[Note 325: Cluni et Cîteaux, tous deux de l'ordre de Saint-Benoît,

étaient cependant des chefs d'ordre. Les quatre démembrements de

Cîteaux, appelés ses quatre filles, étaient les abbayes de La Ferté, de

Pontigni, de Clairvaux et de Morimond. La robe de Cluni était noire,

celle de Cîteaux blanche, excepté quand les moines sortaient de la

maison. Cette différence dans la couleur du froc joue un grand rôle

dans las démêlés des clunistes et des cisterciens. (_Hist. des ordres

monastiques_, par le P. Heliot, t. V, c. xviii et xxxii.)]

Cluni était ce qu'on appelle un chef d'ordre et un des monastères les

plus renommés de la Gaule pour sa richesse et sa dignité. On vantait la

magnificence de son église, de ses bâtiments, de sa bibliothèque; et

l'hospitalité y était exercée avec grandeur. Un esprit de paix et

d'indulgence, le goût des lettres et des arts même régnaient dans cette

maison où les biens du monde n'étaient point dédaignés et que des

religieux austères accusaient de relâchement. Les vives animosités qui

éclataient souvent entre les divers ordres, comme entre les couvents

du même ordre, avaient, pendant un temps, animé Cîteaux contre Cluni.

Cîteaux, chef d'ordre comme Cluni, et à sa suite Clairvaux, plus ardent,

plus rigoureux, plus pauvre, avait attaqué tout à la fois la richesse,

l'influence, et l'esprit large et tolérant d'une abbaye où le temps

avait amené quelques modifications à la règle primitive de Saint-Benoît.

Naturellement, Cluni répondait en accusant Cîteaux de pharisaïsme.

Bernard, avec sa ferveur inflexible, n'avait pas manqué, près de quinze

ans auparavant, de prendre parti pour Cîteaux, d'où il était sorti, et

tout en lui reprochant les exagérations malveillantes d'un zèle outré,

il avait censuré les nouveautés et les concessions de Cluni, et dénoncé

la mollesse sous le nom de modération, la complaisance sous celui de

charité[326].

[Note 326: Voyez l'ouvrage que saint Bernard, à la demande de

Guillaume de Saint-Thierry, composa sous le nom d'_Apologia_ et où il

attaque encore plus Cluni qu'il ne le défend, tout en blâmant Cîteaux.

(S. Bern. _Op._, vol. 1, t. II, opusc. V.)]

Quoique ces accusations, motivées surtout par quelques habitudes de luxe

inséparables d'une grande opulence, et par les désordres ambitieux d'un

abbé, Pons de Melgueil, mort à Rome excommunié, n'eussent jamais atteint

son successeur, Pierre, fils de Maurice, de la grande famille des

seigneurs de Montboissier en Auvergne, celui à qui ses vertus et sa

longue vie ont attiré le nom de Pierre le Vénérable; il lui fallut

prendre la plume pour défendre son ordre et répondre, au moins

indirectement, à saint Bernard[327]. Il donna une réfutation remarquable

de toutes les critiques des cisterciens, ce qui était réfuter celles que

s'appropriait saint Bernard, quoiqu'il ne le nommât pas[328]. Mais c'est

l'esprit même de saint Bernard que semble combattre dans son style

calme, mesuré, enjoué même, l'esprit juste et serein de Pierre le

Vénérable. En 1132, une exemption en matière de dîme accordée par le

pape aux moines de Cîteaux, obligea l'abbé de Cluni à réclamer, et

suscita une controverse nouvelle entre l'abbé de Clairvaux et lui[329].

Enfin, six ans après, l'élection d'un cluniste à l'évêché de Langres,

faite contre le gré du premier, l'entraîna à des plaintes amères où son

noble émule ne fut pas épargné auprès du roi ni du pape. Pierre lui

répondit avec une mesure et une supériorité reconnues des admirateurs

mêmes de saint Bernard; et quand enfin, résumant tous leurs différends

du ton de la modération et de l'amitié, il voulut les mettre au néant,

il lui écrivit une grande lettre toute pleine d'autorité et de douceur

où nous lisons cette belle parole trop peu comprise des moines de tous

les temps: «La règle de saint Benoît est subordonnée à la règle de la

charité[330].»

[Note 327: Pierre le Vénérable, «Venerabilis cognomine, quod ipsi

haesit, sua aetate donatus» (_Rec. des Hist._, t. XV, ep. Pet. Clun.

abb., _Monit._, p. 625); «Cognomento venerabilis ob eximiam divinarum

et humanarum scientiarum cognitionem cum insigni vitae prebliate

conjunctam» (_Gall., Christ._, t. VI, p. 1117), ne fut point _canonisé

selon les formes_. Mais les bénédictins n'ont pas manqué de l'inscrire

dans leur martyrologe; et dans la bibliothèque de Cluni, son nom est

précédé de l'S. (_Bibl. Cluniac. vit. S. Pet. vener._, p. 553.) Les

auteurs de l'_Histoire littéraire_ le regardent également comme un saint

en France. (_Hist. litt._, t. XIII suppl., p. 431.)]

[Note 328: Fleury n'hésite pas à considérer l'apologie de Cluni

adressée par Pierre à Bernard comme une réponse à l'ouvrage du dernier,

et c'est aussi l'opinion de Neander. Les auteurs de l'_Histoire

littéraire_ mettent un grand soin à prouver qu'il n'en est rien et que

Pierre ne répond qu'aux cisterciens en général. Il est certain que la

réfutation n'est ni directe, ni expresse, mais l'opposition entre

les deux hommes est flagrante. (Cf. _Bibl. cluniac._, l. I, ep.

XXVIII--_Hist. litt._, t. XIII, p. 199, t. Xlll supp., p. 266 et 438.--

_Hist. Eccl._, l. LXVII, n° 43.--_Saint Bernard et son siècle_, l. II.)]

[Note 329: S. Bern. _Op._, vol. 1, not. in ep. CCXXVIII.--_Bibl,

Clun., Petr. Ven. epist._, l. I, ep. XXXIII-XXXVI.]

[Note 330: «Regula illa illius sancti patris ex illa sublimi et

generali caritalis regula pendet.» (_Bib. Clun., Petr. epist._, l.

IV, ep. XVII, l. I, ep. XXIX.--S. Bern. _Op._, ep. CLXIV à CLXX, ep.

CCXXIX.)]

La bienveillance, l'estime, l'amitié même parurent assez constamment

unir ces deux hommes si différemment chrétiens. Ils se louèrent beaucoup

l'un l'autre, et je ne sais s'ils s'en tendirent jamais. L'abbé Pierre,

par ses vertus calmes, sa piété simple, la culture et la distinction de

son esprit, était universellement respecté dans l'Église. Il ne manquait

pas pour lui-même de la sévérité nécessaire à la profession monastique,

et sa réforme de son ordre, décrétée en 1132, dans un chapitre général

où assistèrent douze cent douze frères et deux cents prieurs, l'a bien

prouvé. Mais une charité tendre et éclairée l'inspirait, et son esprit

aimable autant qu'étendu, lui faisait admettre et comprendre ce qui

échappait au génie étroit de l'abbé de Clairvaux. Les lettres de Pierre

sont admirables par l'onction dans la raison. Tout, jusqu'à cette

intelligence des choses mondaines dans une juste mesure, jusqu'à cette

habile alliance d'une vie simple et pure avec l'emploi des richesses du

siècle, des trésors des arts, des moyens d'influence temporels, rappelle

involontairement, dans sa magnificence, sa grâce et sa sainteté,

l'immortel archevêque de Cambrai. Ce n'est faire tort ni à Pierre ni à

Bernard que de dire qu'il y eut en eux et même entre eux quelque chose

qui fait penser à Fénelon et à Bossuet. «Vous remplissez les devoirs

«pénibles et difficiles, qui sont de jeûner, de «veiller, de souffrir,»

écrivait un jour Pierre à Bernard, «et vous ne pouvez supporter le

devoir facile «qui est d'aimer[331].»

[Note 331: «Quae gravia sunt faciunt; quae levia facere nolunt....

Servas, quicumque talis es, gravia Christi mandata, cum jejunas,

cum vigilas, cum fatigaris, cum laboras; et non vis levia ferre, ut

diligas.» (_Bibl. Clun._, 1. VI, ep. IV, p. 897. Cette lettre a été mise

à la date de 1149.) Saint Bernard était fort supérieur à Bossuet en

énergie et en puissance de caractère; mais la nature de Bossuet était

meilleure, plus équitable et plus douce.]

Tel était l'homme que la Providence mît sur la route d'Abélard fugitif.

Ce n'était ni comme lui un docteur audacieux, ni comme son rival un

moine dominateur; mais un prélat lettré et doux, pieux et libéral, qui

aimait la paix et qui savait l'établir et la conserver. Il accueillit

Abélard avec un mélange de compassion et de respect, et la triste

victime de tant de haineuses passions, y compris les siennes, rencontra

enfin ce qu'il n'avait guère trouvé sur l'âpre chemin de sa vie, la

bonté.

S'étant reposé quelques jours à Cluni, il confia ses projets à l'abbé

Pierre. Il se regardait comme l'objet d'une injuste persécution, et

protestait avec horreur contre le nom d'hérétique. Il raconta qu'il

avait fait appel au saint-siége, et qu'il allait se réfugier au pied du

trône pontifical. On en a conclu qu'il ne savait pas encore, du moins

avec certitude, que son arrêt était rendu. Pierre le Vénérable approuva

son dessein, lui dit que Rome était le refuge du peuple des chrétiens,

qu'il devait compter sur une suprême justice qui n'avait jamais failli

à personne, et par delà la justice, sur la miséricorde. Dans ces

circonstances, Raynard, abbé de Cîteaux, vint à Cluni. On a supposé

qu'il y était envoyé par l'abbé de Clairvaux, qui, dépositaire des

ordres du pape, hésitait à les exécuter avec éclat, ou redoutait le

voyage d'Abélard à Rome. Quoi qu'il en soit, l'abbé de Cîteaux parla de

réconciliation, et Pierre entra vivement dans cette nouvelle idée. Tous

deux pressèrent Abélard. Mieux instruit peut-être de sa vraie situation,

ou peut-être usé par l'âge, brisé par la maladie, découragé par

l'expérience, il parut se laisser fléchir. Jamais il n'avait pensé à se

placer en dehors de l'Église, et le schisme de sa situation lui était

réellement insupportable. Dans une telle disposition d'esprit, il dut

être touché de cet aspect de charité paisible et de sainte indifférence

que présentaient le vénérable abbé et l'intérieur de sa maison. Jamais

la piété n'avait abandonné son âme; il y laissa pénétrer le calme et le

détachement. A la demande de Pierre et de quelques autres religieux, il

déclara, comme au reste il l'avait souvent fait, rejeter tout ce

qui, dans ses paroles ou ses livres, aurait pu blesser des oreilles

catholiques, et il écrivit une nouvelle apologie ou confession de

foi[332]. Il voulut bien même suivre à Clairvaux l'abbé Raynard, dont la

médiation assoupit les anciens différends, et il dit à son retour que

saint Bernard et lui s'étaient revus pacifiquement[333]. On ne sait rien

de cette entrevue. Je ne doute pas de la clémence de saint Bernard; il

croyait réellement que c'était à lui de pardonner.

[Note 332: _Ab. Op._, pars II, ep., xx, _apologia seu confessio_, p.

330.]

[Note 333: «Se pacifice convenisse revenus retulit.» (_Id_.,

_Ibid_., pars II, ep. xxii, p. 336.)]

Si la confession de foi qui nous est restée est celle qui satisfit saint

Bernard, il était bien revenu des exigences que lui inspirait naguère

sa clairvoyante sévérité. Comme l'apologie pour Héloïse, la seconde

déclaration d'Abélard, adressée à tous les enfants de l'Église

universelle, est chrétienne; mais il n'y dément sur aucun point capital

les opinions émises dans ses ouvrages. Seulement il les désavoue dans la

forme absolue et outrée que leur avaient donnée ses adversaires, ou bien

il répète sans commentaire ni développement, la formule orthodoxe dont

on l'accuse de s'être écarté; mais il ne reconnaît pas qu'il s'en

soit écarté, ni que par conséquent il l'entende désormais en un sens

contraire à ses écrits. Après cette déclaration, il restait maître

comme par le passé, de soutenir, s'il l'eût jugé à propos, que ses

expressions, comprises suivant sa pensée, n'offraient pas le sens qu'on

leur prêtait, ou demeuraient compatibles avec les termes consacrés.

Après cette déclaration, il pouvait encore, au moyen de quelque

interprétation, soutenir qu'il n'avait pas changé d'opinion. En un mot,

il s'exprime chrétiennement, il ne se rétracte pas. Pour écrire cette

apologie, il a pu céder à l'âge, à la force, à la nécessité; il a pu,

chose plus louable, obéir à l'amour de la paix, au respect de l'unité,

à l'intérêt commun de la foi. Mais j'oserais affirmer qu'il n'a pas

sacrifié une seule de ses idées à qui que ce soit au monde. Le coeur

d'Abélard pouvait ou faiblir, ou se soumettre; son esprit ne le pouvait

pas.

Au reste, il continue dans son apologie à se plaindre de la malice de

ses ennemis et des impostures dont il est victime[334]. Sur tous les

points dont on l'accuse, il atteste Dieu qu'il ne se connaît aucune

faute, et s'il lui en est échappé dans ses écrits ou dans ses leçons, il

ne les défend point, il se déclare prêt à tout réparer, à tout corriger,

n'ayant jamais eu ni arrière-pensée, ni mauvais dessein, ni opiniâtreté.

[Note 334: Comme cette confession de foi accuse clairement, bien

qu'indirectement, ses adversaires de mensonge, elle a été censurée assez

vivement par des auteurs modernes, et confondue avec cette apologie

antérieure dont j'ai déjà parlé et qui aurait été plus violente que les

ouvrages même qu'elle était destinée à justifier. C'est ainsi qu'en

paraît juger entre autres Tissier. (_Biblioth. pat, cister._, t. IV, p.

259.) Mais ce que nous savons de la première apologie ne permet pas

de la confondre avec la confession de foi, et ainsi en ont jugé

d'excellents critiques. Si celle-ci a été écrite à Cluni, elle n'atteste

pas une réconciliation profondément sincère avec saint Bernard. (Cf.

_Hist. litt._, t. XII, p. 129 et 134.) Thomasius a établi d'une manière

assez spécieuse qu'Abélard n'avait jamais au fond abandonné ses opinions

et qu'aidé par Pierre de Cluni, qui tenait à honneur de le garder

dans son couvent, il avait donné à saint Bernard des satisfactions

apparentes. (_P. Ab. Vit._, chap. 70 et seqq.)]

Puis, s'expliquant directement ou indirectement sur dix-sept articles

relevés dès l'origine dans ses écrits, il n'en laisse pas un seul, sans

se laver, au moins dans les termes, de toute trace d'hérésie: «Et quant

à ce qu'ajoute _notre ami_,» dit-il (et c'est ce mot qui semble indiquer

qu'il écrivit sa déclaration au moment de sa réconciliation), «que ces

articles ont été trouvés, partie dans la _Théologie_ du maître Pierre,

partie dans le _Livre des Sentences_ du même, partie dans celui qui

est intitulé: _Connais-toi toi-même_, je n'ai pas lu cela sans grand

étonnement, aucun ouvrage de moine se pouvant trouver qui eût pour

titre: _Livre des Sentences_; et cela aussi a été avancé par ignorance

ou par malice[335].»

[Note 335: Apol., p. 333.]

Abélard, réconcilié, n'aspirait plus qu'à la retraite. Abandonnant le

monde et la vie des écoles, il consentit à rester pour toujours à

Cluni, à la grande joie de l'abbé et de toute la communauté. Pierre le

Vénérable se hâta d'écrire au pape pour lui demander de permettre à son

hôte de ne plus quitter l'asile où il avait été reçu, et d'y passer,

dans le repos, l'étude et la piété, les restes d'une vie dont le terme

paraissait approcher[336].

[Note 336: _Ab. Op._, pars II, ep. xxii, _Petr. Vener. ad Dom.

Innocent. II_, p. 335.]

Cet arrangement, comme on le pense bien, fut approuvé à Rome; Abélard

devint moine à Cluni, du moins se soumit-il à la règle de la communauté,

et bien que son rang dans l'Église, égal à celui de l'abbé de Cluni,

l'eût fait, non moins que sa renommée, placer en tête de toute la

congrégation et marcher le premier après son chef, il accepta avec la

dernière rigueur l'humilité et l'austérité de sa nouvelle vie. Il se

revêtit des habits les plus grossiers; et cessant de prendre aucun soin

de sa personne, il traita son corps avec le mépris des solitaires.

«Saint Germain, dit l'abbé de Cluni[337], ne montrait pas plus

d'abjection, ni saint Martin plus de pauvreté.» Silencieux, le front

baissé, il fuyait les regards, il se cachait dans les rangs obscurs de

ses frères, et par son maintien il semblait vouloir s'effacer encore

parmi les plus inconnus. Souvent dans les processions, l'oeil cherchait

avec hésitation ou contemplait avec étonnement cet homme d'un si

grand nom, qui semblait se dédaigner lui-même et se complaire dans

l'abaissement. Rendu par le saint siége à tous les devoirs du ministère,

il fréquentait les sacrements, il célébrait souvent le divin sacrifice,

ou prêchait la parole sainte aux religieux; encore fallait-il qu'il y

fût contraint par leurs instances. Le reste du temps il lisait, priait

et se taisait toujours. Ses études, comme celles de toute sa vie,

continuaient d'avoir un triple objet, la théologie, la philosophie et

l'érudition. Ce n'était plus qu'une pure intelligence. Les passions

étaient anéanties ou condamnées au silence; et il ne restait plus

d'action dans sa vie que l'accomplissement des devoirs monastiques. Mais

s'il est vrai, comme il est permis de le croire, qu'il ait mis à Cluni

la dernière main à son grand traité de philosophie scolastique, nous

y lisons que même alors il se regardait encore comme la victime de

l'envie, et que, sûr de la puissance de son esprit, des ressources de

son savoir, de la durée de son nom, il confiait à l'avenir vengeur le

triomphe de la science opprimée dans sa personne. «Convaincu que c'est

la grâce qui fait le philosophe, puisqu'il faut du génie pour la

dialectique,» il se sentait comme prédestiné à la science, et

il écrivait pour l'instruction des temps où sa mort rendrait à

l'enseignement la liberté, heureux ainsi d'assurer après lui la

renaissance de son école[338]. Tel était l'homme dont l'humilité et la

soumission édifiaient Pierre le Vénérable.

[Note 337: _Ab. Op._, pars II, ep. xxiii. p. 340.]

[Note 338: Voyez ci-après I. II, c. iii, et Ouv. inéd. d'Ab.,

Dialectique, p. 228 et 436. C'est une remarque de Thomasius, qu'Abélard

n'a effacé d'aucun de ses ouvrages les opinions ni les passages qu'il

semblait avoir rétractés. (_Ab. Vit._, § 81.)]

Cependant ses forces déclinaient rapidement, et une maladie de peau

très-douloureuse, lui laissait peu de tranquillité. L'abbé Pierre exigea

qu'il changeât d'air, et l'envoya auprès de Châlons, dans le prieuré de

Saint-Marcel, fondé par le roi Gontran, et possédé par l'ordre de Cluni.

Cette maison s'élevait non loin des bords de la Saône, dans une des

situations les plus agréables et les plus salubres de la Bourgogne. Là

il continua sa vie studieuse; malgré ses souffrances et sa faiblesse, il

ne passait pas un moment sans prier ou lire, sans écrire ou dicter. Mais

tout à coup ses maux prirent un caractère plus alarmant; il sentit que

le dernier moment venait, fit en chrétien la confession d'abord de sa

foi, puis de ses péchés, et reçut avec beaucoup de piété les sacrements

en présence de tous les religieux du monastère. «Ainsi, écrit Pierre

le Vénérable, l'homme qui par son autorité singulière dans la science,

était connu de presque toute la terre, et illustre partout où il était

connu, sut, à l'école de celui qui a dit: _Apprenez que je suis doux et

humble de coeur, demeurer doux et humble_, et, comme il est juste de le

croire, il est ainsi retourné à lui[339].»

[Note 339: Math., XI, 29.--_Ab. Op._, pars II, ep. XXIII, Petr.

Vener. ad Heloïss., p. 342.]

Abélard mourut à Saint-Marcel, le 21 avril 1142. Il était âgé de

soixante-trois ans[340].

[Note 340: On lisait dans le vieux nécrologe du Paraclet: «Maistre

Pierre Abaelard, fondateur de ce lieu et instituteur de sainte religion,

trespassa ce XXI avril, agé de LXIII ans.» (_Ab. Op._; Not p. 1196.)

«Undenas malo revocante calendas,» porte son épitaphe (_Id._, p. 343).]

Il fut enseveli dans une tombe d'une seule pierre, creusée assez

grossièrement et d'un travail fort simple. Déposé d'abord dans la

chapelle de l'infirmerie où il était mort, son corps fut ensuite

transporté dans l'église du monastère de Saint-Marcel, et y demeura

quelque temps. Dans le dernier siècle, on y voyait encore son sépulcre,

ou plutôt son cénotaphe, sur lequel il était représenté en habit

monacal[341].

[Note 341: C'est, d'après de bonnes autorités (M. Alexandre Lenoir

et M. Boisset, de Châlons), la même tombe où Abélard est déposé

aujourd'hui au cimetière du Père Lachaise. M. Lenoir a donné le dessin

du monument tel qu'il existait à Saint-Marcel avant la révolution.

Suivant lui, le corps d'Abélard n'aurait quitté la chapelle de

l'infirmerie que pour le Paraclet, et ce n'est que vers la fin du

dernier siècle que son tombeau primitif aurait été transporté dans

l'église du prieuré de Saint-Marcel. L'épitaphe, peinte en noir sur la

muraille au-dessus du monument, portait:

Hic primo jacuit Petrus Abelardus

Francus et monachus cluniacensis, qui obiit

anno 1142. Nunc apud moniales paraclitenses

in territorio trecacensi requiescit. Vir pietate

Insignis, scriptis clarissimus, ingenii acumine,

rationum pondere, decendi arte, omni

scientiarum genere nulli secundus.

(_Voyage littéraire par deux bénédictins_, t. I, 1re partie, p.

225,--_Musée des monum. franç._, par A. Lenoir, t. 1, p. 220, pl. n°

617.)]

Mais quand il mourut, il avait depuis bien longtemps demandé que

ses restes reposassent au Paraclet[342]. Cette volonté devait être

accomplie; celle qui régnait au Paraclet ne pouvait permettre qu'on ne

l'accomplît pas.

[Note 342: _Ab, Op._, pars I, ep. III, p. 63 et ci dessus p. 147.]

Elle vivait dans un profond silence; depuis longues années, ce coeur

s'était fermé et ne se montrait qu'à Dieu, sans se donner à lui. On ne

sait rien d'elle.

Pierre le Vénérable avait fait de tout temps profession de lui porter

autant d'admiration que de respect. Une correspondance liait le Paraclet

et Cluni; l'abbé avait reçu d'elle, par un moine nommé Théobald, une

lettre et quelques petits présents, lorsqu'il lui écrivit, pour lui

raconter les derniers jours de son époux, une épître pleine de louange

où il l'appelle femme vraiment philosophique, où il la compare à Déborah

la prophétesse, et à Penthésilée, reine des Amazones, et lui exprime de

vifs regrets de ce qu'elle n'habite pas avec les servantes du Christ, la

douce prison de Marcigny, couvent de femmes bénédictines placé dans le

voisinage, près de Semur et sous la direction de l'abbé de Cluni. Il

joignit même à sa lettre une épitaphe en onze vers latins qu'il avait

composée en l'honneur d'Abélard et qu'on lisait plus tard gravée sur

la muraille de l'aile droite de l'église de Saint-Marcel, près de la

sacristie[343]. C'était, y disait-il, «le Socrate, l'Aristote, le Platon

de la Gaule et de l'Occident; parmi les logiciens, s'il eut des rivaux,

il n'eut point de maître. Savant, éloquent, subtil, pénétrant, c'était

le prince des études; il surmontait tout par la force de la raison, et

ne fut jamais si grand que lorsqu'il passa à la philosophie véritable,

celle du Christ.» On peut regarder ces mots comme l'expression du

jugement de tous les esprits éclairés du siècle d'Abélard.

[Note 343 :

Gallorum Socrates, Plato maximus Hesperiarum,

Noster Aristoteles, logicis quicumquo fuerunt

Aut par aut melior, studiorum cognitus orbi

Princeps....

Dans l'édition d'Amboise, cette épitaphe est jointe à la lettre où

Pierre rend compte à Héloïse de la mort d'Abélard. En 1703, on la lisait

encore dans l'église de Saint-Marcel, d'après les auteurs de l'_Histoire

littéraire_. Une seconde épitaphe, rapporté également par d'Amboise, est

aussi attribuée à l'abbé de Cluni; la première seule l'est avec quelque

certitude; nous l'analysons dans le texte; les deux derniers vers de la

seconde en ont été détachés et cités seuls comme étant l'inscription du

tombeau d'Abélard; les voici:

Est satis in tumulo: Petrus hic jacet Abaelardus

Cui soli patuit scibite quidquid erat.

ou, comme la donne le P. Dubois:

Est satis in titulo: Praesul hic jacet Abaelardus, etc.

P** en a donné une troisième trouvée dans un manuscrit qu'il croit

presque contemporain d'Abélard; elle commence ainsi:

Petrus amor cleri, Petrus inquisito veri, etc.

On peut y remarquer ce vers:

Praeteriit, sed non periit, transivit ad esse.

La chronique de Richard de Poitiers, moine de Cluni, en contient une

quatrième dont voici le premier vers mutilé:

Bummorum major Petrus Abaelardus....

Rawlinson a extrait d'un manuscrit de la bibliothèque d'Oxford une

cinquième épitaphe, assez remarquable par quelques vers sur le

nominalisme; elle commence par ces mots:

Occubuit Petrus; succumbit eo moriento

Omnis philosophia....

Philippe Harveng, théologien du XIIe siècle, en a composé ou conservé une

dont nous ne connaissons que le premier vers:

Lucifer occubuit, stellae radiate minores.

Abélard, Tome I · 第 20 / 39 段