(C. _Ab. Op._, praefat. in fin. pars II, ep. XXIII, p. 342.--_Thes.

anecd. noviss._, t. III, _Dissert. isag_ XXII.--_Ex chronic._, Wilelm.

Godel. et Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415 et 675.--_P. Ab.

et Hel. Epist._, edit. a R. Rawlinson, 1718.--P. Harveng., _Op._, p.

801.--_Hist. eccles. paris._, auct. Dubois, t. II, l. XIII, c. VII, p.

178.--_Hist. litt._, t. XII, p. 101 et 102.)]

«Ainsi, chère et vénérable soeur en Dieu,» écrivait l'abbé de Cluni à

l'abbesse du Paraclet, «celui à qui vous vous êtes, après votre liaison

charnelle, unie par le lien meilleur et plus fort du divin amour, celui

avec lequel et sous lequel vous avez servi le Seigneur, celui-là,

dis-je, le Seigneur, au lieu de vous, ou comme un autre vous-même, le

réchauffe dans son sein, et au jour de sa venue, quand retentira la voix

de l'archange et la trompette de Dieu descendant du ciel, il le garde

pour vous le rendre par sa grâce.» Nous n'avons point la réponse

d'Héloïse; mais nous savons que quelque temps après, dans le mois de

novembre, Pierre le Vénérable se rendait au Paraclet. Pour complaire à

l'abbesse, il avait fait enlever de l'église de Saint-Marcel, en secret

et à l'insu de ses religieux, les restes mortels d'Abélard, et il les

apportait à leur dernière demeure. Dans une lettre où elle le remercie,

Héloïse lui dit simplement: «Vous nous avez donné le corps de notre

maître[344].»

[Note 344: «Corpus magistri nostri dedistis.» On pourrait croire

par la place où se lit cette phrase, qu'il s'agit du corps de

Notre-Seigneur, et que Pierre disant la messe au Paraclet y donna la

communion aux religieuses. Mais il y aurait _Corpus DOMINI nostri_ (_Ab.

Op._, pars II, ep. XXIII, p. 342 ep. XXIV. Heloiss. ad Petr. Abb. clun.,

p. 343). M. Boisset, à qui nous devons la conservation du premier

tombeau d'Abélard, dit dans une lettre adressée à M.A. Lenoir, que

l'abbé de Cluni se rendit à Saint-Marcel dans les premiers jours de

novembre, sous prétexte d'y faire la visite abbatiale; qu'une nuit,

pendant le sommeil des religieux, il fit enlever le corps d'Abélard, et

partit aussitôt lui-même avec ce dépôt pour aller au Paraclet, où il

arriva le 10 novembre 1142. (_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 231)]

Pendant son séjour au Paraclet, Pierre dit la messe dans la chapelle, le

16 novembre, prêcha dans la salle du chapitre, accorda au monastère

le bénéfice de Cluni, et à l'abbesse ce qu'on appelait le Tricenaire,

c'est-à-dire une concession de trente messes à dire par ses moines, ou

tout au moins des prières pendant trente jours de suite après la mort

d'Héloïse, et pour le repos de son âme. De retour dans son abbaye, il

régularisa cette promesse en lui envoyant un engagement écrit et scellé

de son sceau, ainsi que l'absolution d'Abélard qu'elle avait demandée,

pour la suspendre, suivant l'usage du temps, au tombeau qu'elle faisait

élever à son maître et à son époux.

Cette absolution est conçue en ces termes: «Moi, Pierre, abbé de Cluni,

qui ai reçu Pierre Abélard dans le monastère de Cluni, et cédé son

corps, furtivement emporté, à l'abbesse Héloïse et aux religieuses du

Paraclet; par l'autorité du Dieu tout-puissant et de tous les saints, je

l'absous d'office de tous ses péchés[345].»

[Note 345: _Ab. Op._, pars. II, ep. XXV; Pet. clun. ad. Hel., p. 344

et 345.]

On a conservé un hymne funèbre, ce que les anciens appelaient _noenia_,

chanté peut-être ou supposé chanté près du tombeau d'Abélard par

l'abbesse du Paraclet et ses religieuses[346]. On voudrait croire que

ce chant, qui ne manque pas, dans sa simplicité, d'une certaine grâce

mélancolique, est l'ouvrage d'Héloïse. Pourquoi cette stance ne

serait-elle pas d'elle?

Tecum fata sum perpessa;

Tecum dormiam defessa,

Et in Sion veniam.

Solve crucem,

Due ad lucem

Degravatam animam.

Elle demande à reposer près de lui; c'est à lui qu'elle demande de la

conduire au séjour d'éternelle lumière, et aussitôt elle entend le

choeur et la harpe des anges; et les religieuses s'écrient: «Que tous

deux se reposent du travail et d'un douloureux amour.

Requiescant a labore,

Doloroso et amore.

«Ils demandaient l'union des habitants des cieux: déjà ils sont entrés

dans le sanctuaire du Sauveur.»

[Note 346: Ce chant nous est transmis par un auteur allemand, qui ne

dit point d'où il l'a tiré (Morlz Carriere, _Abuelard und Heloise_, p.

XCVI). Je ne l'ai vu mentionné nulle part ailleurs. M. Carriere en donne

une traduction en vers allemands, par M. Follen. Ce petit poème

est très-simple. Les religieuses chantent d'abord deux stances de

_requiescat_ devant le tombeau; puis Héloïse en dit quatre analysées

dans le texte; elle demande la mort et le ciel. Aussitôt les nonnes

reprennent et annoncent la béatitude des deux époux. Héloïse elle-même

aurait bien osé composer cela.]

Héloïse vécut encore vingt et un ans; elle continua d'être l'objet

de l'admiration et de la vénération générale. Son siècle la mettait

au-dessus de toutes les femmes, et je ne sais si la postérité a démenti

son siècle[347].

[Note 347: «Tu... et mulieres omnes evicisti, et pene viros

universos superasti.» (_Petr. clun. ep., Ab. Op.,_ pars II. p.

337.)--«Fama... femineum sexum vox excessisse nubis nutilleavit.

Quomodo? Diciando, versilicando, etc... Stultus ego qui lunam illuminare

velo.... Calamus vester calamis ductorum supereminet aut aequatur.»

(Hug. Metel. ep. XVI et XVII ad Helois. Hug., _Sac. antiq. mon._, t. II.

p. 348 et 349.)]

La prospérité, la richesse, la dignité du couvent du Paraclet ne firent

que s'accroître. Sa première abbesse mourut le 16 mai 1164, un jour de

dimanche, au même âge que son fondateur. Le calendrier nécrologique

français du Paraclet portait à son nom: «_Héloïse, mère et première

abbesse de céans, de doctrine et religion très-resplendissante_[348].»

[Note 348: «Mater nostrae religionis Heloysa, prima abbatissa,

documentis et religione clarissima, spem bonam ejus nobis vita

donante, feliciter migravit ad Dominum.» C'est ce qu'on lisait dans le

_Necrologium_ à la date Anno MCLXIV, XVII Kal. jun. (_Gall. Christ.,_ t.

XII, p. 574.) Duchesne a lu dans le calendrier du Paraclet: «Heloysa,

neptis Fulberti canonici parisiensis, primo petri Abaelardi conjux,

deinde monialis et prioritsa Argentolii, post oratorii paralitei

abbatissa, quod ab anno MCXXX ad annum MCLXIV prudenter atque religiose

rexit.» (_Ab Op.;_ Not., p. 1181.) C'est une tradition plutôt qu'un

fait historique qu'Héloïse mourut au même âge qu'Abélard. On a vu qu'il

n'existe pas de donnée certaine sur l'époque de sa naissance. Une

inscription gravée près du premier sépulcre d'Abélard dans l'église de

Saint-Marcel de Châlons, portait: «Obiit magnos ille doctor XI Kalend.

Maii an. MCXLII, anno suo _climacterico_. et Heloissa vero XVII Kalend.

Junii anno MCLXIII. Creditur enim XX annis amplius marito supervixisse.»

Ces paroles ne sont pas affirmatives. (_Hist. litt._ t. XII, p.

645.--Voyez ci-dessus la note 3 de la p. 46.)]

On dit qu'en mémoire de sa science incomparable, ses religieuses

voulurent que le Paraclet célébrât tous les ans l'office en langue

grecque le jour de la Pentecôte; et cette institution s'est longtemps

maintenue[349].

[Note 349: In not. Auberti Miraei ad _Henric. Gandat. de scriptor.

ecclesiast._ c. XVI. _Biblioth. eccles.,_ p. 164.--Bayle, _Dict. crit._,

art. _Paraclet._--Gervaise, _Vie d'Abeil_., t. II, liv. VI, p. 328.]

Peu de temps avant sa mort et dans sa maladie, elle ordonna, dit-on,

qu'on l'ensevelît dans le tombeau de son époux. Ce tombeau était placé

dans une chapelle qu'Abélard avait fait construire, peut-être le premier

bâtiment en pierre de l'ancien Paraclet, et qui joignait le cloître avec

le choeur. On l'appelait le petit moustier. «Lorsque la morte,» dit une

chronique, «fut apportée à cette tombe qu'on venait d'ouvrir, son mari

qui, bien des jours avant elle, avait cessé de vivre, éleva les bras

pour la recevoir, et les ferma en la tenant embrassée[350].»

[Note 350: D'Amboise et Duchesne donnent ce fait un peu légendaire

comme extrait d'une chronique de Tours, alors manuscrite. _Verba

chronici MS. Turonici._ (_Ab. Op_., praefat, et not. p. 1195.) Ce doit

être le _Chronicon Turonense_ inséré par fragments dans le _Recueil des

Historiens_, comme oeuvre d'un chanoine de Saint-Martin de Tours. Le

passage cité y est indiqué par les premiers mots seulement (t. XII. p.

472), puis suivi d'un renvoi à la chronologie de Robert d'Auxerre. Dans

celle-ci (_Id_., p. 293), le passage est inséré à peu près dans les

termes rapportés par d'Amboise; mais il s'arrête à la translation du

corps d'Abélard au Paraclet, et ne mentionne ni le désir exprimé par

Héloïse d'être ensevelie avec son amant, ni le fait miraculeux ici

raconté. Peut-être cette différence entre le texte de la chronique de

Tours, si elle est telle que d'Amboise la donne, et les termes de la

chronologie de Robert, a-t-elle échappé à l'éditeur du _Recueil des

Historiens_. Aucune partie du paragraphe concernant Abélard, ni le

début, ni la fin, ne se trouve dans le texte de la chronique de Tours,

imprimé pour la première fois et par extraits dans l'_Amplissima

collectio_, de Marténe et Durand (t. V, p. 917 et 1015). On sait au

reste qu'un récit tout semblable se trouve dans Grégoire de Tours. (_De

Glor. confess._, c. XLII.)]

La vérité cependant, c'est qu'Héloïse ne fut pas d'abord ensevelie dans

le même tombeau, mais dans la même crypte qu'Abélard. Trois siècles

après leur mort, en 1497, par les soins de Catherine de Courcelles,

dix-septième abbesse du Paraclet, leurs restes furent transportés du

petit moustier dans le choeur de la grande église du monastère, et

déposés, ceux d'Abélard à droite, ceux d'Héloïse à gauche du sanctuaire,

et plus tard rapprochés au pied ou même au-dessous du maître autel[351].

[Note 351: _Gall. Christ._, I. XII, p. 614.--_Ann. ord. S.

Benedict._., t. VI, p. 356.]

On rapporte qu'en 1630, la vingt-troisième supérieure du Paraclet, Marie

de la Rochefoucauld, fit transporter les deux tombes dans la chapelle

dite de la Trinité, devant l'autel; elles y restèrent longtemps, sans

aucune épitaphe, dans un caveau situé au-dessous des cloches[352]. On

ajoute que c'est alors que les ossements encore entiers furent réunis

dans un double cercueil qui a été ouvert de nos jours. Il paraît

qu'en 1701, une épitaphe en prose française fut, par l'ordre de la

vingt-cinquième abbesse, Catherine de la Rochefoucauld, gravée sur un

marbre noir placé à la base de cette chapelle sépulcrale ou plutôt sur

une plinthe au pied de la triple statue de la Trinité, que cette dame

avait relevée. En 1766, une autre abbesse du même nom conçut le plan

d'un monument où devait figurer encore cette curieuse statue, et qui

ne fut exécuté qu'en 1779 par la dernière abbesse du Paraclet[353].

La révolution française, qui abolit l'institution fondée par Àbélard,

respecta cependant et sa mémoire et le double cercueil où l'on croyait

avoir conservé les derniers restes d'Abélard et d'Héloïse.

[Note 352: _Voyag. litt. par deux bénédict._, 1re partie, p. 85.]

[Note 353: C'était Charlotte de Roucy; celle qui avait conçu le plan

était la vingt-sixième abbesse et se nommait Marie de Roye; toutes de

la maison de la Rochefoucauld. L'épitaphe que l'une fit graver sur

le tombeau, avait été composée à la demande de l'autre, en 1766, par

l'Académie des inscriptions; elle est conçue en ces termes:

Hic

Sub eodem marmore jacent

Hujus monasterii

Conditor, Petrus Abaelardus

Et abbatissa prima Heloissa,

Olim studiis, ingenio, amore, infaustis nuptiis

Et poenitentia,

Nunc aeterna, quod speramus, felicitate

Conjuncti.

Petrus oblit XX prima aprilis 1142,

Heloissa XVII maii 1163.

Curis Carolae de Roucy, Paracleti

Abbatissae.

1779.

Il y a erreur dans cette dernière date. On a attribué cette épitaphe à

Marmontel. M.A. Lenoir, qui parait avoir vu ce monument ou l'avoir copié

sur des dessins authentiques, l'a fait graver dans son Musée. Il se

compose du triple groupe et d'un socle appliqués à la muraille. (_Lives

of Abeil. and Helois._, by J. Berington, t. II, p. 231.--_Mus. des mon.

fr._, t. I, p. 225 à 228, pl. no 516.--_Abail et Hél_., par Turlot, p.

267-269.)]

Ces ossements confondus sont aujourd'hui replacés dans la tombe de

pierre où lui-même avait été d'abord enseveli sous les voûtes de

l'église de Saint-Marcel. Comment cette tombe est-elle aujourd'hui

déposée dans un des cimetières de Paris? D'où vient le monument qui

la renferme, ce monument connu de tous, tant de fois reproduit par le

dessin, sans cesse visité par une curiosité populaire, et qu'on peut

souvent dans les beaux jours voir encore paré de couronnes funéraires et

de fleurs fraîchement cueillies?

Un homme dont les soins pieux ont sauvé à la France bien des richesses

de l'art gothique dans un temps où cet art était aussi dédaigné par

le goût qu'insulté par les passions, l'auteur du _Musée des monuments

français_[354], est celui à qui nous devons la conservation des restes

d'Abélard et d'Héloïse et le tombeau même qui les contient. En 1792, le

Paraclet fut vendu à la requête et au profit de la nation. Les notables

de Nogent-sur-Seine vinrent en cortége lever les corps des deux amants

que protégeait du moins la philosophie sentimentale de l'époque, et les

transportèrent avec le groupe de la Trinité encore tout entier, dans

leur ville et dans l'église de Saint-Léger. En 1794, des fanatiques

du temps, à qui certainement l'ombre de saint Bernard n'était point

apparue, dévastèrent l'église, et le groupe, jadis suspect d'un

symbolisme hérétique, fut brisé comme un monument de superstition.

Cependant ils épargnèrent le caveau qui renfermait les précieux restes.

Six ans après, 8 floréal an VIII, M. Lenoir, muni d'un ordre du

gouvernement, reçut des mains du sous-préfet au nom de l'arrondissement,

un cercueil qui renfermait ces restes séparés par une lame de plomb. On

l'ouvrit avec soin, et un procès-verbal fut dressé constatant l'état des

ossements. Il a été publié. Les têtes furent moulées, et c'est sur ce

modèle qu'un sculpteur a composé les masques si connus. Vers le même

temps, un médecin de Châlons-sur-Saône, ayant sauvé le tombeau de

l'église de Saint-Marcel, cette cuve de pierre gypseuse alabastrite,

grossièrement ciselée, au moment où, achetée par un paysan, elle allait

être livrée à quelque usage domestique, la remit au créateur du musée

des Petits-Augustins, et c'est dans ce sépulcre grossier dont les

sculptures paraissent effectivement à de bons juges être du temps et du

pays, que les restes des deux époux ont été enfin déposés. Auprès d'une

statue réputée celle d'Abélard en habit de moine, une statue de femme,

du XIIe siècle, et à laquelle on avait adapté le masque de convention

d'Héloïse, fut couchée sur le même tombeau. C'est celui qu'on a placé

dans une sorte de chambre ou de lanterne, d'un gothique orné, et formée

de débris enlevés au cloître du Paraclet, et surtout à une ancienne

chapelle de Saint-Denis. Ce monument, d'un style recherché, postérieur

au XIIe siècle, ouvrage composite d'Alexandre Lenoir, fut à la

restauration transporté du jardin du musée des Petits-Augustins dans le

cimetière du Père-Lachaise le 6 novembre 1817. Les noms d'Héloïse et

d'Abélard étaient gravés alternativement sur la plinthe, et interrompus

seulement par ces mots: [Grec: LEI SYMPEPLEGMENOI], _toujours unis_.

[Note 354: M. Alexandre Lenoir. Il a raconté lui même tous ce

details. Le médecin de Châlons est M. Boisset, le sculpteur M. Descine.

(_Mus. des mon. fr._, t. I, p. 221 et suiv.--_Notice hist. sur la

sépult. d'Hél. et Abail._, par le même, 1816.--Villenave, Notice placée

en tête de la traduction des lettres, par le bibl. Jacob, p. 116 et

suiv.--Autre traduction des lettres, par M. Oddoul; édition illustrée,

t. I, p. CXI.)]

On a vu qu'Héloïse avait un fils dont l'histoire ne parle pas. Il paraît

qu'il entra dans les ordres, et obtint la bienveillance de Pierre

le Vénérable. Dans la lettre qu'elle écrit à ce dernier, elle lui

recommande son fils, pour qui elle le prie d'obtenir une prébende de

l'évêque de Paris ou de tout autre. L'abbé répond qu'il s'efforcera de

lui en faire accorder une dans quelque noble église, mais il ajoute que

la chose n'est pas aisée, et qu'il a éprouvé souvent que les évêques

se montrent fort difficiles pour accorder des prébendes dans leur

diocèse[355].

[Note 355: _Ab. Op._ ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345.]

En 1150, il y avait à Nantes un chanoine de la cathédrale du nom

singulier d'Astralabe; il semble, que ce devait être le fils

d'Abélard[356]. Un religieux du même nom est mort en 1162, abbé de

Hauterive, dans le canton de Fribourg. Si c'est le fils d'Héloïse, sa

mère lui aurait survécu de deux ans. Nous avons encore une pièce de vers

latins qu'Abélard composa pour son fils; c'est un recueil de sentences

morales, et l'on y lit ces mots: _Nil melius muliere bona[357]_. C'est

la véritable épitaphe d'Héloïse[358].

[Note 356: Extrait du Cartulaire de Buré; _Mém. pour servir à

l'Hist. de Bretagne_, t. I, p. 587. Aussi Niceron veut-il qu'Astralabe

soit mort en Bretagne (t. IV). Turlot dit avoir lu dans l'obituaire

du Paraclet qu'il mourut dans ce couvent peu de temps après sa mère.

(_Abail. et Hél._, p. 124 et 144.)]

[Note 357: C'est M. Cousin qui a découvert par hasard, en 1837, cet

Astralabe, mort en Suisse abbé de bénédictins. Il a aussi publié des

vers qu'Abélard aurait faits pour son fils, et qui, sans manquer

d'élégance, manquent de poésie comme presque tous les vers latins du

moyen âge. (_Frag. philos._, t. III, append. X.) Mais malgré l'_Histoire

littéraire_, Thomas Wright (_Reliq. antiq._, t. I, p. 15), M. Edelestand

Dumeril ne veut pas que cette pièce soit d'Abélard. (_Journ. des sav. de

Norm._, 2e liv., p. 112.)]

[Note 358: D'Amboise en a publié une autre en quatre méchants vers

latins. Il ne dit point où il l'a trouvée (_Ab. Op._, praefat. in fin.),

elle commence ainsi:

Hoc tumulo abbatissa jacet prudens Heloyssa, etc.

Terminons notre récit. Il doit, s'il est fidèle, suffire pour faire

connaître Abélard et celle dont le nom charmant est inséparable du

sien. On nous dispensera de chercher à juger son génie, son amour, son

caractère. Sa vie est comme le reflet de tout cela, et on le juge en la

racontant.

Quoique les ouvrages d'Abélard aient beaucoup de valeur, ils donneraient

de lui une insuffisante idée, si nous n'avions le témoignage de son

siècle, et ce témoignage est très-considérable. Ces temps du moyen âge

qu'on se représente comme ensevelis dans l'ignorance, comme abrutis

de grossièreté, tenaient en haute estime, peut-être à cause de leur

grossièreté et de leur ignorance même, les travaux de l'esprit et

du talent. La renommée s'attachait aisément alors à la supériorité

littéraire, et je ne sais s'il est beaucoup d'époques où il ait mieux

valu briller par la pensée ou la science. C'étaient autant de dons

rares, merveilleux, presque surnaturels, auxquels tous rendaient

hommage. Le clergé même considérait les esprits qu'il redoutait. Le

pouvoir temporel les persécutait quelquefois, mais ne les dédaignait

pas. Il y avait au-dessus de ces populations rudes et violentes,

séparées par tant d'obstacles, exposées à tant de tyrannies, une

véritable république des lettres, une société tout intellectuelle que

l'Église universelle ou du moins l'Église latine, enserrait dans son

vaste sein, offrant une place, un titre, un asile, une puissance même,

à ceux qui s'en montraient les citoyens éminents. La force, qui dans

le champ de la politique exerçait un empire si absolu, s'arrêtait avec

respect, même avec déférence, devant le génie ou le simple savoir,

revêtu d'un caractère sacré et populaire à la fois; on admirait ce que

l'on ne comprenait pas.

Abélard, à travers tous ses malheurs, a joui autant ou plus qu'homme

au monde des douceurs de la renommée. Les philosophes de la Grèce

n'obtinrent pas de leur vivant une aussi lointaine célébrité. Chez les

modernes, ni les Descartes, ni les Leibnitz n'ont vu leur nom descendre

à ce point dans les rangs du peuple contemporain. Voltaire seul,

peut-être, et sa situation dans le XVIIIe siècle, nous donneraient

quelqu'image de ce que le XIIe pensait d'Abélard. Ceux mêmes qui

le blâmaient ou ne l'osaient défendre, l'appelaient _un philosophe

admirable, un maître des plus célèbres dans la science_. «Nos siècles,»

dit un chroniqueur, «n'ont point vu son pareil; les premiers siècles

n'en ont point vu un second[359].» Un écrivain du temps emploie pour

lui ce mot, qu'il invente peut-être, ce titre d'esprit _universel_ qui

semble avoir été précisément retrouvé pour Voltaire; d'autres ont dit

que la Gaule n'eut _rien de plus grand_, qu'il était _plus grand que les

plus grands_, que _sa capacité_ était _au-dessus de l'humaine mesure_;

et ce siècle, qui avait le culte de l'antiquité, l'a mis au rang des

Platon, des Aristote, et, chose plus étrange, des Cicéron et des

Homère[360]. Pour expliquer un enthousiasme si vif et si général, il

faut ajouter au mérite réel de ses ouvrages, la puissance et le charme

de son élocution. Jamais l'enseignement n'eut plus d'ascendant et

d'éclat que dans la bouche d'Abélard. Aussi couvrit-il la chrétienté de

ses disciples. On dit que de son école sont sortis un pape, dix-neuf

cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques de France,

d'Angleterre ou d'Allemagne[361], et parmi eux le célèbre Pierre

Lombard, évêque de Paris, celui qui constitua la philosophie théologique

de l'université par son livre fameux, le _Livre des sentences_, dont on

croit que le fondement est dans le _Sic et non_ d'Abélard. Ses disciples

les plus avérés sont Bérenger et Pierre de Poitiers, Adam du Petit-Pont,

Pierre Hélie, Bernard de Chartres, Robert Folioth, Menervius, Raoul de

Châlons, Geoffroi d'Auxerre, Jean le Petit, Arnauld de Bresce, Gilbert

de la Porrée[362]. Mais les historiens de la philosophie lui donnent

pour disciples, non sans raison peut-être, tous ceux qui cinquante ans

durant après lui, enseignèrent par leurs leçons ou leurs écrits la

dialectique et la théologie rationnelle. Ce qui est certain, c'est que

la scolastique, cette philosophie de cinq siècles, ne cite point de plus

grand nom, et consent à dater de lui. Ceux qui, dans l'école, l'ont

précédé, égalé, surpassé, sont restés au-dessous de lui dans la mémoire

des hommes.

[Note 359: «Mirabilis philosophus.» Roh. autiss., _Chron., Rec. des

Hist._, t. XII, p. 203. «Magister in scientia celeberrimus.» Alberic.

_Chron., id._ t. XIII, p. 700. «Philosophus cui nostra parem, nec prima

secundum saecula viderunt.» _Ex chron. britann. id._ t. XII, p, 558.]

[Note 360:

Gallia nil majus habuit vel clarius isto.

(Epitaph. _Ex Chron._ Rich. pict., _Rec. des Hist._, t. XII, p. 415.)

Petrus.... quem mundus Homerum

Clamabat.

(Seconde épitaphe attribuée à Pierre le Vénérable.)

Plangit Aristotelem sibi logica nuper ademptum,

Et plangit Socratem sibi moerens Ethica demtum,

Physica Platonem, facundia sic Ciceronem.

(Épitaphe attribuée au prieur Godefroi, par Rawlinson.)]

[Note 361: Crevier, _Hist. de l'Université_, t. I, p. 171.--_Essai

sur la vie et les écrits d'Abélard_, par madame Guizot, p. 330.]

[Note 362:

Inter hos et allos in parte remota

Parvi pontis incola (non loquor ignota).

Disputabat digitis directis in tota,

Et quecumque dixerat erant per se nota.

Celebrem theologum vidimus Lombardum,

Cum Yvone, Helyum Petrum, et Bernardum,

Quorum opobalsamum spirat os et nardum;

Et professi plurimi sunt Abaielardum.

Ces vers sont de Walter Mapes (p. 28 du recueil déjà cité. Voy.

ci-dessus, not. 1 de la page 168). Tous les noms qu'on vient de lire

sont connus, à l'exception de cet Yvon ou Ives dont parle le poète

anglais. On ne cite au XIIe siècle sous ce nom que saint Ives, évêque

de Chartres, et un prieur de Cluni, qui fut appelé _Scolasticus_; mais

celui-ci est mort cent ans avant la mort de Mapes. Voyez les articles

de tous ces savants dans l'_Histoire littéraire_, et sur les disciples

d'Abélard, Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, catalog. Illust. vir., et

Brucker, _Hist. crit. phil._, t. III, p. 768.]

Abélard, Tome I · 第 21 / 39 段