1047.--Ouvr. inéd., _Dialect._, pars IV, p. 435.]
D'où lui est venue cette contrainte? De ce qu'à une certaine époque
du moyen âge, l'esprit humain est rentré dans la philosophie par la
dialectique. Le point de départ n'est jamais indifférent; au terme de la
course, on se ressent du chemin qu'on a pris, et le choix de la méthode
est avec raison regardé comme capital en philosophie. Nous tenons
aujourd'hui qu'il faut aborder la philosophie par la psychologie.
Prétendra-t-on que ce choix soit sans conséquence et n'influe pas sur
les caractères ultérieurs de la science? La science ne manque pas
d'adversaires qui disent qu'après avoir commencé par la psychologie,
elle y demeure, et que nous n'avons fait qu'inventer une autre manière
de la rendre partielle et stérile. Je le conteste, mais j'avoue qu'il
est très-commun de ne point dépasser la psychologie; de très-habiles
gens n'ont pu en sortir ou même ont fini par n'en pas vouloir sortir.
L'école idéologique a tremblé de faire un pas hors du cercle de la
sensation. Il y a beaucoup à redire aux limites scientifiques que les
Écossais ont élevées et qu'ils ont interdit à l'observation de franchir.
Jouffroy n'a pas complètement réussi, malgré d'ingénieux et opiniâtres
efforts, à se délivrer du joug étroit de l'observation subjective de la
conscience; et quoiqu'il proteste, Kant lui-même n'a fait que rendre
plus profonde, mais non plus pénétrable, l'impasse de la psychologie. On
ne saurait donc s'étonner que, renfermés dans un point de vue bien plus
rétréci pour embrasser l'horizon (car la logique est dominée par la
psychologie), les scolastiques aient eu beaucoup de peine à parcourir
l'ensemble de la carte scientifique. S'ils ont encore beaucoup vu, ils
n'ont pas vu sous un angle vrai; ils n'ont pas donné aux objets les
dimensions, les contours et les teintes de la vérité. Mais du moins
ont-ils connu tout ce qu'on peut connaître, lorsqu'on n'est initié à la
science que par la dialectique.
Nous n'écrivons pas leur histoire. Il faut donc poser simplement
comme un fait qu'après l'invasion définitive du christianisme et
le refoulement successif des écoles de philosophie païenne, qui se
réfugièrent et s'éteignirent dans le cercle encore brillant mais stérile
des écoles alexandrines, les hommes supérieurs qui, dans l'Occident à
partir du VIIe siècle, s'efforcèrent de dissiper les ténèbres de la
barbarie, n'eurent pour flambeau que la lueur pâle des commentaires de
la philosophie antique; et parmi les interprètes qui la transmirent au
moyen âge, dominèrent les commentateurs de la Logique d'Aristote.
Les anciens avaient trouvé les sciences et les lettres. On recevait
d'eux les unes et les autres avec une curiosité, une admiration et une
confiance égales. On les imitait en tout, excepté dans la liberté
de leur génie. Toute doctrine se convertissait donc en érudition.
Comprendre, traduire, interpréter, paraphraser, telle était, en général,
l'oeuvre de ces esprits nobles et malheureux qui se soulevèrent
au-dessus de l'ignorance et de la grossièreté universelles, dans ces
contrées dépouillées de toute nationalité par la double conquête des
légions romaines et des hordes du Nord. Les peuples de notre Occident
n'avaient point de culture qui leur fût propre. Leur littérature
indigène, s'il est permis de donner ce nom aux essais informes de la
poésie druidique, avait péri comme les arts, les moeurs, le culte de la
vieille Gaule. Les idées et les lettres, les arts de l'imagination et
ceux de l'industrie, tout, jusqu'à la religion, avait été comme importé
à nouveau dans ces régions, théâtre de l'éclatante civilisation de la
moderne Europe. Les hommes livrés aux travaux de l'esprit, n'étaient
donc encouragés par aucun exemple, autorisés par aucun succès, à penser,
à écrire d'après eux-mêmes, à inventer pour leur compte, à essayer
enfin d'une véritable et complète originalité. Pour les sciences et
les lettres, la Grèce et Rome; pour la religion, le Midi et l'Orient,
c'est-à-dire encore Rome et la Grèce; voilà leur exemple et leur
loi. Ils ne demandaient ni à leur sol ni à leur ciel ces productions
spontanées que le temps seul sème à pleines mains dans les terres
fécondes. Ils attendaient tout de ceux de qui tout leur était venu. Or,
que leur venait-il désormais de ces peuples jadis leurs vainqueurs,
et qui, contraints de céder l'espace et le pouvoir à de nouveaux et
barbares conquérants, étaient restés les maîtres spirituels des premiers
vaincus? Que leur venait-il de ces régions où se levait encore pour
eux le soleil de l'intelligence? rien d'abord que la grande voix de
la religion, qui était elle-même ou qui voulait être quelque chose
de définitif et d'immuable, rien que les derniers échos de la parole
grecque qui s'était tue, mais qui retentissait encore. Les écrits des
hommes qui ont tracé leurs noms aux dernières pages des fastes de
la littérature ancienne, ne sont que des compilations plus ou moins
méthodiques, des expositions quelquefois raisonnées de systèmes
antérieurs, des traductions d'idées enfin, quand ce ne sont pas de
simples versions de textes. Ceux donc qui devenaient leurs disciples,
ceux qui dans le nord de l'Europe s'adonnaient, entre le VIIe et le XIe
Siècle, aux choses de l'esprit, se faisaient pour la plupart de purs
érudits, c'est-à-dire des penseurs sans liberté, instruits par des
écrivains sans originalité. C'est par le milieu des commentateurs, c'est
à travers un nuage que parvenaient jusque dans les Gaules les rayons
affaiblis des brillantes constellations qui avaient surgi derrière la
colline de l'Acropolis, et doré de leur éclat le faîte blanchissant
du temple de Thésée. Porphyre, saint Augustin, Martianus Capella,
Cassiodore, et surtout Boèce, étaient les médiateurs nécessaires et
respectés qui transmettaient les idées de Platon et d'Aristote aux Bède,
aux Alcuin, même aux Jean Scot et aux Raban Maur, qui s'efforcèrent les
premiers de repasser de l'érudition à la philosophie. On sait avec assez
d'exactitude quelle était la bibliothèque philosophique de ces hommes
qui puisaient cependant presque toutes leurs idées à la source du passé.
Les originaux leur étaient en général inconnus. Le Timée de Platon et
la Logique d'Aristote, traduits en latin, sont les plus avérés des
monuments des grands siècles qu'ils eussent entre les mains[376]. Le
platonisme qui n'est pas dans le Timée, l'aristotélisme qui n'est pas
dans l'Organon, ne leur étaient connus que confusément, par fragment,
par allusion, par citation dans les paraphrases et les expositions
incomplètes des commentateurs sans génie des derniers temps. Il n'est
pas étrange que parmi ces débris, l'Organon ou plutôt la doctrine qui
y est contenue et qui forme à elle seule un système achevé, un travail
défini et démonstratif, ait fait dominer partout la science et
l'esprit de la logique. La logique effaça peu à peu le reste de la
littérature[377]. Elle avait d'ailleurs exercé déjà une influence
marquée sur les deux vrais maîtres des écoles du moyen âge, Porphyre et
Boèce. Ils s'étaient appliqués, l'un à ouvrir au disciple les portes de
la logique, l'autre à conduire à travers ses détours le disciple initié.
L'un avait composé une introduction; l'autre des versions et des
commentaires. Là-dessus, il est tout simple que les savants du moyen âge
aient pensé qu'il ne restait à la science que des gloses à faire. Le
mot même fut consacré. Presque tous les philosophes scolastiques furent
éminemment des glossateurs[378], et l'on annota les commentateurs
d'Aristote, avant de l'interpréter lui-même et de le connaître tout
entier. C'est sans aucun doute un heureux hasard advenu à un court écrit
de Porphyre et à quatre ou cinq de Boèce qui fut la première cause de la
grande fortune d'Aristote. La puissance saisissante de la logique fut la
seconde. D'ailleurs toute logique est essentiellement élémentaire, et
semble, comme la grammaire, révéler la raison; elle convient donc à des
études commençantes.
[Note 376: Encore Abélard n'avait-il dans les mains que les deux
premiers des six traités qui composent la Logique d'Aristote ou
_l'Organon_. (Voyez sa Dialectique, p. 228.) Que dans les quarante
premières années du XIIe siècle, il circulât communément en Gaule et
en Angleterre d'autres livres philosophiques que ces deux fragments de
l'oeuvre d'Aristote et de Platon, l'Isagogue de Porphyre, plusieurs des
traités aristotéliques de Boèce et deux traités indûment attribués
à saint Augustin, c'est ce que personne n'a réussi à prouver. Voyez
l'excellent ouvrage de M. Jourdain sur les traductions latines
d'Aristote au moyen âge. Cf. Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p.
564; et le ch. III du présent livre.]
[Note 377:
...Quaevis
Litera sordescit, logica sola placet.
Johan Saresber., _Estheticus_, poem., p. 3, Hambourg, 1843.
[Note 378: Nous avons cinq opuscules d'Abélard sous le litre de
gloses, _Glossae in Porphyrium, de categoriis_, etc., quatre imprimés,
un manuscrit. M. Cousin a fait connaître plusieurs gloses du Xe siècle
sur le _de Interpretatione_, sur les catégories, etc. (Ouvr. inéd.
d'Abél., p. 551-611; Append., p. 618 et suiv.)]
Cependant la forme péripatéticienne n'avait pas été primitivement la
forme unique de la philosophie du moyen âge. Scot Érigène, qui en
est regardé comme le fondateur, tendait à lui donner un tout autre
caractère. Son génie hardiment spéculatif dépasse la dialectique[379].
Ce dogmatisme encore vague, où respire un peu de platonisme et de
philosophie alexandrine, put se soutenir quelque temps. Mais bientôt
il arriva un moment où l'aristotélisme, parlons plus exactement, où la
dialectique gagna du terrain et devint dans la science une mode qui a
duré quatre ou cinq cents ans. Il serait curieux, mais il est difficile
de déterminer ce moment avec précision. Du moins, la simple chronologie
des noms jettera-t-elle un grand jour sur cette partie de l'histoire de
la dialectique.
[Note 379: Cf. M. Guizot, _Cours d'histoire de la civilisation en
France_, t. III, leçon 29; M. Rousselot, _Phil. dans le moyen âge_, 1re
part., c. II, et l'ouvrage de M. Saint-René Taillandier, _Scot Érigène
et la philosophie scolastique_.]
On peut fixer à la mort de Proclus, c'est-à-dire à la fin du Ve siècle,
le terme de toute philosophie originale dans l'antiquité païenne (485).
Et déjà, depuis plus de cinquante ans, saint Augustin, un des derniers
Pères qui aient une place dans l'histoire de la philosophie, était
descendu au tombeau (430); le règne des interprètes et des scoliastes
avait commencé. Simplicius et Philopon commentaient Aristote, en se
souvenant de Platon. Martianus Capella avait un peu auparavant publié
ce poème encyclopédique où les sciences sont personnifiées comme des
déesses, où la Dialectique, au front pâle, aux cheveux entrelacés, cache
dans les plis de sa robe athénienne des fleurs et des serpents, mais
se donne pour la législatrice des autres sciences[380]. Boèce mourait
tragiquement, en laissant ces traductions et ces paraphrases qui
devaient surnager les premières après le naufrage des lettres antiques
(526). Cassiodore, dressant, au VIe siècle, l'encyclopédie destinée à
lui survivre, et dont Alcuin devait faire un jour la règle légale
de l'enseignement scolaire, mettait au rang des sept disciplines la
philosophie sous le simple nom de dialectique. La philosophie était
bien, pour lui comme pour Platon, la ressemblance de l'homme à Dieu,
mais il développait cette définition par une analyse très-sommaire de
l'Isagogue de Porphyre, des Catégories d'Aristote, enfin des grandes
divisions de l'Organon[381]. C'est de ce temps peut-être qu'il faut
dater les deux ouvrages sur le même sujet que le moyen âge mettait sur
le compte de saint Augustin. Au siècle suivant, Bède résumait pour le
nord de l'Europe toutes les connaissances humaines venues de l'Orient
et du Midi, et la philosophie trouvait place dans ses volumineuses
compilations. C'était aussi d'Aristote qu'il aimait à donner des
extraits; déjà il appelait chaque citation une _autorité_, et assignait
à la dialectique le premier rang dans la logique, _cette maîtresse du
jugement_[382]. Après Bède, les écoles s'ouvrent en France à la voix de
Charlemagne. C'est Alcuin qui les inspire et les dirige. Il a étudié
toutes les sciences profanes, et certainement les sept arts, mais
surtout l'art dialectique, dont l'empereur, dit-il en s'adressant à
Charles lui-même, a la _très-noble intention_ d'apprendre les principes.
Lui aussi, il a quelque teinture de l'Isagogue, des Catégories, de
l'Hermeneia, et il s'attache à faire recopier, à répandre, à imposer
même comme bases de l'enseignement les traités logiques qu'Augustin,
dit-il, a, pour les traduire, tirés des trésors de l'ancienne Grèce,
De veterum gazis Graecorum clave latina[383].
[Note 380: Martian. Capel., _de Nupt. Philolog. et Mercur._, l. IV,
p. 325 et seqq. 1 vol. in 4°. Francf. 1836.]
[Note 381: _[Grec: Omsiosis to theo xata ounaton anthropon.]_
(Cassiod., _de Art. ac Discipl._, t. II, c. III, p. 528. Ed. de Venise,
1729.)]
[Note 382: Voyez dans les Oeuvres de Bède (8 tom. in-folio, Colon.
Agrip., 1612), les _Sententiae sive axiomata philosophica ex Aristotele
... collecta_ (t. II, p. 124). On voit là qu'il connaissait au moins
par des citations d'assez nombreux ouvrages d'Aristote, Physique,
Métaphysique, _De Anima_, etc. Dans ses _Elementa philosophiae_ (id.,
p. 200), il définit la philosophie: «Eorum quae sunt et non videntur
et eorum quae sunt et videntur vera comprehensio.» Dans son traité _De
mundi caelestis terrestrisque constitutione_, la logique est définie:
«Diligens ratio disserendi et magistra judicii;» la dialectique qui en
est la partie la plus essentielle: «Sagacitas ingenii stultitiaeque
sequester.» (T. 1, p. 343.)]
[Note 383: Voyez dans les Oeuvres d'Alcuin (2 vol. in-fol., Ratisb.,
1777), la dédicace des Catégories de saint Augustin, et _Opusculum
quartum de Dialectica_ (t. II, p. 334). C'est un dialogue entre lui et
Charles. La philosophie y est à peu près ramenée à l'éthique et à la
dialectique; et celle-ci, «disciplina rationalia quaerendi, diffiniendi,
et disserendi, etiam et vera a falsis discernendi potens,» est un
sommaire de Porphyre et de l'Organon, cet ouvrage dont on a dit qu'en
l'écrivant Aristote avait trempé sa plume dans l'esprit, «in mente
tinxisse calamum» (p. 350). Alcuin, suivant son éditeur, n'a point
composé le livre _De septem artibus_; mais il avait écrit sur toutes les
sciences, et dans une épître à Charlemagne il dit positivement: «Vestram
nobilissimam intentionem dialecticae disciplinae disere velle rationes.»
(T. I, p. 703.)]
Par lui les écoles gauloises passent sous l'empire de cette _sagesse
hibernienne_, qu'il avait apportée sur le continent[384], et qui devait
après lui recevoir de Scot Érigène moins d'autorité, mais plus d'éclat
(875). Érigène platonise, et Mannon, son successeur dans la direction de
l'école du palais, passe pour avoir écrit sur les Lois et la République
de Platon des commentaires qu'on n'a jamais vus[385].
[Note 384: «Quid Hiberniam memorem, contempto pelagi discrimine,
pene totam cum grege philosophorum ad littora nostra migrantem?» (Herici
_Epist. ad imp. Carol., Hist. francor. script._, ed. Duchesne, t. II, p.
470.)]
[Note 385: _Hist. litt._, t. IV, p. 225 et t. V, p. 657.]
La principale fondation d'Alcuin est l'école de Saint-Martin de Tours.
Le premier et le plus illustre de ses disciples dans ce cloître, c'est
Raban Maur. Celui-là se montre plus versé encore dans les sciences
profanes, il les recherche, il les aime. Il conseille de lire les
philosophes; il y a, dit-il, dans Platon bien des choses qu'il ne faut
pas craindre[386]. Il reprend la division connue de la philosophie, en
physique, en morale, en logique, et celle-ci, les théologiens doivent
se la rendre propre. La dialectique, qu'il définit littéralement comme
Alcuin, il veut qu'elle entre dans l'instruction des clercs: n'est-elle
pas la science des sciences, _disciplina disciplinarum_? elle enseigne
à apprendre, elle enseigne à enseigner; _haec docet docere, haec docet
discere_. Seule elle sait savoir, _scit scire sola_ (ne dirait-on pas
la science de la science de Fichte?) enfin le syllogisme est une arme
nécessaire[387]. C'est Raban, qui selon Tennemann, transporta en
Allemagne la dialectique d'Alcuin, que d'autres appellent la dialectique
écossaise[388]. Il devint abbé de Fulde, puis évêque de Mayence (847).
[Note 386: «Non formidanda, sed in usum nostrum vindicanda.» (_De
Instit. cleric._, l. III, c. XXVI, t. VI, p. 44.--_Op._, 3 vol. in-fol.
Col. Agrip., 1627.)]
[Note 387: _Id., ibid._, c. XX, p. 42.--_De Universo_, l. XV, t.
1, p. 201 et 202.--Cf. les gloses de Raban sur Porphyre, Boèce,
l'_Hermeneia_, publiées par M. Cousin. Ouvr. inéd., Append., p. 613.]
[Note 388: _Mon. de l'Hist. de la phil._, t. I, § 244.--M. Hauréau,
_la Scolastique au IXe siècle; Rev. du Nord_, t. II, 2e sér., p. 425.]
En même temps que lui et après lui, on distingue dans cette féconde
école de Tours, un homme d'une instruction singulière pour le temps,
Haimon, plus tard évêque d'Halberstadt (841), qui des bords de la Loire
rapporta l'enseignement théologique, et fonda avec Raban dont il fut le
successeur, une florissante école à Fulde. Là vint de Sens s'instruire
et même enseigner, Loup Servat qui s'adonnait particulièrement aux
lettres humaines, et par conséquent à la logique. Nommé par Charles le
Chauve abbé militaire de Ferrières en 842, esprit cultivé, écrivain
presque poli, il continua ses leçons malgré sa nouvelle dignité, et les
témoignages s'accordent pour distinguer en lui l'homme de lettres et le
théologien. Élève d'Haimon et de Loup Servat, Heiric revint d'Allemagne
diriger dans sa patrie l'école d'Auxerre que Saint-Germain avait fondée;
il a laissé de remarquables monuments d'une latinité savante,
d'une sorte de talent poétique et, chose fort rare, d'une certaine
connaissance du grec[389]. Il est cité comme ayant professé la
dialectique avec éclat au monastère de Saint-Germain. Après Heiric, Remi
et Huebold, moines d'Auxerre ainsi que lui, furent signalés comme ses
héritiers dans la philosophie[390]. Remi surtout, le plus célèbre
écrivain du commencement du Xe siècle, est renommé pour l'enseignement
de la dialectique qu'il cherchait plutôt dans les prétendus traités de
saint Augustin que dans l'Organon d'Aristote. On possède encore de lui
des manuscrits qui prouvent qu'il connaissait Priscien, Donat, Martianus
Capella, et que ses études embrassaient le Trivium et le Quadrivium;
or, tel était encore au temps même d'Abélard le cycle des études
littéraires. Condisciple d'un fils de l'empereur Charles le Chauve à
l'école d'Heiric, Remi professa successivement à Auxerre, à Reims, à
Paris, et c'est dans cette dernière ville qu'il réunit près de sa chaire
ses plus illustres disciples (872)[391]. Ainsi se forme la chaîne d'un
enseignement philosophique qui vient enfin se fixer dans la cité où
devait dominer Abélard.
[Note 389: Heiric a dit en parlant de ses maîtres:
Hic Lupus, hic Haimo ludebant ordine grato.
(Cf. Duchesne, _Hist. francor. script._, t. II, p. 470.--Bolland., t,
VII, 31 Jul., p. 221.--Mabillon, _Analect._, p. 423.--_Hist. litt._, t.
V, p. 112 et 653.) C'est évidemment à cet Heiric, maître du moine Remi,
comme on va le voir, que doit être rapporté le traité manuscrit sur
les Catégories dites de saint Augustin, où M. Cousin a lu: «Henricus,
magister Remigii, fecit bas glosas» (_Ab._, Ouv. inéd., Append., p.
621), et ce manuscrit pourrait être de la main de Remi, ou copié sur le
sien.]
[Note 390: Dans la chronique du moine Ademar: «Heiricus, Remigium et
Ucboldum Calvum, monachos, haeredes philosophiae reliquisse traditur.»
(Mabillon, _Act. sanct. ord. S. Ben._, t. V, p. 325.)]
[Note 391: Témoignages des XIe et XIIe siècles; le moine Jean, _S.
Odon. vit._; le moine Nalgod, _Ejusd. vit.; De vener. Frodoardo presb.
remig._--Mabillon, _id., ibid._, p. 151, 155, 180, 325.--_Ejusd. Anal._,
p. 423.--_Hist. litt._, t. VI, p. 99, 102; et Launoy, _De Schol.
celeb._, c. LIX.]
A ce moment, on voit de toutes parts les études logiques captiver les
esprits les plus éminents et les plus divers. C'est saint Odon qui se
forme à Paris, sous Remi, dans la dialectique et la musique, et qui,
plus tard, y devait professer à sa place. C'est Abbon qui suit les
mêmes leçons, qui les reproduit dans la même ville (avant 970), et les
transporte à Reims, où il écrit sur le syllogisme, et meurt avec la
réputation d'un _abbé d'une haute philosophie_[392]. C'est Gerbert,
qui, avant d'être pape, fait un traité sur le Rationnel et le
Raisonnable[393], et se pique de recueillir et de s'approprier les
pensées d'Aristote. Saint Maieul, abbé de Cluni, se plaît dans la
lecture des philosophes païens. Le grand évêque Hildebert recueille
dans leurs ouvrages les éléments d'une morale philosophique[394]. Saint
Anselme, le seul métaphysicien de l'époque, ne dédaigne pas de donner,
dans son Dialogue du grammairien, un ouvrage de pure dialectique[395].
Et cependant Jean le Sourd ou le Sophiste[396], qui devait être le
maître de Roscelin, a commencé à former cette école subtile et peu
connue, destinée à contraindre la science logique à faire sur elle-même
un de ces efforts féconds qui avancent d'un pas l'esprit humain.
[Note 392: «Summae philosophiae abbas.» (_Hist. litt._, t. VII, p.
159 et suiv.--Cf. Launoy, p. 63.).]
[Note 393: C'est le sens de: _De rationali et ratione uti_, titre de
l'ouvrage de Gerbert. (B. Pes, _Thes. noviae. anecd._, t. I, pars II, p.
148 et seqq.)]
[Note 394: _Moralis philosophia de honesto et utili. (Ven. Hildeb.,
Op._, p. 959. 1 vol. in-fol., Paris, 1708.)]
[Note 395: _Dialogue de Grammatico_, (S. Ansel., _Op._, p. 143.)]
[Note 396: _Hist. litt._, t. VII, p. 132.]
On touchait à la fin du XIe siècle. Paris était dès longtemps la ville
de l'intelligence. On dit que le nombre des étudiants y dépassait celui
de la population sédentaire[397]. Plus de cent ans avant Abélard, des
chaires de philosophie s'étaient élevées; le caractère de la philosophie
séculière était indiqué; la scolastique avait commencé. On voit donc
qu'Abélard, sous ce rapport, ne créa pas; il recueillit seulement une
tradition[398]; mais il lui donna le mouvement et la vie, en lui prêtant
sa puissance et sa renommée.
[Note 397: _Hist. litt_., t. IX, p. 61, 78, etc.]
[Note 398: Les recherches de M. Cousin ont déjà fait connaître des
manuscrits qui jettent du jour sur les écoles de dialectique antérieures
au XIIe siècle (Append., p. 613-623). De nouvelles recherches dans le
même sens conduiraient sans doute à renouer sans interruption le fil de
l'enseignement scolastique à Paris. Car on doit convenir qu'entre Remi
ou le commencement du Xe siècle, et Guillaume de Champeaux vers la fin
du XIe, il y a une lacune assez obscure; on voit seulement qu'Odon,
Abbon, et un certain Wilram, professèrent, à Paris, la philosophie, mais
longtemps avant l'an 1000. (Launoy, loc. cit. et _Hist. litt._ t. IX, p.
61.)]
Maintenant, à quelle époque faut-il fixer l'avénement d'Aristote au
gouvernement de l'école? On sait parfaitement celle où il obtint
une influence prédominante et bientôt exclusive, grâce au renfort
qu'apportèrent les Arabes, grâce à la protection de l'empereur Frédéric
II; c'est après Abélard, au commencement du XIIIe siècle. Mais Aristote,
avant de devenir dictateur, comme Bacon l'appelle, avait été consul. A
la fin du XIe siècle, l'enseignement de la dialectique, dès longtemps
établi dans l'école, s'anime et s'agrandit; la popularité d'Aristote
commence et présage son autorité future[399]. Abélard paraît, et soudain
il devient le plus puissant promoteur de cette autorité. Il illustre
et fortifie de son éloquence et de sa gloire ce naissant empire de la
logique, qui ne devait s'organiser et se proclamer qu'après lui[400].