des soucis de son abbaye, tout entier à l'étude, à la prédication, à la
direction du Paraclet, il pouvait ne pas ambitionner d'autre pouvoir,
et son repos était assuré. Si l'inimitié assoupie, mais non éteinte,
le menaçait encore, il ne manquait ni de protecteurs ni d'amis. Par
quelques faits épars, on entrevoit qu'il avait trouvé faveur auprès des
puissances du temps; le comte de Champagne, le duc de Bretagne, le roi
de France lui-même, le prirent plus d'une fois sous leur garde, et les
Garlandes, qui sous Louis le Gros et son fils, formèrent comme une
dynastie de ministres, paraissent s'être intéressés à lui comme
s'intéressent les ministres. Beaucoup de ses sectateurs étaient
maintenant assez avancés dans la carrière pour l'aider de l'autorité,
de l'influence ou de la réputation qu'ils avaient acquises: l'Église en
comptait plusieurs parmi ses grands dignitaires. Quelques-uns, étrangers
à la France et même à la Gaule, avaient rapporté dans leur patrie son
souvenir et ses opinions. On disait qu'elles avaient pénétré dans le
sacré collége. Ses anciens disciples peuplaient les rangs élevés de
l'enseignement, de la littérature et du clergé.
D'ailleurs l'institution du Paraclet était florissante, elle obtenait
chaque jour davantage la faveur et le respect, et il était difficile que
le succès de l'oeuvre ne rejaillit pas un peu sur l'ouvrier. Héloïse à
la vérité pouvait en cela réclamer la plus grande part. Il ne paraît pas
qu'à aucune époque rien ait sérieusement altéré l'admiration que cette
femme inspirait à tout son siècle. Une fois religieuse, puis prieure,
puis abbesse, elle édifia et elle enorgueillit l'Église; elle fut la
lumière et l'ornement de son ordre. La supériorité de son esprit et de
sa science était si bien établie que tous ses contemporains étaient
fiers d'elle, pour ainsi dire, et lui portaient un intérêt qui
ressemblait à l'engouement. Hugues Métel, rhéteur épistolaire qui
écrivait en style affecté à tout ce qui était illustre, lui adressait,
sans la connaître, des lettres et des vers où il la comparait à l'astre
de Diane. Il pensait gagner de la gloire à la louer[205]. Les plus
sévères avaient pour elle une indulgence qu'ils n'auraient pas même
osé nommer ainsi, tant elle imposait naturellement le respect. Plus
dédaigneuse et plus irritée qu'Abélard lui-même contre ses ennemis, elle
désarma ou intimida constamment leur haine. Elle ne transigeait, elle
ne faiblissait sur aucun des intérêts comme sur aucune des idées de son
époux et de son maître, et jamais on n'osa faire remonter jusqu'à elle
une dangereuse solidarité. Elle appelait saint Bernard _un faux apôtre_,
et lui-même parait n'avoir entretenu avec elle que des relations
bienveillantes[206]; elles amenèrent même entre Abélard et lui, sur un
point de liturgie d'un intérêt médiocre, une controverse qui ne semblait
pas présager leur violente rupture et qui cependant la commença
peut-être. On voit dans les lettres de Pierre, abbé de Cluni, combien il
se trouvait honoré de correspondre avec Héloïse[207]. Ainsi, les chefs
des institutions les plus puissantes, Clairvaux et Cluni, les rois du
cloître, traitaient sur un pied d'égalité avec la reine des religieuses,
avec cette docte abbesse, d'une vie si chaste et si pure, et qui aurait
donné mille fois son voile, sa croix et sa couronne, pour entendre
encore chanter sous sa fenêtre par un enfant de la Cité qu'elle était la
maîtresse du maître Pierre.
[Note 205: Hug. Métom., epist. XVI et XVII, dans le recueil
intitulé: Hugon. Sacr. antiq. mon., t. II, p. 348.]
[Note 206: Quant au nom de faux apôtre, voyez sa première lettre; et
quant aux relations bienveillantes, voyez ce qu'en dit Abélard. (Ep. II,
p. 42, et pars II, ep. V, p. 244.) Saint Bernard la recommanda une fois
au pape, assez sèchement il est vrai, et sept ou huit ans après la mort
d'Abélard. (S. Bern.; _Op_., ep. CCLXXVIII.)]
[Note 207: _Ab. Op_., p. 337 et 344.]
Un poète anglais qui écrivait vers la fin de ce siècle, Walter Mapes, a
cependant prouvé qu'il y avait des esprits clairvoyants qui devinaient
le coeur de la femme sous l'habit de la religieuse. «La mariée, dit-il
(_nupta_, apparemment ce mot suffisait pour la désigner), cherche où
est son Palatin bien-aimé, dont l'esprit était tout divin; elle cherche
pourquoi il s'éloigne comme un étranger, celui qu'elle avait réchauffé
dans ses bras et sur son sein[208].»
[Note 208:
Nupta querit ubi sit suus Palatinus
Cujus totus extitit spiritus divinus,
Querit cur se substrahat quasi peregrinus
Quem ad sua ubera foverat et sinus.
W. Mapes ou Gautier Map, archidiacre d'Oxford vers 1200, insère ces vers
dans une pièce dirigée contre l'ignorance des moines. Il y décrit une
sorte d'Elysée fantastique des savants et des lettrés, où il énumère et
caractérise les beaux esprits du temps. C'est par ce quatrain et sans
autre explication qu'il indique Héloïse, que l'on reconnaissait alors
à ce nom _nupta, l'abesse mariée. (The latin poems_, etc., by Thomas
Wright, Lond., 1841, pet. in-4.--Cf. _Hist. litt._, t, XV, p. XIV,
496.)]
C'est, je le crois, dans l'intervalle qui s'écoula entre le moment où il
devint abbé de Saint-Gildas et celui où nous le verrons rouvrir pour la
dernière fois son école qu'Abélard composa ou retoucha ses principaux
ouvrages. Le plus considérable est sa _Dialectique_ si longtemps perdue
pour la postérité, et qui, à l'originalité près, ressemble à la logique
d'Aristote, qu'elle reproduit en partie sous les formes verbeuses de la
scolastique. C'est le résumé de son enseignement philosophique adressé
à Dagobert, son frère peut-être, ou du moins son frère spirituel.
Peut-être y travailla-t-il à Saint-Gildas, s'il ne l'avait commencé à
Saint-Denis; mais il l'acheva ou la revit plus tard. Ce qui est certain,
c'est que l'ouvrage est d'une époque où il n'enseignait plus depuis
longtemps déjà, et où la dialectique n'était pas en grande faveur auprès
de ceux qui veillaient au gouvernement des esprits. Un écrit plus court,
mais plus précieux, parce qu'il paraît beaucoup plus original, est un
traité peu étendu _Sur les genres et les espèces_, monument le plus
certain et le plus intéressant qui nous reste de la partie systématique
des opinions d'Abélard. Si le conceptualisme est quelque part, il est
là. On en retrouve l'esprit dans un petit traité sur les idées, resté
longtemps inconnu (_De intellectibus_). Parmi ses écrits théologiques,
le plus important paraît être celui qui fut brûlé à Soissons, ou, selon
nous, l'_Introduction à la théologie_. On cite aussi un recueil de
textes des Écritures et des Pères réunis méthodiquement et qui expriment
le pour et le contre sur presque tous les points de la science sacrée,
ouvrage singulier qui s'appelait _le Oui et le Non (Sic et Non)_, et qui
ne fut peut-être pas publié par son auteur. On se tromperait cependant,
si l'on y cherchait un recueil d'antinomies destiné à établir le doute
en matière de religion; c'est un ouvrage consacré à la controverse
plutôt qu'au scepticisme. Les opinions exposées dans l'_Introduction_
ont été de nouveau présentées et complétées dans un grand _Commentaire
de l'épître aux Romains_, et dans la _Théologie chrétienne_, qui
reproduit et développe la matière du premier ouvrage avec quelques
remaniements et quelques amendements. Enfin, la morale théologique
d'Abélard est exposée sous ce titre: _Connais-toi toi-même (Scito
te Ipsum)_. On lui attribue également une démonstration en forme
de dialogue de la vérité du christianisme contre le judaïsme et la
philosophie incrédule. Nous ne pensons pas nous tromper en disant que la
plupart de ces traités[209] ne reçurent la dernière main qu'à une époque
assez avancée de sa vie, quoiqu'ils contiennent des opinions de sa
jeunesse, et qu'ils doivent abonder en raisonnements, en exemples, en
expressions cent fois employés dans ses écrits de tous les temps et dans
les improvisations de son enseignement oral. L'analogie des idées et des
citations, l'identité des formes et du style, sont remarquables dans
presque tous ces ouvrages. On retrouve sans cesse dans ses lettres des
pensées qui rappellent sa philosophie ou sa théologie, et chose plus
intéressante encore, les lettres d'Héloïse sont semées de maximes
empruntées aux théories du maître de son esprit et de son coeur.
Tout annonce que le temps qui sépara le jour où Abélard quitta la
Bretagne de l'année 1140 fut pour lui animé et rempli par une grande
activité intellectuelle et littéraire. Cependant cette période est dans
sa vie une lacune assez obscure. On sait seulement qu'il reprit une
dernière fois son enseignement public, et telle était sa vocation
éminente pour cet emploi difficile de l'intelligence que vers 1136,
c'est-à-dire à l'âge de cinquante-sept ans, il retrouvait la vogue de
sa jeunesse. C'était à Paris, sur la montagne Sainte-Geneviève, un
des premiers théâtres de ses succès, qu'il avait rouvert école de
dialectique, et nous apprenons d'un de ses auditeurs.
[Note 209: Nous ne faisons ici que les nommer. Les deux derniers
livres de cet ouvrage sont destinés à les faire connaître.]
«J'étais tout jeune,» dit Jean de Salisbury, «lorsque je vins dans les
Gaules pour y faire mes études. C'était l'année qui suivit celle où le
roi des Anglais, Henri, Lion de Justice, quitta les choses humaines
(1135). Je me rendis auprès du péripatéticien Palatin qui alors
présidait sur la montagne Sainte-Geneviève, docteur illustre, admirable
a tous. Là, à ses pieds, je reçus les premiers éléments de l'art
dialectique, et suivant la mesure de mon faible entendement, je
recueillis avec toute l'avidité de mon âme tout ce qui sortait de sa
bouche. Puis, après son départ qui me parut trop prompt, je m'attachai
au maître Albéric, qui excellait parmi les autres comme le dialecticien
le plus réputé, et qui était effectivement l'adversaire le plus
énergique de la secte des nominaux[210].»
[Note 210: Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. X, et _Rec. des
Hist_., t. XIV, p. 304--Jean le Petit, de Salisbury, né, dit-on, on
1110, mais probablement plus tard, quitta l'Angleterre pour venir
étudier en France. Il y suivit les maîtres les plus célèbres, Abélard,
Albéric, Robert de Melun, Guillaume de Conches, Adam du Petit-Pont,
Gilbert dela Porrée, etc., et il nous a laissé de précieux détails sur
les écoles de son temps. Il retourna en Angleterre en 1161, remplit
de nombreuses missions en Italie, fut appelé en 1170 à l'évêché de
Chartres, et mourut le 25 octobre 1180. (_Hist. litt_., t. XIV, p. 89.)]
Ainsi peu de temps après ce dernier enseignement, et pour une cause
inconnue, Abélard suspendit ses leçons; mais en reformant son école, il
avait ravivé son influence et sa renommée. Aussitôt devait se redresser
contre lui la vigilance hostile qu'il avait constamment rencontrée.
L'éclat de ses leçons devait accroître encore la curiosité qui
s'attachait à ses écrits théologiques; et suivant d'assez bonnes
autorités, ce fut le moment où après les avoir achevés, il leur donna
le plus de publicité, quoique plusieurs aient été toujours tenus
secrets[211].
[Note 211: Cette propagation rapide et étendue de ses ouvrages est
attestée par Guillaume de Saint-Thierry et par saint Bernard dans les
lettres qui seront plus bas analysées. Le premier dit aussi que le «_Sic
et Non_ et le _Scito te ipsum_ fuyaient la lumière et ne se trouvaient
pas aisément.» Il est à croire que plusieurs de ces ouvrages, surtout
ceux qui avaient été condamnés, furent longtemps lus en secret, quoique
assez répandus: «Libri ejusdem magistri diu in abscondito servati sunt
ab ejus discipulis.» (Alberic. Triumf. _Chronic., Rec. des Hist_., t.
XII, p. 700.--_Histoire littéraire_, t. XII, p. 97.)]
Bientôt vingt ans allaient s'être écoulés depuis que le concile de
Soissons avait prononcé, et peut-être était-il oublié. Du moins faut-il
qu'Abélard le crût ainsi, ou que, ranimé par un retour d'empire et de
popularité, il fut redevenu confiant dans sa fortune, et moins inquiet
de l'habileté et de la force de ses ennemis, puisqu'il recommençait à
livrer au public les mêmes doctrines qui l'avaient fait condamner une
fois. Peut-être comptait-il sur l'autorité de son âge, sur celle de ses
amis, sur la disparition de ses anciens rivaux, sur sa réconciliation
ou plutôt sur ses relations convenables avec saint Bernard. Il se
manifestait d'ailleurs en ce moment un vif mouvement intellectuel et
comme un effort général de la liberté de penser.
Abélard devait s'associer à ce mouvement qui venait en partie de lui,
et il semblait le guider. Quoique plus retenu que ses élèves ou ses
imitateurs, dès qu'il paraissait, il était aussitôt le premier dans les
craintes et dans les aversions du parti de la vieille autorité. Il ne
pouvait retrouver la renommée sans réveiller la haine et encourir le
malheur.
On aime aujourd'hui à tout rapporter à des causes générales, et
l'histoire n'a plus d'événement qui ne soit présenté comme le symptôme
ou le résultat de l'état des esprits au moment où il s'est produit.
Cette manière de juger les choses humaines n'est jamais plus de mise que
lorsqu'il s'agit de raconter un événement où figurent des philosophes et
des théologiens, des penseurs et des prêtres, et qui n'est qu'une lutte
critique entre deux doctrines. Nous sommes donc bien éloigné de séparer
Abélard et sa querelle avec saint Bernard de l'état général du monde
spirituel à leur époque. Ce conflit célèbre est un drame qui devait se
reproduire plus d'une fois sous d'autres formes, avec d'autres noms, en
d'autres temps, parce que chacun des deux athlètes représentait l'un
des deux esprits qui ne sauraient périr dans les sociétés modernes. Le
combat de l'autorité et de l'examen n'a pas commencé d'hier, et quoique
la victoire ait décidément changé de côté, il n'est pas prêt à finir.
«Ce qu'Abélard a enseigné de plus nouveau pour son temps,» dit un
ingénieux écrivain, «c'est la liberté, le droit de consulter et de
n'écouter que la raison; et ce droit, il l'a établi par ses exemples
encore plus que par ses leçons. Novateur presque involontaire, il a des
méthodes plus hardies que ses doctrines, et des principes dont la portée
dépasse de beaucoup les conséquences où il arrive. Aussi ne faut-il pas
chercher son influence dans les vérités qu'il a établies, mais dans
l'élan qu'il a donné. Il n'a attaché son nom à aucune de ces idées
puissantes qui agissent à travers les siècles; mais il a mis dans les
esprits cette impulsion qui se perpétue de génération en génération.
C'est tout ce que demandait, tout ce que comportait son siècle[212].»
[Note 212: Mme Guizot, _Essai sur la vie et les écrits d'Abél. et
d'Hél_., p. 343.]
On a donc eu raison d'éclaircir et de compléter le récit qui nous reste
à faire par des considérations générales sur ce réveil de l'esprit
humain au XIIe siècle, sur cette seconde des trois renaissances qu'on
peut apercevoir dans le cours de l'histoire du moyen âge[213]. Un des
historiens de saint Bernard, Neander, a caractérisé d'une manière bien
intéressante le mouvement des esprits et des opinions aux approches du
concile de Sens[214]. Mais la biographie, sans s'interdire l'observation
des faits généraux, se nourrit surtout de faits précis et individuels.
Ces faits ont aussi leur influence, car c'est aussi une loi générale de
l'histoire de l'humanité que les causes particulières produisent leurs
effets, et que le petit concourt au grand, comme le grand aboutit
très-souvent au petit. Recueillons donc encore quelques détails qui
achèveront de caractériser Abélard et sa situation.
[Note 213: _Histoire littéraire de la France_, par M. Ampère, t.
III, l. III, c. II, p. 32.]
[Note 214: _Histoire de saint Bernard et de son siècle_, par A.
Neander, traduit de l'Allemand par M. Vial, l. II, p. 110 et suiv.
Voyez aussi le c. XVII de _l'Histoire de saint Bernard_, par M. l'abbé
Ratisbonne, t. II, p. 1 et suiv.]
L'esprit de ses doctrines, ou, comme on dirait aujourd'hui, leur
tendance, n'était pas la seule cause, de l'animadversion de l'Église
contre lui. Son caractère personnel avait certainement beaucoup aggravé
l'effet de ses opinions, et notre récit l'a dû prouver. Ce qu'il
lui fallut souffrir à différentes époques l'avait irrité contre ses
supérieurs ecclésiastiques, et, sans concevoir la pensée de faire
schisme dans l'Église, il s'était livré plus d'une fois à de
vives attaques contre plusieurs des autorités ou des corps qui la
constituaient. Nous l'avons vu se plaindre de l'évêque de Paris et de
ses chanoines, de l'abbé de Saint-Denis et de ses religieux; savant,
difficile et chagrin, il ne contenait pas l'expression blessante de son
mépris pour l'ignorance, de son ressentiment contre l'injustice, de sa
sévérité envers le désordre, et ce chanoine si peu sage, ce moine si
peu cloîtré, ce prêtre si indépendant de toute règle, s'était érigé en
censeur amer et véhément du clergé. Dans plusieurs de ses ouvrages,
il éclate contre les moines, et non pas seulement contre ceux de
Saint-Denis ou de Saint-Gildas. L'ignorance ou les vices des couvents
en général sont l'objet de ses invectives[215]. Si une fois il paraît
défendre les moines, c'est pour leur immoler les chanoines réguliers, et
sans doute pour attaquer indirectement, soit l'abbaye de Saint-Victor où
respirait un esprit opposé au sien, soit plutôt saint Norbert qui avait,
à la réforme et à la propagation de la constitution canonicale de la
vie religieuse, attaché ses soins et sa gloire[216]. Les évêques ne
s'étaient point soustraits à sa téméraire critique. En leur reprochant
positivement de ne point savoir les lois et les règles de l'Église, il
essayait, dans un de ses plus graves écrits, de limiter dans leurs mains
ce qu'on appelle le pouvoir des clefs, et, en dénonçant la cupidité d'un
grand nombre, il avait devancé la réformation par ses attaques contre le
trafic des indulgences[217]. Nous ne connaissons pas de satire plus vive
contre le clergé que le plus important de ses sermons, celui pour
la fête de saint Jean-Baptiste. C'est là qu'il a l'audace d'accuser
formellement saint Norbert d'avoir essayé de frauduleux miracles, et
travaillé, de connivence avec Farsit, _son coapôtre_, à ressusciter un
mort. Il dénonce avec un ton de dérision qui semble en avance de six
siècles les recettes cachées, les remèdes et les ruses dont se servent
les nouveaux saints pour conjurer les maux de prétendus infirmes, et
raconte jusqu'à un complot que Norbert aurait formé avec une mendiante
pour tromper la crédulité des fidèles[218]. Qu'on s'étonne ensuite
qu'il y eût contre lui dans le clergé des haines bien plus vives que ne
semblait le mériter la hardiesse modérée et chrétiennement respectueuse
de ses nouveautés dogmatiques.
[Note 215: _Ab. Op_., ep. VIII, p. 193 et 195. Pars. II de S.
Susanna sermo XVIII, p. 935. De S. Joanne Bapt. sermo XXXI, p. 953, 958,
etc.--_Theolog. Christ_., l. II. p. 1215, 1235, 1240.]
[Note 216: _Ab. Op_., pars. II, ep. III, p. 228.]
[Note 217: _Ethic. seu Scito te ipsum_, c. XVIII, XXV et XXVI.]
[Note 218: _Ab. Op._, de S. Joan B. serm. XXXI, p. 867.--Les
miracles de saint Norbert remplissent sa biographie. Cependant le plus
ancien récit ne parle point de morts ressuscités; l'auteur, comme le
remarquent les panégyristes plus modernes, n'ayant voulu, à cause de
l'endurcissement de certains infidèles, raconter que des faits connus et
avoués de tous. Le jésuite Daniel Papebroke paraît le regretter dans
ses notes de la Vie des Saints; d'autres plus hardis ont conclu d'une
peinture qu'on voyait dans une église de Nancy que Norbert avait
ressuscité trois hommes, et le prémontré Hugo qui a écrit sa vie en 1704
n'hésite pas à raconter ce miracle qui aurait précédé de très-peu la
mort même du saint. Est-ce de ce miracle qu'Abélard s'est moqué et qu'il
dit: «Mirati fuimus et risimus?» Quant à ce Farsit, qu'il associe à
Norbert et que Papebroke prend pour: «Fursitus, convitium potius
quam nomen,» ce doit être Hugues Farsit (Hue li Farsis), chanoine de
Saint-Jean-des-Vignes à Soissons, lequel suivait les miracles qui de
1128 à 1132 s'opéraient dans l'église de Notre-Dame de cette ville. Il a
écrit de grandes louanges de saint Norbert, et prétend avoir assisté
à soixante-quinze miracles dont se moque Racine le fils. (_Biblioth.
praemonstr. ordin. S. Norb. vit._, p. 365.--_Acta sanctor. Junii_, t. I,
p. 816 et 861.--_Vie de saint Norbert_, par Hugo, l. IV, p. 834.--_Hist.
litt._, t. XI, p. 620, et t. XII, p. 115, 294 et 711.--_Mém. de l'Acad.
des inscript._, t. XVIII, p. 847.)]
Quant à saint Bernard, Abélard semble l'avoir plus ménagé; et, si ce
n'est dans une ligne de l'histoire de ses malheurs où il l'attaque sans
le nommer[219], il parait être resté, à son égard, dans les termes d'une
prudence politique, imitée par son rival que distrayaient d'ailleurs
tant d'autres soins, et qui était dans la religion un homme d'État
encore plus qu'un docteur. Cependant il faut raconter une anecdote déjà
indiquée qui peut servir à bien faire juger de leurs relations.
[Note 219: _Ab. Op._, ep. I, p. 31, et ep, II, p. 42.]
Un jour, l'abbé de Clairvaux visita le Paraclet, et y fut reçu avec de
grands honneurs. Ayant assisté à vêpres, comme à la fin de l'office,
suivant une règle de l'ordre de Saint-Benoît, on récitait l'Oraison
dominicale, il remarqua avec surprise qu'on y faisait une variante,
non adoptée généralement par l'Église. Au lieu de dire: _Donnez-nous
aujourd'hui notre pain quotidien_, conformément au texte de saint Luc,
on disait: _Notre pain supersubstantiel_, selon le texte de saint
Mathieu. Bernard en fit l'observation à l'abbesse, et comme elle lui dit
que le maître Pierre l'avait prescrit ainsi, il parut ne pas approuver
cette singularité[220]. Étant venu au couvent quelques jours après,
Abélard fut instruit de ce qui s'était passé, et il écrivit à l'abbé
de Clairvaux une lettre où il lui dit d'abord, un peu ironiquement
peut-être, qu'on l'a écouté au Paraclet, non comme un homme, mais comme
un ange, et que pour lui, il serait plus fâché de lui déplaire qu'à
personne; puis, il explique que la version de saint Mathieu lui a paru
préférable à celle de saint Luc, parce que le premier avait appris le
_Pater_ de la bouche de Jésus-Christ, tandis que le second ne pouvait le
tenir que de saint Paul, qui lui-même n'avait pas entendu le Sauveur.
Enfin, après quelque discussion, il déclare ne pas beaucoup tenir à ces
diversités de bréviaire qui sont naturelles et sans danger, et cette
lettre commencée si respectueusement pour saint Bernard, il la termine
par quelques critiques d'un ton vif et moqueur contre la manière
particulière dont certains offices étaient dits à Clairvaux[221]. On ne
voit point que saint Bernard ait rien répondu. Il paraît seulement que
par la suite, mais longtemps après Abélard, Héloïse et saint Bernard,
les religieuses du Paraclet comme les religieux de Cîteaux, ont changé
les singularités de leur liturgie.
[Note 220: Cette différence existe dans la Vulgate qui traduit
par _supersubstantialem panem_ dans saint Mathieu, et par _panem
quotidianum_ dans saint Luc, les mots [Grec: arton epiouson] commune à
l'un et à l'autre dans le texte grec. Quoique le mot de _pain quotidien_
ait prévalu, on ne voit pas comment il peut traduire exactement
l'adjectif grec qui signifie beaucoup plutôt _substantiel_
que _quotidien_. (Voy. _Thes. ling. graec_.) L'épithète de
_supersubstantiel_ est rendue dans la Bible de Vence par ces mots:
_Notre pain qui est au-dessus de toute substance_. Au reste, les
variations sont nombreuses tant sur la lettre que sur le sens de ce
passage de la prière la plus familière aux chrétiens. (Math., VI,
0.--Luc., XI, 3.--_Biblia maxim_., t. XVII, p. 62.--Nicole, _Pater_, c.
VI.)]
[Note 221: _Ab. Op_., pars II, ep. V, P. Abael. ad Bern. claraev.
abb., p. 244, et Serm. XIII, p. 858.]
Telles étaient, à les considérer dans leur détail, les relations
d'Abélard avec diverses parties du clergé. Jugez donc si le jour où il
exciterait de nouveau les ombrages de l'orthodoxie, il pouvait espérer
indulgence ou justice. Or cette hypothèse devait tôt ou tard se
réaliser. La foi absolue qu'il avait dans son propre sens, la certitude
naïve qu'il professait d'être le plus savant des hommes, lui avaient
dicté assez de maximes indépendantes et d'imprudentes publications pour
que la matière ne manquât point aux accusations de ses ennemis: il ne
leur manqua longtemps que l'occasion et le courage.
Nous ne retrouverons plus ici Norbert qui était mort en 1134, ni Albéric
de Reims qui, devenu archevêque de Bourges depuis six ans, paraît avoir
enfin mis un terme à l'activité de sa haine contre un ancien rival. Mais
noua trouverons saint Bernard, et nous le verrons entouré d'auxiliaires
nouveaux.