praefat.) Les propositions d'Abélard, disent-ils, ne peuvent qu'à
grand'peine être ramenées à un sens catholique, et devaient être
condamnées du moment qu'il refusait de les expliquer. Mabillon,
l'éditeur et l'apologiste de saint Bernard, ne veut pas qu'on classe
Abélard parmi les hérétiques, mais seulement parmi les errants, «inter
errantes» et plus loin: «Nolumus Abaelardum haereticum; sufficit pro
Bernardi causa cum fuisse in quibusdam errantem; quod Abaelardus non
diffitetur.» (S. Bern. _Op._, praefat. § 5, 51, 55, et vol. I, t. II,
Admon. in opusc. XI.) Mais ce que Mabillon accorde suffit aussi pour
que l'on condamne la violence de saint Bernard. Tout ces bénédictins
paraissent au fond réduire les torts d'Abélard à de mauvaises
expressions. L'auteur de son article dans l'_Histoire littéraire_, si
malveillant pour lui, ne lui impute pas comme hérésies intentionnelles
les erreurs qu'on peut tirer de ses expressions (t. XII, p. 139); et
M. l'abbé Ratisbonne, plus équitable encore, lui reconnaît «un respect
sincère pour l'Église et une foi vive et docile.» (_Hist. de saint
Bern,_, t. II, c. XXVIII, p. 24.) Les questions d'hérésie me paraissent
discutées avec soin et modération par le père Alexandre Noël qui conclut
ainsi: «Non est censendus haereticus; nusquam errores suos pertinaciter
propugnavit.» (Natal. Alex. _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
787-803.) Toutes ces opinions, et je n'ai cité que des autorités qui
ne prennent point parti pour Abélard, contiennent ainsi une censure
indirecte de la décision du concile.]
[Note 289: «Quia homo ille multitudinem trahit post se et populum
qui sibi credat habet, necesse est ut huic contagio celeri remedio
occurratis.» (_Lett. des évêq. au pape._ S. Bern., ep. CLXXXI.)]
La politique religieuse, en effet, n'agit pas seule. Il faut, dans ce
jugement, faire une grande part à la vieille haine qui avait poursuivi
Abélard dès le début de sa carrière et que ses premiers ennemis, en
disparaissant de la scène, avaient transmise à leurs successeurs.
La jalousie qui s'acharna contre lui est historiquement établie. La
modération même des peines prononcées prouve bien qu'on ne pensait pas
de lui tout le mal qu'on en disait; car dès cette époque, le sacrilège
et le blasphème encouraient de plus rudes châtiments. On ne voulait
évidemment que deux choses, son impuissance et son humiliation. Il faut
remarquer, au reste, que le temps n'était pas venu encore où l'on vit
l'Église déployer systématiquement la dernière rigueur contre l'erreur
purement spéculative, et commander ou permettre les crimes qui ont plus
tard souillé sa cause. Le XIIe siècle était un temps de liberté de
penser relative, quand on le compare aux temps qui l'ont suivi.
Cependant, ni saint Bernard ni les pères du concile n'étaient
tranquilles sur les suites de leur décision. Que devait en penser Rome?
cette question les inquiétait. D'abord il ne paraît pas que plusieurs
des pères jouissent de ce côté-là d'une grande faveur, car, des deux
archevêques de Sens et de Reims, l'un avait encouru déjà une fois la
disgrâce du saint-siège; l'autre était destiné à se voir plus tard privé
du pallium, par jugement du pape Eugène III[290]. Puis, bien qu'on eût
admis que l'appel à la cour de Rome couvrait la personne d'Abélard, on
n'était pas sûr d'être approuvé par le souverain pontife pour avoir
passé outre au jugement des doctrines. L'abus de ces sortes d'appels,
fortement dénoncé par le clergé gallican, était constamment accueilli ou
encouragé par le saint-siège. Grégoire VII avait attiré à lui presque
toute la juridiction ecclésiastique, et le célèbre archevêque de Tours,
Hildebert, comme plus tard saint Bernard lui-même dans son traité de _la
Considération_, avait en vain réclamé contre cette compétence directe
et illimitée qui transformait la cour de Rome en tribunal unique de la
chrétienté[291]. Il est vrai qu'on alléguait contre l'appel interjeté
par Abélard que lui-même avait choisi ses juges, et qu'un concile
provincial demeure en tout état de cause juge de la doctrine d'un
théologien de son ressort. Mais ces raisons pouvaient n'être pas goûtées
à Rome, et les évêques ne doutaient pas qu'Abélard et ses amis n'y
missent tout en oeuvre pour faire condamner le clergé de France au
tribunal de saint Pierre. La modération a toujours été le caractère
et de la politique et de la religion de Rome, sauf dans quelques
circonstances extrêmes où l'autorité apostolique s'est vue directement
en péril. Sa conduite est connue; ardente, quand les églises nationales
sont tièdes, elle se montre sage et clémente quand celles-ci paraissent
passionnées; elle s'étudie à garder les formes d'une paternelle
protection. On a déjà vu qu'au sein du sacré collége Abélard comptait
des appuis et même des disciples. A leur tête était le cardinal Gui de
Castello[292], distingué par l'élévation de son esprit, sa douceur, sa
justice, et dont le crédit était grand; car c'est lui qui, quatre ans
après, fut pape sous le nom de Célestin II, trop tard pour le repos
d'Abélard, trop peu de temps peut-être pour l'Église et pour l'humanité.
[Note 290: _Gall. Christ._, t. IX, p. 86, et t. XII, p. 46.]
[Note 291: Cf. Gervaise, _Vie d'Ab._, t. II, l. V, p. 229.--_Rec.
des Hist. des Gaules_, t. XIV; i praefat., p. XVI.--S. Bern. _De
Considerat._ l. I, c. III.--Neander, _S. Bern. et son siècle_, l.
II.--Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Papauté_; Not. XVI.]
[Note 292: Guido de Castello dans les lettres de saint Bernard; Guy
de Castellis, du Chatel, de Castel ou de Château, dans les historiens
français; son nom vient de la ville de Città di Castello dans la
légation de Pérouse. Nommé par Honorius II, cardinal-diacre au titre
de Sainte-Marie, _in via lata_, et par Innocent II, cardinal-prêtre
au titre de Saint-Marc, il s'éleva au souverain pontificat en 1143 et
mourut au bout de six mois. Les manuscrits des lettres de saint Bernard
portent qu'il était disciple d'Abélard, et Duboulai le désigne ainsi:
«Magister Guido de Castellis P. Abaelardi quondam discipulus,
ejusque defensor acerrimus.» (S. Bern. _Op._, ep. CXCII, p. 185 _in
not._--_Hist. Univ._, t. II, p. 212.)]
Mais saint Bernard avait encore plus d'amis auprès du saint-siége. Sa
réputation de sainteté, sa haute position et son influence active dans
le clergé, ses grands et récents services dans l'affaire du schisme, lui
assuraient en Italie une autorité qu'il s'occupa d'augmenter. D'abord
deux lettres synodiques furent adressées au saint-père, l'une par
l'archevêque de Sens et ses suffragants; l'autre au nom de l'archevêque
de Reims et des siens. Ces deux lettres sont évidemment écrites par
saint Bernard. La première surtout est importante; elle était connue au
Vatican sous le nom de la lettre des évêques de France[293]; c'est un
compte rendu de toute l'affaire. Après avoir déclaré qu'il n'y a de
ferme et de stable que ce qui est établi par l'autorité du siége
apostolique, on y rappelle les leçons et les compositions d'Abélard, et
l'impression qu'il avait produite, soit sur le public des écoles, soit
sur celui des villes, des bourgs et des châteaux, et le bruit qui en
était parvenu jusqu'à l'abbé de Clairvaux, et ses premières démarches
pleines de charité, de discrétion, et les bravades du novateur et de
ses disciples, forçant par un défi le synode à se réunir et Bernard à y
paraître. Puis, en termes fort succincts, les pères du concile exposent
ce qui s'y est passé; comment le _seigneur abbé_ a produit dans
l'assemblée le livre de théologie du maître Pierre, et les articles
dudit livre, notés comme absurdes et pleinement hérétiques, pour que
l'inculpé niât les avoir écrits, ou, s'il les avouait, les justifiât ou
les amendât; comment le maître Pierre Abélard parut alors se défier,
chercher un moyen d'évasion, et refusa de répondre; si bien qu'enfin et
quoique libre audience lui fût accordée, et qu'il fût en lieu sûr et
devant d'équitables juges, il en appela au saint-père en sa présence, et
sortit de l'assemblée avec les siens. Encore que cet appel, ajoute-t-on,
parût peu canonique, par déférence pour le siége apostolique, on n'a
point voulu prononcer de sentence contre l'homme lui-même. Mais, pour
mettre un terme à la propagation de l'erreur, on a statué sur les
doctrines, lues et relues souvent en des cours publics; elles étaient
notoires; elles étaient manifestement fausses et hérétiques; on les a
donc condamnées en elles-mêmes, et cela un jour avant l'appel fait au
saint-siége. Cette dernière circonstance n'est affirmée que dans cet
endroit et elle n'est guère conciliable avec les autres relations,
même avec celle de saint Bernard, même avec celle que contient cette
lettre[294]. Pour qu'elle soit exacte, en effet, il faut ou qu'Abélard
ait quitté la séance sans mot dire, ce que nul ne prétend, ou qu'on eût
par provision statué à huis-clos sur ses doctrines, avant de l'entendre
en personne, ou qu'enfin l'appel au pape n'ait paru consommé qu'après
avoir été régularisé par une déclaration écrite, admise comme valable
par le concile[295]. Quoi qu'il en soit, l'archevêque de Sens et son
clergé transmettent au pape, en finissant, les articles condamnés, et
«le supplient unanimement de confirmer leur sentence, de frapper d'un
juste châtiment ceux qui s'obstineraient par esprit de contention à les
défendre[296]; et quant au susdit Pierre, de lui imposer silence en lui
interdisant d'enseigner et d'écrire, et en supprimant ses livres.»
[Note 293: S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII, ad Innocent. pontif. in
persona Franciae episcop., Not. d.]
[Note 294: «Pridie ante factam ad vos appellationem damnavimus.»
Cette circonstance est en effet peu conciliable avec ces mots de la
portion antérieure du récit: «Respondere noluit ... ad vestram tamen,
sanctissisme pater, appellans praesentiam, cum suis a conventu
discessit.» (_id. ibid._ Voyez aussi les lettres CLXXXIX et CXCI.)]
[Note 295: Le père Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l.
XXV, p. 29.]
[Note 296: «Sententias eas perpetua damnatione notari et omnes qui
pervicaciter et contentiese illas defenderent justa poena muletari.»
(Ep. CCCXXXVII.)]
En même temps, Bernard écrit pour son compte au pape. Il se jette dans
ses bras avec tous les épanchements d'une âme navrée de douleur et d'un
chrétien au désespoir. Il est dégoûté de vivre, il ne sait s'il lui
serait utile de mourir[297]. Insensé! il croyait, après la mort de
Pierre de Léon, l'antipape, que l'Église était enfin tranquille et qu'il
allait vivre en repos; il ignorait qu'il habitait une vallée de larmes,
une terre d'oubli. La douleur est revenue, ses pleurs ont coulé à flots
comme les maux qu'il a soufferts. Un Goliath s'est levé, d'autant plus
hardi qu'il sentait bien qu'il n'y avait point de David: Goliath, c'est
Abélard, toujours avec son compagnon d'armes, Arnauld de Bresce. Puis
vient le récit des circonstances que l'on sait, et enfin une adjuration
véhémente adressée au successeur de Pierre: qu'il voie s'il est possible
que l'ennemi de la foi de Pierre trouve un refuge auprès du siége de
Pierre; qu'il se souvienne de ce qu'il doit à l'Église; qu'il écrase
la fureur des schismatiques; qu'il ne fasse pas moins que les grands
évêques, ses prédécesseurs, et saisisse, pendant qu'ils sont encore
petits, les renards qui dévorent la vigne du Seigneur.
[Note 297: «Taedet vivere et an mori expediat nescio.» (Ep.
CLXXXIX.)]
Un moine de Montier-Ramey, admis plus tard à Clairvaux, Nicolas,
secrétaire de l'abbé, son messager de prédilection pour les négociations
délicates, et qui avait alors toute sa confiance, quoiqu'il l'ait trahie
plus tard[298], fut chargé de porter ces lettres au pape, et d'y ajouter
de vive voix les commentaires convenables.
[Note 298: Montier-Ramey était une abbaye à quatre lieues de Troyes.
Nicolas était un homme instruit, lettré, habile, fort employé dans les
affaires de Rome, mais hypocrite, et que saint Bernard accusa plus tard
de vol et de faux. On a de lui des lettres assez intéressantes.» (S.
Bern. _Op._, ep. CLXXXIX et praefat., in t. III, vol. I, p. 711.--_Hist.
litt._, t. XIII, p. 553.)]
Ces lettres n'étaient pas les seules; il en est d'autres où le saint
s'exprime d'un ton différent, suivant la différence des correspondants.
Ainsi il s'adresse avec autorité au cardinal Grégoire Tarquin, comme
s'il n'avait pour le faire agir qu'à lui donner le signal, et qu'il le
pût traiter comme un religieux de son ordre, toujours prêt à lui obéir.
«Suivant votre coutume,» lui dit-il, «quand j'entre dans la cour (la
cour de Rome), vous devez vous lever pour moi. Levez-vous donc pour
ma cause ou plutôt pour la cause du Christ[299].» Quand il écrit au
cardinal Haimeric, qui était des Gaules, son ami, et de plus chancelier
de l'Église romaine[300], il lui parle gravement, presque politiquement,
et lui fait sentir en peu de mots ce qu'on doit en pareille occurrence
attendre du saint-siége. Il est moins à l'aise avec le cardinal Gui de
Castello: il l'appelle son vénérable seigneur et son père chéri, et d'un
ton mêlé de flatterie et de fermeté il lui témoigne l'espérance de ne
pas le voir aimer un homme au point d'aimer ses erreurs. Ce serait
injure que de le soupçonner d'une telle amitié, elle serait terrestre,
charnelle et diabolique; et il ajoute: «Ce n'est pas moi qui accuse
Abélard auprès du saint-père; c'est son livre qui l'accuse.... Un homme
qui ne voit rien en énigme, rien dans le miroir, mais qui regarde tout
face à face[301]!.... J'estimerais moins votre équité, si je vous priais
longtemps, dans la cause du Christ, de ne mettre personne avant le
Christ. Sachez-le seulement, parce qu'il vous est utile de le savoir,
vous à qui Dieu a donné la puissance: il importe à l'Église, il importe
à cet homme lui-même, qu'il lui soit imposé silence.»
[Note 299: Ep. CCCXXXIII, ad G. cardinalem.]
[Note 300: Haimeric, Bourguignon, de la ville de Châtillon, et
qu'on dit de la famille de Castries, cardinal-diacre du titre de
Sainte-Marie-Nouvelle. (S. Bern., ep. XV et CCCXXXVIII.)]
[Note 301: «Nihil videt per speculum et in aenigmate, sed facie ad
faciem omnia intuetur.» (Ep. CXCII, ad magistrum Guidonem de Castello.)]
Mais quand il parle au cardinal-prêtre Ives, son ami, qui ayant été
chanoine régulier de Saint-Victor de Paris pouvait comprendre et
partager ses sentiments, il épanche toutes ses colères contre Abélard;
là encore, c'est un moine sans règle, un supérieur sans soin, qui
ne sait ni imposer l'ordre ni s'y soumettre, un homme différent de
lui-même, Hérode au dedans, Jean-Baptiste au dehors, qui veut souiller
la chasteté de l'Église, fabricateur de mensonges, fauteur de dogmes
pervers, plus hérétique enfin par son opiniâtreté que par ses
erreurs[302].
[Note 302: Ep. CXCIII, ad magistrum Ivonem cardinalem.]
Mais en multipliant ces lettres habilement calculées pour intéresser à
sa cause tout ce que Rome avait de plus considérable, saint Bernard
ne voulait point se montrer étranger à la question de doctrine.
Indépendamment de la relation qu'il écrit pour le pape, il lui adresse
une épître, ou plutôt un traité où il examine et discute quelques-unes
des opinions d'Abélard[303]. Cette composition a été justement placée
parmi les meilleures de son auteur. Quoiqu'il n'y considère pas dans
leur ensemble, ni d'un point de vue fort élevé, les doctrines de son
adversaire, il prend sur lui à divers moments une supériorité véritable;
et dégagée des violences d'un langage injurieux qui altère et déshonore
la vérité même, sa pensée est souvent juste et quelquefois profonde.
Dans la discussion sur la Trinité, on peut l'accuser de n'avoir pas
équitablement pris l'opinion qu'il réfute. S'il ne la défigure pas,
du moins il l'exagère; et en isolant les expressions, il les rend
exclusives et plus suspectes qu'elles ne doivent l'être pour un esprit
de bonne foi. Mais dans l'examen de la nouvelle théorie de la Rédemption
il paraît avoir raison contre son rival; et l'esprit moderne qui
peut préférer l'idée d'Abélard ne saurait faire qu'elle fût l'idée
traditionnelle et partant orthodoxe de l'Église catholique. La Trinité
et la Rédemption sont les seuls dogmes spéciaux dont le saint s'occupe
avec étendue. Il glisse sur le reste, et se borne à caractériser d'une
manière générale l'esprit du rationalisme qui respire dans toute la
théologie d'Abélard. Là encore, il montre une vraie sagacité, et il
attaque l'intervention de la raison dans les choses de la foi avec une
force et une clairvoyance qui feraient envie à plusieurs des apologistes
de notre siècle, avec une rhétorique passionnée qui rappelle l'auteur
de l'_Essai sur l'indifférence en matière de religion_; c'est la même
éloquence, plus animée peut-être, quoique moins naturelle encore; c'est
la même vigueur sophistique; c'est, avec les idées que M. de la Mennais
n'a plus, le talent qu'il a toujours.
[Note 303: S. Bern. _Op._, ep. CXC, seu tractatus contra quaedam
capitula errorum Abaelardi, vol. I, t II, op. XI, p. 636.--_Ab. Op._,
p. 276. Voyez dans la suite de cet ouvrage le c. IV de la troisième
partie.]
Jamais plus active et plus soigneuse habileté n'a été déployée pour
perdre un homme, coupable seulement de dissidence et convaincu d'être
un contradicteur. A voir tant d'efforts empreints de tant de haine,
de ressentiment et d'orgueil, on se dit qu'il est heureux pour saint
Bernard d'avoir été un saint. Quiconque penserait et agirait ainsi pour
un intérêt quelconque de ce monde, même pour celui d'une politique
équitable et légitime, serait accusé de méchanceté dans la tyrannie; la
sainteté seule atténue, si elle ne les justifie, ces excès de l'âme. On
a grand tort d'attaquer les austérités que le christianisme prescrit.
Ces austérités héroïques sont seules capables de racheter devant Dieu
les vives passions que, ne pouvant les supprimer, le christianisme
détourne à son profit, et qu'il dévoue à sa cause. Saint Bernard
consacrait à Dieu ses passions, comme autrefois les templiers leur épée.
L'intérieur du parti qui poursuivait Abélard nous est mieux connu que le
parti d'Abélard lui-même, et que sa propre conduite, dans ces difficiles
circonstances. Peut-être le Vatican, qui nous a rendu le texte des
propositions déférées par le concile de Sens, contient-il encore, dans
ses mystérieuses archives, les lettres d'Abélard suppliant, et les
plaintes de ceux qui, croyant la vérité persécutée dans sa personne,
invoquaient la protection du chef de la chrétienté; mais tout cela nous
est inconnu. Nous ne possédons que les actes publics, deux confessions
de foi et une apologie qu'un de ses amis écrivit avec plus de chaleur
que de prudence. Encore ne sait-on pas bien la date de ces écrits, et
les auteurs ne sont pas d'accord. Racontons les faits dans l'ordre le
plus simple.
La décision de Rome demeura un temps incertaine. Mais les lettres de
saint Bernard au pape furent répandues dans le public, et l'on ne tarda
pas à les faire suivre du bruit de la condamnation; on l'annonçait avant
de l'avoir obtenue. Abélard, imparfaitement instruit de son sort, dut
redoubler de soins pour l'éviter et l'adoucir. Il comptait sur deux
appuis, l'opinion de la France et la faveur de Rome.
La première était moins unie qu'il ne pensait. L'énergie avec laquelle
on l'avait attaqué au nom de l'Église intimidait ceux qui n'étaient
qu'impartiaux, neutralisait dans le clergé une partie de ses amis, et
donnait à la querelle une gravité qui ne permettait plus de le suivre
ouvertement qu'aux convictions fortes ou passionnées. Toutefois, pendant
qu'il faisait sans doute jouer à Rome tous les ressorts qui le pouvaient
sauver, il ne négligea pas de s'adresser au public, et de se concilier
les deux sortes d'esprits qui l'avaient si souvent servi; d'une part,
les esprits curieux et hardis, qui se plaisent à l'examen et goûtent la
controverse, en un mot les esprits faits pour l'opposition; de l'autre,
les esprits élevés et bienveillants, qui s'intéressent aisément au
talent et à la sincérité persécutés, et qui placent volontiers le bon
droit du côté de l'intelligence et de la faiblesse. Aux uns il adressa
les réponses de la dialectique, aux autres les gémissements de la foi.
Il s'étudia comme toujours à faire en lui redouter le controversiste et
plaindre le chrétien.
Mais il y avait un juge qu'il devait avant tout rassurer et satisfaire,
c'était Héloïse: non qu'il pût craindre un moment d'être désavoué par
l'esprit le plus libre, abandonné par le coeur le plus fidèle. Eh! dans
quelles extrémités Héloïse ne l'aurait-elle pas suivi? mais il avait
besoin de l'armer pour sa cause, et de ranger publiquement de son parti
l'abbesse et ses religieuses; car elle exerçait dans l'Église et le
monde une grande autorité morale. D'ailleurs, au milieu de ces restes de
passions philosophiques et de calculs ambitieux qui l'agitaient encore,
le coeur d'Abélard renfermait un fond de véritable tristesse; un
sentiment amer d'injustice et de malheur qui demandait à se répandre, et
qui s'épanchait toujours vers celle qui comprenait toute sa pensée et
sentait toute son âme. C'est pour elle qu'il écrivit cette confession de
foi si noble et si touchante:
«Héloïse, ma soeur, toi jadis si chère dans le siècle, aujourd'hui plus
chère encore en Jésus-Christ, la logique m'a rendu odieux au monde. Ils
disent en effet; ces pervers qui pervertissent tout et dont la sagesse
est perdition, que je suis éminent dans la logique, mais que j'ai failli
grandement dans la science de Paul. En louant en moi la trempe de
l'esprit, ils m'enlèvent la pureté de la foi. C'est, il me semble, la
prévention plutôt que la sagesse qui me juge ainsi; je ne veux pas à ce
prix être philosophe, s'il me faut révolter contre Paul; je ne veux pas
être Aristote, si je suis séparé du Christ; car il n'est pas sous le
ciel d'autre nom que le sien en qui je doive trouver mon salut. J'adore
le Christ qui règne à la droite du Père; des bras de la foi, je
l'embrasse, agissant divinement pour sa gloire dans sa chair virginale,
prise du Paraclet[304]. Et pour que toute inquiète sollicitude, tout
ombrage soit banni du coeur qui bat dans votre sein, tenez de moi ceci.
J'ai fondé ma conscience sur la pierre où le Christ a édifié son Église.
Ce qui est gravé sur cette pierre, je vous le dirai en peu de mots: Je
crois dans le Père et le Fils et le Saint-Esprit, Dieu un par nature
et vrai Dieu, qui contient la Trinité dans les personnes, de façon à
conserver toujours l'unité dans la substance. Je crois que le Fils est
en tout _coégal_ au Père; savoir, en éternité, en puissance, en volonté,
en opération. Je n'écoute point Arius qui, poussé par un génie pervers,
ou même séduit par un esprit démoniaque, introduit des degrés dans la
Trinité, enseignant que le Père est plus grand, le Fils moins grand,
oubliant ainsi le précepte de la loi: _Tu ne monteras point par des
degrés à mon autel_ (Exod. xx, 26); car il monte par des degrés à
l'autel de Dieu, celui qui introduit dans la Trinité une priorité et
une postériorité (une supériorité et une infériorité). J'atteste que le
Saint-Esprit, est consubstantiel et coégal en tout au Père et au Fils,
quand dans mes livres je le désigne si souvent du nom de la Divine
bonté. Je condamne Sabellius qui, attribuant au Père et au Fils la même
personne, avança que le Père avait souffert la passion, d'où est venu le
nom des patripassiens. Je crois que le Fils de Dieu est devenu le Fils
de l'homme, et qu'une seule personne subsiste par et dans les deux
natures. C'est lui qui après avoir souffert toutes les conditions
attachées à son humanité et la mort même, est ressuscité, est monté au
ciel, et viendra juger les vivants et les morts. J'affirme que tous les
péchés sont remis par le baptême; que nous avons besoin de la grâce
pour commencer et accomplir le bien, et que ceux qui ont failli sont
régénérés par la pénitence. Quant à la résurrection de la chair,
pourquoi en parlerais-je, puisque vainement je me glorifierais d'être
chrétien, si je ne croyais que je dois ressusciter un jour?
[Note 304: «Amplector eum ulnis fidei in carne virginali de
Paracleto sumpta gloriosa divinitus operantem.» Manière un peu
recherchée, mais exacte, d'exprimer que le Fils de l'homme a été conçu
dans le sein d'une vierge par l'opération du Saint-Esprit.]
Telle est donc la foi dans laquelle je me repose. C'est d'elle que je
tire la fermeté de mon espérance. Fort de cet appui salutaire, je ne
crains pas les aboiements de Scylla, Je ris du gouffre de Charybde, je
n'ai pas peur des chants mortels des sirènes. Si la tempête vient, elle
ne me renverse pas; si les vents soufflent, ils ne m'agitent pas; car je
suis fondé sur la pierre inébranlable[305].»
[Note 305: _Ab. Op._, pars II, p. 308.]