de Pierre de Bruis, peut être aussi des deux frères bretons, Bernard et
Thierry dont parle Othon de Frisingen, et dont Gautier de Mortagne
a réfuté le second. On suppose que ce sont les deux frères que veut
désigner Abélard dans le tableau qu'il a par deux fois tracé des
hérésies contemporaines. (Cf. _Introd. ad Theol._, l. II, p.
1066.--_Theolog. Christ_., l. IV, p. 1314-1316, et ci-après, l. III. c.
II.--_Rec. des Histor._, t. XIV, praef., p. IXX.--_De Gest. Frid._, l.
I, c. XLVII.--_Spicileg._, t. III.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 378).]
Hors de sa présence, l'abbé de Clairvaux ne se contraignit point pour
maudire cette réformation anticipée; il ne s'abstint pas d'en rapporter
l'existence au plus renommé des novateurs; sans peut-être attaquer
directement sa personne, il accusait ses principes et son exemple. Il
arrachait ses livres des mains de ses disciples, et prêchait contre
la contagion de son école. Autour du nouvel apôtre s'élevait contre
l'autorité doctrinale d'Abélard une clameur de réprobation et
d'anathème. Nous en pouvons juger par le langage des écrivains partisans
de saint Bernard. Abélard _dogmatisait perfidement_, disent-ils tous. Il
fut _négromant et familier du démon_, a écrit Gérard d'Auvergne[241].
[Note 241: «De fide dogmatizans ferfide.... Nigromanticus et daemoni
familiaris.» (_Thes. anc_. t. V, praef. in fin.) On lisait cela dans une
chronique manuscrite de Cluni. Les mots _perfide dogmatizans_ ont été
répétés ailleurs. (Guill. Nang. _Chron., Rec. des Hist._, t. XX, p.
731.)]
Non moins puissant et non moins passionné, retentit bientôt de l'autre
côté le cri de l'indépendance. Abélard lui-même, irritable et convaincu,
opposait aux accusations des dénégations sincères, et, ne croyant que se
défendre, prenait contre ce qu'il appelait la mauvaise foi, l'ignorance
ou l'envie, une offensive hautaine. Ses disciples toujours nombreux
renvoyaient l'insulte à la réprobation, et le mépris à l'anathème. Ils
avaient pour eux les droits de l'intelligence. Ils pensaient défendre
contre des préjugés tyranniques la vérité éternelle et nouvelle à la
fois. Abélard pouvait se regarder comme le représentant de ce que le
christianisme renfermait de plus éclairé, comme le docteur, sinon de la
majorité dans l'Église, au moins d'une minorité pleine d'espérance et
d'avenir. Tous les esprits hardis se groupaient autour de lui. Ceux
même qui exagéraient ou dénaturaient ses opinions, ceux même qui
en soutenaient d'autres, ou, comme on dirait aujourd'hui, de plus
_avancées_, le prenaient pour chef, et voulaient, à leur profit, faire
triompher en lui la liberté de penser. Un docteur qui avait étudié
avec lui et sous lui, Gilbert de la Porrée, chancelier de l'église
de Chartres et déjà célèbre par la solidité et le succès de son
enseignement, avait commencé à développer sur l'essence divine, sur
ses attributs, sur la différence des personnes aux propriétés dans la
Trinité, ces subtilités ingénieuses, hasardées, dont il devait, huit
ans après, étant évêque de Poitiers, venir répondre devant deux
conciles[242]. Pierre Bérenger, zélé disciple d'Abélard, déjà revêtu des
fonctions de scolastique, et qui devait défendre plus tard son maître
dans une courageuse apologie, nourrissait et ne cachait pas contre le
despotisme ecclésiastique ces sentiments d'opposition dont il a rendu
l'expression si vive et si piquante[243].
[Note 242: Gilbert de la Porrée (_Porretanus_) soutint des opinions
théologiques qu'on trouve, sous quelques rapports, analogues à celles
d'Abélard. Il rencontra aussi saint Bernard pour adversaire. Il fut
traduit devant le consistoire de Paris et au concile de Reims, en 1148.
(Ott. Frising. _De Gest. Frid_., l.1, c. XLVI, L et seq.--_Hist. litt_.,
t. XII, p. 486.)]
[Note 243: Pierre Bérenger, de Poitiers, scolastique on ne sait de
quelle église, n'est guère connu que par son apologie d'Abélard et
une invective contre les chartreux. Pétrarque, le premier, l'a appelé
_Pictaviensis_ (Poitevin). Dom Brial soupçonne qu'il l'a confondu avec
Pierre de Poitiers, autre disciple d'Abélard, et veut, sans trop de
fondement, que Bérenger soit _Gabalitanus_ ou du Gévaudan. (_Ab. Op_.,
pars II, ep. XVII, XVIII et XIX; Not., p. 1192.--_Hist. litt_., t. XII,
p. 264.--_Rec. des Hist_., t. XIV, p. 294.)]
Enfin un homme intrépide, jeune encore, Arnauld de Bresce, qui passe
également pour avoir suivi les leçons d'Abélard, venait de se retirer
en France, banni de Rome par l'autorité pontificale, pour y avoir
fougueusement soutenu la réforme spirituelle et temporelle de l'Église
chrétienne. Moins préoccupé du dogme que des abus introduits dans la
constitution du clergé, il préludait, sans le savoir, à l'insurrection
des Vaudois, des Albigeois, à celle du protestantisme, par des attaques
où se mêlait à la passion de l'indépendance religieuse un sentiment
confus de la liberté politique[244]. On dit qu'il se rapprocha
d'Abélard, et le poussa vivement à la résistance. Rien, à notre
connaissance, n'atteste cette coalition que le dire de saint Bernard. Il
appelle Arnauld le lieutenant, ou plutôt l'_écuyer_ d'Abélard[245], et
met grand soin, dans ses lettres pour Rome, à confondre la cause de l'un
avec celle de l'autre, et à représenter Abélard, tantôt comme le guide,
tantôt comme l'instrument de l'ennemi que le pape venait de frapper.
Espérons pour saint Bernard qu'il a dit vrai.
[Note 244: Arnauld, qu'on croit né à Bresce, dans les premières
années du XIIe siècle, attaqua avec tant de violence la richesse du
clergé et le despotisme du gouvernement papal qu'il fut condamné en 1139
par le concile de Latran. Forcé de quitter l'Italie, il vint en Suisse,
et de là apparemment en France. Il repassa les Alpes en 1141, souleva
Bresce, provoqua dans Rome un mouvement révolutionnaire qui triompha
dix-ans, et fut brûlé vif en 1155.]
[Note 245: «Procedit Golias procero corpore, nobili illo suo bellico
apparatu circumcinctus, antecedente quoque ipsum ejus armigero Arnaldo
de Brixia. (S. Bern. _Op._, ep. CLXXXIX. Voyez aussi les lettres CXCV et
CCCXX.)]
Excité ou non par Arnauld de Bresce, Abélard affronta la tempête, et
traita ses pieux et puissants adversaires comme des coeurs méchants
et des esprits faibles. Revenant à la confiance présomptueuse de sa
jeunesse, entraîné surtout par ce mouvement général qui ne venait pas
tout entier de son impulsion, il maintint avec fermeté la vérité de ses
principes, provoqua la réfutation, accusa ses adversaires de calomnie,
et parut braver l'Église.
Alors éclata la sainte colère de Bernard, et il commença une guerre
déclarée. Il poursuivit son adversaire, disent ses apologistes,
_avec son invincible vigueur_[246]. Songeant d'abord à s'assurer
une nécessaire protection, il écrivit en cour de Rome. La confiance
d'Abélard de ce côté l'inquiétait visiblement, et ce n'est pas sans
anxiété qu'il invoque d'un ton tour à tour plaintif et indigné la
sollicitude du pape et des cardinaux. Nous avons ses lettres, toutes
déclamatoires et cependant éloquentes, toutes remplies de recherche et
de passion, d'art et de violence; la foi est sincère, la haine aveugle,
l'habileté profonde.
[Note 246: _Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé Ratisbonne, t.
II, c. XXIX, p. 31.--La plupart des historiens croient que saint
Bernard ne devint vraiment actif et n'écrivit en cour de Rome qu'après
qu'Abélard eut demandé à être jugé au concile de Sens. Cela est
possible, mais l'ordre que nous avons adopté peut aussi se justifier par
les textes.]
Dans son premier appel aux cardinaux, ce n'est pas un homme seulement,
c'est l'esprit humain qu'il dénonce. «L'esprit humain, il usurpe tout,
ne laissant plus rien à la foi. Il touche à ce qui est plus haut,
fouille ce qui est plus fort que lui; il se jette sur les choses
divines, il force plutôt qu'il n'ouvre les lieux saints.... Lisez, s'il
vous plaît, le livre de Pierre Abélard, qu'il appelle _Théologie_[247].»
Quant à la lettre que je regarde comme la première que saint Bernard
ait écrite sur cette affaire au pape, elle est comme trempée des larmes
qu'il versa dans le sein pontifical; il jette l'épouse désolée aux bras
de l'ami de l'époux, et lui rappelle que la Sunamite lui est confiée,
pendant que l'époux absent tarde encore. La peste la plus dangereuse,
une inimitié domestique, a éclaté dans le sein de l'Église; une nouvelle
foi se forge en France. Le maître Pierre et Arnauld, ce fléau dont Rome
vient de délivrer l'Italie, se sont ligués et conspirent contre le
Seigneur et son Christ. Ces deux serpents _rapprochent leurs écailles_.
Ils corrompent la foi des simples, ils troublent l'ordre des moeurs;
semblables à celui qui se transfigura en ange de lumière, ils ont la
forme de la piété. L'Église vient à peine d'échapper à Pierre qui
usurpait le siège de Simon Pierre, et elle rencontre un autre Pierre qui
attaque la foi de Simon Pierre. L'un était le lion rugissant, l'autre
est le dragon qui guette sa proie dans les ténèbres: mais le pape
écrasera le lion et le dragon[248]. Le nouveau théologien invente de
nouveaux dogmes, il les écrit, afin d'en mieux empoisonner la postérité;
et, au milieu de ses hérésies, il se vante d'avoir ouvert les sources de
la science aux cardinaux et aux clercs de la cour de Rome. Il dit qu'il
a mis ses livres dans leurs mains, et il appelle à défendre son erreur
ceux-là même qui le doivent juger. «Persécuteur de la foi, comment as-tu
la pensée, la conscience d'invoquer le défenseur de la foi? De quels
yeux, de quel front peux-tu contempler l'ami de l'époux, toi, le
violateur de l'épouse? Oh! si le soin de mes frères ne me retenait! Oh!
si mon infirmité corporelle ne m'empêchait, de quelle ardeur j'irais
voir l'ami de l'époux qui prend la défense de l'épouse en l'absence
de l'époux! Moi qui n'ai pu taire les injures de mon Seigneur, je
supporterais patiemment les injures de l'Église! Mais toi, Père
bien-aimé, n'éloigne pas d'elle ton bras secourable; songe à sa défense,
ceins ton glaive. Déjà l'abondance de l'iniquité refroidit la charité
d'un grand nombre; déjà l'épouse du Christ, si tu n'y portes la main,
sort et suit les traces des troupeaux et les fait paître auprès des
tentes des pasteurs[249].»
[Note 247: S. Bern. _Op._, ep. CLXXXVIII.]
[Note 248: «Squamma aquammae conjungitur.... ad imaginem et
similitudinem illius qui transfigurat se in angelum lucis, habentes
formam pietatis.... Evasimus rugitum Petri Leonis, sedem Simonis
Petri occupantem; sed Petrum Draconis incurremus, fidem Simonis Petri
impugnantem, etc.» Il y a là un jeu de mots sur le nom de Pierre de
Léon. (S. Bern. _Op._, ep. CCCXXX.)]
[Note 249: _Id. ibid., in fin._--Les derniers mots sont empruntés
aux versets 6 et 7 du c. 1 du _Cantique des Cantiques_. Toute la lettre
est remplie d'allusions à des passages du même poème sur lequel saint
Bernard avait fait un traité.]
C'est ainsi que saint Bernard parle dans ses lettres à divers membres du
sacré collège, aux cardinaux Ives et Grégoire Tarquin, à Étienne, évêque
de Palestrine. Dans sa circulaire à tous les évêques et cardinaux de la
cour de Rome[250], il tient le même langage. Il leur rappelle que leur
oreille doit être ouverte aux gémissements de l'épouse, qu'ils sont
les fils de l'Église, qu'ils doivent reconnaître leur mère, et ne pas
l'abandonner dans ses tribulations; il leur dénonce les témérités de cet
Abélard, persécuteur de la foi, ennemi de la croix, moine au dehors,
hérétique au dedans, religieux sans règle, prélat sans sollicitude,
abbé sans discipline, couleuvre tortueuse qui sort de sa caverne, hydre
nouvelle qui, pour une tête coupée à Soissons, en repousse sept autres.
Il a dérobé les pains sacrés; il veut déchirer la tunique du Seigneur;
il est entré dans le Saint des saints, dans la chambre du roi; il marche
entouré de la foule, il raisonne sur la foi par les bourgs et sur les
places; il discute avec les enfants et converse avec les femmes;
il reproduit sur les dogmes les plus saints les hérésies des plus
détestées. Il les a signées de sa plume, et en les écrivant il transmet
la contagion à l'avenir[251], et cependant il se glorifie d'avoir
infecté Rome de ses poisons. Les enfants de l'Église ne défendront-ils
pas le sein qui les a portés, les mamelles qui les ont nourris?
[Note 250: Grégoire Tarquin, cardinal-diacre de Saint-Serge et
Bacche. (_Id._ ep. CCCXXXII.) Cette lettre porte _ad cardinalem G._,
comme la suivante. Ives, cardinal-prêtre (ep. CXCIII); Étienne, évêque
de Palestrine, cardinal en 1140 de l'ordre de Cîteaux (ep. CCCXXXII.)
La lettre commune aux évêques et cardinaux de la cour de Rome est l'ep.
CLXXXVIII.]
[Note 251: «Catholicae fidei persecutorem, inimicum crucis
Christi.... Monachum se exterius, haereticum interius ostendit....
Egressus est de caverna sua coluber tortuosus, et in similitudinem
hydrae uno prius capite succiso, etc. (ep. cccxxxi.) Habemus in Francia
monachum sine regula, sine sollicitudine praelatum, sine disciplina
abbatem.... disputantem cum pueris, conversantem cum mulieribus, etc.»
(ep. cccxxxii.)]
Ainsi saint Bernard prenait soin d'ôter par avance tout refuge à celui
qui n'était pas encore proscrit et qu'il ne se hâtait pas d'attaquer
ouvertement. C'est Abélard qui le contraignit enfin à se montrer. Las de
de se voir sans cesse diffamé, jamais combattu, il demanda une épreuve
publique.
Le roi de France, qui n'était plus Louis le Gros, mais ce roi violent,
inégal et dévot, dont une activité malheureuse n'a pu illustrer le nom,
et qui amena les Anglais dans le royaume, Louis VII avait au plus haut
degré la dévotion des reliques; il aimait les cérémonies consacrées à la
translation, l'exposition, l'adoration des restes alors si révérés des
martyrs et des saints. La cathédrale de Sens, métropole de la province
de Paris, était riche en trésors de ce genre, et elle conserve encore
des traces précieuses pour l'antiquaire de son ancienne opulence. Le
jour de l'octave de la Pentecôte de l'année 1140, le roi avait promis
d'aller visiter à Sens les saintes reliques qu'on y devait exposer à la
vénération des grands et du peuple[252]. A cette occasion, il devait y
avoir dans cette ville un concours nombreux de prélats et de dignitaires
de l'Église. Non-seulement les suffragants de l'archevêque de Sens,
mais encore celui de Reims et les évêques de sa province, devaient s'y
rencontrer. On y annonçait aussi la présence de plusieurs seigneurs
du voisinage. Cette solennité était attendue avec curiosité par les
populations.
[Note 252: _Alan. episc. autissiod. in S. Bern. Vit. adornat_.,
c. xxvi. _Rec. des Hist_., t. XIV, p. cv. in praef., et p. 371 et
484.--_Gallia Christ_., t. XII., p. 16.]
Irrité et enhardi par les attaques détournées dont il était l'objet,
animé par les conseils de ses amis et peut-être d'Arnauld de Bresce,
Abélard, s'adressant à l'archevêque de Sens, demanda que cette réunion
sainte devînt un synode ou concile devant lequel il pût être admis à
répondre à ses adversaires et à venger sa foi par la parole [253].
[Note 253: S. Bern., _Op_., ep. CLXXXIX, ad dom. pap. Innocentium.]
On dit qu'il calculait que l'archevêque de Sens, qui avait eu récemment
quelque différend avec saint Bernard, lui serait favorable, et qu'une
convocation brusque et à bref délai déconcerterait ses ennemis [254]. Ce
qui est certain, c'est que son appel ne déplut pas à l'archevêque, dont
la vanité fut flattée, et qui songea aussitôt à rendre l'assemblée plus
complète et l'épreuve plus solennelle. Il écrivit à l'abbé de Clairvaux
afin de l'inviter au concile pour le jour fixé. Celui-ci refusa,
alléguant son inexpérience de ces joutes de la parole. Il disait
qu'auprès d'Abélard, formé au combat dès sa jeunesse, il n'était lui
qu'un enfant. Il regardait comme inutile et peu digne de commettre la
foi dans ces disputes, _de laisser agiter ainsi la raison divine par de
petites raisons humaines_ [255].
[Note 254: Le P. Longueval, _Hist. de l'Égl. gall_., t. IX, l. XXV,
p. 22.]
[Note 255: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab
adolescentia, tum quia judicarem indignum rationem fidei humanis
committi ratiunculis agitandam ... Dicebam sufficere scripia ejus ad
accusandum cum. (Ep. CLXXXIX.)]
Il ajoutait que les écrits d'Abélard suffisaient sans discussion pour le
condamner, et qu'après tout c'était l'affaire des évêques et non celle
d'un moine et d'un abbé que de juger en matière de dogme.
Mais voulant mieux assurer le succès et témoigner de son intérêt dans
l'affaire, il adressa aux évêques qu'elle regardait une circulaire pour
les engager tous à se trouver exactement au jour de la réunion, et à s'y
montrer fidèles amis du Christ. Il les avertit en même temps de se
tenir sur leurs gardes contre les ruses d'un ennemi qui espérait les
surprendre, les trouver mal préparés à la résistance, et dont la
perfidie se trahissait déjà dans la brusque promptitude avec laquelle il
les avait défiés[256].
[Note 256: _Id_., ep. CLXXXVII, ad episc. senonas convocandos.]
Cependant Abélard ne s'oubliait pas. Il donnait à ses amis et à ses
disciples rendez-vous à Sens pour le jour fixé. Il publiait qu'il
comptait bien y trouver Bernard et lui répondre. Il annonçait ce grand
débat comme un duel théologique en champ clos que déciderait avec
solennité le jugement de Dieu.
Ce fut bientôt la nouvelle populaire, et l'attente devint générale. Les
amis de saint Bernard alarmés lui représentèrent tout le danger de
son absence, quelle confiance elle inspirerait à son adversaire, quel
découragement à ses partisans, combien cet abandon apparent d'une si
juste cause lui pourrait nuire et donner de chances au triomphe de
l'erreur. L'abbé céda; il consentit avec regret à paraître au concile;
mais il assure qu'il ne put retenir ses larmes. Il partit pour Sens,
le coeur triste, sans préparer ni argumentation ni discours, mais se
répétant sans cesse cette parole de l'Évangile: _Ne préméditez pas votre
réponse, elle vous sera donnée à l'heure de parler_, et cette autre du
psalmiste: _Dieu est mon soutien; je ne craindrai pas ce qu'un homme
peut me faire[257]._ Mais s'il ne se préparait point pour le débat, il
avait tout disposé pour le jugement. De toutes parts, des évêques, des
abbés, des religieux, des maîtres en théologie, enfin des clercs versés
dans les lettres avaient été convoqués. Thibauld, comte palatin de
Champagne, cher à l'Église pour ses pieuses fondations; Guillaume, comte
de Nevers, célèbre par sa piété, qui lui fit un jour abandonner le monde
pour devenir chartreux[258]; d'autres nobles personnages se rendaient à
Sens.
[Note 257: _Id._ ep. CLXXXIX--Math., X, 10.--Ps. CXVII, 6.--_Ex vit.
et veb. gest. S. Bern._, auct. Gaufrid. abb. _Rec. des Hist._, t. XIV,
p. 371 et 372.]
[Note 258: Ex _chron. turonens. Rec. des Hist._, t. XII, p. 471.]
Le roi devait, avec ses grands officiers, assister au concile. Henry
dit le Sanglier, d'une noble famille de Boisrogues, archevêque de Sens,
devait le présider; il était là, environné de tous les évêques de sa
province, excepté ceux de Paris et de Nevers[259]; et Samson des Prés,
archevêque de Reims, avec trois de ses suffragants, devait siéger à côté
de lui. Les prélats qui suivaient le premier étaient d'abord Geoffroi de
Chartres, sans nul doute l'homme le plus considérable de tout le corps
épiscopal, quoiqu'il ne paraisse avoir joué cette fois aucun rôle;
Hugues III, évêque d'Auxerre, Hélias, évêque d'Orléans, Atton, évêque
de Troyes, Manassès II, évêque de Meaux. Les prélats de la province de
Reims étaient Alvise, évêque d'Arras, Geoffroi de Châlons et Joslen
de Soissons, celui que nous avons vu, vingt ou trente ans auparavant,
enseigner à tout risque d'hérésie une variété du nominalisme sur
la montagne Sainte-Geneviève[260]. A leur suite, une multitude
d'ecclésiastiques, abbés, prieurs, doyens, archidiacres, écolâtres,
avaient envahi la ville[261], et pour la plupart animés de l'esprit de
saint Bernard, ils le propageaient dans la foule. Sens était une cité
tout ecclésiastique, la métropole de Paris, et presque la métropole
des Gaules septentrionales; l'influence épiscopale y régnait
toute-puissante, et le peuple était dès longtemps préparé à entendre
appeler Abélard des noms d'Antechrist et de Satan, lorsqu'il vit entrer
dans ses murs d'un côté saint Bernard seul, triste, souffrant, les yeux
baissés, couvert de la robe grossière de Clairvaux, et précédé d'une
renommée de sainteté merveilleuse; de l'autre, Abélard, qui, malgré son
âge et ses maux, portait encore avec fierté une tête belle et détruite,
et marchait entouré de ses disciples à l'aspect quelque peu profane.
Partout où passait le saint abbé, on voyait les genoux fléchir, les
fronts s'incliner sous la bénédiction de la main dont on racontait les
miracles. Sur les pas d'Abélard, ceux qu'attirait la curiosité étaient
presqu'aussitôt repoussés par l'effroi.
[Note 259: «Henricus cognomine Aper.... (Guill. Nang. _Chron., Rec.
des Hist._, t. XX, p. 727.) On ignore les motifs de l'absence d'Etienne
de Senlis, évêque de Paris, et de Fromond, évêque de Nevers.]
[Note 260: _Gall. Christ._, t. VIII, p. 1134, 1448, 1613; t. XII, p.
44 et passim.--Voyez aussi ci-dessus, p. 23 et ci-après l. II, c. VII et
X.]
[Note 261: Loc. cit., et S. Bern. _Op._, ep. CCCXXXVII.]
Les actes du concile de Sens n'existent plus. Les scènes intérieures
n'en ont été nulle part fidèlement décrites. Nous ne savons que quelques
faits succinctement indiqués par saint Bernard et les évêques. Il faut
les raconter après eux.
Le premier jour, 2 juin 1140[262], c'était un dimanche (on l'appelait
alors le jour de l'octave de la Pentecôte, car la fête de la Trinité n'a
été fondée qu'au XVe siècle), on s'occupa de l'adoration des reliques
qui furent exposées à la vénération des fidèles. Le roi les visita
pieusement, disent les écrivains ecclésiastiques, et se les fit montrer
et expliquer par saint Bernard[263]. Ce fut une grande solennité rendue
plus imposante par une pompe royale, épiscopale, guerrière, et dont
l'effet était tout favorable à l'Église, qui faisait ainsi parler
la religion à l'imagination populaire, tandis que la théologie
philosophique ne s'adressait qu'à l'intelligence. D'un côté, une vaste
cathédrale, des débris sacrés dans une châsse étincelante, la mitre et
la couronne, la crosse et le sceptre, la croix et l'épée, les vêtements
de soie et d'or des pontifes, les robes fleurdelisées, les dalmatiques
blasonnées, les chants religieux qui semblent s'élever vers le ciel
avec la fumée de l'encens, le bruit de l'armure des guerriers qui
s'agenouillent; enfin au milieu de ces pieuses magnificences, un moine
austère et charitable que la voix populaire sanctifie avant l'Église; et
de l'autre, un homme d'une renommée étrange et suspecte, célèbre par de
tristes aventures, par des tentatives stériles, par des humiliations
bizarres, à la fois altier et faible, n'ayant jamais pris que des
positions téméraires sans en avoir su garder aucune, appuyé seulement
par une bande de bruyants disciples, simples sans humilité, fiers sans
puissance, n'ayant ni les grandeurs du monde ni celles de l'Église,
libres d'esprit, ce qui ne plaît à personne, si ce n'est l'avant-veille
des révolutions.
[Note 262: J'ignore sur quel fondement un auteur dit que le concile
s'ouvrit le 11 janvier. Les témoignages authentiques donnent une date
certaine, l'octave de la Pentecôte. Or, l'année 1140, Pâques était le
7 avril. (Du Cange, art. _Annus_.) Selon notre manière de compter, la
Pentecôte devait être le 20 mai. Du reste, comme il n'existe pas de
procès-verbaux de cette assemblée, on en refait l'histoire avec les
lettres de saint Bernard et des fragments d'historiens. Nous ne voyons
aucune raison pour renvoyer le concile de Sens, comme le veulent les
Bollandistes, à l'année 1141. (Cf. _Act. concilior_., t. VI, pars II,
p. 1219.--Philip. Labbaei _Sacr. concil._, t. X, p. 1018.--_Anal. des
concil_., par le père Richard, t. V, suppl.--_Act. sanct_., t. III, p.
196.)]
[Note 263: _Alan, episc. autiss. in Vit. S. Bern_., c. XXVI. _Rec.
des Hist_., t. XIV, p. 371.--_Gall. Christ_., t. XII, p. 40.]