d'Abélard. Ils étaient présomptueux et insolents; on les accusa
d'exagérer la doctrine de leur maître; puis, on les soupçonna de la
révéler, et on lui en demanda compte. Nous avons encore une lettre de
Gautier de Mortagne, professeur assez renommé de théologie, qui avait
enseigné sur la montagne Sainte-Geneviève et à Reims, et qui devint plus
tard évêque de Laon[222]. Dans cette lettre, dont la date est inconnue,
il se plaint au maître de l'outrecuidance de ses élèves; il ne peut
croire qu'ils disent vrai en prétendant que leur professeur donne
la pleine intelligence de la nature de Dieu, et ramène à une clarté
parfaite le dogme de la Trinité. Il remarque cependant que
quelques passages des leçons d'Abélard paraissent se prêter à ces
interprétations; mais en rendant hommage à sa science et à sa modestie,
il le prie de lui écrire positivement son avis sur quelques points
délicats de théologie; car il n'est pas bien assuré de sa pensée,
quoiqu'il ait récemment conféré avec lui; il lui demande de lui dire
nettement s'il croit avoir de Dieu une connaissance parfaite, et quand
il saura sur cet article et quelques autres à quoi s'en tenir, il lui
promet de répondre et de discuter, s'il y a lieu. Cette lettre mesurée
et encore bienveillante est un modèle du ton que la controverse aurait
dû toujours conserver; mais cet exemple ne fut guère imité.
[Note 222: C'est ce Gautier de Mortagne ou de Laon, désigné quelquefois
sous le nom de Gautier de Mauritanie. On a de lui quelques lettres qui
sont de petits traités de théologie. Celle qui est adressée à Abélard
pourrait être d'une date antérieure à l'époque que nous racontons, si
la suscription _Magistro Petro monacho_ doit être prise à la lettre.
(D'Achery, _Spicilegium_ (1723), t. III, p. 524.--_Hist. litt_., t.
XIII, p. 511.)]
Un chanoine de Saint-Léon de Toul, Hugues Métel, élève d'Anselme de
Laon, fabricateur habile de phrases et de vers, ou plutôt d'antithèses
et d'acrostiches, bel esprit orthodoxe qui semble avoir fait métier,
presque comme Balzac ou Voiture, d'adresser des lettres en style
recherché aux grands personnages de son temps, écrivit au pape Innocent
II, et au philosophe Abélard[223].
[Note 223: C'est le même qui avait écrit à Héloïse, on ne sait à
quelle époque, deux lettres déjà citées qui ne sont que des compliments
littéraires. (Hugo, _Sacrae antiquit. mon_., t. II, p. 312.--_Hist.
litt_., t. XII, p. 493.)]
En parlant à ce dernier, _maître accompli dans le trivium et le
quadrivium_, Hugues Métel, qui s'intitule quelque part le _secrétaire
d'Aristote_[224], lui déclare que, sur la foi de la renommée, il exècre
les hérésies qu'on lui attribue, et qu'il abhorre leur auteur avec
elles. Si toutefois ce qu'on dit de lui est la vérité, _c'est erreur et
horreur_, l'Écriture sainte a été profanée. Quelle présomption en effet!
Un chétif mortel vouloir s'élever à l'explication de l'incompréhensible
Trinité! Est-il donc plus insensé qu'Empédocle? est-il donc enivré
de vaines nouveautés? Oublie-t-il qu'on ne connaît Dieu qu'en
l'ignorant[225]? «Tout ce que je sais de lui, c'est que je ne le sais
pas. Non que je veuille,» ajoute notre écrivain, «attaquer ta sagesse
et ta gloire; ce serait vouloir obscurcir le soleil.... Tu as tant de
prudence, tant d'éloquence, tant d'élégance de moeurs.... Mais peut-être
ce sont des paroles qui auront été jetées au vent, on n'en aura pas bien
saisi le sens.... Reviens à toi, docte maître, reviens.... Sur la porte
de ton âme, garde écrit le _Connais-toi toi-même_; car c'est une parole
descendue du ciel. Souviens-toi que tu es un homme et non pas un ange;
en cherchant à te connaître, tu ne sors pas de toi-même, tu ne te
dépasses pas.[226]»
[Note 224: «_Aristotelis secretarius_.» (_Id. ibid._, ep. XII, p.
313.)]
[Note 225: «Cum fama loquor.... haereses tuo nomini dedicatas....
execror.... et te ipsum cum ipsis abominor.... Scripturam sacram
devirginasti.... errore et horrore erras et horres, si haeresibus
haeres, si tamen verum est quod de te dictum est.... insanior es
Empedocle.... Inebriatus es novitatibus vanis.... Deus nesciendo scitur;
unum hoc de Deo scio quod eum nescio.» (_Id. ibid_., ep. V, p. 332.)]
[Note 226: «Prudentia tua tanta, facundia tua tanta, elegantia morum
tanta tua!... In superliminari animae tuae _Gnotum canton_ (sic, pro
_Gnôti seauton_) scriptum habeto. Descendit quippe de coelo _scito te
ipsum_; «memineris, etc.» (_Id. ibid._)]
Dans ces conseils, mêlés d'ironie et d'adulation, s'aperçoivent encore
l'admiration, la déférence, l'embarras que témoignaient presque tous les
contemporains d'Abélard en s'adressant à lui: mais, délivré de cette
contrainte, _Hugues_ s'épanche avec plus d'amertume, quand il parle au
souverain pontife. Il lui dénonce ouvertement un nouvel ennemi; il voit
naître et il lui prédit la querelle qui va s'élever entre saint Bernard,
cet homme vraiment et entièrement catholique, israélite de père et
de mère, spirituellement et littéralement, et Abélard, ce fils d'un
Égyptien et d'une Juive, fidèle au sens littéral par sa mère, infidèle
au sens spirituel par son père. Ce Pierre, non pas Barjone, mais
_Aboilard_, aboie en effet contre le ciel[227]. C'est une hydre
nouvelle, un nouveau Phaéton, un autre Prométhée, un Antée à la force
d'un géant. C'est le vase d'Ézéchiel qui bout allumé par l'aquilon.
Ainsi la France est frappée des plus cruelles plaies de l'Égypte; car
elle est ravagée par des grenouilles parlantes. C'est au saint-père
d'y porter remède, c'est à lui d'_allumer le cautère gui guérira ces
consciences cautérisées_. Qu'il se presse, s'il ne veut pas que tous les
pécheurs de la terre tombent dans les rets de cet homme[228].
[Note 227: «Petrus iste non Barjona, sed Aboilar, quod equidem esset
tolerabile si tamen latraret in arte.... latratus dat in excelsum.» Jeu
de mots sur le nom d'_Aboilar_ et le rapport du son avec le mot qui dès
lors représentait le mot _aboyer_. (_Id_, cp. IV, p. 330.)]
[Note 228: «Altera olla Ezechielis bulliens succcensa ab
aquilone.... Inflammandum est cauterium ad cauteriatas conscientias
medendas.... Velociter, inquam, ne cadant in retiaculo praefati hominis
peccatores terrae.» (_Id. ibid._)]
Il n'y a rien de bien sérieux dans ces compositions étudiées d'un
rhéteur clérical qui, sans mission, se mêle d'une haute controverse, et
la saisit comme une occasion de faire briller son orthodoxie, son esprit
et son style. Nous allons entendre un langage plus grave et plus vrai.
Il y avait alors dans l'Église un moine de Cîteaux, de l'abbaye de Signy
au diocèse de Reims, nommé Guillaume, et qui, avant de s'ensevelir
dans l'obscurité d'une cellule, avait été dans la même contrée abbé
bénédictin du couvent de Saint-Thierry, dont il conservait le surnom. Il
jouissait d'une grande réputation de piété[229], écrivait avec talent
sur les matières spirituelles, unissait assez habilement la dialectique
et la mysticité; et surtout il était vivement aimé de saint Bernard, qui
le consultait souvent sur ses ouvrages.
[Note 229: Bertrand Tissier, qui a recueilli ses ouvrages, le
qualifie de _Beatus_. Nous ne voyons nulle part ailleurs son nom précédé
de ce titre. Ce doit être un saint de Cîteaux. (_Bibliothec. Patr.
cisterc._, t. IV.--_Hist. litt_., t. XII, p. 312.)]
Dans le temps que ce Guillaume de Saint-Thierry s'occupait d'un
commentaire sur le _Cantique des Cantiques_, livre qui était alors en
possession d'exciter la sagacité féconde des interprètes, le hasard fit
tomber sous ses yeux un recueil intitulé: _Théologie de Pierre Abélard_.
Le titre excita sa curiosité; le recueil contenait deux petits ouvrages,
à peu près les mêmes pour le fond, mais l'un plus étendu et plus
développé que l'autre. C'était l'_Introduction à la Théologie_, et,
je crois, la _Théologie chrétienne_. Cette lecture émut le religieux;
abandonnant aussitôt son travail, car c'était une oeuvre des temps de
loisir et qui lui paraissait peu convenable quand il croyait voir le
domaine de la foi envahi à main armée[230], il nota tous les passages
qui le troublaient, et ses motifs pour en être troublé. Il y reconnut
des pensées et des expressions nouvelles, inouïes, touchant les matières
de la foi. Le dogme de la Trinité, la personne du Médiateur, le
Saint-Esprit, la Grâce, le sacrement de la Rédemption, lui parurent
compromis par les témérités d'un homme qui portait dans l'Église
l'esprit qu'il avait montré dans l'école. Saisi d'inquiétude et
d'indignation, Guillaume de Saint-Thierry hésita sur ce qu'il devait
faire. Il trouvait le scandale manifeste, le péril grave et imminent.
L'Église n'avait plus, à son avis, dans le monde et dans l'école, de
docteurs célèbres et vigilants, capables de soutenir avec éclat la
saine croyance, de représenter le véritable esprit de la religion. Il
appartenait à un parti où l'on estimait que, depuis la mort de Guillaume
de Champeaux et d'Anselme de Laon, _le feu de la parole de Dieu s'était
éteint sur la terre_[231]. Ceux qui pouvaient le rallumer restaient
comme ensevelis dans les soins de l'épiscopat, les méditations du
cloître, ou le gouvernement des affaires temporelles de l'Église.
Il s'alarmait de leur silence, et, d'un autre côté, il avait aimé
Abélard[232]; il éprouvait apparemment ce mélange de goût et de crainte
que ressentaient pour lui tant d'hommes éminents de ce siècle; il
balançait à l'attaquer, craignant de passer pour trop vif ou pour trop
défiant. Cependant l'intérêt de la foi l'emporta dans son âme, et
dominant toute autre considération, au risque de s'engager dans une
affaire difficile, il résolut de provoquer directement, dût-il leur
déplaire, ceux dont le silence lui semblait une calamité pour l'Église.
Il écrivit une lettre commune à l'abbé de Clairvaux, et à Geoffroi,
l'évêque de Chartres.
[Note 230: C'est lui qui s'exprime ainsi dans une Épître aux
chartreux du Mont-Dieu, qui précède son traité de la Vie solitaire, et
où il énumère tous ses ouvrages. Il dit même qu'il a interrompu son
exposition du Cantique des Cantiques aux versets 3 et 4 du chap. III.
Là, en effet, se termine cette exposition qui est insérée dans la
Bibliothèque des Pères de Citeaux. (_Lib. de vit. solit._, praefat., t.
IV, p. 1.)]
[Note 231: «Mortuo Anselmo laudunensi et Guillelmo catalaunensi,
ignis verbi Dei in terra defecit.» (Hug. Melel., ep. IV ad Innocent., p.
330.)]
[Note 232: «Dilexi et ego eum.» (S. Bern., _Op._, ep. CCCXVI,
Guillelm. abbat. ad. Gaufrid. et Bernard.--_Biblioth. Patr. cisterc._,
t. IV, p. 112.)]
Dans cette lettre que le temps a respectée, Guillaume, tout en leur
demandant presque pardon de les troubler, gourmande respectueusement
leur quiétude, et décrit, dans un langage animé, et le danger pressant
qui le force à parler, et les poignantes inquiétudes qu'il éprouve. La
foi des apôtres et des martyrs est menacée, et nul ne résiste, nul ne
parle. Il souffre, il se consume, il frissonne, et cependant Pierre
Abélard recommence à dire, à écrire ses nouveautés; ses doctrines
courent le royaume et les provinces; ses livres passent les mers; chose
plus grave, ils ont franchi les Alpes, et l'on dit qu'ils ont obtenu de
l'autorité en cour de Rome. Ainsi le mal se propage, et bientôt envahira
tout, si Bernard et Geoffroi n'y mettent un terme. «Je ne savais en qui
me réfugier. Je vous ai choisis entre tous, je me suis tourné vers vous,
et je vous appelle à la défense de Dieu et de toute l'Église latine.
Car il vous craint, cet homme, et vous redoute. Fermer les yeux, qui
craindra-t-il? Et après ce qu'il a déjà dit, que dira-t-il, lorsqu'il
ne craindra personne? Ils sont morts, presque tous les maîtres de la
doctrine ecclésiastique, et voilà qu'un ennemi domestique fait irruption
dans la république déserte de l'Église, et s'y conquiert une exclusive
domination. Il traite l'Écriture sainte comme il traitait la
dialectique; ce ne sont qu'inventions à lui personnelles, que nouveautés
annuelles. C'est le censeur et non le disciple de la foi, le correcteur
et non l'imitateur de nos maîtres.»
A l'appui de cette dénonciation, il relève dans les deux ouvrages
d'Abélard treize articles condamnables, et il indique les noms d'autres
livres qu'il ne connaît pas et qu'on tient cachés: c'est le _Oui et le
Non_, c'est le _Connais-toi toi-même_, dont les titres, qu'il
trouve monstrueux, lui paraissent annoncer dans le texte d'autres
monstruosités. Cette lettre servait de préface à une dissertation en
forme qui l'accompagnait, ou qui du moins la suivit de fort près. Là,
Guillaume discute en détail et combat avec beaucoup de soin les treize
erreurs capitales dont il accuse Abélard, et sa réfutation, composée
d'autant de chapitres qu'il trouve d'erreurs à réfuter, n'est
certainement pas d'un esprit vulgaire. Inférieure pour le mouvement et
la puissance à celle que saint Bernard adressa plus tard au pape, écrite
d'un style moins coloré et moins brillant, elle atteste un esprit plus
subtil, plus propre à pénétrer dans le fond des questions de dialectique
et même de métaphysique. Sa pensée générale est celle d'une foi
implicite et absolue, qui affirme et n'explique pas; l'esprit humain,
quand il s'agit de Dieu et des conditions de la nature divine, ne
pouvant aller légitimement et sûrement au delà de la conception et de
l'affirmation de l'existence.
Guillaume de Saint-Thierry ne se trompait pas, s'il soupçonnait d'un peu
de froideur les deux dignitaires de l'Église qu'il interpellait. Ils
s'étaient accoutumés à témoigner leur zèle en de plus graves affaires
que des controverses d'école, et tous deux venaient de jouer le rôle le
plus actif dans les luttes provoquées par le schisme des deux papes.
Dans sa querelle contre Pierre de Léon ou Anaclet II, Innocent II avait
trouvé en Geoffroi et en Bernard les plus utiles et les plus zélés
défenseurs. L'un portait encore le titre de légat du saint-siège dans
les Gaules, et il n'y avait guère plus d'un an que l'autre était revenu
de Rome, où après la mort d'Anaclet il avait conduit son successeur
repentant aux pieds du souverain pontife, et rétabli l'unité de
l'Église.
On ignore comment l'évêque de Chartres répondit à Guillaume de
Saint-Thierry; quant à saint Bernard, il accueillit la dénonciation avec
une politesse fort laconique. C'était au mois de mars, pendant le carême
de 1139, ou, suivant quelques-uns, de 1140[233].
[Note 233: On peut admettre en effet que ceci ne se passa qu'en
1140, année de la réunion du concile. Dans ce cas, la conférence de
saint Bernard et de Guillaume, puis celle de saint Bernard et d'Abélard,
leur demi-rapprochement, leurs plaintes mutuelles, leur rupture, l'appel
au concile, la retraite de saint Bernard, puis sa rentrée dans la
querelle, la session du synode et son jugement, tout se serait passé
dans le court espace de cinquante à soixante jours, de la fin du carême
à l'octave de la Pentecôte, et l'accusation dirigée contre Abélard
d'avoir à un certain moment prétendu emporter l'affaire en la brusquant,
n'en serait que mieux justifiée. (Voyez plus bas p. 201.)]
Dans une lettre des plus courtes, il approuve l'émotion du religieux,
loue son traité, bien qu'il n'ait pu le lire encore avec assez
d'attention, le croit propre à détruire des dogmes odieux, et, pour le
reste, il se rejette sur les devoirs du saint temps où il écrit pour
ajourner toute explication. L'oraison réclame à cette heure tous ses
instants, et ce n'est qu'après Pâques qu'il pourra se rencontrer avec
Guillaume et conférer avec lui. En attendant, il le prie de _prendre
sa patience en patience_, il a jusqu'ici à peu près ignoré toutes ces
choses, et il termine en lui rappelant que Dieu est puissant et en se
recommandant à ses prières[234].
[Note 234: S. Bern., _Op._, ep. CCCXVII.]
Les défenseurs de saint Bernard ont insisté sur cette preuve de sa
froideur au début de toute cette affaire. Ils en concluent qu'on ne
le saurait accuser d'inimitié ni de passion, et mettent un soin peu
explicable à le disculper de toute initiative dans une poursuite que
cependant ils approuvent, et qu'ils le louent d'avoir soutenue plus tard
avec chaleur et persévérance. En tout genre, les apologies sont souvent
contradictoires; elles tendent à établir à la fois que celui qu'elles
défendent n'a pas fait ce qu'on lui reproche et qu'il a eu raison de
le faire. Ainsi, selon ses partisans, saint Bernard serait louable de
n'avoir pas suscité l'affaire qu'il est louable pourtant d'avoir suivie.
Évidemment, tout cela importe peu; et si, comme les documents
l'attestent, le zèle de Guillaume de Saint-Thierry alluma celui de
l'abbé de Clairvaux, la conduite de ce dernier n'en est ni mieux
justifiée ni plus condamnable.
Nous avons vu, en 1121, au concile de Soissons, la sage modération de
l'évêque de Chartres intervenir avec une grande autorité. Son influence
n'eût pas été moindre dans les nouvelles conférences de 1139 ou de 1140.
Le titre de légat qu'il portait encore et que son humilité changeait
en celui de _serviteur du saint-siége apostolique_, n'aurait fait
qu'ajouter à son ascendant. Mais bien qu'il ait participé aux opérations
du concile de Sens[235], il s'efface dans toute cette affaire, et
d'ailleurs sa position politique dans l'Église, sa liaison avec saint
Bernard, la récente communauté de leur conduite et de leurs efforts en
tout ce qui touchait les intérêts de la papauté, devaient le porter
impérieusement a marcher avec lui. Il est probable qu'il suivit le
mouvement sans ardeur et sans résistance.
[Note 235: Je ne sais ou Gervaise a pris que Geoffroi était mort
cette année même, le jour de Pâques, et par conséquent n'avait pu
assister au concile (t. II, l. V, p. 86). Il y assisté, il signa les
lettres synodiques, il était encore légat en 1144, _sancto sedis
apostolicae famulus_, et ne mourut que le 29 janvier 1145. (S. Bern.,
_Op_., ep. CCCXVII.--_Gallia Christ_., t. VIII, p. 1134.--_Hist. litt_.,
t. XIII, p. 84.)]
Saint Bernard fut donc abandonné à lui-même. C'était un esprit plus
élevé qu'étendu, et dont la sagacité naturelle était limitée par une
piété ardente et crédule. Il la poussait jusqu'à la dévotion minutieuse.
Comme sa sévérité envers lui-même, son zèle pour la maison du Seigneur
ne connaissait pas de bornes; et tandis qu'il domptait son corps et
humiliait sa vie par les rigueurs les plus misérables, il se livrait
avec une confiance absolue au sentiment d'une mission personnelle de
sainte autorité. Sa charité vive et tendre dans le cercle de l'Église ou
de son parti dans l'Église, s'unissait à une sévérité soupçonneuse hors
du monde soumis à son influence, confondue à ses yeux avec le divin
pouvoir de l'Église même. C'était un orateur éloquent, un brillant
écrivain, un missionnaire courageux, un actif et puissant médiateur
dans les affaires où il s'interposait au nom du ciel; mais il manquait
souvent de mesure et de prudence. Sa raison était moins forte que son
caractère, sa foi en lui-même exaltée par l'excès de ses sacrifices. La
justesse, la modération, l'impartialité lui étaient difficiles; il y
avait de l'aveuglement dans son génie; et à côté des rares qualités qui
l'ont placé si haut dans l'Église et dans l'histoire, on reconnaît à
mille traits de sa vie que ce grand homme était un moine[236].
[Note 236: Voyez Othon de Frisingen, _De Gest. Frid._, l. I, c.
XVII.--Cf. Brucker, _Hist. crit. philos._, t. III, pars II, l. II, c.
III, p. 751 et 759.]
Lorsque le jour de Pâques fût passé, il donna plus d'attention aux
avertissements de Guillaume de Saint-Thierry, qui sans doute ne manqua
pas de lui rappeler la conférence promise. La gravité réelle ou
apparente de quelques-unes des nouveautés d'Abélard, l'indépendance
générale de sa doctrine, sa préférence pour la méthode rationnelle dans
l'exposition des vérités religieuses, et, plus que tout cela, l'immense
et rapide propagation de ses idées, qui trouvaient tous les esprits
prêts et ardents à les accepter, déterminèrent saint Bernard à
intervenir.
Quoique douze ans auparavant Abélard l'eût rangé au nombre de ses
ennemis[237], leur dissidence, qui était dans la nature des choses,
n'avait pas eu beaucoup d'éclat; rien d'irréparable ne les armait encore
l'un contre l'autre. L'abbé avait visité le Paraclet; quelques relations
les avaient rapprochés; leur passager dissentiment sur le texte de
l'Oraison dominicale pouvait bien avoir manifesté ou laissé entre eux un
fond d'aigreur cachée, mais enfin ils vivaient en paix. Bernard hésitait
évidemment à rompre, peu curieux d'engager un si rude combat. Il
voulut d'abord avoir une entrevue avec Abélard, et il lui fit quelques
observations sur ses doctrines. Cette première conférence n'ayant rien
produit, une seconde eut lieu, et cette fois _en présence de deux ou
trois témoins_, suivant le précepte de l'Évangile[238]. Il l'engagea à
revoir ses écrits, à modifier ses assertions, surtout à ralentir les pas
trop rapides de ses disciples dans la voie qu'il leur avait ouverte.
La conversation fut assez amicale. Un secrétaire de saint Bernard, son
panégyriste et son biographe, assure même qu'on s'entendit et que ce
dernier obtint quelques promesses rassurantes. C'est ce que ne confirme
point la relation officielle, envoyée au saint-siége par les évêques,
après la décision du concile[239]. Il y eut une simple conférence
préliminaire, d'où chacun se retira avec des espérances, parce que, de
part et d'autre, on resta en des termes bienveillants. Comme Abélard
était éloigné de toute idée de schisme, et que ses propositions les plus
hasardées comportaient pour la plupart une explication plausible, un
entretien commencé sans le désir de rompre devait conduire à quelque
espoir de rapprochement entre Bernard et lui. L'un n'était point pressé
de pousser les choses à l'extrême; il ne cherchait pas un éclat;
l'autre, toujours placé entre la soumission et la révolte, désirait se
maintenir à l'égard du pouvoir ecclésiastique dans une indépendance sans
hostilité; il ne céda donc pas à son adversaire, mais il ne l'irrita
pas.
[Note 237: Voyez ci-dessus, p. 116.]
[Note 238: «Si ton frère a péché contre toi, va et reprends-le entre
toi et lui; s'il t'écoute, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute
pas, prends avec toi encore une ou deux personnes, afin que tout soit
confirmé sur la parole de deux ou de trois témoins.» (Math., XVIII, 15
et 16.)]
[Note 239: Geoffroi, né à Auxerre, moine de Clairvaux, secrétaire
(_notarius_) de saint Bernard, et qui a écrit sa vie, avait été quelque
temps disciple d'Abélard; mais il appartenait tout entier au parti
opposé lors du concile de Sens. Il affirme qu'Abélard promit de
s'amender à la volonté de saint Bernard, «ad ipsius arbitrium
correcturum se promitteret universa.» Mais les évêques de France, dans
leur lettre au pape, parlent de la conférence _familière et amicale_ où
Abélard fut averti; et ils ne disent point ce qu'il répondit. S'il eût
fait une promesse violée plut tard, leur intérêt était de le rappeler.
(Cf. Gaufr., l. III, _De vit. S. Bernardi. Rec. des Hist._, t. XIV, p.
370, etc.--_Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1147.--S. Bern., _Op._, ep.
CCCXXXVII.--_Ab. Op._; Not., p. 1101.)]
Quand les hommes supérieurs se rencontrent, ils essaient ou feignent de
s'entendre, du moins tant que la guerre n'est pas déclarée. Mais une
fois séparés, chacun, rentré dans son camp, y retrouve ses amis, ses
confidents, ses flatteurs, et se réchauffe au foyer de l'esprit de
parti. Ce qui inquiétait Bernard, c'était moins encore la nature que le
succès des doctrines d'Abélard. Il voyait au loin s'étendre l'esprit de
controverse sur les matières les plus hautes et les plus sacrées. Dans
les derniers temps, des hérésies graves, notamment sur la Trinité,
s'étaient produites en divers lieux[240]. Abélard, après en avoir
beaucoup réfuté par ses arguments, en avait suscité d'autres par sa
méthode. Il autorisait les erreurs même qu'il n'enseignait pas. Partout
à sa voix se dressait, moins prudent et moins réservé que lui, l'éternel
ennemi de l'autorité, l'examen. Son exemple avait comme déchaîné dans la
lice la raison individuelle.