intime, à celle qui est l'expression des sentiments individuels. Par là
il est singulièrement original. Je ne crois pas qu'on trouvât sans peine
dans le même temps un écrit dont l'auteur se proposât uniquement de
raconter les aventures de son esprit et les émotions de son coeur. Une
autobiographie aussi romanesque semble une oeuvre de ces époques où
l'intelligence, sans cesse repliée sur elle-même, analytique et rêveuse
à la fois, développe cette personnalité expansive et savante qui fait
de l'âme tout un monde. Je regarde, en effet, cette première lettre
d'Abélard comme une composition littéraire. La forme d'une narration
destinée à raffermir un ami contre le malheur par le spectacle de
douleurs plus grandes me paraît un cadre artificiel que l'auteur donne
au tableau de sa vie et de ses peines. C'est comme un pendant de la
célèbre lettre où Sulpicius console Cicéron de la perte de sa fille
par la peinture des calamités de tant de cités en ruines et d'empires
détruits. Mais Abélard offrant pour consolation à l'infortune l'image de
ses propres malheurs est plus saisissant et plus dramatique. L'état de
son âme est désespéré; rien n'est plus triste que son récit, et c'est
une lecture poignante. L'effet naît du fond du sujet, car la forme n'est
pas toujours heureuse; il y a de beaux traits et beaucoup d'esprit, mais
l'ouvrage manque à la fois d'éloquence et de naturel. Le style, étudié
sans élégance, orné sans grâce, a quelque froideur dans sa subtilité
spirituelle, dans son érudite redondance. Abélard discute toujours; il
démontre par arguments et citations les sentiments les plus simples, les
émotions les plus vives. Les actions se hasardaient alors plus que les
pensées, et dès qu'on écrivait, il fallait tout justifier. Mais il
raconte des aventures réelles et tragiques, il ouvre son âme tout en
dissertant sur ce qu'elle éprouve; en raisonnant, il souffre, et il vous
met ainsi dans la confidence d'illusions si cruelles, de si violents
mécomptes, d'humiliations si déchirantes, il vous fait assister de si
près aux douleurs et aux faiblesses d'un homme supérieur, qu'il n'est
pas de roman plus pénible à lire, et qu'aucun enseignement meilleur ne
vous saurait être donné de la misère des plus belles choses de ce monde,
le génie, la science, la gloire, l'amour.
L'_Historia calamitatum_ marque une grande époque dans la vie d'Abélard.
D'abord c'est à dater de cette épître que les détails biographiques
commencent à nous manquer; puis, comme pour combler cette lacune et
diminuer nos regrets, c'est cette lettre qui nous a valu les lettres
d'Héloïse. Jusque-là, il ne reste rien d'elle; on ne la connaît que par
son amant; maintenant elle va parler elle-même. Nous entrerons dans un
récit d'une forme nouvelle; pour raconter, nous aurons davantage besoin
de nos conjectures. Par exemple, on ignore si Abélard resta longtemps
chez ce seigneur qui l'avait recueilli, et si cette maison fut son
dernier asile en Bretagne. Il y écrivit sa grande épître; ses lettres
postérieures indiquent qu'il demeura quelque temps soit dans ce lieu,
soit dans un autre de la même contrée, avant de rompre tout lien avec
les moines de Saint-Gildas. On suppose avec quelque apparence de raison
qu'il rédigea vers ce temps ou revit et mit en ordre une partie de ses
ouvrages. Plusieurs des écrits composés pour le Paraclet doivent
être venus de la Bretagne. Enfin l'on ne sait quand ni comment il la
quitta[170]. Il est évident que, malgré tant de cruels dégoûts, il
répugnait à renoncer, au moins par le fait, à son abbaye. Le devoir et
un juste orgueil le retenaient; son ambition n'avait nullement dédaigné
la dignité dont l'élection l'avait revêtu; c'était alors un rang
très-élevé que celui de chef et de gouverneur d'une importante
communauté. C'était une position forte dans l'Église, et tant qu'il la
conservait, il devait peu craindre ses ennemis; c'était de plus une
fortune, et hors de là je crois qu'il n'avait nulle ressource. Il dit
lui-même avec naïveté, à la fin de sa grande lettre: «J'éprouve bien
aujourd'hui quelle est la félicité qui suit les puissances de la terre,
moi de pauvre moine élevé au rang d'abbé, et devenu d'autant plus
malheureux que je suis devenu plus riche. Que mon exemple, s'il en est
qui désirent de tels biens, serve de frein à l'ambition[171].»
[Note 170: Brucker conjecture avec assez de fondement que ce fut en
1134. (_Hist. crit. phil._, t. III, p. 755.)]
[Note 171: _Ab. Op._, ep. I, p. 40.]
Cependant il se décida enfin à s'éloigner pour jamais de Saint-Gildas.
Peut-être les moines ne voulaient-ils que son départ, et les attentats
dont il se crut au moment d'être victime ne furent-ils, pour la plupart,
que des menaces destinées à l'intimider. On ne cherchait qu'à lui rendre
sa position insupportable et à se délivrer d'un censeur incommode. Des
moines rudes et débauchés, habitués à exploiter au profit de leurs vices
l'impunité de leur profession, ne pouvaient regarder que comme une gêne
la présence du plus bel esprit de son époque, et peut-être en traçant le
cynique tableau de l'intérieur de Saint-Gildas, Abélard s'est-il laissé
aller aux exagérations d'une imagination délicate et craintive. Sa
délivrance dut être facile; on a vu qu'il avait des amis dans la
noblesse de la province; il était bien accueilli par le comte de Nantes;
enfin, il n'était pas sans crédit à la cour de Rome. Ainsi qu'il avait
été autorisé à garder l'habit de moine de Saint-Denis hors de l'abbaye
de ce nom, il obtint la permission de rester, hors de son monastère,
abbé de Saint-Gildas[172].
[Note 172: Il en conserva effectivement le rang et le titre. Le fait
est attesté par la chronique du monastère. L'extrait qu'en ont publié
les auteurs du Recueil des historiens de la France, porte à l'année
1141: «Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas-de-Rhuys, meurt. Ordination
de l'abbé Guillaume.» (T. XII, _ex Chronic. Ruyens. Coenob._, p. 504.)]
Quoi qu'il en soit, il était encore en Bretagne, chez ses amis, lorsque
par hasard quelqu'un apporta sa lettre sur ses malheurs à l'abbesse du
Paraclet. A peine eut-elle connu quelle main l'avait écrite, qu'elle la
lut avec ferveur, cette _lettre pleine de fiel et d'absinthe, qui lui
retraçait la misérable histoire de leur commune conversion_. A cette
lecture, saisie d'une émotion qu'on ne saurait peindre, elle rompit
un silence de bien des années et écrivit à son ancien époux. C'est la
première de ses lettres[173]. Qui l'a lue ne l'oubliera jamais.
[Note 173: _Ab. Op._, ep. 11, p. 41-48.]
D'abord elle ne veut que lui dire avec tendresse, mais avec réserve,
combien ce récit l'a touchée, combien elle déplore ses peines, combien
tous ces souvenirs sont vrais et tristes; puis elle en prend occasion de
lui adresser quelques plaintes. Dès qu'il écrit avec tant d'épanchement,
pourquoi la priver de ses lettres, et en priver, avec elle, toute la
congrégation qui l'aime si filialement, qui prie si ardemment pour
lui? Ne sait-il pas, qu'elles aussi elles ont besoin de consolations,
d'exhortations, de conseils? Ne s'intéresse-t-il plus à l'institut
qu'il a fondé? ne leur donnera-il plus ces directions qui leur sont
si nécessaires? a-t-il oublié les commencements si fragiles de leur
conversion, et ne lui souvient-il pas des doctes traités que les saints
Pères ont composés pour les femmes consacrées à Dieu? Tant d'oubli
serait d'autant plus étrange qu'il avait à s'acquitter d'une dette; «car
enfin tu m'appartiens par un lien sacré, et le monde sait que je t'ai
toujours aimé d'un amour immodéré[174].»
Et alors cette malheureuse ouvre son coeur gonflé de tendresse et
d'amertume. Elle lui retrace la grandeur et la constance de son
dévouement; elle insiste, avec un peu de ressentiment, sur les deux
sacrifices de sa vie, son mariage et son entrée au couvent. Elle l'a
épousé pour lui obéir; pour lui obéir, elle s'est donnée à Dieu. Il
fallait qu'en toute chose on vît qu'il était le maître unique de son
coeur comme de sa personne[175], car c'est lui seul en lui qu'elle a
aimé. Être aimée de lui, c'était son orgueil; le nom de sa maîtresse,
c'était sa gloire. Qui ne le lui aurait pas envié? Quelle femme, quelle
vierge ne brûlait pas à sa vue? Quelle reine ou grande dame n'a point
porté envie à ses plaisirs[176]? Mais aussi comme il avait ce qui eût
séduit toute femme! quel était le charme de sa parole et la douceur de
ses chansons! Ces chansons qui volaient dans toutes les bouches, qui par
tous les pays allaient célébrer leur amour, dont la douce mélodie devait
laisser un souvenir de leur nom dans la mémoire de la foule ignorante,
c'était là ce qui excitait le plus la jalousie des autres femmes. Aussi
comme toutes elles soupiraient pour lui! car de tous les dons du corps
et de l'âme, aucun ne lui manquait. Et quelle est celle des rivales
d'Héloïse, qui, la voyant privée de tant de délices, ne compatirait
maintenant à son malheur? quel ennemi si cruel, homme ou femme, n'aurait
pas pitié d'elle aujourd'hui? «J'ai été bien coupable.... Non, tu le
sais, toi, je suis innocente. Le crime n'est pas dans l'effet de l'acte,
mais dans le sentiment de l'agent, et la justice ne pèse pas ce qui a
été fait, mais le coeur de celui qui l'a fait. Or, ce qu'a toujours été
mon coeur pour toi, tu peux en juger seul, toi qui l'as éprouvé; je
soumets tout à ton jugement; je souscris en tout à ton témoignage[177].»
[Note 174: «Tanto te majore debito noveris obligatum quanto te
amplius nuptialis foedere sacramenti constat esse adstrictum, et eo te
magis mihi obnoxium quo te semper, ut omnibus patet, immoderato amore
complexa sum. (Ibid., p. 44.)]
[Note 175: «Ut te tam corporis mei quam animi unicum possessorem
ostenderem.» (Ibid., p. 46.)]
[Note 176: «Dulcius semper mihi extitit amicae vocabulum, aut, si
non indigneris, concubinae vel scorti.... Dignius videretur tua dici
meretrix quam.... imperatrix.... Quae conjugata, quae virgo non
concupiscebat absentem et non exardebat in praesentem? Quae regina vel
praepotens femina gaudiis meis non invidebat?» (_Ibid._, p. 45, 46.)]
[Note 177: «Ut etiam illiteratos melodiae dulcedo tui non sineret
immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tui feminae suspirabant....
Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat adolescentiam?
Quam tunc mihi invidentem nunc tantis privatae delitiis compati
calamitas mea non compellat....? Et plurimum nocens, plurimum, ut nosti,
sum innocens. Non enim rei effectus, etc.» (_Ibid._)
Ce que dit ici Héloïse sur l'intention qui seule fait la faute est un
point de doctrine qu'elle devait à son amant, et qu'il a développé
dans ses ouvrages de théologie, peut-être avec une exagération que les
modernes n'ont pas surpassée. Voyez le Commentaire sur l'épître aux
Romains (p. 625); les Problèmes (p. 426); l'Éthique, _passim_, et le
troisième livre de cet ouvrage.]
Et pourtant, continue-t-elle, il la néglige et l'oublie au point que
depuis le jour de sa conversion, présent, elle ne peut jouir de son
entretien; absent, elle n'est point consolée par ses lettres. C'est
donc vrai, ce que tout le monde soupçonne; il n'a aimé en elle que le
plaisir, et tout s'est évanoui avec les désirs qui ne sont plus. Elle
n'est pas seule à le penser, c'est une conjecture publique. Plût à Dieu
qu'elle pût lui trouver quelque excuse! Mais son silence le condamne. A
défaut de sa présence, qu'il lui rende au moins par ses lettres sa chère
et fugitive image. Pourquoi lui refuser une petite chose et si facile?
Qu'il se souvienne que, toute jeune encore, il l'a enchaînée à la vie du
cloître. Elle l'y a précédé, et non suivi, parce qu'il l'a voulu, parce
qu'il se souvenait que la femme de Loth avait, en fuyant, retourné la
tête. Si ce dévouement n'a rien mérité de lui, à quoi est-il bon? Le
sacrifice est vain, car de Dieu, elle n'a point de récompense à espérer,
puisqu'elle n'a rien fait, rien encore, on le sait, pour l'amour de lui;
mais Abélard, il eût couru aux enfers, que sur un ordre de lui, elle l'y
aurait suivi ou devancé. «Car mon âme n'était pas avec moi, mais avec
toi. Et maintenant encore, si elle n'est avec toi, elle n'est nulle part
au monde[178].»
[Note 178: «Nulla mihi super hoc merces expectanda est a Deo, cujus
adhoc amore nihil me constat egisse.... Ad vulcania loca te properantem
praecedere aut sequi pro jussu lau nemine dubitarem. Non enim mecum
animus meus, sed tecum erat; sed et nunc maxime, si tecum non est,
nusquam est. (Ep. u, p. 47.)]
Elle conclut en le priant par grâce de lui écrire, elle a besoin d'une
lettre qui lui rende quelque force, afin de vaquer plus librement aux
devoirs du service divin. Autrefois, pour l'entraîner à des voluptés
temporelles, il la poursuivait de ses lettres; il mettait, par ses
vers, le nom de son Héloïse dans la bouche de tous. «Toutes les places
publiques, toutes les maisons le répétaient. Combien tu ferais mieux de
m'appeler maintenant à Dieu, comme alors à la passion[179]!» Et elle
finit ainsi cette étrange et incomparable lettre.
[Note 179: _Ab. Op._, ep. II, p. 48.]
Abélard répond comme un _frère spirituel à sa bien-aimée soeur en
Jésus-Christ_[180]. Il s'excuse d'un long silence par la confiance
absolue qu'il a dans sa sagesse, sa piété, sa science. Il n'a pas cru
qu'elle eût besoin d'être exhortée ou consolée, elle à qui Dieu a
départi tous les dons de sa grâce. Ce qui eût été superflu, quand elle
n'était que prieure d'Argenteuil, l'est plus encore maintenant qu'elle
est abbesse du Paraclet. Cependant en promettant de lui adresser des
instructions, quand il connaîtra mieux ce qu'elle désire, il s'empresse
du moins de lui envoyer un psautier. Puis passant à la situation funeste
où lui-même il se trouve, il la supplie, elle et les saintes filles,
de prier pour lui. Ses maux et ses périls ne lui ont jamais rendu plus
nécessaire cette pieuse intercession. Et il ne manque pas d'établir avec
exemples et citations l'efficacité des prières. Mais ce sont surtout les
siennes, celles d'une femme dont la sainteté est, il n'en doute pas, si
puissante auprès de Dieu, qu'il réclame avec instance. Cela est juste;
car il lui appartient, et il lui rappelle ce que disent les Proverbes et
l'Ecclésiaste de ce que la femme est pour son mari. L'apôtre dit que _le
mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle_; et, en France, qui a
sauvé Clovis? ce ne sont pas les prédications des saints, ce sont les
prières de Clotilde[181].
[Note 180: «Dilectissime sorori suae in Christo frater ejus in
ipso.» (Id., ep. III, p. 49.)]
[Note 181: 1 Cor. VII, 14; _Ab. Op._, ep. III, p. 52.]
Au Paraclet, l'usage était, elle le sait, que lorsqu'il était présent,
la communauté, en terminant les heures canoniales, dît une oraison à
l'intention de son fondateur, et qu'après avoir chanté le verset et le
répons du jour, on ajoutât les prières et la collecte suivante:
«RÉPONS. Ne m'abandonnez pas et ne vous éloignez pas de moi, Seigneur.
«VERSET. Soyez toujours attentif à me secourir, Seigneur.
«PRIÈRE. Sauvez, mon Dieu, votre serviteur qui espère en vous. Seigneur,
entendez ma prière et que mes cris aillent jusqu'à vous[182].
[Note 182: Toutes ces prières sont tirées des psaumes XXXVII, LXXXV
et CI.]
«ORAISON. Dieu qui avez daigné réunir en votre nom, par la main de votre
serviteur, vos petites servantes, nous vous supplions de lui accorder
ainsi qu'à nous le don de persévérer dans votre volonté. Par notre
Seigneur, etc.»
A ces prières, Abélard demande qu'on en substitue de nouvelles, dont
il envoie le texte, et qui, composées dans la même forme, sont plus
instantes, plus précises, et se rapportent mieux à sa violente
situation[183]. Il termine par un voeu qui devait être accompli. Si
ses ennemis réussissent et lui ôtent la vie, il désire que son corps,
ailleurs inhumé ou délaissé, soit transporté dans le cimetière du
Paraclet, afin que ses filles ou plutôt ses soeurs, en voyant son
tombeau, adressent pour lui plus de prières à Dieu; car il ne sait pas,
pour une âme gémissante de l'erreur de ses péchés, un lieu plus sûr et
plus salutaire que le temple voué au divin Consolateur.
[Note 183: Voici l'oraison: «Deus qui por servum tuum ancillulas
tuas in nomino tuo dignatus es aggregare, te quoesumus ut cum ab omni
adversitate protegas et ancillis tuis incolumem roddas. Per Dominum,
etc.» (_Ab. Op._, ep. III, p. 53)]
Telle est la lettre qu'Abélard, alors rempli de piété et de tristesse,
envoie pour consolation à celle qui lui _fut chère dans le siècle_ et
qui lui est maintenant _très-chère en Jésus-Christ_[184]. On voit
qu'il se concentre dans les sentiments et les devoirs pour ainsi dire
officiels de sa position, et que, par un effort réfléchi, il s'élève ou
se réduit à la mission austère et tendre d'un guide mystique et d'un
frère en esprit et en vérité. Tout ce qui dut alors se passer dans son
âme, Dieu seul le sait, et nous n'essaierons pas de peindre ce que nous
ne devinons qu'à demi.
[Note 184: _Id. ib_., p. 40.]
La controverse était, à cette époque, la forme naturelle de l'esprit
humain. Les lettres d'Abélard et d'Héloïse sont tour à tour des
thèses et des réfutations, et elle argumente en lui répondant. Nous
n'analyserons pas cette réponse où la discussion prend place à côté des
aveux emportés de la passion. Nous ne montrerons pas Héloïse repoussant
presque comme une parole trop dure le voeu suprême d'Abélard qui osait
parler de sa mort, et lui reprochant de leur demander des prières le
jour où _les malheureuses ne sauront plus que pleurer_[185]; puis,
entreprenant d'établir en forme qu'il a tort de dire tant de bien des
femmes, qu'elles ont toujours fait un grand mal à ceux qui les ont
aimées, et que l'Ecriture en maint passage leur est défavorable; nous ne
la montrerons pas se citant alors en exemple, et se complaisant dans la
peinture des faiblesses de son âme. Tout le monde doit lire ces pages
uniques où elle qualifie ses fautes dans le langage sévère de la
religion, et confesse sans remords que le remords lui est inconnu; où,
déchirant le voile qui couvrait ses souvenirs, ses regrets, ses désirs
les moins exprimables, elle semble prendre à coeur de répudier tous les
mérites que se plaisait à louer en elle Abélard, afin qu'il n'y trouve
plus que l'immortel amour que lui-même alluma. Comment rendre, en effet,
l'aveu des pensées ardentes que l'abbesse du Paraclet nourrit dans la
solitude de sa cellule, dans l'isolement de ses nuits, et qui la suivent
à l'autel, et la charment plus encore qu'elles ne l'obsèdent au bruit
des chants d'église? Tout cela est si sérieux et si vrai que, lorsque
Héloïse parle elle-même, on oublie l'impureté des paroles. Traduites
et répétées, elles perdraient tout ensemble le feu qui les anime et la
vérité qui les excuse. Ne citons que quelques mots qui révèlent avec une
rude ingénuité ce que cette âme si ferme pensait d'elle-même.
[Note 185: «Flere tunc miseris tantum vocabit, non orare licebit.»
(_Ab. Op._, ep. IV, p. 55.)]
«Mes passions m'oppriment d'autant plus que ma nature est plus faible.
Ils me disent chaste, ceux qui n'ont pas découvert que je suis
hypocrite. Ils confondent la pureté de la chair avec la vertu, quoique
la vertu soit de l'âme et non du corps. J'ai quelque mérite parmi les
hommes, je n'en ai pas devant Dieu; il sonde les reins et les coeurs, et
il voit ce qui est caché. On me tient pour religieuse, dans ce temps où
ce n'est pas une petite partie de la religion que l'hypocrisie, où
les plus grandes louanges sont assurées à celui qui ne blesse pas le
jugement des hommes. Et peut-être est-il louable et dans une certaine
mesure agréable à Dieu de ne point scandaliser l'Église par l'exemple
des oeuvres extérieures, quelle que soit d'ailleurs l'intention; on
évite ainsi d'exciter les infidèles à blasphémer le nom du Seigneur,
et d'avilir, aux yeux des hommes charnels, l'ordre où l'on a fait
profession. C'est aussi un certain don de la grâce divine, sinon de
faire le bien, au moins de s'abstenir du mal. Mais qu'importe ce premier
pas, si le second ne le suit, selon qu'il est écrit: _Éloigne-toi du mal
et fais le bien?_ (Ps. XXXVI, 27.) Et encore l'un et l'autre précepte
est-il vainement accompli, s'il ne l'est par l'amour de Dieu. Or, dans
toutes les situations de ma vie, Dieu le sait, je crains plus encore de
t'offenser que d'offenser Dieu; c'est à toi que je désire plaire plutôt
qu'à lui. C'est ton ordre et non l'amour divin qui m'a fait prendre
cet habit. Vois donc quelle malheureuse et lamentable vie je mène,
si j'endure ici tant de maux sans fruit, ne devant avoir aucune
rémunération dans la vie future. Longtemps ma dissimulation t'a trompé
comme beaucoup d'autres; tu prenais l'hypocrisie pour de la religion,
et voilà comme en te recommandant à mes prières, tu me demandes ce que
j'attends de toi. Cesse, je t'en conjure, de présumer ainsi de moi, et
ne renonce pas à m'aider en priant pour moi. Ne me juge pas guérie et ne
me retire point le bienfait du remède; ne me crois pas riche et n'hésite
pas à secourir mon indigence; ne me parle pas de ma force, car je puis
tomber avant que tu n'aies soutenu ma faiblesse chancelante.
«Cesse donc tes louanges.... Le coeur de l'homme est mauvais et
impénétrable. Qui le connaîtra? L'homme a des voies qui paraissent
droites, et finalement elles conduisent à la mort. Aussi est-il
téméraire de le juger; l'examen n'en est réservé qu'à Dieu; c'est ainsi
qu'il est écrit: _Tu ne loueras pas l'homme durant la vie_[186]. Et
surtout il ne faut pas le louer, quand la louange peut le rendre moins
louable. Ainsi tes louanges sont pour moi d'autant plus dangereuses
qu'elles me sont plus douces; et j'en suis d'autant plus captivée et
charmée que je mets mon étude à te plaire en toutes choses. Crains pour
moi, je t'en conjure, au lieu d'être sûr de moi, et que ta sollicitude
me vienne toujours en aide. C'est aujourd'hui qu'il faut craindre,
aujourd'hui que tu ne calmes plus les désirs de mon âme[187]. Ne me dis
donc plus, pour m'exhorter au courage et m'exciter au combat, ces mots
de l'apôtre: _La vertu s'achève dans la faiblesse.... Celui-là seul sera
couronné qui aura régulièrement combattu_[188]. Je ne cherche pas la
couronne de la victoire; il me suffit d'échapper au péril. Il est plus
sûr de l'éviter que d'engager le combat. Dans quelque coin du ciel que
Dieu me relègue, il fera bien assez pour moi.»
[Note 186: _Eccl_., XI, 30. Il y a dans le texte sacré: _Ne loue pas
un homme avant sa mort._]
[Note 187: «Nunc vere praecipue timendum est ubi nullum
incontinentiae meae superest in te remedium. (_Ab. Op_., ep. IV, p.
61.)]
[Note 188: II Cor. XII, D.--II Timoth. II, 5.]