Cette déclaration est chrétienne. Elle contient l'expression d'une foi

correcte sur les principaux articles touchant lesquels on accusait

Abélard d'hérésie. Cependant elle ne rétracte pour le fond aucune des

opinions qu'il a soutenues dans ses livres, au sens du moins où il les

a soutenues. I1 n'est ni le premier ni le seul qui, pour rester dans

l'unité, ait profité d'une communauté de langage entre ses adversaires

et lui, sans tenir compte des idées diverses que des esprits différents

attachent aux mêmes mots. Peut-être si l'on obligeait tous les chrétiens

à donner individuellement le sens précis et sincère qu'ils attribuent

chacun aux expressions consacrées du dogme, verrait-on dans l'unité

perpétuelle du catholicisme surgir les dissidences et les variations, et

l'hérésie des coeurs trahir l'orthodoxie des paroles.

Ainsi Abélard parlait à Héloïse. Ainsi il essayait d'offrir aux

catholiques, sans engagement ni passion, les moyens de s'intéresser à

lui et de le prendre sous leur garde. En même temps, il composait une

apologie plus développée, où il se défendait en discutant et réfutait

ses adversaires. Cet ouvrage est inconnu. Mais Othon de Frisingen

nous en a conservé le commencement, où l'on voit que les questions

de dialectique avaient été mêlées par les adversaires d'Abélard aux

questions de théologie, et ceux-ci ont accusé cet ouvrage d'une vivacité

et d'une violence qui auraient à la fois aggravé les torts de l'auteur

et empiré sa situation[306]. Nous doutons qu'il ait écrit avec

l'emportement qu'on lui reproche. En général, sa discussion était alors

plus dédaigneuse que violente; mais c'était bien assez pour offenser des

adversaires très-sérieusement persuadés d'être les défenseurs de Dieu.

[Note 306: Othon paraît croire que l'apologie d'Abélard fut faite à

Cluni après la décision du pape. Si c'est la confession de foi qui se

trouve dans les Oeuvres, elle n'était pas de nature à provoquer de

vives répliques, et elle ne commence point par les mots qu'Othon nous a

conservés, et qui indiquent que les imputations d'hérésie auraient été

rattachées à quelque point de philosophie traité d'après Boèce. Elle

n'est pas l'apologie dont un adversaire d'Abélard dit: «Per apologiam

suam theologiam impejorat.» Celle-ci est donc perdue. L'existence en est

attestée par Othon et par les citations curieuses que donne le censeur

inconnu dans une réfutation attribuée faussement à Guillaume de

Saint-Thierry. Il faut que les éditeurs de celle-ci l'aient lue avec peu

d'attention pour n'avoir par aperçu qu'elle était dirigée contre une

apologie tout autrement polémique que la déclaration publiée par

d'Amboise et annexée par Tissier à la dissertation de Guillaume de

Saint-Thierry, et à celle de l'abbé anonyme qu'on croit être Geoffroi

d'Auxerre. (Ott. Fris. _De Gest. Frid._, l. 1, c. XLIX.--_Disput anon.

abb. adv. P. Abael., Biblioth. cisterc._, t. IV, p. 239, 240, 242,

246.)]

Leurs reproches s'adressaient avec plus de justice à une autre apologie

qu'Abélard laissa publier par un de ses amis. Pierre Bérenger

est l'auteur de cette défense, véritable invective contre saint

Bernard[307]. L'ouvrage est rempli de verve et d'audace. Au milieu des

longueurs, des puérilités, des plaisanteries grossières que tolérait

le goût du temps, de ces citations innombrables, ornement obligé

d'un ouvrage destiné aux gens instruits, on y trouve un vrai talent

satirique, un esprit libre et pénétrant, quelquefois une argumentation

vive et des traits d'éloquence. C'est une Provinciale du XIIe siècle. On

ne saurait dire si Abélard y avait mis la main.

[Note 307: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, _Berengarii scholastici

Apologeticus_, p. 302.]

Nous n'avons rien emprunté à cet ouvrage en racontant le concile de

Sens. Nous ne voudrions pas juger les jésuites sur la foi de Pascal;

mais il y a dans Pascal du vrai sur les jésuites, et tout ne peut-être

faux dans ce que raconte Bérenger: car s'il parle comme un ennemi de

saint Bernard, il ne s'exprime pas comme un ennemi de la foi.

Citons, si ce n'est comme historique, au moins comme échantillon de

style, quelque chose de la peinture intérieure du concile. Après s'être

assez agréablement moqué de la prétention constante de Bernard à n'être

qu'un ignorant qui ne sait pas écrire faute d'études, quoiqu'il écrivît

avec beaucoup d'art et de recherche, et qu'il se fût adonné aux lettres

profanes au point d'avoir composé dans sa jeunesse des chansons badines

dont on lui peut offrir quelques citations, l'apologiste lui rappelle

avec un respect ironique sa sainteté et ses miracles, puis lui déclare

brusquement qu'il a perdu son auréole et trahi son secret par sa

conduite dans la dernière affaire.

«Or, voilà les évêques convoqués de toutes parts au concile de Sens.

C'est là que tu as déclaré Abélard hérétique, que tu l'as arraché comme

en lambeaux du sein maternel de l'Église. Il marchait dans la voie du

Christ; sortant de l'ombre comme un sicaire aposté, tu l'as dépouillé

de la tunique sans couture. D'abord tu haranguais le peuple, afin qu'il

priât Dieu pour lui; et intérieurement tu te disposais à le proscrire du

monde chrétien. Que pouvait faire la foule? Comment prier, quand elle

méconnaissait celui pour qui il fallait prier? Toi, l'homme de Dieu, qui

avais fait des miracles, qui étais assis avec Marie aux pieds de Jésus,

qui conservais toutes ses paroles dans ton coeur, tu aurais dû brûler

au ciel le plus pur encens de la prière pour obtenir la résipiscence

de Pierre, ton accusé, pour obtenir qu'il se lavât de tout soupçon....

Est-ce que par hasard tu aurais mieux aimé qu'il demeurât tel que la

censure trouvât où le prendre?

«Enfin, après le dîner, le livre de Pierre est apporté, et l'on ordonne

à quelqu'un de faire à haute voix lecture de ses écrits. Mais le

lecteur, animé par la haine, arrosé par le fruit de la vigne, non pas de

cette vigne dont il est dit, _je suis la vigne véritable_ (Jean, XV, 1),

mais de celle dont le jus coucha le patriarche tout nu sur le sol, se

met à crier plus fort qu'on ne lui demandait. Après quelques mots, vous

eussiez vu les graves pontifes se moquer de lui, battre des pieds, rire,

jouer, comme gens qui accomplissent leurs voeux, non au Christ, mais à

Bacchus; en même temps on salue les coupes, on célèbre les pots, on loue

les vins; les saints gosiers s'arrosent ... et c'est alors que, comme

dit le satirique:

Inter pocula quaerunt

Pontifices saturi quid dia poemata narrent[308].

[Note 308: Pers. sat. I, v. 27-28. L'auteur latin dit _Romulidae_ et

non _pontifices_.]

Puis, quand arrive jusqu'à eux le son de quelque passage subtil

et divin, auquel les oreilles pontificales ne sont pas habituées,

l'auditoire se dégrise dans son coeur; ce ne sont plus que grincements

de dents contre Pierre, et ces juges aux yeux de taupe pour voir clair

en philosophie, s'écrient:--Quoi! nous laisserions vivre un pareil

monstre!--et, remuant la tête comme des juifs:--Ah! disent-ils, _voilà

celui qui renverse le temple de Dieu_.--(Math, XXVI, 40.) Ainsi

des aveugles jugent les paroles de lumière; ainsi des hommes ivres

condamnent un homme sobre. Ainsi de vrais pots pleins de vin prononcent

contre l'organe de la Trinité.... Ils avaient rempli, ces premiers

philosophes du monde, le tonneau de leur gosier, et la chaleur du

breuvage leur était montée au cerveau, de sorte que tous les yeux se

fermaient noyés dans un sommeil léthargique. Cependant le lecteur crie,

l'auditeur dort. L'un s'appuie sur son coude pour mieux sommeiller;

l'autre, sur un coussin bien mou, cherche à fermer ses paupières;

un troisième penche sa tête sur ses genoux. Aussi, quand le lecteur

trouvait quelque épine dans le champ, il criait aux sourdes oreilles

des pères: _Vous condamnez?_ Alors, quelques-uns à peine éveillés à la

dernière syllabe, d'une voix somnolente, la tête pendante, disaient:

_Nous condamnons.--Amnons_, disaient d'autres qui, éveillés à leur tour

par le bruit que les premiers faisaient en jugeant, décapitaient le

mot[309].... Ainsi les soldats endormis rendent témoignage que, pendant

leur sommeil, les apôtres sont venus et ont emporté le corps. (Math.

XXVIII, 43.) Ainsi, celui qui avait veillé le jour et la nuit dans la

loi du Seigneur est condamné par des prêtres de Bacchus. C'est le malade

qui traite le médecin; c'est le naufragé qui accuse celui qui est sur le

rivage; le criminel qu'on va pendre accuse l'innocent. Que faire, ô

mon âme? A qui recourir? As-tu oublié les préceptes des rhéteurs, et

maîtrisée par la douleur, gagnée par les larmes, perds-tu le fil de ton

discours? Crois-tu que le Fils de l'homme, quand il viendra, trouvera la

foi sur la terre? Les renards ont leurs terriers, les oiseaux du ciel

ont leurs nids; mais Pierre n'a pas où reposer sa tête....

[Note 309: Il y a ici un jeu de mots impossible à traduire.

_Damnatis_, dit le promoteur. _Damnamus_, disent les pères. _Namus_,

répondent les plus endormis. _Namus_, nous nageons, ce mot fait allusion

à l'ivresse, et Bérenger ajoute: «Votre natation est une tempête, une

submersion.» (P. 305.)]

«En voyant agir de la sorte, en écoutant les arrêts de pareils juges, on

se console avec ces mots de l'Évangile: _Les pontifes et les pharisiens

se sont réunis, et ils ont dit: Que faisons-nous? Cet homme dit des

choses merveilleuses. Si nous le laissons aller, tout le monde croira en

lui_. (Jean, XI, 47.)

«Mais un des pères, nommé l'abbé Bernard, étant comme le pontife de ce

concile, prophétisa en disant: _Il nous convient qu'un seul homme soit

exterminé par le peuple et que toute la nation ne périsse pas_[310].

C'est de ce moment qu'ils ont résolu de le condamner, répétant ces

paroles de Salomon: _Tendons des embûches au juste_ (Prov. I, 11),

enlevons-lui la grâce des lèvres et trouvons le mot qui perdra le

juste.--Vous l'avez fait en faisant ce que vous avez fait, vous avez

dardé contre Abélard les langues de la vipère. Renversés par l'ivresse,

vous l'avez renversé, et vous avez absorbé le vin, _comme celui qui

dévore le pauvre en secret_ (Habac. III, 14). Et pendant ce temps,

Pierre priait: _Seigneur_, disait-il, _délivrez mon âme des lèvres

iniques et de la langue perfide_. (Ps. CXIX, 2.)

[Note 310: Jean, XI, 50. Bérenger dit: _Exterminetur a populo_, ce

qui veut dire soit _exterminé par le peuple_ ou _proscrit du sein du

peuple_. Il y a dans la Vulgate: _Moriatur pro populo_, ce qui est

conforme au texte grec.]

«Au milieu de tant de pièges, Abélard se réfugie dans l'asile du

jugement de Rome.--Je suis, dit-il, un enfant de l'Église romaine. Je

veux que ma cause soit jugée comme celle de l'impie; _j'en appelle

à César_.--Mais Bernard, l'abbé, sur le bras duquel se reposait la

multitude des pères, ne dit pas comme le gouverneur qui tenait saint

Paul dans les fers: _Tu en as appelé à César, tu iras à César_[311];

mais _tu en as appelé à César, tu n'iras pas à César_. Il informe en

effet le siège apostolique de tout ce qu'ils ont fait, et aussitôt un

jugement de condamnation de la cour de Rome court dans toute l'Église

gallicane. Ainsi est condamnée cette bouche, temple de la raison,

trompette de la foi, asile de la Trinité. Il est condamné, ô douleur,

absent, non entendu, non convaincu. Que dirai-je, que ne dirai-je pas,

Bernard?....

[Note 311: «Caesarem appello.--Caesarem appellasti; ad Caesarem

ibis.» (Act. XXV, 11 et 12.)]

«Malgré tout ce que la fureur intestine des haines conjurées, tout ce

qu'un orage de passions implacables et insensées pouvait lancer contre

Pierre, tout ce que pouvait comploter l'envie et l'iniquité, la froide

clairvoyance de la censure apostolique ne devrait jamais se laisser

endormir. Mais il dévie facilement de la justice, celui qui dans une

cause craint l'homme plus que Dieu. Elle est vraie, cette parole d'une

bouche prophétique: _Toute tête est languissante.... De la plante des

pieds jusques au col, rien n'est sain en lui_[312].

[Note 312: Isaï., l. 5 et 6.--Le texte dit de la plante des pieds

jusqu'au sommet de la tête, _usque ad verticem_. C'est peut-être par

erreur que la citation de Bérenger porte _cervicem_.]

«Il voulait, disent les fauteurs de l'abbé, corriger Pierre. Homme de

bien, si tu projetais de rappeler Pierre à la pureté d'une foi intacte,

pourquoi, en présence du peuple, lui imprimais-tu le caractère du

blasphème éternel? Et si tu cherchais à enlever à Pierre l'amour du

peuple, comment t'apprêtais-tu à le corriger? De l'ensemble de tes

actions, il ressort que ce qui t'a enflammé contre Pierre n'est pas

l'envie de le corriger, mais le désir d'une vengeance personnelle.

C'est une belle parole que celle du prophète: _Le juste me corrigera en

miséricorde._ (Ps. CXL, 5.) Où manque en effet la miséricorde, n'est pas

la correction du juste, mais la barbarie brutale du tyran.

«Et sa lettre au pape Innocent atteste encore les ressentiments de son

âme: _Il ne doit pas trouver un refuge auprès du siége de Pierre, celui

qui attaque la foi de Pierre_[313]! Tout beau, tout beau, vaillant

guerrier; il ne sied pas à un moine de combattre de la sorte.

Crois-en Salomon: _Ne soyez pas trop juste de peur de tomber dans la

stupidité_[314]. Non, il n'attaque pas la foi de Pierre celui qui

affirme la foi de Pierre: il doit donc trouver un refuge auprès du siége

de Pierre. Souffre, je te prie, qu'Abélard soit chrétien avec toi. Et si

tu veux, il sera catholique avec toi; et si tu ne le veux pas, il sera

catholique encore; car Dieu est à tous et n'appartient à personne[315].»

[Note 313: S. Bern., ep. CLXXXIX.]

[Note 314: _Eccl._, VII. 17.--Il y a dans le texte: «Noli esse

justus multum, neque plus sapias quam necesse est, ne obstupescas.»

Bérenger dit: «Noli nimium esse justus, ne forte obstupescas.»]

[Note 315: _Ab. Op._, pars II, ep. XVII, p. 303-308.]

Après ces belles paroles, Bérenger recherche si en effet Abélard n'est

pas chrétien. Il donne alors le texte de la confession de foi adressée

à Héloïse, et sur cette déclaration, il demande s'il est juste et

charitable de fermer à celui qui professe la croyance de l'Église tout

accès vers le chef de l'Église. Abélard peut s'être trompé, mais il n'a

point dit tout ce qu'on lui fait dire, ou il l'a dit dans un autre sens;

un second ouvrage eût corrigé ou bien éclairci le premier; il fallait

attendre ses explications. Enfin s'il reste des erreurs, et Berenger ne

le conteste pas, où n'y a-t-il point d'erreurs? il y en a dans saint

Bernard lui-même. Son traité sur le Cantique des Cantiques contient

une hérésie sur l'origine de l'âme[316]. Il y a des fautes dans saint

Hilaire, dans saint Jérôme, et saint Augustin a publié le livre de ses

rétractations. Comment donc a-t-on pu avec tant d'acharnement travailler

à fermer au maître Pierre les portes de la clémence apostolique?

[Note 316: Les erreurs que Berenger signale dans saint Bernard, sont

peu graves ou peu prouvées. Ainsi on lit dans son vingt-septième sermon

sur le _Cantique des Cantiques_, que l'âme vient du ciel, et Berenger

en conclut que saint Bernard est tombé dans l'erreur d'Origène qui

attribuait aux âmes une existence antérieure à cette vie. L'induction

nous paraît forcée. (S. Bern. _Op._, vol. I, t. IV, serm. XXVII, 6;

Not., p. CXIII.--_Hist. litt._, t. XII, p. 257.)]

Telle est l'argumentation ici parfaitement juste par laquelle Berenger

termine son pamphlet théologique, en prenant l'engagement de discuter

dans un autre écrit le fond même des questions. Mais cet engagement, il

ne le tint pas. On vient de voir qu'en écrivant, il savait déjà que la

cour de Rome avait prononcé, et que toute espérance était perdue. Du

côté de saint Bernard, une dissertation, empreinte d'une verve qui

va jusqu'à la violence, avait été lancée contre l'apologie, non de

Berenger, mais d'Abélard[317]. L'auteur inconnu, mais qui était un abbé

de moines noirs, dédie son ouvrage à l'archevêque de Rouen qui parait

être son supérieur ecclésiastique, raconte qu'il a été lié avec Abélard

par la plus étroite familiarité, et prend avec la dernière vivacité

la défense de saint Bernard contre une apologie qu'il traite de

calomnieuse. C'est celle que nous n'avons plus. Il accuse Abélard d'être

_conduit par les furies_ et d'avoir comparé saint Bernard à Satan,

transformé en ange de lumière. Si la citation est exacte, l'accusé n'eût

fait que rendre à l'accusateur ce qu'il lui avait prêté[318].

[Note 317: Nous avons déjà parlé de cette dissertation d'un abbé

anonyme. Plusieurs auteurs, Duchesne entre autres, l'ont confondue

avec celle de Guillaume de Saint-Thierry, ou la lui ont attribuée par

surérogation; erreur manifeste que Tissier et Mabillon ont relevée.

Point d'évidente raison non plus pour donner cet ouvrage à Geoffroi,

l'auteur de la _Vie de saint Bernard_. Un moine de Cîteaux, nommé aussi

Geoffroi, l'attribue bien à un abbé de moines noirs, et Geoffroi le

biographe devint en effet abbé de Clairvaux (ou des moines noirs de

Cîteaux); il fut le troisième successeur de saint Bernard; mais il

n'était point abbé à l'époque où l'ouvrage paraît avoir été écrit, et

surtout il ne dépendait pas de l'archevêque de Rouen. L'ouvrage, au

reste, a été inséré dans la Bibliothèque de Cîteaux. (Disputat. anonym.

abbat. adv. dogm. P. Abael., _Bibl. cist._, t. IV, p. 238.--S. Bern.

_Op._, admon. in opusc. XI, vol. 1, t. II, p. 636.--_Thes. nov. anecd.

observ. proev. in Ab. Theol._, t. V, p. 1148.--Ex epist. Gaufr. mon.

clarev., _Rec. des Hist._, t. XIV, p. 331.--_Ab. Op._; Not., p. 1193.)]

[Note 318: Voyez ci-dessus et S. Bern. ep. CCCXXX.]

Mais ces violences de langage, toujours blâmables, étaient de plus

imprudentes. Le clergé orthodoxe prenait de jour en jour le dessus.

Berenger, esprit vif et caustique, s'était fait encore d'autres

affaires, en attaquant les chartreux qui, dit-on, avaient pris parti

contre lui[319]. Il se vit bientôt obligé de quitter le pays et de

songer à sa sûreté; puis du fond de la retraite où il s'était caché,

il écrivit à Guillaume, évêque de Mende, une lettre où il s'excuse, en

laissant échapper encore quelques épigrammes contre saint Bernard. Il

déclare qu'il se rend sur les questions générales du dogme, qu'il n'a

pas fait suivre son premier ouvrage d'un second, et qu'il a renoncé à

s'ériger en patron des articles reprochés à Pierre Abélard, puisque,

encore qu'ils soient bons pour le sens, ils ne le sont pas pour le

son[320]. «Quant à l'apologie que j'ai publiée, je la condamnerai,

dit-il, en ce sens, que si j'ai dit quelque chose contre la personne de

l'homme de Dieu, j'entends que le lecteur le prenne en plaisanterie, et

non au Sérieux.»

[Note 319: _Ab. Op._, pars II, ep. XIX, p. 325.]

[Note 320: «Quia, etsi sanum saperent, non sane sonabant.» (_Ab.

Op._, pars II, ep. XVIII, p. 822.)]

C'est que le jugement du pape, qui d'abord n'avait que transpiré, fut

bientôt officiellement connu, et mit fin à cette grande controverse,

qui devait renaître un jour sous les auspices d'hommes nouveaux. Saint

Bernard avait triomphé; l'oeuvre était consommée. On ignore si la cour

de Rome hésita, si elle fut quelque temps combattue entre les deux

partis; mais l'acquittement d'Abélard était la condamnation du clergé

de France et l'immolation dans l'Église de ce qu'on pourrait appeler

le parti gouvernemental au parti libéral. Un tel acte ne pouvait être

qu'une dangereuse inconséquence, à moins qu'il ne fût le début et le

signal d'un système nouveau, et ne figurât dans un vaste ensemble de

mesures de réforme ou tout au moins de conciliation. Or cette politique

n'était pas dans les idées du siècle, peut-être même eût-elle devancé

de trop d'années la nécessité qui plus tard a pu la réclamer sans

l'obtenir. En tout cas, elle n'était pas à la portée de celui qui, sous

le nom d'Innocent II, gouvernait l'Église, esprit médiocre et d'une

commune prudence, imitateur timide de la politique illustrée, entre ses

prédécesseurs, par Hildebrand, et entre ses successeurs, par Lothaire

Conti. Peu de mois après le concile de Sens, un rescrit donné à Latran

le 16 juillet, et adressé aux archevêques de Sens et de Reims,

ainsi qu'à l'abbé de Clairvaux, condamna sur l'appel Abélard et ses

doctrines[321]. Les termes en sont assez modérés. Après un préambule

sur les droits et les devoirs du saint siége, et quelques citations

d'erreurs déjà condamnées, le pape, sans se prononcer en droit touchant

les opérations du concile, dit que, quant aux articles déférés par

les deux archevêques, il a reconnu avec douleur, dans la pernicieuse

doctrine de Pierre Abélard, d'anciennes hérésies, et qu'il se félicite

qu'au moment où se raniment des dogmes pervers, Dieu ait suscité à

l'Église des enfants fidèles, au saint troupeau d'illustres pasteurs,

jaloux de mettre un terme aux attaques du nouvel hérétique[322]. En

conséquence, après avoir pris le conseil de ses évêques et cardinaux, le

successeur de saint Pierre condamne les articles ainsi que la doctrine

générale de Pierre et son auteur avec elle, et impose à Pierre, comme

hérétique (_tanquam haeretico_), un perpétuel silence. Il estime en

outre que tous les sectateurs et défenseurs de son erreur devront être

séquestrés du commerce des fidèles et enchaînés dans les liens de

l'excommunication. On ajoute que le pape ordonna de livrer aux flammes

les livres d'Abélard, et que lui-même les fit brûler à Rome[323].

[Note 321: S. Bern. _Op._, ep. CXCIV; Innocentius episc.

venerabilibus fratribus.--_Ab. Op._, pars II, ep. XVI, p. 301.]

[Note 322: «Qui novi haeretici calomniis studeant obviare.» (_Id.,

ibid._)]

[Note 323: Gaufrid., _In Vit. S. Bern._--S. Bern. _Op._, vol. 1, p.

636.]

Telle était la lettre immédiatement ostensible. Une lettre plus courte,

portant la même suscription, et donnée le lendemain de la précédente,

contenait le commandement que voici:

«Par les présents écrits, nous mandons à votre fraternité de faire

enfermer séparément dans les maisons religieuses qui vous paraîtront le

plus convenables, Pierre Abélard et Arnauld de Bresce, fabricateurs de

dogmes pervers et agresseurs de la foi catholique, et de faire brûler

les livres de leur erreur partout où ils seront trouvés. Donné à Latran,

18ième jour des calendes d'août.»

Et à cette lettre était annexé cet ordre:

«Ne montrez ces écrits à qui que ce soit, jusqu'à ce que la lettre même

(sans doute le rescrit principal) ait été, dans le colloque de Paris qui

est très-prochain, communiquée aux archevêques[324].»

[Note 324: Cet ordre est du 14 juillet. On ignore quel était le but

de ce colloque (conférence ou délibération) qui devait se tenir à Paris

et où devaient assister des archevêques, je n'en ai vu trace ni dans la

_Gallia Christiana_, ni dans l'_Histoire de l'Église de Paris_ du P.

Gérard Dubois. (S. Bern. _Op._, ep. CXCIV et not. in ep. CLXXXVII

et seqq., p. lxvi.--_Ab. Op._, pars II, ep. XV et XVI, p. 299 et

301.--Fleury, _Hist. Eccl._, t. XIV, l. LXVII, p. 556.)]

Le secret prescrit fut gardé quelque temps. Abélard paraît n'avoir ni su

ni soupçonné de bonne heure ce fatal dénoûment. En faisant son appel, il

avait entendu se retirer par devers la Cour de Rome, pour y plaider sa

cause. Il ne pouvait s'imaginer qu'on l'y jugerait sans l'entendre, et

que cette iniquité, presque sans exemple de la part de l'Église suprême,

serait consommée contre lui. Il faut remarquer en effet, qu'à aucune

époque de la procédure, soit en France, soit en Italie, il n'a été admis

à dire s'il reconnaissait les ouvrages à lui attribués, s'il avouait,

désavouait, rétractait, modifiait ou interprétait les articles qu'on

prétendait en avoir extraits, ni enfin à s'expliquer sur ses dogmes et

ses intentions; la preuve n'a donc jamais été faite qu'il fût coupable

de malice, orgueil, opiniâtreté, conditions indispensables de l'hérésie;

car l'hérésie est un crime et non pas une erreur. On conçoit donc

jusqu'à un certain point sa sécurité. Cependant, comme il n'attendait

plus rien de la France, il résolut d'aller à Rome, afin de s'y défendre

s'il était encore simple accusé, de se justifier s'il était condamné

déjà. Triste et souffrant, il partit pour Lyon, en faisant route par

la Bourgogne. L'âge et les infirmités ralentissaient sa marche; il

séjournait dans les monastères qu'il rencontrait sur son chemin. Une

fois, surpris, dit-on, par la nuit, il fut forcé de s'arrêter à Cluni.

La maison de Cluni, située non loin de Mâcon, était une ancienne abbaye

de l'ordre de Saint-Benoît, fondée au commencement du Xe siècle par

Bernon, abbé de Gigny, et richement dotée par Guillaume Ier, duc

d'Aquitaine et comte d'Auvergne. Elle avait précédé Cîteaux et par

conséquent Clairvaux, qui n'était qu'une colonie de cette dernière

maison, et, comme on disait dans le cloître, la troisième fille de

Cîteaux[325].

Abélard, Tome I · 第 19 / 39 段