Abélard accueillit cette lettre comme une confession pour y répondre par

une homélie[189]. Il en traita tous les points avec méthode, et trouva

dans toutes les plaintes d'une infortunée le motif ou le prétexte d'un

sermon. D'abord, il ne veut voir dans les aveux d'Héloïse qu'une preuve

d'humilité, et il l'approuve de ne point aimer la louange, pourvu

cependant qu'elle prenne garde d'imiter la Galatée de Virgile qui fuit

et cherche en fuyant ce qu'elle semble éviter. A la peinture de leurs

malheurs passés et de ses cruels regrets, il répond comme un confesseur

que ces maux sont un châtiment mérité, une leçon utile, une expiation

nécessaire. Il lui rappelle fort nettement leurs péchés, afin de la

bien convaincre que Dieu ne leur a fait que justice. Il la prie donc

très-instamment de déposer toute cette amertume dont il la croyait

délivrée, et surtout de ne plus déplorer les circonstances de leur

commune conversion, dont elle devrait plutôt remercier le ciel. Il

la conjure, puisqu'elle tient tant à lui plaire, de lui épargner le

tourment qu'elle lui cause, et si elle croit qu'il aille vers Dieu, de

ne pas se séparer de lui. «Viens à moi, et sois ma compagne inséparable

dans l'action de grâces, toi qui as participé à la faute et au bienfait.

Car Dieu n'a pas non plus oublié ton salut, que dis-je? il s'est surtout

souvenu de toi, lui qui t'avait en quelque sorte marquée comme à lui

par un nom prophétique, en t'appelant Héloïse de son propre nom qui est

Héloïm[190]. C'est lui, dis-je, qui a voulu dans sa bonté nous sauver

tous deux, lorsque le démon s'efforçait de nous perdre, en ne frappant

qu'un de nous. Car peu de temps avant que le malheur arrivât, il nous

avait liés l'un à l'autre par l'indissoluble loi du sacrement du

mariage, et tandis que t'aimant sans mesure, je ne souhaitais que de

te garder à jamais, déjà il préparait tout pour que cet événement nous

ramenât à lui. Car si tu ne m'avais été unie par le mariage, lorsque

j'ai quitté le siècle, les prières de tes parents ou les désirs de

la chair t'auraient enchaînée au siècle. Vois donc combien Dieu

s'inquiétait de nous, comme s'il nous réservait à quelque grand

emploi, et qu'il vît avec indignation ou avec regret que cette science

littéraire, ces talents qu'il nous avait remis à tous deux, ne fussent

point dépensés pour l'honneur de son nom[191]; ou comme s'il eût craint

pour son serviteur plein d'incontinence, parce qu'il est écrit que les

femmes font apostasier les sages mêmes: témoin Salomon le plus sage des

hommes.

[Note 189: Id., ep. V, p. 62 et suiv.]

[Note 190: Abélard explique et décompose lui-même ce nom du

Seigneur dans son Commentaire sur la Genèse. En lisant ce passage dans

l'Hexameron où le nom d'Héloïm revient plusieurs fois sous sa plume, il

est impossible de ne pas penser qu'à quelque époque qu'il l'ait écrit,

fût-ce dans les jourfs d'austère retraite à Cluni, par une puissante

liaison d'idées, le nom chéri devait lui revenir avec des souvenirs bien

différents des préoccupations de l'exégèse et de la théologie. (_Expos.

in Hexam. Thés. nov. anecd_., 1. V, p. 1371.)]

[Note 191: Le mot _talent_ est toujours pris par Abélard

métaphoriquement dans le sens de la parabole du père de famille. (Matt.,

XXV, 15, etc.)]

«Combien au contraire le talent de ta sagesse rapporte tous les jours

d'usures au Seigneur! Déjà tu lui as donné un troupeau de filles

spirituelles, tandis que je demeure stérile et que je travaille

inutilement parmi les enfants de perdition. Oh! quelle perte détestable,

quel déplorable malheur, si aujourd'hui, t'abandonnant aux souillures

des voluptés de la chair, tu donnais douloureusement le jour à quelques

enfants du monde, au lieu de cette famille nombreuse que tu enfantes

avec joie pour le ciel! Tu ne serais plus qu'une femme, toi qui

surpasses les hommes, et qui as changé la malédiction d'Ève en

bénédiction de Marie! Oh! qu'il serait indécent que ces mains sacrées

qui tournent aujourd'hui les pages des livres divins, fussent réduites à

servir à des soins grossiers! Dieu a daigné nous arracher aux souillures

contagieuses, aux plaisirs de la fange, et nous attirer à lui par cette

force dont il frappa saint Paul pour le convertir, et peut-être a-t-il

voulu, par notre exemple, préserver d'une orgueilleuse présomption les

autres personnes habiles dans les lettres[192].»

[Note 192: «Hoc ipso fortassis exemplo nostro alios quoque

literarium peritos ab hac deterrere praesumptione. (_ Ab. Op_., ep, v,

p. 72-73.)]

Puis, par un mouvement dont la véhémence éloquente tranche avec sa

manière un peu didactique, Abélard l'engage à surmonter ses douleurs en

lui présentant le tableau des souffrances de Jésus-Christ, exhortation

presque inévitable dans la bouche du prédicateur chrétien, mais qui sera

éternellement émouvante et pathétique.

«Ma soeur,» ajoute-t-il, «c'est ton époux véritable que cet époux de

toute l'Église: garde-le devant tes yeux, porte-le dans ton coeur....

C'est lui qui de toi ne veut que toi-même. Il est ton véritable ami,

celui qui ne désirait que toi et non ce qui était à toi. Il est ton

véritable ami celui qui disait en mourant pour toi: _Personne n'a pour

ses amis une plus grande affection que celui qui donne sa vie pour eux_,

(Jean, XV, 13.) Il t'aimait, lui, véritablement, et non pas moi. Mon

amour, qui nous enveloppait tous deux dans le péché, était de la

concupiscence, et non de l'amour. Je satisfaisais en toi mes désirs

misérables, et c'était là tout ce que j'aimais. J'ai, dis-tu, souffert

pour toi, et c'est peut-être vrai; mais j'ai plutôt souffert par toi,

et encore malgré moi; j'ai souffert, non pour l'amour de toi, mais par

contrainte et par force, non pour ton salut, mais pour ta douleur. Lui

seul a souffert salutairement, volontairement pour toi, qui par sa

passion guérit toute langueur, écarte toute passion. Que pour lui donc,

je t'en prie, et non pour moi, soit tout ton dévouement, toute ta

compassion, toute ta componction. Pleure cette iniquité si cruelle

commise sur une si grande innocence, et non la juste vengeance de

l'équité sur moi, ou plutôt, je te l'ai dit, une grâce suprême pour tous

deux.... Pleure ton réparateur et non ton corrupteur, celui qui t'a

rachetée, et non celui qui t'a perdue, le Seigneur mort pour toi, et non

un esclave vivant, ou plutôt qui vient enfin d'être vraiment délivré de

la mort. Prends garde, je t'en prie, que ce que dit Pompée à Cornélie

gémissante ne te soit honteusement appliqué: _Pompée survit aux

combats, mais sa fortune a péri, et tu pleures; c'est donc là ce que tu

aimais_[193]. Pense à cela, je t'en supplie, et rougis, à moins que

tu ne veuilles défendre de honteuses fautes. Accepte donc, ma soeur,

accepte patiemment ce qui nous est arrivé miséricordieusement....[194]»

[Note 193:

Vivit posi proella Magnus,

Sed fortuna perit; quod défies illud amasti.

(Lucan. _Phar_., \. XIII, v. 84.)]

[Note 194: _Ab. Op._, ep. V, p. 73-76.]

«Je rends grâces au Seigneur qui t'a dispensée de la peine et réservée à

la couronne. Tandis que par une seule souffrance corporelle, il a glacé

en moi toute ardeur coupable, il a réservé à ta jeunesse de plus grandes

souffrances de coeur par les continuelles suggestions de la chair, pour

te donner la couronne du martyre. Je sais qu'il te déplaît d'entendre

cela, et que tu me défends de parler ainsi, mais c'est le langage de

l'éclatante vérité; à celui qui combat toujours appartient la couronne,

parce que _nul ne sera couronné qui n'aura pas régulièrement combattu_.

Pour moi, aucune couronne ne me reste, parce que je n'ai plus à

combattre.» Il finit en lui demandant ses prières, et en lui adressant

une nouvelle formule d'oraison qu'elle récitera avec ses religieuses,

mais qui n'est visiblement que pour elle.

Chose étrange! cette prière, dans sa forme liturgique et sacrée, est

peut-être ce qu'il lui écrit de plus tendre. L'amour respire dans cet

élan de l'âme vers une céleste pureté.

«Dieu qui, dès la première création de l'humanité, formas la femme de

la côte de l'homme, et consacras comme un très-grand sacrement l'union

nuptiale; toi qui as relevé le mariage par un immense honneur, soit

en naissant d'une femme mariée, soit en consommant les miracles de

ta naissance, et qui as jadis accordé le mariage comme un remède aux

égarements de ma fragilité; ne méprise pas les prières de ta faible

servante, prières que j'épanche en présence de ta majesté et pour mes

fautes et pour celles de mon bien-aimé[195]. Pardonne, ô très-clément! ô

la clémence même! pardonne à nos crimes si grands, et que l'immensité de

nos péchés éprouve la grandeur de ta miséricorde ineffable. Punis, je

t'en supplie, des coupables dans la vie présente, afin de les épargner

dans la vie future; punis une heure, afin de ne point punir une

éternité. Prends envers tes serviteurs la verge de correction, non le

glaive de la colère. Afflige la chair pour sauver les âmes. Épure et ne

venge pas, sois bon plutôt que juste; le Père miséricordieux n'est pas

un Seigneur austère. Éprouve-nous, Seigneur, et tente-nous, comme te

le demande le Prophète. Ne semble-t-il pas dire: Regarde d'abord nos

forces, et modère en conséquence le poids des tentations. Ainsi parle le

bien-heureux saint Paul dans ses promesses à tes fidèles: _Car Dieu est

puissant, et ne souffrira pas que vous soyez tenté au delà de votre

pouvoir, mais il vous donnera, avec la tentation même, la puissance d'en

triompher._ (1 Cor. X, 13.) Tu nous as unis, Seigneur, et tu nous as

séparés quand il t'a plu et comme il t'a plu. Maintenant, Seigneur, ce

que tu as miséricordieusement commencé, accomplis-le en miséricorde; et

ceux que tu as une fois séparés dans le monde, réunis-les à toi à jamais

dans le ciel, ô notre espérance, notre appui, notre attente, notre

consolation, Seigneur, qui es béni dans les siècles! Amen.»

[Note 195: «Pro mei ipsis charique mei excessibus. (_Ab. Op._, ep.

V, p. 77.)]

Héloïse reçut la prière, la répéta sans doute plus d'une fois les yeux

en pleurs, mais elle obéit: elle n'objecta rien, ne concéda rien; elle

promit seulement de ne plus rien écrire de tout cela; elle savait se

sacrifier, mais non pas changer. Sa réponse commence ainsi: «Pour que tu

ne puisses en rien m'accuser de désobéissance, le frein de ta défense a

été imposé à l'expression même d'une douleur immodérée, afin qu'au moins

en écrivant, je retienne des paroles dont il serait difficile ou plutôt

impossible de se défendre dans un entretien. Car rien n'est moins en

notre puissance que notre coeur; loin de lui pouvoir commander, force

nous est de lui obéir. Lorsque les affections du coeur nous pressent,

nul ne repousse leurs subites atteintes, et elles éclatent facilement au

dehors par les actions, plus facilement encore par les paroles, signes

bien plus prompts des passions du coeur; selon qu'il est écrit: _La

bouche parle d'abondance de coeur_. J'interdirai donc à ma main d'écrire

ce que je ne pourrais empêcher ma langue d'exprimer. Dieu veuille que le

coeur qui gémit soit aussi prompt à obéir que la main qui écrit!

«Tu peux cependant apporter quelque remède à ma douleur, si tu ne peux

l'enlever tout entière....[196]»

[Note 196: _Ab. Op_. ep, VI, p. 78.]

Et le remède qu'elle demande, c'est qu'il veuille bien d'abord lui

enseigner l'origine historique des ordres religieux de femmes, ainsi que

leurs droits et leur autorité; puis, lui envoyer une règle écrite, qui

convienne à la communauté, et détermine complètement son état, ses

devoirs et son habit. La lettre n'est plus qu'une longue suite de

questions et de réflexions sur ces matières d'un intérêt purement

monastique.

Cette lettre est la dernière. Héloïse paraît n'avoir plus écrit. Mais

Abélard lui envoya la dissertation qu'elle demandait avec un plan de vie

religieuse et une règle détaillée, qui est curieuse à lire et rédigée

avec beaucoup de soin et de sévérité. Aussi, assure-t-il qu'en la

composant, il a imité Zeuxis, qui pour peindre la beauté d'une déesse,

fit poser cinq jeunes filles devant lui. Il a eu, lui, plus de modèles

sous les yeux pour retracer la vierge du Christ. Ces modèles, ce sont

les Pères de l'Église. J'ai cueilli chez eux,» dit-il, «de nombreuses

fleurs pour orner les lis de ta chasteté[197].» Désormais la

correspondance devint sans doute une pure correspondance spirituelle.

L'abbé de Saint-Gildas ne fut plus que le directeur de l'abbesse du

Paraclet; le couvent tout entier l'appelait _notre maître_.

[Note 197: Si nous n'avions déjà beaucoup cité, il y aurait un

intérêt d'un autre genre dans les extraits de la correspondance relative

à la règle du couvent. Héloïse avait remarqué que la règle commune aux

couvents d'hommes et de femmes était celle de Saint-Benoît, établie,

dans l'origine, uniquement pour les hommes, et elle demandait quelques

adoucissements qui ne nous paraissent nullement exagérés, comme, par

exemple, la permission d'avoir du linge. Abélard ne lui accorda pas

toutes les modifications qu'elle demandait, et lui composa avec force

citations et réflexions une règle assez peu différente de celle de

Saint-Benoît. (_Ab. Op._, ep. VII, p. 91; ep. VIII, p. 130.) A la

suite de la lettre d'Abélard, les archives du Paraclet contenaient

un règlement intérieur que l'on croit l'ouvrage d'Héloïse ou plutôt

l'expression de l'ordre qu'elle avait elle-même établi. Duchesne l'a

imprimé. (Ibid., p. 108.) Il paraît que c'est à peu près la règle de

Saint-Benoît suivant les statuts généraux de l'ordre de Prémontré.

(_Hist. litt._, t. XII, p. 640.)]

On peut se demander quel était l'état de l'âme d'Abélard. Avait-elle

été entièrement brisée par le temps, le malheur, la réflexion, la

préoccupation accablante de ses chagrins et de ses périls? Le besoin

du repos, un sentiment de dignité personnelle, un orgueil souffrant

réglait-il sa conduite et son langage? ou bien enfin la dévotion

dominait-elle en lui tout le reste? Il est probable que ces diverses

causes agissaient à la fois, et l'avaient amené peu à peu à l'état où

nous le voyons. Les croyances et les habitudes de la religion et plus

encore celles du sacerdoce ont cet avantage de pousser et d'autoriser

les hommes à prendre une attitude convenue d'avance pour autrui comme

pour eux-mêmes, de leur permettre des sentiments et un langage factices

et pourtant sincères et dignes, de leur donner enfin un personnage à

jouer en parfaite tranquillité de conscience. Elles nous prêtent en un

mot un caractère; elles font en nous ce que les théologiens appellent un

homme nouveau. C'est un manteau que la grâce donne à la nature, et la

faiblesse humaine croit s'améliorer, quand elle ne réussit qu'à se

déguiser. Peut-être a-t-elle raison; souvent le coeur ne gagne pas à

être vu. Et cependant la sympathie profonde sera toujours pour l'âme

ingénue et libre qui, ne s'environnant que de voiles transparents,

laissera percer sa lumière intérieure, au risque de montrer le feu qui

la consume. Héloïse se conforma aux volontés d'Abélard et pour lui à

tous les devoirs de son état. Sous la déférence de la religieuse, elle

cacha le dévouement de la femme. Elle le lui dit avec les formes de la

dialectique, jusques dans la suscription de sa dernière lettre: _A Dieu

spécialement, à lui singulièrement_[198]. Ce qui signifie en bonne

logique, _à Dieu par l'espèce, à lui comme individu_; et ce qui se

dirait en sens inverse aujourd'hui: «La religieuse est à Dieu, la femme

est à toi.» Mais elle n'ajouta pas un mot de plus, et son coeur rentra

dans le silence. Elle vécut, puisqu'on le voulait, paisiblement,

saintement; elle asservit et sacrifia sans résistance toutes ses actions

à ce que réclamaient d'elle le ciel et son amant. Mais inconsolable

et indomptée, elle obéit et ne se soumit pas; elle accepta tous ses

devoirs, sans en faire beaucoup de cas, et son âme n'aima jamais ses

vertus.

[Note 198; «Domino specialiter, sua singulariter.» (_Ab. Op_., ep.

VI, p. 78.)]

Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont un monument unique dans la

littérature. Elles ont suffi pour immortaliser leurs noms. Moins de cent

ans après que le tombeau se fût fermé sur eux, Jean de Meun traduisit

ces lettres dans l'idiome vulgaire, et sa version subsiste encore,

témoignage irrécusable du vif intérêt qu'elles inspirèrent de bonne

heure aux poëtes. Comme la langue des passions qui sont éternelles est

pourtant changeante, et suit les vicissitudes du goût et les modes de

l'esprit, on a plus d'une fois retraduit pour la modifier, altéré pour

l'embellir, l'expression première de ces ardents et profonds amours. Si

l'auteur du poème de la Rose leur donnait, avec son gaulois du XIIIe

siècle, une humble naïveté, dédaignée par Abélard, inconnue d'Héloïse,

Bussy-Rabutin, avec le français du XVIIe, leur prêtait, dans un

excellent style, un ton d'élégante galanterie, autre sorte de mensonge.

Ainsi, un épisode historique fixé par des documents certains est devenu

comme un de ces thèmes littéraires qui se conservent et s'altèrent par

la tradition, et qui se renouvellent selon le génie des époques et des

écrivains. Peut-être même y a-t-il eu des temps où tout le monde ne

savait plus s'il existait des lettres originales, et dans bien des

esprits, les noms d'Abélard et d'Héloïse ont été près de se confondre

avec ceux des héros de romans. A diverses fois, on a repris leurs

aventures pour en faire le sujet de récits passionnés ou de

correspondances imaginaires. On ne s'est pas borné à retoucher, à

paraphraser leurs lettres, on leur en a fabriqué de nouvelles, et la

réalité a fait place à la fiction. La poésie est venue à son tour; elle

a prêté à ces amants d'un autre âge les finesses de sentiment, les

combats, les remords qui conviennent à la morale dramatique des temps

modernes. Elle a dénaturé leur amour réel, croyant le rendre plus

intéressant; et telle est la puissance de certaines conventions

littéraires qu'elles paraissent quelquefois plus vraies que les faits.

L'Héloïse de Pope est devenue, pour de certaines époques, l'Héloïse de

l'histoire, à ce point que l'auteur du _Génie du Christianisme_, voulant

peindre l'amante chrétienne, n'a imaginé rien de mieux que de la

chercher dans les vers de Colardeau[199].

[Note 199: _Gén. du Christ_., part. II, l. III, c. V.--On y lit ces

mots: «Femme d'Abeillard, elle (Héloïse) vit et elle vit pour Dieu.»

J'aime mieux ce jugement de d'Alembert répondant à Rousseau: «Quand vous

dites que les femmes _ne savent ni décrire ni sentir_ l'amour même, il

faut que vous n'ayez jamais lu les lettres d'Héloïse ou que vous ne les

ayez lues que dans quelque poëte qui les aura gâtées.» (Lettre à

M. Rousseau, _Mél. de phil._., t. II.) On trouve la traduction de

Bussy-Rabutin et presque toutes les pièces de vers composées au nom

d'Héloïse et d'Abélard dans un volume in-12 publié à Paris en 1841; le

texte de Pope est réimprimé dans l'Abélard illustré de M. Oddoul.]

Le sentiment du réel a commencé à renaître parmi nous, et c'est

aujourd'hui dans leur correspondance authentique que nous voulons

retrouver Héloïse et Abélard. Ce qu'on en vient de lire suffit, ce

me semble, pour la faire connaître. On ne peut songer à comparer ces

lettres qu'aux Lettres portugaises, si toutefois l'imagination n'a point

celles-ci à se reprocher. Dans les premières, le fond de deux âmes

souffrantes apparaît avec les formes de l'esprit du temps: l'amour et la

douleur y empruntent le langage d'une érudition sans discernement, d'un

art sans beauté, d'une philosophie sans profondeur; mais ce langage

pédantesque, c'est bien le coeur qui le parle, et le coeur est en

quelque sorte éloquent par lui-même. Si le goût n'a point orné le

temple, le feu qui brille sur l'autel est un feu divin. Plus heureuse

que la pensée, la passion peut se passer plus aisément de la perfection

de la forme, et quel que soit le vêtement dont la recouvre un art

inhabile, elle se fait reconnaître à ses mouvements, comme la déesse de

Virgile à sa démarche: _Incessu patuit dea_.

Reprenons notre récit.--Lorsqu'une fois les rapports d'Abélard avec la

supérieure de l'abbaye du Paraclet eurent été réglés, et qu'il se fut

affranchi de ses derniers liens avec le couvent de Saint-Gildas[200],

il se livra sans réserve à la sollicitude qu'elle lui inspirait, et il

porta dans ses communications chrétiennes et intellectuelles un intérêt

et une affection qui lui paraissaient acquitter les dettes de son coeur,

sans compromettre les froids devoirs de sa profession. Nous avons encore

une partie des écrits qu'il adressait aux religieuses dans sa paternelle

vigilance pour leur perfection, pour leur instruction, et peut-être

aussi dans son désir de ne pas cesser d'occuper leur âme et de maîtriser

leur pensée. Tantôt c'est une exhortation développée à l'étude des

langues et des lettres, où l'on voit en même temps l'estime qu'il

faisait de l'esprit des femmes et sa manière supérieure d'entendre la

religion, dont il ne voulait pas faire un formulaire attentivement

récité, mais une science bien étudiée et profondément comprise.

Tantôt c'est un panégyrique de saint Étienne, composé spécialement à

l'intention des filles du Paraclet. Puis ce sont des homélies ou des

sermons écrits pour elles et qu'il prononça sans doute dans leur

chapelle, quand il se fut définitivement rapproché de Paris[201]. Pour

Héloïse, il lui adresse de véritables ouvrages, monuments de l'intime et

mutuelle confiance qui, entre ces deux intelligences, survivait à tout

le reste. Un jour, elle lui envoie un recueil de quarante-deux problèmes

de théologie que la lecture de l'Écriture sainte lui a suggérés et dont

un assez grand nombre roule sur des questions de second ordre. Il lui

répond par quarante-deux solutions motivées, dont quelques-unes sont de

petites dissertations[202]. Pour elle, il compose un livre d'hymnes et

de séquences qui ne sont pas dénuées de quelque talent poétique. Pour

elle, il réunit ses sermons en une collection qu'il lui dédie par

quelques mots simples et tendres[203]. Enfin, c'est à sa demande

qu'il écrit son _Hexameron_, ouvrage théologique d'une assez grande

importance, et qui contient, ainsi que le nom l'indique, des recherches

sur l'oeuvre des six jours ou un commentaire sur la Genèse[204]. C'est

surtout dans le prologue de ses ouvrages qu'on le voit épancher d'un ton

triste et doux les sentiments qu'il se croit permis avec Héloïse; et

maintenant qu'il a établi entre elle et lui ce commerce pieux et savant

de saint Jérôme avec Paule ou Marcelle, il s'y abandonne complaisamment,

et même dans les limites de la science et de la religion, il laisse voir

encore un désir passionné de lui plaire.

[Note 200: Nous avons vu qu'on ne sait pas l'époque précise de cette

rupture; mais elle fut antérieure à 1138 et probablement de plusieurs

années.]

[Note 201: _Ab. Op_., part II, ep. VI, _Ad virgin. paracl._, p. 251.

Comparez avec la fin de la lettre VIII, p. 197, ep. VII _ad easdem.--De

laude S. Stephani_, p. 203.--_Sermones per annum legendi_, p. 730.

Quelques-uns cependant de ces sermons sont composés pour des moines,

notamment le sermon XXXI, en l'honneur de saint Jean-Baptiste. p. 940.]

[Note 202: _Heloissae problemata_ cum _M.P. Aboelardi solutionibus_,

p. 384.]

[Note 203: Voyez la dédicace des sermons (p. 129) et la lettre

d'envoi des chants d'Église. (_Bibl. de l'École des chartes_, t. III, 2e

liv., 1842, et _Ann. de philos. chrét_., janvier 1844.) Le manuscrit

de Bruxelles, qui contient ces poésies sacrées, renferme

quatre-vingt-quatorze hymnes ou séquences (proses ou cantiques) pour

tout le cours de l'année. Ce ne sont pas les seuls vers d'Abélard. La

_Gallia Christiana_ lui attribue un distique fort insignifiant sur une

alliance entre le roi de France et le roi d'Angleterre. M. Cousin a

publié une longue épître à son fils Astrolabe. Duchesne et Duboulai, sur

l'autorité du docteur Clichton, lui attribuent également une prose

rimée sur le mystère de l'incarnation, chantée autrefois dans plusieurs

églises. Je préfère cette autre pièce intitulée _Rhythme sur la

Sainte-Trinité_ et que Durand et Martène ont tirée d'un manuscrit de

l'abbaye du Bec:

[Grec: Alpha] et [Grec: Omega], Magne Deus, Heli, Heli, Deus meus,

Cujus virtus totum posse, cujus sensus totum nosse,

Cujus esse summum bonum, cujus opus quidquid bonum, etc.

_Gall. Christ_, t. VII, p. 595.--_Fragm. philos_., t. III, p. 440.--_Ab.

Op_., p. 1138.--_Hist. Universit. parisiens._, t. II, p. 761.--_ Hist.

litt_., t. XII, p. 133-136.--_Amplisc. Coll_., t. IX, p. 1001.--Cf.

_Religions antiques_, par M. Th. Wright et Hollivol, Londres, 1841,

in-8, t. I, p. 15-21, et surtout l'article de M. E. Duméril, _Journ, des

sav. de Normand._, 2e liv. 1844.]

[Note 204: Voyez ci-après, l. III, et _Thesaur. nov. anecd._, t. V,

p. 1363.]

Abélard, Tome I · 第 13 / 39 段