Saint-Étienne. Les pères étaient assis en présence du roi sur son trône.
Seigneurs, moines, docteurs, prêtres, tous attendaient en silence.
L'émotion intérieure d'une grande curiosité agitait tous les esprits.
L'anxiété attentive redoubla lorsqu'Abélard parut. Il traversait
la foule des assistants qui s'ouvrait pour lui faire place,
lorsqu'apercevant parmi eux Gilbert de la Porrée qui le regardait d'un
air d'intelligence, il lui fit un signe et lui dit ce vers d'Horace en
passant:
Nam tua res agitur, paries cum proximus ardet,
prédisant ainsi le synode de Paris où, sept ans après, saint Bernard
devait, pour des nouveautés analogues, poursuivre le subtil prélat[264].
[Note 264: Hor. _Epist._ I, XVIII, 84.--Vincent. Bellov., _Biblioth.
Mund._, t. IV; _Spec. historial._, l. XXVII, c. lxxxvi, p. 1127.--Gaufr.
aulissiod. _Vit. S. Bern., Rec. des Hist._, t. XIV, p. 372.--_Hist.
litt._, t. XII. p. 467.]
Abélard s'arrêta au milieu de l'assemblée. En face de lui, dans une
chaire qu'on montrait encore avant la révolution, saint Bernard était
debout, acceptant le rôle de promoteur, c'est-à-dire d'accusateur devant
le concile qu'il semblait présider[265]. Il tenait à la main les
livres incriminés; dix-sept propositions en avaient été extraites, qui
renfermaient des hérésies ou des erreurs contre la foi. Saint Bernard
ordonna qu'on les lût à voix haute. Mais à peine cette lecture
était-elle commencée qu'Abélard l'interrompit, s'écriant qu'il ne
voulait rien entendre, qu'il ne reconnaissait pour juge que le pontife
de Rome, et il sortit[266].
[Note 265: _Recherches hist. sur la ville de Sens_, par M. Th.
Tarbé, 1838, c. xxi.--D'Amboise signale comme une irrégularité de la
procédure que l'accusateur ait été saint Bernard, qui n'était pas de la
même province ecclésiastique qu'Abélard. Un _accusateur idoine_, dit-il,
devait être choisi dans la province de Tours où était située l'abbaye de
Saint-Gildas. Mais ce n'est point comme abbé de Saint-Gildas, c'est pour
des opinions publiées dans la province de Sens et de Reims qu'Abélard
était poursuivi. Seulement il peut paraître singulier que dans un
concile composé de prélats de ces deux provinces, un si grand rôle ait
été donné à un homme qui n'était ni de l'une ni de l'autre; car l'abbé
de Clairvaux était du diocèse de Langres, province Lyonnaise première.
(_Ab. Op._, praef. apol.)]
[Note 266: On n'est point parfaitement d'accord sur les détails de
cet événement; je suis le récit adressé par saint Bernard au pape. Celui
des évêques y est à peu près conforme; seulement ils ajoutent que cette
lecture avait pour but de mettre Abélard en mesure de s'expliquer et
de se défendre. Mais il se pouvait qu'on n'eût que l'intention de lui
demander s'il avouait ou désavouait les articles; car c'était l'opinion
et le conseil de saint Bernard: «Dicebam sufficere scripta ejus ad
accusandum eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CLXXXIX, _ad pap. Innoc._--Ep.
CXCI, _Remens. arch. ad eumd._--Ep. CCCXXXVII, _Senon. arch. ad
eumd._.--Gaufrid. _Ex lit. S. Bern._, l. III, _Rec. des Hist._, t. XIV,
p. 371.)]
Qu'avait-il éprouvé, qu'avait-il voulu? Était-ce une fuite? Était-ce une
inspiration soudaine, un projet réfléchi, une tactique, une faiblesse?
On ne le sait pas. Il fut miraculeusement frappé, disent les légendaires
de saint Bernard, et Dieu rendit muet sur la place celui dont la parole
avait été soixante ans puissante et funeste. Suivant d'autres narrateurs
moins crédules, il fut troublé devant cette assemblée si auguste, devant
cet adversaire si saint et si grand, et l'erreur perdit mémoire et
courage en présence de la vérité personnifiée[267]. Certes, on ne croira
pas qu'Abélard fût venu jusqu'au milieu du concile qu'il avait en
quelque sorte convoqué lui-même, avec le dessein de se taire au
jour marqué pour la parole, et d'éviter solennellement un combat
solennellement demandé. Le désir de suspendre toute querelle en
ajournant et en déplaçant le jugement ne saurait avoir dès l'origine
déterminé sa conduite[268]. Mais nous savons qu'il était imprudent et
affaibli, téméraire pour entreprendre et facile à émouvoir. «Il n'avait
nulle audace pour l'action,» dit un historien, «quoiqu'il en eût
beaucoup dans l'esprit[269].» Du moment qu'il mit le pied dans la ville
de Sens, il ne vit que des yeux ennemis; on le menaçait d'une sédition
populaire[270]. Il lisait son arrêt écrit sur le front de ses juges.
Qu'il se tournât vers le pouvoir ou spirituel on temporel, point
d'espérance. On ne lui offrait pas une controverse en règle, engagée
entre docteurs égaux; on lui signifiait une accusation, on le sommait
d'un désaveu, d'une rétractation, ou peut-être d'une défense; mais tout
débat eût été oiseux, toute éloquence impuissante. En essayant de se
justifier, il n'aurait fait qu'accepter et aggraver sa défaite. D'un
autre côté, il espérait en l'appui de la cour de Rome, et savait
que c'était là le plus grand souci de ses adversaires. Le trouble,
l'orgueil, la crainte et la vengeance se réunirent pour lui suggérer
ensemble la pensée d'échapper ainsi à un péril certain, d'embarrasser
ses ennemis, d'annuler d'avance l'effet de leur jugement. Comme saint
Paul sans espoir devant les magistrats de Jérusalem, il se crut le droit
d'en appeler à César et de citer à leur tour ses juges inquiets devant
le tribunal de Rome.
[Note 267: _Id. ibid._, p. 372.--_Hist. de saint Bernard_, par M.
l'abbé Ratisbonne, t. II, c. XXIX, p. 38.--Le P. Longueval, _Hist. de
l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 28.]
[Note 268: C'est pourtant l'opinion de D. Martène dans les _Annales
de l'ordre de Saint-Benoît_, t. VI, p. 324.]
[Note 269: Crevier, _Hist. de l'Univ_., t. I, l. I, § 2, p. 186.]
[Note 270: Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c. XLVII.]
On peut admettre qu'Abélard, appréciant sa position, s'était dit,
avant d'entrer au concile, que suivant l'aspect de la séance et son
inspiration du moment, il parlerait ou refuserait de répondre. Mais nul
ne s'attendait à ce dernier parti, et cet incident si imprévu causa
d'abord beaucoup d'émotion. Le concile embarrassé hésita sur ce qu'il
devait faire. Sa compétence paraissait douteuse: car le titulaire
d'une abbaye de Bretagne pouvait, comme tel, n'être justiciable que de
l'archevêque de Tours. A la vérité, il avait lui-même choisi ses juges
et reconnu par là leur juridiction, et en qualité de fondateur ou de
chapelain du Paraclet, il pouvait être regardé comme prêtre du diocèse
de Troyes[271]. Mais il avait pris le concile moins pour juge que pour
témoin de sa controverse avec saint Bernard; jamais il n'avait
accepté le rôle d'accusé. Et s'il était accusé, comment le juger sans
l'entendre, sans savoir même s'il reconnaissait pour siennes les
opinions dénoncées? D'ailleurs, l'appel au pape n'était-il pas
suspensif, et ne risquait-on point, en passant outre, de blesser le
saint-siège, dont les dispositions étaient déjà si douteuses?
[Note 271: Mabillon, _S. Bern. Op._; Not., fus. in ep. CLXXXVII, p.
LXV.--Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall._, t. IX, l. XXV, p. 22.]
Cependant, si le concile se séparait sans statuer, et qu'il se récusât
ainsi lui-même, la victoire d'Abélard était complète, et l'Église, celle
de France du moins, prononçait sa propre condamnation. C'était une faute
grave que saint Bernard ne pouvait commettre, et pour l'autorité une
mortelle atteinte qu'il ne pouvait souffrir. Il décida aisément le
concile à s'en défendre.
On se rappelle comment l'assemblée était composée. Geoffroi de Chartres,
qui peut-être n'eût pas engagé l'affaire, et qui était seul en mesure
de rivaliser d'influence avec l'abbé de Clairvaux, n'avait garde de
lui résister, et occupait désormais un rang trop important dans le
gouvernement de l'Église pour mettre au-dessus des intérêts de son
ordre les inspirations naturelles de sa modération et de son équité.
L'archevêque de Sens pouvait hésiter; car trois ans à peine s'étaient
écoulés depuis qu'il avait été suspendu par Innocent II, pour ne s'être
pas arrêté devant un appel au pape dans une question de droit canonique
sur la validité d'un mariage; mais ses débuts dans la carrière
épiscopale n'avaient pas été édifiants; sa réforme était en partie
l'oeuvre de saint Bernard qui, après lui avoir adressé, pour l'y
confirmer un traité sur _le devoir des évêques_, s'était maintenu dans
l'usage de le gourmander sévèrement toutes les fois qu'un caractère
violent et capricieux l'entraînait à quelque faute. «La justice a péri
dans votre coeur,» lui écrivait-il un jour. C'était là le premier des
juges d'Abélard[272]. Quant à l'archevêque de Reims, élu depuis peu et
malgré le roi, qui résista longtemps à son installation, il n'avait
à grand'peine obtenu sa confirmation définitive que par l'énergique
intervention du saint abbé, dont il se regardait comme la créature[273].
Atton, l'évêque de Troyes, avait été l'ami d'Abélard; il l'avait protégé
dans ses premiers malheurs; il lui devait, ce semble, un peu d'appui,
étant dans l'Église plutôt du parti de Pierre le Vénérable que de celui
de saint Bernard. Mais qui sait s'il ne se croyait point suspect par ses
antécédents mêmes, et s'il ne fut pas d'autant plus prompt à déserter
son ancien ami qu'il était plus naturellement appelé à le défendre?
D'ailleurs, il se peut qu'il n'eût qu'une position faible et compromise
dans le clergé, ainsi que l'évêque d'Orléans Hélias, s'il faut en croire
un récit contesté, d'après lequel tous deux auraient été huit ans plus
tard déposés par le concile de Reims[274]. Hugues de Mâcon, évêque
d'Auxerre, parent de saint Bernard, un des trente qui étaient entrés à
Cîteaux avec lui, vingt-sept années auparavant, ne devait voir que par
ses yeux et penser que par son esprit[275]. On sait peu de chose de
l'évêque de Meaux. Celui d'Arras, Alvise, est désigné par un défenseur
d'Abélard comme un des moins habiles et des plus prévenus. On croit
qu'il était frère de Suger, et il avait été abbé d'Anchin, monastère
dirigé longtemps par Gosvin, un des constants ennemis de notre
philosophe[276]. Le maître de Gosvin, Joslen, évêque de Soissons, en sa
qualité d'ancien professeur de dialectique, aurait bien pu se montrer
facile en matière d'hérésie, mais il avait été rival d'Abélard sur la
montagne Sainte-Geneviève, et collègue de saint Bernard, dans la
mission que celui-ci reçut d'Innocent II, en 1131, pour aller convertir
l'Aquitaine à son autorité[277]. L'évêque de Châlons, Geoffroi Cou de
Cerf, était cet ancien abbé de Saint-Médard que le concile de Soissons
avait chargé de détenir et de discipliner Abélard; et lui aussi,
il devait, à la recommandation de saint Bernard, sa promotion à
l'épiscopat[278]. On ne voit pas d'où aurait pu venir au trop faible
et trop redoutable accusé la protection, la bienveillance ou même
l'impartialité.
[Note 272: Henry le Sanglier avait mené une vie mondaine depuis son
élection en 1122 jusqu'en 1126. Ramené à plus de régularité par Geoffroi
de Chartres et par Burchard de Meaux, il passa sous la tutelle de saint
Bernard, qui le défendit auprès du pape et contre le roi. Voyez surtout
celle de ses lettres qui est devenue le traité _de officio episcoporum_
(1127), et celle où le saint traite l'archevêque si durement pour avoir
déposé un archidiacre, l'accusant de provoquer ses adversaires et
d'offenser ses protecteurs (1136). «Vous amenez des pieds et des mains
votre déposition,» ajoute-t-il. «Ita ne putatis perlisse justitiam de
toto orbe, sicut de vestro corde?» (S. Bern. _Op._, ep. XLII, XLIX et
CLXXXII. Opusc. II, t. II, p. 460.--_Hist. litt._, t. XII suppl., p. 134
et 228.--_Gall. Christ._, t. XII, p. 46 et pars II, Instrum. p. 33.)]
[Note 273: S. Bernard. _Op._, ep. CLXX, p. 108 in not.--_Gall.
Christ._, t. IX, p. 86.]
[Note 274: Alberic., _Ex Chronic., Rec. des Hist_., t. XIII, p.
701.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 499; t. VIII, p. 1449.--_Hist. litt_.,
t. XII, p. 227.]
[Note 275: _Gall., Christ_., t. XII, p. 292.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 408 et XII, suppl., p. 7.]
[Note 276: C'est à lui, en effet, ou à Joslen que D. Brial applique
le passage où Bérenger se moque d'un prélat d'un renom célèbre, d'une
grande autorité dans le concile, qui aurait, après avoir bu plus que
de raison, fait une harangue assez vive contre Abélard. (_Ab. Op_., p.
306.--Cf. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. 297.--_Gall. Christ_., édit.
I, 1056, t. II, p. 216.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 71, et t. XII, p.
361.--Voyez ci-dessus, p. 24 et 98.)]
[Note 277: _Gall. Christ_., t. IX, p. 357.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 412. Voyez ci-dessus, p. 23.]
[Note 278: _Gall. Christ._, t. IX, p. 879.--_Hist. litt._, t. XII,
p. 186; voyez ci-dessus, p. 95.]
Saint Bernard n'eut donc aucune peine à faire prévaloir sa volonté, qui
paraissait conforme aux intérêts de l'Église et de l'autorité. Dans la
délibération du jour qui suivit la comparution et la retraite d'Abélard,
il fut décidé que l'on continuerait à juger la doctrine, à défaut du
docteur, et que sans examiner si l'appel était régulier, en laissant
aller la personne par respect pour le saint-siège, à qui elle
appartenait désormais, on statuerait sur les dogmes. Il fut dit que ces
dogmes, extraits d'ouvrages non désavoués, avaient été notoirement et à
diverses reprises enseignés au public, et que l'intérêt le plus pressant
était de les ruiner dans les esprits, qu'ils avaient commencé de
corrompre[279]. Plusieurs pères, mais surtout saint Bernard, apportèrent
des autorités nombreuses, et nommément celle de saint Augustin, en
preuve des hérésies contenues dans les propositions accusées. Elles
furent déclarées pernicieuses, manifestement condamnables, opposées à
la foi, contraires à la vérité, ouvertement hérétiques[280]. On dit
qu'Abélard quitta la ville le jour où la condamnation fut prononcée.
[Note 279: «Episcopi, Vestrae Reverentiae deferentes, nihil in
personam egerunt (S. Bern. _Op._, ep. CXC). Licet appellatio ista minus
canonica videretur, sedi tamen apostolicae deferentes, in personam
hominis nullam voluimus proferre sententiam.» (Ep. CCCXXXVII.)]
[Note 280: «Errorem perniciosissimum et plane
damnabilem.--Sententias.... «haereticas evidentissime comprobatas (ep.
CCCXXXVI). Fidei adversantia, contraria veritati.» (Ep. CLXXXIX.)]
«Ses adversaires,» dit Brucker[281], «ne purent ni supporter ni pénétrer
les nuages dont il enveloppait des vérités simples; la superstition,
l'ignorance, l'hypocrisie, l'envie, trouvèrent matière à persécuter
cruellement un homme si digne de temps et de destins meilleurs. Il a le
droit d'être compté parmi les martyrs de la philosophie.»
[Note 281: _Hist. crit. phil._, t. III, p. 764.]
Cette condamnation embrassait quatorze des dix-sept propositions qui lui
étaient attribuées. Elles étaient données comme extraites de ses écrits;
le premier, sa _Théologie_ (et ce titre comprenait probablement deux
ouvrages, l'_Introduction_ et la _Théologie chrétienne_); le second, le
_Connais-toi toi-même_ ou son traité de morale. Le troisième était _le
Livre des Sentences_, ouvrage qu'il a toujours désavoué; l'on ne connaît
en effet aucun livre de lui qui porte ce titre[282].
[Note 282: On trouve ces propositions diversement classées et
rédigées dans divers recueils (_Ab. Op._, praefat., pars II, ep. XX;
_Apolog._, p. 830.--_Thes. nov. anecd._, t. V. _Theol. Christ., Observ.
praev._, p. 1149.--S. Bernard. _Op._, ep. CLXXXVIII). Elles différent
peu pour le fond de l'extrait dressé par Guillaume de Saint-Thierry.
Le texte, qui fut envoyé à Rome et sur lequel le pape prononça, a été
retrouva au Vatican par Jean Durand, bénédictin, et publié par Mabillon.
On croit que c'est le texte qui était joint à la grande lettre de saint
Bernard. (Ep. CXC, seu _Tractatus_, etc. Opusc. XI.) Je crois plutôt que
c'est l'extrait annoncé à la fin de la lettre des évêques de France
(ep. CCCXXXVII); il contient quatorze articles représentés par quatorze
fragments textuels d'Abélard. (S. Bern. _Op._, t. II, Opusc. XI, p.
640.) Les opinions qui y sont exprimées ont été discutées souvent.
(Voyez Dupin, _Hist. des controverses_, XIIe siècle, c. VII, p.
360.--Le père Noël Alexandre, _Hist. Eccl._, t. VI, Dissert. VII, p.
787.--Duplessis d'Argentré, _Collec. Judicior. de nov. error._, t. I, p.
21.--Gervaise, _Hist. d'Abell._, t. II, t. V, p, 162.--Les auteurs du
_Thesaur. anecd._, t. V, p. 1148, et ceux de l'_Histoire littéraire_,
t. XII, p. 118 et suiv. et 138; enfin la troisième partie du présent
ouvrage.) Quant aux écrits dénoncés, il faut en rayer _le Livre des
Sentences_ ou _Sententiae Divinitatis_, recueil qui courait sous son
nom, qu'il a formellement désavoué et qu'on lui attribuait encore à
l'époque où Gautier de Saint-Victor écrivait contre lui en même temps
que contre P. Lombard, Gilbert de la Porrée, et Pierre de Poitiers.
(Duboulai, _Hist. Univ._, t. II, p. 631.) Ce nom de Livre des Sentences
était assez commun alors. (_Ab. Op., Apolog.,_ p. 333; Not., p.
1159.--_Hist. litt._ t. X, p. 313, et t. XII, p. 137.)]
Quoique les quatorze propositions ne se retrouvent pas toutes
littéralement dans le texte des écrits qui nous sont restés, elles sont
en général authentiques, et les apologistes d'Abélard ont eu tort de les
contester.
Parmi les maximes condamnées, les principales sont les suivantes:
I. Dans la Trinité, le Père a la toute-puissance, le Fils la sagesse, et
le Saint-Esprit la charité; chacune de ces propriétés désigne chacune
des personnes, de sorte qu'en logique rigoureuse la propriété qui
distingue une des personnes semble manquer aux deux autres. Abélard
ne dit pas cela, mais il avance au moins que le Père a la puissance
parfaite, le Fils quelque puissance, le Saint-Esprit nulle puissance.
Le Fils est de la substance du Père, puisqu'il en est engendré; le
Saint-Esprit n'est pas de la substance du Père, puisqu'il ne fait que
procéder du Père et du Fils. Une personne est à l'autre comme l'espèce
est au genre, comme la forme est à la matière. C'est là ce que saint
Bernard appelle introduire des degrés dans la Trinité, et sur ce chef,
il accuse Abélard de l'hérésie d'Arius[283]. C'est ce que d'autres ont
appelé réduire à l'unité les personnes divines, et sur ce chef, Abélard
a été accusé de l'hérésie de Sabellius[284].
[Note 283: «Theologus noster cum Ario gradus et scalas in Trinitate
disponit.» (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX. Voyez aussi les lettres CXCII,
CCCXXXI, CCCXXXII, CCCXXXVI, CCCXXXVIII.)]
[Note 284: Guillelm. S. Theod. _Disput. adv. Ab._, c. II et III.
_Biblioth. cist._, t. IV.--Ott. Frising. _De Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--Mabillon, _S. Bernard. Op._, vol. I, t. II, p. 640.--Bayle,
_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 139.]
II. L'Homme-Dieu ou le Christ ne peut être appelé à ce titre une
personne de la Trinité. C'est pour cette parole que saint Bernard accuse
Abélard de s'exprimer sur la personne du Christ comme Nestorius[285].
[Note 285: Voyez les lettres déjà citées.--Il faut bien remarquer
qu'il ne s'agit ici que du Dieu fait homme, ou du Fils de Dieu en tant
que Jésus-Christ. Car pour le Verbe ou Fils de Dieu, considéré comme
tel, il n'y a pas dans tout Abélard un mot qui affaiblisse en lui un
seul des caractères de la divinité.]
III. Dieu ne fait pas plus pour celui qui est sauvé que pour celui qui
ne l'est pas, tant que l'un et l'autre n'a pas de lui-même consenti à la
grâce divine; d'où il suit, que par les forces du libre arbitre et de la
raison, l'homme peut rechercher la grâce, s'y attacher, y consentir,
ou en d'autres termes, qu'une grâce spéciale n'est pas nécessaire pour
obtenir la grâce. C'est sur ce point que saint Bernard accuse Abélard,
quand il parle de la grâce, de tomber dans l'hérésie de Pelage[286].
[Note 286: Voyez les mêmes lettres.]
IV. Jésus-Christ ne nous a sauvés que par son exemple, par les
perfections dont il nous a donné le divin modèle, et par la
reconnaissance et l'amour que doit nous inspirer son sacrifice.
V. Dieu ne pouvait empêcher le mal, puisqu'il l'a permis, c'est-à-dire
qu'étant la perfection même, il ne pouvait par sa propre nature faire ce
qu'il a fait autrement qu'il ne l'a fait.
VI. Ce n'est pas dans l'oeuvre que réside le péché, mais dans la
volonté, ou plutôt dans l'intention ou le consentement donné sciemment
au mal, de sorte que l'oeuvre en elle-même ne nous rend ni meilleurs ni
pires, que l'ignorance exclut le péché, et que le péché n'est ni dans
l'acte, ni dans la tentation, ni dans la concupiscence, ni dans le
plaisir.
On doit entrevoir la portée de ces idées. A l'exception de la seconde
qui nous paraît sans importance (car on ne voit pas ce qu'il y a de mal
à dire subtilement que, Jésus-Christ n'étant que le nom humain du Fils
ou le nom du Verbe fait homme, ce n'est pas en tant que Jésus-Christ
que le Fils est une personne de la Trinité), toutes ces maximes ont une
certaine gravité, et peuvent recevoir un sens qui compromette des dogmes
fondamentaux. Il serait oiseux de les discuter ici; nous l'avons fait
ailleurs[287]. Nous ne contesterons point que les principales opinions
incriminées ne se trouvent au moins en principe dans les écrits
d'Abélard, et qu'interprétées avec une rigueur absolue, poussées à leur
extrême limite, elles ne soient hérétiques, du moins par certaines de
leurs conséquences. Mais nous affirmons, en pleine connaissance de
cause, qu'elles n'ont en général dans ses livres ni la gravité ni le
caractère qu'elles présentent comme citations isolées et dans la
forme arrêtée d'une rédaction sommaire. Elles sont, chez leur
auteur, tempérées par des déclarations positives, modifiées par des
développements ou des restrictions, qui permettent ou de les absoudre,
ou de les excuser, ou de les réduire à des inexactitudes de langage. Les
modernes censeurs d'Abélard ne nient même pas qu'elles puissent être
ramenées à un sens catholique; et aucun n'affirme qu'il ait voulu
innover an fond ni sciemment sortir de l'unité[288]. Cela suffit pour
que le jugement qui le frappa soit condamné. Vainement le concile
prétend-il avoir épargné la personne, pour ne juger que les doctrines;
c'est la personne, bien plus que les doctrines, qu'il a poursuivie. Dans
un autre temps, chez un autre homme, il les aurait tolérées. Ce n'est
pas la pensée abstraite d'Abélard, c'est sa pensée vivante et remuante;
ce n'est pas son système, c'est son influence que ses juges ont voulu
anéantir[289]. Ce n'est pas la vérité éternelle, mais la situation
accidentelle de l'Église qu'ils ont défendue. La puissance d'un génie
inquiétant et réfractaire, dans le passé d'humiliantes victoires, dans
l'avenir une tendance dangereuse, dans le présent une émotion générale
des esprits impatients du joug, tels sont les graves motifs qui
s'unirent aux inévitables passions humaines, pour déterminer la
politique religieuse de saint Bernard et du concile qui lui servit
d'instrument.
[Note 287: Voyez la troisième partie de cet ouvrage.]