L'influence d'Abélard est dès longtemps évanouie. De ses titres à

l'admiration du monde, plusieurs ne pouvaient résister au temps. Dans

ses écrits, dans ses opinions, nous ne saurions distinguer avec justesse

tout ce qu'il y eut d'original, et nous sommes exposés à n'y plus

apprécier des nouveautés que les siècles ont vieillies. Mais pourtant

il est impossible d'y méconnaître les caractères éminents de cette

indépendance intellectuelle, signe et gage de la raison philosophique.

Chargé des préjugés de son temps, comprimé par l'autorité, inquiet,

soumis, persécuté, Abélard est un des nobles ancêtres des libérateurs de

l'esprit humain.

Ce ne fut pourtant pas un grand homme; ce ne fut pas même un grand

philosophe; mais un esprit supérieur, d'une subtilité ingénieuse, un

raisonneur inventif, un critique pénétrant qui comprenait et exposait

merveilleusement. Parmi les élus de l'histoire et de l'humanité, il

n'égale pas, tant s'en faut, celle que désola et immortalisa son amour.

Héloïse est, je crois, la première des femmes[363].

[Note 363:

Mès ge ne croi mie, par m'ame,

C'onques puis fust une tel fame.

_Roman de la Rose_, t. II, v. 213.]

Faible et superbe, téméraire et craintif, opiniâtre sans persévérance,

Abélard fut, par son caractère, au-dessous de son esprit; sa mission

surpassa ses forces, et l'homme fit plus d'une fois défaut au

philosophe. Ses contemporains, qui n'étaient pas certes de grands

observateurs, n'ont pas laissé d'apercevoir cet orgueil imprudent,

disons mieux, cette vanité d'homme de lettres, par laquelle aussi il

semble qu'il ait devancé son siècle. Les infirmités de son âme se firent

sentir dans toute sa conduite, même dans ses doctrines, même dans sa

passion. Cherchez en lui le chrétien, le penseur, le novateur, l'amant

enfin; vous trouverez toujours qu'il lui manque une grande chose, la

fermeté du dévouement. Aussi pourrait-on, s'il n'eût autant souffert, si

des malheurs aussi tragiques ne protégeaient sa mémoire, conclure enfin

à un jugement sévère contre lui. Que sa vie cependant, que sa triste vie

ne nous le fasse pas trop plaindre: il vécut dans l'angoisse et mourut

dans l'humiliation, mais il eut de la gloire et il fut aimé.

LIVRE II.

DE LA PHILOSOPHIE D'ABÉLARD.

CHAPITRE PREMIER.

DE LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE EN GÉNÉRAL.

La renommée philosophique d'Abélard était déjà ancienne, que ses

ouvrages philosophiques demeuraient encore inconnus. Il y a dix ans, à

peine savait-on s'ils existaient quelque part en manuscrit. Cependant

on citait ses doctrines, on parlait de son système, qui tient une place

dans l'histoire de la philosophie. Aucun de ceux qui ont écrit cette

histoire n'a manqué de nommer Abélard parmi les hommes qui ont illustré

et accrédité la scolastique, et de lui assigner au XIIe siècle le rang

de fondateur d'une école.

L'existence historique de cette école est notoire. Sa naissance, son

éclat, son influence, du moins tant que son fondateur a vécu, sont des

faits constatés et célèbres. Son caractère scientifique, sa valeur

intellectuelle, nous paraissent des choses moins claires et moins

connues. On ne voit pas bien dans les écrits des auteurs si Abélard fut

un créateur ou seulement un continuateur, un propagateur de doctrine.

Celle qu'il enseigna et qui dans sa bouche fut si puissante était-elle

une innovation, un progrès, une réaction, une simple traduction de

théories antérieures, une révolution dans la science? On est tenté de la

croire nouvelle et de lui attribuer une singulière importance, quand on

considère l'ascendant et la renommée de celui qui la professe. Mais si

l'on néglige l'homme pour les choses, on est plus embarrassé de saisir

le sens et de mesurer la grandeur de son oeuvre, et sa gloire paraît

supérieure à ce qu'il a fait. On voit dans l'histoire qu'il fut l'élève

de Roscelin, fameux comme fondateur ou restaurateur du nominalisme; on y

voit aussi qu'il se sépara de Roscelin, et le combattit vivement[364].

Cependant il eut pour antagonistes les sectateurs du réalisme ou

les adversaires de Roscelin, et il est compté dans les rangs des

nominalistes, quoiqu'il ait prétendu changer leur doctrine, et que celle

qu'il soutint ait quelquefois reçu un nom particulier et nouveau. Telles

sont les notions un peu superficielles et vagues qui restent dans

l'esprit de tout homme instruit, après la lecture des historiens de

la philosophie. Telle est la commune renommée d'Abélard, et si ses

aventures dignes du roman n'avaient jeté sur lui l'intérêt et l'éclat,

on peut se demander si sa philosophie aurait suffi pour recommander sa

mémoire.

[Note 364: Voy. ci-dessus, liv. I, p. 7 et 34, et ci-après ch.

VIII.]

Avant la publication d'aucune partie importante de ses écrits de

métaphysique, il fallait bien le juger sur des passages isolés ou sur

des témoignages qui n'étaient pas le sien. De là cette vue générale et

confuse de sa pensée et de son influence. Il était plus célèbre que

connu. Aujourd'hui le voile qui le couvrait est à demi levé; on peut

prouver que l'opinion établie sur son compte n'est pas d'une parfaite

justesse; mais son influence toujours singulière est plus explicable.

Il est évident désormais qu'il a fait plus qu'intervenir dans la

controverse des réalistes et des nominaux, et qu'il n'y est pas tout à

fait intervenu de la manière dont on le suppose. Sa trace dans cette

partie spéciale de la science n'a d'ailleurs été ni très-profonde ni

très-durable; mais son action sur l'enseignement et le mouvement de la

science entière a pénétré fort avant, et s'est continuée par ses effets

longtemps après lui. Nul philosophe n'a plus fait parler de lui; nulle

philosophie n'est restée plus inédite.

Deux idées ressortent de tout ce qu'on lit sur Abélard philosophe: une

idée générale de l'époque où il a vécu, et de son importance parmi ses

contemporains; une idée particulière de sa doctrine propre et de son

oeuvre personnelle. Il a professé la philosophie au XIIe siècle,

c'est-à-dire qu'il a enseigné cette philosophie qu'on est convenu de

nommer la scolastique; puis, avec les diverses doctrines scolastiques,

il a enseigné sur un point important un système qui a passé pour

son ouvrage; et ce système, les classificateurs l'ont rattaché au

nominalisme, ou appelé le conceptualisme. Pour connaître Abélard comme

philosophe, il y aurait donc à connaître deux choses: la scolastique de

son temps et la sienne.

En étudiant ces deux points, nous ne nous flattons pas de les épuiser.

La scolastique, ou, pour mieux parler, la philosophie, depuis Scot

Erigene jusqu'à Descartes, est tout un monde à explorer; vingt ans plus

tôt j'aurais dit, à découvrir. Quoique ce monde commence à être moins

inconnu, il n'a pas cessé d'être immense, et quelque goût bienveillant

que le moyen âge inspire aux beaux esprits de notre époque, nous n'en

abuserons pas au point de traîner le lecteur dans tous ces sentiers du

passé, où règnent peut-être aujourd'hui des brouillards moins épais,

mais dont aucune main ne saurait arracher les ronces et les épines.

Peut-être en dirons-nous trop encore pour ceux qui ne sont que

médiocrement curieux, et qui aiment moins les détails que les résultats.

Pendant longtemps, il n'a pas tenu aux écrivains modernes qu'on ne

refusât à la scolastique le rang d'une philosophie. On a dit, en effet,

et répété que la scolastique était une vaine science, une science

verbale; que tous ses efforts avaient abouti à des controverses sans fin

et sans valeur sur des questions de mots et non sur des questions

de choses. La langue qu'elle parlait, avec ses difficultés et ses

bizarreries repoussantes aujourd'hui pour notre intelligence et notre

goût, a paru témoigner elle-même contre les idées qu'elle exprimait. On

n'a pas manqué, de les juger dignes d'un temps de ténèbres, puisqu'elles

étaient énoncées dans un idiome barbare, et cette fois trop _barbare_

pour mériter d'être _compris_. Et comme le jour où cette langue a péri,

pour faire place à une diction plus pure et plus élégante, la science

qu'elle exprimait a péri comme elle, on en a conclu naturellement que la

science était la langue elle-même, et qu'il ne restait rien à apprendre

de ce qui ne se disait plus.

Mais, sans disculper tout à fait la scolastique de l'accusation d'avoir

trop souvent consumé ses forces sur de simples questions de mots, sur

des problèmes qui se seraient évanouis si l'on en eût seulement changé

l'expression, nous nous permettrons de remarquer que cette accusation,

vaguement conçue, pourrait être généralisée au point de n'être plus

aussi accablante pour la doctrine à laquelle on l'adresserait. Il est

dans la condition de la philosophie et peut-être de toute science

humaine d'être, sous un certain point de vue, une science de mots; et il

faut prendre garde que cette qualification lancée au hasard contre un

système, oeuvre de l'esprit humain, ne retombe sur l'esprit humain

lui-même; ce qui serait l'accuser puérilement d'être ce qu'il est et de

faire comme il fait; ce qui serait lui reprocher sa nature.

Il est trop évident que lorsque l'homme parle il pense, et que, par

ses expressions, on juge de ses pensées. Puis, ses pensées exprimées

correspondent ou sont données pour correspondantes à des choses. Ces

choses existent ou n'existent pas, et elles sont ou ne sont pas comme il

les exprime. Ainsi les mots sont les pensées, et les pensées sont ou

ne sont pas les choses. On peut donc juger des choses par les pensées,

comme des pensées par les mots; et si les mots ne faisaient que rendre

des pensées qui ne correspondissent à aucune chose existante, ce

qui semble le cas d'une véritable science de mots, cette science

enseignerait cependant plus que des mots; car elle ferait connaître du

moins l'esprit humain dans sa nature ou dans son histoire. Fausse

comme expression des faits, elle ne serait pas entièrement vaine comme

témoignage des idées, et il est utile de savoir jusqu'aux mensonges de

l'esprit humain; il y a quelque chose à apprendre même dans une science

fausse. C'est connaître encore que connaître ce qui n'est pas, pourvu

qu'on sache que ce n'est pas, et celui-là ne serait point un ignorant,

qui saurait bien quelles choses ne sont pas, et tout ce que les choses

ne sont pas. Au moins saurait-il que les choses sont, et même, à

quelques égards, il saurait ce qu'elles sont.

Cela est vrai de toute science, même d'une physique fausse, même d'une

astronomie fausse. Le jour où le système de Ptolémée a été renversé, on

aurait pu le condamner aussi à titre de science de mots; car il n'était

plus que cela. Les choses s'en étaient comme retirées, pour aller

ailleurs et prendre d'autres formes. Qui pourrait dire cependant que

jusque-là il eût été indifférent de le connaître, ou même que depuis

lors il n'y eût rien à gagner à le connaître, et qu'il ne fût pas utile

de comprendre ses fictions, afin de bien entendre pourquoi et comment

elles sont des fictions, comment et pourquoi le système de Copernic est

vrai?

Mais ce que nous osons dire de toute science, nous l'affirmons avec bien

plus de certitude de la philosophie. Celle-ci traite en effet d'objets

qui, réels ou imaginaires, sont par eux-mêmes invisibles pour la plupart

et n'ont de sensible que les mots qui les rendent. Je ne parle pas

seulement des généralités contestées et douteuses, créations de l'art

philosophique; je parle d'abord de ce qui n'est pas une invention

systématique, une arbitraire abstraction, comme le mot même de

_généralité_, comme celui d'abstraction, ceux de notion, d'idée et de

jugement; je parle de tout ce que l'esprit croit réel ou conclut comme

réel des perceptions actuelles et particulières de nos facultés; je

parle de Dieu que nous concluons de tout ce que nous sommes et de

tout ce que nous voyons; je parle de l'âme dont le nom est celui d'un

invisible, que l'on affirme, que l'on suppose ou que l'on nie; je parle

des facultés, qui ne sont pas assurément des substances individuelles,

ni des choses que nous connaîtrions aussi distinctement si elles

n'avaient un nom; je parle des forces que nous apercevons par la pensée

à travers les mouvements de la nature et de la vie; je parle enfin de

tout ce que je viens de nommer, en écrivant _nature, substance, vie_,

toutes idées qui, lors même qu'elles correspondraient, comme je le

crois, à quelque chose de réel, n'ont cependant d'immédiatement sensible

que les mots qui les désignent, et d'existence scientifique qu'à la

condition d'être exprimées. Or, la philosophie pourrait être appelée la

science de ces mots, sans qu'on lui manquât de respect; et ne fût-elle

bonne qu'à bien faire connaître ce qu'ils désignent, qu'à déterminer les

idées qui leur répondent dans l'esprit humain, elle ne serait pas une

science vaine; elle aurait atteint, en partie du moins, son objet; car

elle serait en ce sens la science de l'esprit humain, et on l'a souvent

définie ainsi, sans la dégrader. Déterminer ce que les mots veulent

dire, c'est déterminer ce que l'esprit humain veut dire par les mots.

Or, ce que l'esprit humain veut dire, c'est ce qu'il pense, et connaître

ce que pense l'esprit humain, c'est déjà, à beaucoup d'égards, le

connaître lui-même. La science des mots conçue de la sorte est donc

déjà une science, et une science tellement sérieuse que des écrivains

distingués ont estimé que c'était la première de toutes.

En effet, des philosophes fort célèbres ont dit que les sciences

n'étaient que des langues, et que toute bonne philosophie se réduisait à

une langue bien faite. N'est-il pas étrange que ceux qui parlaient ainsi

aient souvent condamné _a priori_ ce qu'ils appelaient les questions de

mots, et cru décrier telle ou telle philosophie en la taxant de ne vivre

que sur ces questions-là? En vérité la scolastique, aux yeux de la

philosophie du XVIIIe siècle, n'aurait dû avoir aucun tort d'être une

langue; son seul tort possible, c'était d'être une langue mal faite.

Prenons donc garde que l'accusation élevée contre la scolastique ne

remonte jusqu'à la philosophie. Car elle pourrait à la rigueur être

articulée contre la science métaphysique, de quelque méthode que

celle-ci se servit et quelque forme qu'elle essayât de revêtir.

On peut distinguer en général trois manières de philosopher.

Si, au lieu d'analyser péniblement, soit le sens des mots comparés

entre eux, soit les opérations délicates de la pensée, on emploie

implicitement les mots et la pensée, et qu'on cherche à décrire

directement la nature des choses, à la représenter dans les êtres qui la

composent et les rapports qui les unissent; quoique ce travail ne puisse

s'opérer que suivant les lois de l'intelligence et à l'aide des noms

qu'elle prête à ses idées, c'est une tentative immédiate sur les choses,

comme la physique, la chimie ou la zoologie; c'est l'essai d'une science

qui prétend être éminemment une science de choses; et on peut l'appeler

une ontologie.

Si l'on s'attache uniquement ou principalement à porter l'ordre,

l'accord et la clarté dans nos manières de concevoir les choses que nous

exprimons, et à réduire en système ces conceptions pour en composer une

science régulière, c'est encore une philosophie. Quoique d'une part

cette science soit aussi obligée de se servir des mots, d'en faire un

choix et un usage méthodiques, quoique de l'autre, en étudiant les

idées, elle étudie indirectement les choses, puisque nous en croyons

notre pensée, et que notre esprit reproduit les choses, soit comme elles

existent, soit comme elles sont réputées exister; une telle philosophie

roule principalement sur les idées, et ceux qui l'ont particulièrement

mise en honneur l'ont si bien senti qu'ils ont proposé de la nommer

idéologie.

Si maintenant, laissant dans l'ombre et le modèle extérieur auquel

correspond le tableau de nos pensées, c'est-à-dire les choses, et le

sujet, ainsi que la composition et l'ordonnance de ce tableau, la

science se borne à en considérer séparément tout ce qui est notre oeuvre

apparente et sensible, savoir, les images que nous produisons pour

tracer et peindre le tableau après l'avoir conçu, je veux dire les mots;

si, dis-je, elle s'attache à décrire et à déterminer la valeur, l'usage,

les rapports de ces mots; quoiqu'elle ne puisse le faire sans un certain

souvenir de la réalité, ni sans soumettre le langage à la pensée

intérieure, ce droit naturel dont le langage est le droit écrit; la

science est ouvertement alors une science de mots; elle a surtout

les formes et les allures d'une grammaire, et s'il fallait ici, pour

l'exactitude et la symétrie de nos distinctions, lui assigner un nom

technique, nous lui pourrions donner, avec un sens spécial, le nom de

terminologie.

Ainsi, la philosophie peut être ontologique, idéologique,

terminologique, selon le caractère qu'elle affecte et la méthode qu'elle

préfère. Mais, avec telle ou telle de ces qualifications, cesse-t-elle

d'être une philosophie? nous ne le pensons pas. Ainsi ne l'ont point

pensé les hommes illustres qui, selon les temps, lui ont fait subir

telle ou telle de ces trois transformations. Comment, en effet, les

destituer du titre de philosophes? Et pour ne défendre ici que les

terminologistes, qui pourrait dire qu'ils doivent être mis hors la

philosophie? Seraient-ce les idéologistes, eux qui par le choix de

ce nom ont témoigné de leur soin à s'abstenir, à s'écarter de toute

ontologie, et qui, grammairiens avant tout, en inventant ce mot

_idéologie_, sont restés en arrière de leur véritable doctrine, et ont

retenu le nom de la science en deçà des conséquences qu'ils lui avaient

fait réellement atteindre? Qui mieux qu'eux-mêmes avait, en effet,

compris que l'expression tenait à la pensée? En se fondant sur la

nécessité où nous sommes de jouer aux mots pour jouer aux idées, c'est

eux qui ont ramené la science au langage. Conséquents et sincères, eux

aussi, ils auraient pu appeler la philosophie du nom de terminologie.

Quant aux ontologistes, seraient-ils donc les seuls philosophes?

Depuis que le _Discours de la méthode_ a paru, cela serait difficile à

soutenir; car le procédé ontologique, au sens où nous l'avons défini,

a été presque généralement abandonné, et peut-être même décrié outre

mesure. D'ailleurs, il est impossible à celui qui s'attache le plus

aux choses de ne pas s'occuper au moins implicitement de l'étude et du

classement des pensées. Ce sont deux opérations inséparables l'une de

l'autre, et toutes deux sont inséparables d'un travail sur les mots.

D'ordinaire, celui qui fait une découverte réforme la langue, et

l'observation neuve d'un phénomène sensible de la nature aboutit à une

innovation dans les termes. La découverte du principe de toute la chimie

moderne pouvait presque se réduire à une meilleure définition du mot

_combustion_.

Dans la philosophie proprement dite, l'ontologie influe d'une manière

encore plus notable et plus directe sur le langage. Tout auteur de

système crée nécessairement sa langue, et prétend de nouveau marquer à

son coin la monnaie usée des termes vulgaires. Il arrive même un fait

assez frappant, quoique très-explicable, c'est que les philosophes qui

ont le moins pensé aux mots en ont le plus abusé; dans le fait, ils

n'ont pas été les moins sujets à se laisser conduire et tromper par

le langage. Les philosophes grecs, par exemple, ceux surtout qui ont

précédé l'école de Socrate, ont manié la langue avec une liberté qui les

a souvent égarés, et à force de négliger l'analyse soit des mots,

soit des idées, ils ont parfois, avec des idées confuses et des mots

équivoques, construit le mensonge ontologique des cosmologies de

l'antiquité. Faute de se tenir assez en garde contre les illusions du

langage, contre les déceptions de la raison, on manque l'ontologie; on

la rend plus obscure, plus fictive, plus nominale encore, que ne

le serait la pure science de la pensée et de l'expression. Que

d'observateurs du monde n'ont enfanté que le roman du monde! que de

descriptions de la nature ont abouti à une science de mots!

Mais si celui qui veut faire un système sur la nature des choses ne

réussit trop souvent qu'à aligner sous le cordeau de la logique des

dénominations arbitraires, il arrive aussi que, par un effet inverse,

les esprits occupés uniquement de la terminologie de la science

s'épuisent à la régulariser, à la distribuer dans les compartiments

d'un plan analytique, à en séparer les termes par la distinction, à les

rapprocher par l'analogie; et grâce à ce besoin et à ce pouvoir qui est

en nous d'imposer des noms aux êtres ils prennent bientôt pour des êtres

les noms eux-mêmes, et attribuent une réalité factice à ces mots si bien

classés et si bien définis. L'intelligence qui, absorbée par l'étude du

langage, semble avoir perdu le sens de la réalité, et se contenter des

apparences verbales, rend ensuite par une illusion contraire la réalité

à ces apparences, matérialise, anime, personnifie les êtres de raison

que les mots supposent sans les prouver toujours. La science qui a voulu

n'être que terminologique devient peu à peu ontologique; mais elle le

devient dans l'ordre inverse de la vérité, et soumet le monde à la loi

du langage, au lieu de faire le langage à l'image du monde. C'est alors

que la science peut être accusée d'être une science de mots; elle risque

de ne jamais autant mériter ce reproche qu'au moment où elle prétend

l'éviter.

Je laisserais ma pensée trop incomplète si je ne disais que la nécessité

de faire une part à ces trois procédés de l'esprit, que l'impossibilité

prouvée par vingt expériences d'en proscrire absolument aucun ou

d'essayer impunément de le faire, pèse sur la philosophie, et nous

oblige à les concilier. La science a trois points de vue; il faut savoir

s'y placer tour à tour. Entre eux, il n'y a qu'une question d'ordre.

Livré à lui-même et sous l'empire des nécessités de la vie, l'esprit

mêle tout ensemble, et cette synthèse fait dans la pratique sa force et

sa confiance. Toute intelligence est en communication avec la réalité,

la conçoit suivant ses propres lois, et par le langage reproduit ce

qu'elle a perçu et ce qu'elle a conçu, sous une forme communicable

aux intelligences qui lui ressemblent. Lorsqu'on veut traduire ces

connaissances pratiques et confuses en science, c'est-à-dire connaître

avec méthode, quel point de vue faut-il choisir? où se placer pour mieux

voir? par où commencer? Évidemment par cette unité même à laquelle se

communique la réalité, et qui la communique à son tour, telle qu'elle

l'a conçue, après l'avoir reçue. L'homme est constitué pour absorber

d'abord et renvoyer ensuite la lumière qui l'environne. S'il s'étudie

avec exactitude et profondeur, s'il recherche ce qu'il pense, non pour

établir la généalogie arbitraire de ses idées, mais pour se bien rendre

compte de tout ce qui est contenu dans ses notions acquises, dans ses

notions primitives, des convictions qui dominent dans son esprit, comme

des opérations à l'aide desquelles elles se forment et se manifestent,

il parviendra sûrement à mieux connaître ce qui est, en connaissant

mieux ce qu'il en pense et ce qu'il en dit. La puissance qui lui donne

la réalité, qui la perçoit et la conçoit, puis qui porte dans tout ce

qu'il sait et tout ce qu'il pense l'ordre, la clarté, la fixité par la

parole, cette puissance, c'est lui-même; et, en s'étudiant bien, en

scrutant tout ce mystère de sa nature intérieure sans perdre de vue le

dehors de qui il reçoit et auquel il rend, il remonte à la source de

la science, et prend le seul moyen de la faire complète, universelle,

adéquate à la vérité, dans la mesure cependant où ces épithètes sont

applicables à la connaissance humaine. Ce point de vue est le point de

vue psychologique, qui ne diffère du point de vue idéologique qu'en ce

qu'il est moins partiel et moins étroit. Pour celui qui ne s'arrête pas

à l'idéologie superficielle, qui la pousse à sa profondeur dernière, la

science de la réalité et celle du langage reparaissent à la lueur même

du flambeau intérieur, et la philosophie retrouve au fond de l'esprit

humain le vrai jour qui éclaire le monde.

Abélard, Tome I · 第 22 / 39 段