ses frères pour le crime de Sichem, ne dirait-on pas qu'il fait parler
Héloïse? «Je suis devenue la proie d'un homme impur, j'ai été séduite
par les jeux de l'ennemi. Malheur à moi, misérable, qui me suis moi-même
perdue!.... Siméon et Lévi, vous avez dans la peine égalé l'innocent
au coupable.... L'entraînement de l'amour sanctifie la faute.... La
jeunesse, la légèreté de l'âge, une raison faible encore aurait dû
recevoir de ceux que l'âge a mûris un moindre châtiment.... Malheur à
moi, malheur à toi, misérable jeune homme[154]!....»
[Note 154:
Amoris impulsio
Culpae sanctificatio,....
Levis aetas juvenilis
Minusque discreta
Ferre minus a discretis
Debuit in poena.]
Et l'élégie vraiment poétique qu'il met dans la bouche des vierges,
amies de la fille de Jephté, n'est-elle pas le choeur des tristes
compagnes d'Héloïse, entourant de larmes et de sanglots l'autel
monastique où la victime se sacrifie[155]?
[Note 155:
Ad testas choreas coelibes
Ex more venite Virgines!
Ex more sint odae flebiles
Et planctus ut cantus celebres,
Incultae sint moestae facies
Plangentum et flentum similes!....
O stupendam plus quam flendam virginem!
O quam rarum illi virum similem....
Quid plura, quid ultra dicemus?
Quid fletus, quid planctus gerimus?
Ad finem quod tamen cepimus
Plangentes et flentes ducimus.
Collatis circa se vestibus,
In arae succensae gradibus,
Traditur ab ipsa gladius....
Hebraeae dicite Virgines,
Insignis virginis memores,
Inclytae puellae Israel,
Hac valde virgine nobiles!]
Comme à Saint-Denis, comme à Saint-Médard, Abélard dut à Saint-Gildas
s'abandonner à ces inspirations touchantes; et ses vers, sous la forme
pédantesque de l'hymne rimée des latinistes du moyen âge, sont empreints
de cette douleur pensive, rare au moyen âge, et que laisse à l'âme la
perte de l'enthousiasme, de la gloire et de l'amour.
À ces sombres rêveries, un remords venait s'ajouter. Il avait abandonné
son cher Paraclet, dispersé ou laissé son troupeau à l'aventure, déserté
ses derniers amis. Sa pauvreté ne lui avait pas permis de pourvoir à la
continuation du divin sacrifice sur l'autel qu'il avait élevé. Mais un
incident qui semblait un nouveau malheur vint lui donner un moyen de
réparer sa faute et de fonder le seul monument qui devait durer après
lui.
Depuis le jour où nous avons vu le crime l'arracher aux pompes du
siècle, un nom a cessé en quelque sorte d'être prononcé dans la vie
d'Abélard. Le souvenir qui semble la remplir et qui la protège encore
dans l'esprit de la postérité paraît absent de sa pensée, ou du moins il
est enseveli et scellé comme dans la tombe au plus profond de son coeur.
Les portes du couvent d'Argenteuil s'étaient fermées sur celle qui avait
consenti à ce suprême sacrifice, l'oubli. Cependant son caractère et son
esprit l'avaient bientôt mise au premier rang; elle était prieure, et
l'Église parlait d'elle avec respect. Or, il advint que Suger, qui,
novice à Saint-Denis dans sa jeunesse, y avait étudié les chartes du
monastère, entreprit de revendiquer celui d'Argenteuil, à titre d'ancien
domaine enlevé par les événements à son abbaye. Il paraît en effet
certain que les fondateurs en avaient, au temps du roi Clotaire III,
légué la propriété aux moines de Saint-Denis, qui en jouirent assez
négligemment jusqu'au règne de Charlemagne. Mais ce prince jugea à
propos d'en faire don à sa fille Théodrade, et Adélaïde, femme de Hugues
Capet, y avait encore réuni des religieuses. Plus de cent ans s'étaient
donc écoulés depuis que l'établissement, devenu riche, demeurait au
pouvoir des femmes. Mais Suger, qui avait du crédit auprès du pape
Honorius II et du roi Louis VI, fit valoir les anciens titres, entre
autres une donation fort en règle des empereurs Louis le Débonnaire
et Lothaire son fils[156], et il accusa les religieuses de quelques
désordres que par malheur il réussit à prouver[157]. Il était devenu
sévère, et après quatre ans d'une administration fort différente, il
avait entrepris la réforme de son ordre en commençant par la sienne. Sur
ses instances, une bulle de 1127 déposséda les religieuses d'Argenteuil;
elles furent, l'année suivante, expulsées violemment; quelques-unes
entrèrent à l'abbaye de Notre-Dame-des-Bois[158]; les autres, parmi
lesquelles on comptait Héloïse, et probablement Agnès et Agathe, deux
nièces d'Abélard, cherchaient çà et là un asile, lorsque l'abbé de
Saint-Gildas fut averti et crut apercevoir une occasion favorable de
réparer l'abandon du Paraclet. Il revint précipitamment en Champagne
(1129) et il engagea la prieure d'Argenteuil à s'établir, avec celles de
ses religieuses qui lui restaient attachées, dans l'oratoire abandonné.
En même temps, il lui fit, ainsi qu'à ses compagnes, cession perpétuelle
et irrévocable du bâtiment et de tous les biens qui en dépendaient.
Atton, l'évêque de Troyes, approuva cette donation, qui devait être,
moins de deux ans après, confirmée par le pape, et déclarée inviolable
sous peine d'excommunication[159].
[Note 156: Ce titre existe, et il ne permet pas de douter que
Hermenric et sa femme Mummana ou Numana, les fondateurs de la maison
d'Argenteuil en 665, ne l'eussent donnée au couvent de Saint-Denis;
Louis le Débonnaire y règle qu'elle reviendra à ce couvent après la
mort de sa soeur. Mais les Normands parurent bientôt qui pillèrent et
détruisirent Argenteuil comme tout le reste, et sous Hugues Capet, les
moines omirent de réclamer leurs droits. (_Ab. Op._; Not. p. 1180.)]
[Note 157: C'est Suger lui-même qui affirme en très-gros mots le
dérèglement des religieuses d'Argenteuil, prouvé par une enquête que
dirigèrent le légat, évêque d'Albano, l'archevêque de Reims et les
évêques de Paris, de Chartres et de Soissons. (Duchesne, _Script.
Franc._, t. IV; Suger, _De reb. a se gest._, p. 333.--_Rec. des Hist._,
t. XII; _vit. Ludovic Gross._, p. 49; _Grandes chron. de France_, XVI,
p. 180.)]
[Note 158: Autrement dit l'abbaye de Sainte-Marie-de-Footel, ou de
Malnoue, ou _Beata Maria de Nemore_, sur les bords de la Marne, auprès
de Champigny. On ne sait pas la date de sa fondation. (_Gall. Christ._,
t. VII, p. 586.)]
[Note 159: Jamais les accusations dirigées contre l'abbaye
d'Argenteuil n'en ont atteint la prieure; et l'on peut conclure qu'elles
étaient fort exagérées, ou ne concernaient aucunement celles des
compagnes d'Héloïse qui la suivirent au Paraclet. La considération dont
elle jouissait dans l'Église, est un fait universellement reconnu, et
la première bulle d'institution du Paraclet est empreinte d'une faveur
marquée pour elle. D'Amboise a publié dix bulles, lettres ou diplômes
de différents papes, tirés du cartulaire de ce couvent, et portant
concession de propriétés, droits, privilèges. Elles datent toutes de
l'administration d'Héloïse. Dans la première, elle n'est désignée que
par le titre de prieure de l'oratoire de la Sainte-Trinité. Celui
d'abbesse lui est donné dans la suivante qui est de 1130. Ce n'est que
dans la troisième que le monastère est appelé le Paraclet. (_Ab. Op_.,
p. 346-354.)]
Il arriva en effet vers ce temps un événement qui émut vivement tout le
clergé de France. Le pape Honorius était mort au mois de février 1130,
et aussitôt Rome avait été divisée entre Grégoire, cardinal-diacre de
Saint-Ange, élu dès le lendemain et qui prit le nom d'Innocent II,
et Pierre de Léon, qui peu de jours après avait, dans l'église de
Saint-Marc, été promu par d'autres cardinaux au souverain pontificat
sous le nom d'Anaclet.
Des désordres graves éclatèrent, et malgré les efforts de la puissante
famille des Frangipani, qui lui donnèrent asile dans leur château fort,
Innocent II se vit contraint de chercher un refuge en France, et il
débarqua au port de Saint-Gilles avec tous les cardinaux de son parti.
Des nonces marchèrent devant lui pour le faire reconnaître; réuni par
ordre du roi, le concile d'Étampes, à la voix de saint Bernard, le
proclama le vrai pape; Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, annonça qu'il
le recevrait en grande pompe dans le monastère même où Anaclet avait
été religieux; et le roi vint au-devant de lui. Ainsi appuyé par la
puissance temporelle et par les deux hommes les plus considérables de
l'Église gallicane, il traversa solennellement la Gaule, visitant les
monastères, dédiant les églises, consacrant les autels, confirmant les
donations pieuses, présidant les conciles ou assemblées synodales
qu'il rencontrait sur son chemin, et distribuant des bénédictions, des
reliques et des indulgences. «Ce qui fut,» dit Orderic Vital, «une
immense charge pour toutes les églises des Gaules; car il ne touchait
rien des revenus du siége apostolique[160].»
[Note 160: «Immensam gravedinem ecclesiis Galliarum ingessit.»
(_Ord. Vit. Hist. eccles._, l. XIII. _Rec. des Hist._, t. XII, p. 750.)]
Il s'arrêta quelque temps à Chartres où l'avait reçu l'évêque Geoffroi
dont la réputation était si grande, et qui y gagna bientôt le titre
de légat. Là s'étaient réunis pour l'honorer plusieurs personnages
importants dans le clergé; là, Henri I, roi d'Angleterre, qui se
trouvait en Normandie, était venu, amené par saint Bernard, le
reconnaître et lui rendre hommage. De Chartres, Innocent II se proposait
de partir pour Liège, où il comptait voir l'empereur Lothaire et
s'assurer de son adhésion. Il se dirigea donc sur Étampes et voulut
séjourner à Morigni, monastère de l'ordre de Saint-Benoît, fondé près de
cette ville sur les bords de la Juine, vers la fin du XIe siècle, par
Anseau, fils d'Arembert, et protégé par le roi et par son père Philippe
I. Il demeura deux jours dans cette maison, et à la prière de l'abbé,
il daigna consacrer le maître-autel de son église, sous l'invocation de
saint Laurent et de tous les martyrs, le 20 janvier 1131[161].
Cette cérémonie fut remarquable par le rang et le nom de ceux qui y
assistaient; c'était d'abord le pape, entouré de son sacré collège,
c'est-à-dire de onze cardinaux au moins, parmi lesquels on distinguait
les évêques de Palestrine et d'Albano, et Haimeric, chancelier de la
cour de Rome, cardinal-diacre de Sainte-Marie-Nouvelle. Le métropolitain
du lieu, Henri dit le Sanglier, archevêque de Sens, remplissait auprès
du pape l'office de chapelain, et ce fut l'évêque de Chartres qui
prononça le sermon. Les moines qui ont soigneusement écrit la chronique
du monastère de Morigni n'ont pas manqué de célébrer ce jour mémorable,
et de nommer les abbés dont la présence en relevait encore la splendeur;
c'étaient Thomas Tressent, abbé de Morigni, Adinulfe, abbé de Feversham,
Serlon, abbé de Saint-Lucien de Beauvais, l'abbé Girard, _homme lettré
et religieux_; c'étaient surtout «Bernard, abbé de Clairvaux, qui était
alors le prédicateur de la parole divine le plus fameux de la Gaule, et
Pierre Abélard, abbé de Saint-Gildas, lui aussi homme religieux, et le
plus éminent recteur des écoles où affluaient les hommes lettrés de
presque toute la latinité[162].»
[Note 161: La date est donnée par la chronique du monastère de
Morigni: «Anno incarnati Verbi MCXXX, XIII kal. februarii.» (_Ex Chron.
mauriniac, Rec. des Hist._, t. XII, p. 80.)]
[Note 162: _Ex Chron. maur., ibid._--Voyez aussi dans le même
volume, p. 59 et 60; Suger, _De vit. Ludov. Gross._; le t. XII de la
_Gall. Christ._, p. 45; l'_Histoire de saint Bernard_, par Neander, l.
II; et l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 218-220.]
Abélard vit donc à cette époque le chef de la chrétienté; il forma des
relations directes avec des membres du sacré collége; il figura, avec
saint Bernard, parmi les plus illustres représentants de l'Église
gallicane. Sans doute l'intérêt de son établissement du Paraclet n'était
pas étranger à son voyage. Il venait solliciter pour cette institution
naissante l'autorisation et la bénédiction du successeur de saint
Pierre; et, en effet, la même année, le 28 novembre, nous voyons que,
pendant le séjour qu'à son retour de Liége Innocent II fit à Auxerre, il
délivra à ses bien-aimées filles en Jésus-Christ, Héloïse, prieure, et
autres soeurs de l'oratoire de la Sainte-Trinité, un diplôme qui leur
assurait la propriété entière et sacrée de tous les biens qu'elles
possédaient et de tous ceux que leur pourrait concéder la libéralité des
rois ou des princes, avec peine de déchéance et de privation du corps et
du sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ contre quiconque oserait attenter
dans l'avenir à leurs droits ou possessions.
Ainsi fut fondé le célèbre institut du Paraclet, dont Héloïse, à
vingt-neuf ans, fut la première abbesse. Du moins le devint-elle de
fait; car bien qu'elle ne reçoive que le titre de prieure, dans la bulle
du pape, elle n'avait point de supérieure; une seconde bulle, datée de
1136, la désigne sous le nom d'abbesse; une troisième appelle du nom
de monastère du Paraclet l'oratoire de la Sainte-Trinité[163]; le
saint-siége, dans sa prudence, ne craignit donc pas de consacrer cette
invocation au divin Consolateur dont le préjugé avait fait un crime à la
reconnaissante piété d'Abélard.
[Note 163: _Ab. Op., literae seu diplom._, p. 346-348.]
Dans les premiers temps, l'abbesse et ses soeurs menèrent une vie de
privations; mais elles priaient avec ferveur, le Saint-Esprit sembla les
secourir. Le respect et l'affection des populations voisines vinrent à
leur aide; les dons des fidèles accrurent leurs ressources, et au bout
de quelque temps l'établissement prospéra.
Cette création fut pour Abélard, au milieu de tant d'afflictions, une
consolation inespérée, et plus que jamais il rendit grâces au Paraclet.
Une fois enfin, il n'avait point fait de mal à ce qu'il aimait.
Quand revit-il Héloïse? la revit-il à cette époque de sa vie? rien ne
l'atteste. Peut-être même à son silence est-il permis de croire que tous
ces arrangements se conclurent sans que les deux époux fussent un moment
réunis. Quoiqu'il en soit, bornons-nous à citer les paroles calmes et
douces par lesquelles il termine, au milieu de ses tristes récits, le
tableau de cette heureuse fondation.
«Et, Dieu le sait, elles se sont, dans une année, plus enrichies, je
pense, en biens terrestres que je ne l'aurais fait en cent ans, si
j'avais continué d'habiter au Paraclet; car, si leur sexe est plus
faible, la pauvreté des femmes est plus touchante, et plus facilement
elle émeut les coeurs, et leur vertu est plus agréable à Dieu et aux
hommes. Puis, le Seigneur accorda aux yeux de tous une si visible grâce
à cette femme, ma soeur[164], qui était à leur tête, que les évêques
l'aimaient comme leur fille, les abbés comme leur soeur, les laïques
comme une mère; et tous également ils admiraient sa piété, sa prudence,
et en toute chose une incomparable douceur de patience. Plus il était
rare qu'elle se laissât voir, toujours enfermée dans sa chambre pour s'y
livrer avec plus de pureté à la méditation sainte et à la prière, plus
on venait du dehors avec ardeur implorer sa présence et les conseils
d'un entretien tout spirituel.»
[Note 164: «Illi sorori nostrae.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 34.)]
Abélard, de retour dans son abbaye, reprit le triste gouvernement de ses
indociles sujets. Il vivait là, toujours livré à des soins pénibles,
mais ayant du moins une pensée douce. Cependant, comme les commencements
du Paraclet furent difficiles, et que les religieuses eurent à souffrir
de leur dénûment, les voisins de ce couvent blâmaient son absence; on
lui reprochait de délaisser un établissement qu'il n'avait pourtant,
ce semble, aucun moyen de secourir. I1 y fit donc plusieurs voyages et
porta à ses soeurs ses conseils et son appui. Il prêcha devant elles
et pour elles, et leur donna ainsi quelques secours spirituels et
temporels. Il paraît qu'il avait hésité quelque temps; une sorte
d'effroi le tenait éloigné de ces pieuses femmes et de ce lieu où
retournait si souvent sa pensée. Mais leur intérêt et la réflexion le
décidèrent; il cessa de leur refuser sa présence, et comme il était
alors plus que jamais tourmenté par ses moines, il se créa ainsi,
au sein de l'orage, _un port tranquille où il pouvait quelque peu
respirer_. Cependant on a des preuves qu'il voyait à peine Héloïse et
qu'il lui parlait peu[165]. Elle-même s'en plaindra bientôt.
[Note 165: _Id. ibid._, p. 38, et op. II, p. 40.]
Mais ces soins, ces visites, ces voyages devinrent le sujet de nouveaux
soupçons. La malignité y vit je ne sais quel reste d'une passion mal
éteinte. On lui reprocha de ne pouvoir supporter l'absence de celle
qu'il avait trop aimée. Et je doute que l'on dît vrai; il semble au
contraire que son âme endurcie et glacée n'avait plus de sensibilité que
pour la douleur.
Toutefois si l'on regarde plus attentivement au fond de ses pensées, on
peut dans la réserve de son langage, dans la bienveillance froide et
gênée de sa conduite et de ses expressions, reconnaître une sorte de
parti pris, et deviner les combats que se livraient dans son âme les
cuisants regrets, la honte amère, le respect de soi-même, de la religion
et du passé, peut-être la crainte vague de la faiblesse de son coeur.
Mais tous ces sentiments comprimés, il les reporte dans la sollicitude
attentive et délicate du directeur de conscience. Il semble ne tracer
pour ses religieuses et pour leur abbesse que des exhortations
évangéliques, des règles monacales, des lettres de spiritualité, tout
ce que dicte la piété et l'érudition; mais il règne dans tout cela une
sympathie si tendre, quoique si contenue, une préoccupation si évidente
et si vive de tous les intérêts confiés à sa foi, et en même temps, dès
qu'il s'agit de vérités générales et de philosophie religieuse, une
confiance si absolue et un besoin si intime d'être entendu et compris,
qu'on ne peut sans un mélange d'étonnement, de respect et de pitié,
assister à cette étrange et dernière transformation de l'amour.
Mais le XIIe siècle n'entrait point dans ces finesses; et en tout temps
peut-être, dans les circonstances bizarres de ces deux destinées, la
malignité humaine aurait trouvé quelque pâture. Abélard se montre
vivement sensible à ces calomnies imprévues. Il en souffre, car
désormais il souffre de tout. Il descend à s'en justifier, il descend
à une apologie ensemble ridicule et douloureuse. Puis s'élevant à des
considérations générales, il demande si l'on veut renouveler contre lui
les infâmes accusations qui poursuivaient saint Jérôme dans le cercle de
pieuses femmes qu'il animait de sa ferveur et de son génie. Sera-t-il
réduit à dire comme lui: «Avant que je connusse la maison de cette Paule
si sainte, toute la ville retentissait du bruit de mes études; j'étais,
au jugement de presque tous, déclaré digne du souverain pontificat....
Mais je sais que la mauvaise comme la bonne réputation conduit au chemin
du ciel[166].»
[Note 166: _Ab. Op._, ep. I, p. 85.--Sanc. Hieron. _Op._, I. IV,
pars II, ep. XXVIII, _ad Asellam._]
Tandis qu'il voyait ainsi calomnier les sentiments les plus purs et les
actions les plus simples, il rencontrait de nouveaux tourments dans sa
laborieuse administration. Ce n'est plus sa tranquillité, c'est sa vie
qui était en péril. S'il s'éloignait du couvent, il avait à craindre la
violence de ses ennemis; s'il y rentrait, il trouvait dans ceux que son
titre l'obligeait d'appeler ses enfants la haine et la perfidie. Il ne
croyait pas pouvoir voyager en sûreté; il était exposé aux plus noirs
complots. Du moins soupçonna-t-il plus d'une tentative homicide dirigée
contre lui, jusque-là qu'il eut à prendre des précautions pour célébrer
la messe, et crut un jour qu'un poison avait été versé dans le calice.
Une fois qu'il était venu à Nantes auprès du comte, alors malade, il
logeait chez un de ses frères qui habitait cette ville, peut-être Raoul,
peut-être le chanoine Porcaire[167]. On essaya par les mains d'un valet
de faire empoisonner ses aliments; du moins, comme il s'était abstenu
d'y toucher, un moine qui l'accompagnait, en ayant mangé, mourut, et
le criminel serviteur se trahit en prenant la fuite. Après de telles
tentatives, il dut songer à sa sûreté; il quitta la maison conventuelle,
et se retira dans quelques cellules isolées avec le peu de frères qui
lui étaient attachés. Mais il ne pouvait sortir sans redouter un nouveau
guet-apens, et lorsqu'il devait passer par un chemin ou par un sentier,
il craignait qu'on n'apostât à prix d'argent des voleurs pour se défaire
de lui. Ce fut dans une de ses courses qu'il fit une grave chute de
cheval; il dit même qu'il se brisa la nuque, et cette fracture quelle
qu'elle fût porta une atteinte profonde à sa santé déjà trop éprouvée et
à ses forces déclinantes: il avait alors plus de cinquante ans.
[Note 167: Le comté de Nantes était depuis longtemps réuni au duché
de Bretagne, et le titre de comte de Nantes était, surtout dans cette
partie de ses États, donné de préférence au duc. Le Nécrologe du
Paraclet donne à Abélard un frère nommé Raoul, et l'on voit dans un
cartulaire de Buzé, qu'en 1150 il y avait un chanoine de la cathédrale
de Nantes qui se nommait Porcaire (_Porcarius_) et qui ayant un neveu
nommé Astralabe, pouvait aussi être un frère d'Abélard. Enfin sa
Dialectique est dédiée à son frère Dagobert ou à frère Dagobert. (_Ab.
Op._, Not., p. 1142.--_Mém. pour servir à l'Histoire de Bretagne_, par
D. Morice, t. 1, p. 587.--Ouvr. inéd. _Dial._, p. 229.)]
Il lui restait une dernière arme contre ces révoltes opiniâtres, contre
ces crimes audacieux, l'excommunication. Il la prononça enfin. Ceux des
moines qu'il redoutait le plus s'engagèrent par la foi dans l'Évangile
et par le sacrement à quitter tout à fait l'abbaye et à ne plus
l'inquiéter désormais; mais cet engagement si solennel fut impudemment
enfreint, et il fallut que, par ordre du pape et par les soins d'un
légat spécialement envoyé, en présence du comte et des évêques, on les
forçât de renouveler le serment violé et de prendre quelques autres
engagements.
L'ordre ne fut pas rétabli après l'expulsion des plus mutins; Abélard
rentra dans la maison; il voulut reprendre l'administration, il se livra
aux moines qui étaient restés et qu'il suspectait le moins; il les
trouva pires encore que ceux dont il était délivré. Au lieu du poison,
on parlait de l'égorger. Il fallut fuir, et gagnant la mer, dit-on, par
un passage souterrain, il s'échappa sous la conduite d'un seigneur de la
contrée[168].
[Note 168: Je crois que c'est ainsi qu'il faut traduire: «Cujusdam
proceris terrae conductu vix evasi.» (P. 39.) Gervaise et Niceron
entendent qu'Abélard se sauva par un égout, _conductu terrae_. Soit que
cette version ait prévalu de tout temps, soit qu'elle eût été elle-même
inspirée par le souvenir d'un fait traditionnel, on montre encore dans
les anciens jardins de Saint-Gildas-de-Rhuys, le soupirail par où l'on
dit qu'il s'évada pour gagner une embarcation qui l'attendait au bas de
la terrasse dont la mer baigne le pied. Mais le trou et le passage sont
de construction moderne. (_Vie d'Ab._, t. II, p. 14 et _Mém. pour servir
à l'Hist._, etc., t. IV, p. 11.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p. 312.)]
C'est retiré dans un asile où cependant il ne se jugeait pas encore en
sûreté, où, se soumettant à mille précautions, il croyait voir le glaive
toujours prêt à le frapper, qu'il fit un retour sur le passé de son
orageuse vie et qu'il écrivit pour un ami malheureux[169] cette lettre
fameuse qui porte le nom d'histoire de ses calamités, _Historia
calamitatum_. Ce sont les mémoires de sa vie, ouvrage singulier pour
le temps, qui rappelle parfois et les Confessions de saint Augustin et
celles de J.-J. Rousseau.
[Note 169: Je suis porté à croire que cet ami est un personnage
imaginaire. J'ignore sur quel fondement quelques auteurs l'ont appelé
Philinte. C'est une fantaisie de Bussy-Rabutin. (Voyez sa traduction
des Lettres, et _Abail. et Hél._, par Turlot, p. 3.) Un anonyme a
aussi publié comme une traduction fidèle une imitation très-libre de
l'_Historia calamitatum_ où il interpelle, sous le nom de Philinte, le
correspondant d'Abélard, et donne à Héloïse une servante intrigante,
_une brune_, qu'il appelle _Agathon_. (_Hist. des infortunes d'Abailard.
Lettres d'Abailard à Philinte_, in-12 de 48 pages, Amsterd. 1698.)]