reste dans le vague. Mais ce qui ne

saurait demeurer douteux, c'est que de l'application réelle ou fictive

du principe ontologique à ces êtres dialectiques, il est provenu de

graves conséquences logiques, puis des difficultés, des ambiguïtés

innombrables, et surtout ce caractère équivoque d'une science qui semble

tour à tour tomber dans l'extrême ontologie ou dans l'extrême idéologie,

puisqu'elle parle souvent des êtres de raison comme s'ils existaient, et

des réalités comme si elles n'existaient pas.

Si l'on s'adressait à Aristote, la question semblerait mieux résolue.

Nous l'avons vu donner l'être en soi aux catégories; mais il entendait

par là qu'elles étaient des manières d'être essentielles, en ce sens

qu'elles étaient nécessaires, nécessaires en ce qu'elles n'étaient pas

de simples accidents. Car il dit formellement: «Rien de ce qui se

trouve universellement dans les êtres n'est une substance, et aucun des

attributs généraux ne marque l'existence, mais ils désignent le mode de

l'existence[411].» Pour Aristote, la qualité est bien un être, mais non

pas absolument. Il s'ensuit que si l'on peut dire qu'elle est, qu'elle

est quelque chose, et faire d'une catégorie quelconque un sujet de

définition, c'est par extension, par analogie; c'est, non pas que les

attributs généraux sont vraiment des êtres, c'est qu'_il y a de l'être_

en eux; et que, bien qu'il n'y ait proprement essence que pour la

substance, il y a quasi-essence pour ce qui n'est pas substance. Pour

les choses non substances, il y a essence ou forme essentielle, mais non

pas dans le sens absolu, ni au même titre que pour la substance. S'il y

a forme de la qualité, forme de la quantité, ce n'est pas forme au

sens rigoureux du mot. Si l'on peut en donner définition, ce n'est pas

définition première ou proprement dite, la définition véritable étant

l'expression de l'essence et l'essence ne se trouvant que dans les

substances[412]. Ces distinctions sont exactement spécifiées dans

Aristote. La scolastique, sans les ignorer tout à fait, les néglige

presque toujours, surtout avant le temps où elle eut connaissance de la

Métaphysique[413].

[Note 411: _Métaph. d'Aristote_, trad., VII, XIII, t. II, p. 50.

Lisez le chapitre entier.]

[Note 412: _Métaph. d'Arist._, l. VII, c. IV et V, p. 11, 12, 13, et

16 du t. II de la traduction.]

[Note 413: Ce fut au commencement du XIIIe siècle que l'on

commença, selon Rigord, à lire dans les écoles de Paris la Métaphysique

d'Aristote, nouvellement apportée de Constantinople. (Launoy, _De var.

Arist. fortun._, c. I, p. 174.) Je crois ce fait acquis à l'histoire.]

Il s'agit donc d'une existence modale, et non vraiment substantielle, à

moins que par substantielle l'on n'entende essentielle à la substance.

Or maintenant, chose assez remarquable, ce n'est pas sur ce point-là

que sont nés les doutes et les controverses du moyen âge. On y a sans

explication et sans contestation appliqué le principe ontologique aux

prédicaments, et l'on a traité des attributs généraux comme s'ils

étaient des êtres; êtres de raison ou êtres substantiels, à ce degré

de généralité, on s'est peu occupé de la distinction. Je sais bien

qu'Abélard dit quelque part que c'est une maxime philosophique que parmi

les choses, les unes sont constituées de matière et de forme, les autres

à la ressemblance de la matière et de la forme[414]. Cette parole, jetée

en passant, est juste et profonde; elle doit être toujours présente à

celui qui lit soit un ouvrage d'Abélard, soit un livre quelconque de

scolastique. Mais on s'est peu soucié de l'éclaircir ou de la discuter,

et voici la difficulté qui s'est produite, et qui a embarrassé la

science quatre cents ans durant.

[Note 414: _Theol. Chrits._, l. IV, p. 1317.]

Au degré de généralité, que l'esprit atteint en s'élevant aux

catégories, tout semble se confondre et les distinctions s'évanouir.

Ainsi les catégories sont des attributs, leur nom même l'indique; et

celui de prédicaments annonce aussi qu'elles ont quelque chose de la

nature du prédicat ou attribut. Cependant la première de toutes est la

substance, si ce n'est entendue au sens précis que la science

moderne assigne à ce mot, au moins conçue comme ce qui ne peut être

attribut[414a]; elle est bien catégorie ou prédicament, c'est-à-dire au

fond attribut, mais attribut le plus général ou fondamental, et en outre

le premier des attributs les plus généraux ou fondamentaux. Comme

étant le premier, elle est l'acception première de l'être. L'acception

première de l'être ou l'être premier, c'est ce que l'être est avant

tout. Or ce qu'il est avant tout, c'est l'être qu'il est, c'est sa forme

déterminée, distinctive, ou son essence; car l'indéterminé pur, s'il

est, n'est que l'être en puissance; l'être en acte, c'est l'être

déterminé. Ainsi le premier attribut de l'être, c'est d'être déterminé,

c'est d'être avec une forme, c'est d'être une certaine essence, c'est

d'être une substance qui n'est pas _un autre (aliud)_, et comme sans

tout cela l'on n'est pas, c'est d'être.

[Note 414a: _Met.,_ VII, III; et t. II, p. 6 de la traduction.]

Abélard, Tome I · 第 25 / 39 段