[Note 141: D. Gervaise qui écrivait vers 1720, dit qu'en 1701, le

3 juin, Mme Catherine de la Rochefoucauld, abbesse du Paraclet, fit

retirer de la poussière cette curieuse antiquité, pour la placer

solennellement dans le choeur des religieuses sur un piédestal de marbre

portant une inscription qui en faisait connaître l'origine. Les auteurs

de l'_Histoire littéraire_, peu favorables à Gervaise, admettent le

fait. (_Vie d'Abél._, t. I, l. II, p. 229.--_Hist. litt._, t. XII, p.

95.) D'ailleurs l'auteur des _Annales bénédictines_, qui paraît avoir vu

la statue, en donne la description exacte. M. Alexandre Lenoir a publié

une gravure qui la représente, et il semble aussi l'avoir vue avant

que la révolution ne l'eût détruite. On trouve dans l'_Iconographie

chrétienne_ de M. Didron un emblème analogue de la Trinité, tiré d'un

manuscrit de Herrade, abbesse de Sainte-Odile, vers 1160. (_Annal.

ord. S. Bened._, t. VI, l. LXXIII, p. 85.--_Gall. Christ._, t. XII, p.

571.--_Mus. des monum. franç._, t. I, pl. n° 516.--_Icon. chrét._, p.

604.)]

On a peu de détails sur cette école du Paraclet, sur cette académie de

scolastique qu'il forma au milieu des champs. On sait seulement qu'il

y maintenait l'ordre avec sévérité; nous en avons un assez curieux

témoignage. Un valet, un bouvier l'ayant averti de quelques désordres

secrets parmi les écoliers, le maître les menaça de cesser aussitôt

ses leçons, ou du moins exigea que la communauté fût dissoute, et leur

ordonna, s'ils voulaient encore l'entendre, d'aller habiter Quincey. Le

bourg était assez éloigné, et le jour suffisait à peine pour qu'on eût

le temps de venir au Paraclet, d'assister aux leçons, de participer aux

études, et de s'en retourner[142]. D'ailleurs la vie en commun, les

doctes entretiens, l'existence d'une sorte de congrégation formée, comme

le dit un de ses membres, _au souffle de la logique (aura logicae)_,

tout cela était cher aux écoliers, donnait de l'intérêt et de

l'originalité à leur entreprise; et la sévérité d'Abélard les contrista

et les humilia. Un d'eux, un jeune Anglais, qui se nommait Hilaire,

exhala leur douleur commune dans une complainte en dix stances, de cinq

vers chacune, dont les quatre premiers sont des lignes de latin rimées,

et le cinquième un vers français qui sert de refrain[143]. Cette chanson

élégiaque, fortement empreinte de l'esprit et du goût de l'époque, est

peu poétique et sans élégance; mais elle ne manque pas de sentiment

ni d'harmonie, et elle prouve avec quelle ardeur on venait de loin se

réunir autour d'Abélard, avec quel respect on lui obéissait, avec quelle

avidité on se désaltérait à cette source de savoir et d'éloquence, _quo

logices fons erat plurimus_. Je me figure que les écoliers chantaient

en choeur cette complainte, que de telles poésies étaient un de

leurs habituels passe-temps, et que celle-ci nous donne la forme de

quelques-unes de celles qu'Abélard lui-même avait su rendre populaires.

On peut croire du reste qu'il se laissa fléchir et accueillit le voeu

qu'exprimaient ces mots:

_Desolatos, magister, respice,

Spemque nostram quae languet refice._

Tort a vers nos li mestre.

[Note 142:

Heu! quam crudelis iste nuntius

Dicens: «Fratres, exito citius;

Habitetur vobis Quinciacus;

Alioquin, non leget monachus.»

_Tort a vers nos li mestre_.

Quid, Hilari, quid ergo dubitas?

Cur non abis et villam habitas?

Sed te tenet diei brevitas,

Iter longum, et tua gravitas.

_Tort a vers nos li mestre_

(_Ab. Op_., pars II, _Elegia_, p. 243.)]

[Note 143: Cette prose que d'Amboise a conservée, est curieuse. Les

quatre vers latins de chaque couplet riment ensemble; ils ont la mesure

de nos vers de dix pieds, avec une césure après le quatrième, sauf dans

un seul vers. Il est difficile d'y retrouver aucune mesure de prosodie

latine; seulement tous se terminent par un iambe. Le refrain français

est un vers de six pieds, et un des plus anciens vers connus en langue

vulgaire. _Tort a vers nos li mestre_ ou _mestres_, cela signifie

_le maître a tort envers nous_ ou _nous fait tort_. Ce qui, selon M.

Champollion, exprime un regret plutôt qu'un reproche. M. Leroux de

Liney a placé cette chanson la première dans son _Recueil de chants

historiques français_. Il la fait précéder de quelques détails que

abus croyons peu exacts (p. 3); mais il ajoute qu'elle se trouve avec

d'autres poésies du même auteur dans un manuscrit du XIIe siècle de la

Bibliothèque Royale. Ce manuscrit a été publié par M. Champollion en

1838. (_Hilarii versus et ludi_, Paris, petit in-8° de 76 pages, p. 14.)

Il contient des poésies lyriques et dramatiques vraiment curieuses.

Cet Hilaire, qui n'était encore connu que par cette pièce et par ce

qu'en disent les _Annales bénédictines_, se rendit à l'école d'Angers,

après qu'Abélard eut quitté le Paraclet, et y fit une seconde prose

rimée en l'honneur d'une bienheureuse recluse, Eva d'Angleterre.

(_Ab. Op._, loc. cit.--_Hist. litt._, t. XII, p. 251, t. XX, p.

627-630.--_Annal. ord. S. Bened._, t. VI, l. LXVIII, p. 315.)]

La renommée était venue le chercher dans sa solitude. Il fallut bien

qu'après quelque temps elle signalât son retour, en ramenant les alarmes

avec elle.

L'enseignement du philosophe n'avait sans doute point changé de

caractère; le soupçon et la défiance ne cessèrent pas d'accueillir tous

ses efforts, de poursuivre tous ses succès. Il provoquait naturellement

l'un et l'autre, et rien de lui n'étant commun, rien ne paraissait

simple et régulier. Ainsi, on lui fit un crime de ce nom du Saint-Esprit

gravé au fronton du temple qu'il avait élevé. C'était en effet une

consécration à peu près sans exemple, la coutume étant de vouer les

églises à la Trinité entière ou au Fils seul entre les personnes

divines. On voulut voir dans ce choix inusité une arrière-pensée, et

l'aveu détourné d'une doctrine particulière sur la Trinité. Il est

cependant difficile de comprendre comment, lorsque de certaines prières

sont adressées au Saint-Esprit, lorsqu'une fête solennelle, celle de

la Pentecôte, lui est spécialement consacrée, il serait coupable ou

inconvenant de lui dédier un temple, qui sous tous les noms, même sous

celui de la Vierge ou des saints, doit rester toujours et uniquement la

maison du Seigneur[144]. Mais c'était une nouveauté, et elle venait d'un

homme de qui toute nouveauté était suspecte. Avec les progrès de son

établissement, les préjugés hostiles se ranimaient contre lui. On a même

cru qu'alors un homme qui devait jouer un grand rôle dans l'Église et

dans la vie d'Abélard, le nouvel abbé de Cluni, Pierre le Vénérable,

s'était inquiété de son salut, et par des lettres où brillent à la

fois un esprit rare et une piété vive et tendre, s'était efforcé de le

rappeler du travail aride des sciences humaines à l'exclusive recherche

de l'éternelle béatitude[145]. Ce qui est mieux prouvé, c'est que la

piété n'inspirait pas à tous alors une sollicitude aussi charitable.

[Note 144: _Ab. Op._, ep. I, p. 30, 31.]

[Note 145: Deux lettres de Pierre le Vénérable sont adressées

_dilecto filio suo_ ou _praecordiali filio, magistro Petro_. Elles ont

pour but d'exhorter un homme absorbé par les sciences du siècle, les

travaux des écoles, l'étude des opinions discordantes des philosophes, à

se faire pauvre d'esprit, à devenir le philosophe du Christ. La première

témoigne d'une grande piété et d'un esprit distingué. Martène veut que

ces deux lettres aient été adressées à Abélard, et dans le temps même

qu'il enseignait pour la première fois _in Trecensi cella_. Ce ne serait

pas du moins à cette époque; car il n'avait pas comparu au concile de

Soissons en 1121, et Pierre le Vénérable ne devint abbé de Cluni qu'en

1122 ou 1123. Rien d'ailleurs, hors ce nom de _magister Petrus_, ne

rappelle Abélard. Au Paraclet, on ne lui voit aucune liaison avec l'abbé

de Cluni. Duchesne, l'éditeur des lettres de celui-ci, croit celles dont

il s'agit adressées à un moine de Poitiers, appelé dans d'autres Pierre

de Saint-Jean. A titre de pure conjecture, on pourrait dater ces lettres

de l'époque très-postérieure où Abélard et Pierre le Vénérable se

trouvèrent rapprochés, et tout rattacher à la conversion du premier dans

l'abbaye de Cluni. Mais rien de précis, rien d'individuel n'autorise

cette hypothèse; autant vaudrait regarder une lettre XXVI où l'abbé de

Cluni félicite un certain Pierre de sa vie de sainte retraite, comme

écrite pour notre philosophe, retiré dans ses derniers jours à

Saint-Marcel. (_Bibl. Clun., Petr. Ven_. ep. IX, X, XXVI, l. I, p. 630,

657; Not., p. 107.--_Annal. ord. S. Ben_., t. VI, l. LXXXIV, p.84.)]

Les anciens adversaires d'Abélard étaient rentrés dans l'ombre, mais

d'autres avaient paru, plus dignes et plus formidables.

Deux hommes commençaient à s'élever dans l'Église, tous deux destinés à

devenir célèbres et puissants, bien qu'à des degrés fort inégaux; tous

deux renommés par la piété, le savoir, l'activité, l'autorité, par

toutes les vertus et toutes les passions qui font la grandeur d'un

prêtre; tous deux d'une charité ardente et d'un caractère inflexible,

cruels à eux-mêmes, humbles et impérieux, tendres et implacables, faits

pour édifier et opprimer la terre, et ambitieux d'arriver, par les

bonnes oeuvres et les actes tyranniques, au rang des saints dans le

ciel.

L'un, saint Norbert[146], d'une famille distinguée de Xanten, dans le

pays de Clèves, avait commencé sa vie dans les plaisirs, et atteint,

comme simple prébendaire, l'âge de trente ans et plus, lorsque le

repentir le saisit et le jeta dans la réforme. Devenu prêtre en 1116, il

essaya vainement de convertir son chapitre, et se fit le missionnaire

ardent de la foi et de la pénitence. Savant, exalté, bizarre jusque

dans ses manières et son costume, il fut cité comme fanatique devant le

concile de Frizlar, mais il se justifia, et même il obtint des papes

Gélase et Calixte II la permission de prêcher la parole sainte.

Parcourant en apôtre la France et le Hainaut, partout il produisit un

grand effet sur le peuple, mais réussit peu à réformer les chanoines

dont il avait particulièrement à coeur la conversion. Ayant échoué

auprès de ceux de Laon, il se retira non loin de cette ville, dans

la solitude de Prémontré, y jeta, en 1120, les fondements d'un ordre

célèbre de chanoines réguliers, et se vit au bout de quatre ans à la

tête de neuf abbayes florissantes. Il fut d'abord connu sous le titre

de réformateur des chanoines et devint bientôt archevêque de Magdebourg

(1126). Puissant et révéré dans l'Église, protégé par de grands princes,

il unissait à une activité infatigable une foi singulière dans sa propre

inspiration, dans une sorte de révélation personnelle, qui le conduisit

à essayer des prophéties et des miracles. Persuadé de la venue prochaine

de l'Antéchrist, il poursuivait avec un zèle redoutable tout ce qui lui

semblait menacer la foi et l'unité. On ne sait s'il se rencontra avec

Abélard; mais ce dernier le désigne comme un de ses persécuteurs, et

tout dans la vie de Norbert, tout jusqu'au caractère de sa piété, devait

le rendre incapable d'excuser et de comprendre le christianisme tout

intellectuel du grand dialecticien de la théologie.

[Note 146: Voyez, dans l'_Histoire littéraire_, l'article _saint

Norbert_, t. XI, p. 243, et sa vie par Hugo, chanoine de Prémontré, 1

vol. in-4, 1704.]

L'autre adversaire d'Abélard n'était pas, de son temps, placé fort

au-dessus de saint Norbert; mais son nom est environné d'un bien autre

éclat historique. Dès son jeune âge, il s'était signalé par ces prodiges

d'austérité et d'humilité chrétienne qui domptent tout dans l'homme,

hormis la colère et l'orgueil, mais qui rachètent l'une et l'autre en

les consacrant à Dieu. Il vivait dans les misères d'une santé faible,

encore affaiblie et torturée comme à plaisir par de volontaires

souffrances. Il se croyait appelé à ressusciter l'esprit monastique, en

ranimant dans les couvents la morale et la foi. Il avait de plus en plus

enfoncé dans l'ombre et courbé vers la terre le front pâle de ses moines

amaigris; mais il ouvrait un oeil vigilant sur le monde, observait les

prêtres, les docteurs, les évêques, les princes, les rois, l'héritier

de saint Pierre lui-même; et tantôt suppliant avec douleur, tantôt

gourmandant avec force, il avait pour tous des prières, des menaces, des

larmes et des châtiments, et faisait sous la bure la police des trônes

et des sanctuaires. C'était saint Bernard.

Abélard accuse formellement ces deux hommes d'avoir été, vers l'époque

où nous sommes arrivés, les principaux artisans de ses malheurs[147].

Suivant lui, ces _nouveaux apôtres, en qui le monde croyait beaucoup_,

allaient prêchant contre lui, répandant tantôt des doutes sur sa

foi, tantôt des soupçons sur sa vie, détournant de lui l'intérêt, la

bienveillance et jusqu'à l'amitié, le signalant à la surveillance de

l'Église et des évêques, enfin le minant peu à peu dans l'esprit des

fidèles, afin que, le jour venu, il n'y eût plus qu'à le pousser pour

l'abattre. On peut croire que son ressentiment a chargé le tableau; nous

verrons quelle fut la conduite de saint Bernard, lorsque Abélard

sera une seconde fois jugé, et cette conduite, nous sommes loin de

l'absoudre. Mais quelques mots des lettres du saint lui-même semblent

prouver que jusqu'alors il avait fait peu d'attention aux opinions du

moine philosophe[148]. Au temps de l'enseignement dans la solitude

du Paraclet, de 1122 à 1125, on ne sait même s'il le connaissait

personnellement. Mais il pouvait, au moins, savoir de lui ses plus

éclatantes aventures, et elles devaient peu le recommander au grand

réformateur des moines, à l'ami d'Anselme de Laon, de Guillaume de

Champeaux, au protecteur d'Albéric de Reims. Lorsque Abélard écrivit la

lettre où il lui donne la première place parmi ses ennemis, il ignorait

encore qu'un jour il l'aurait pour juge, et ne pouvait, en l'accusant,

céder au ressentiment contre une persécution future. Quelque chose

les avait donc déjà opposés l'un à l'autre; il avait donc aperçu sous

l'indifférence apparente de l'abbé de Clairvaux des germes d'inimitié,

et deviné la persécution dans les actes qui la préparaient.

[Note 147: _Ab. Op._, ep. I, p. 31. Abélard ne les nomme pas, mais

la désignation est claire, et elle a été constamment appliquée à saint

Bernard et à saint Norbert, d'abord par Héloïse, et puis par toutes les

autorités, comme les censeurs de l'édition de d'Amboise, Bayle, Moreri,

les auteurs de l'_Histoire littéraire_, etc.; on est unanime sur ce

point. (_Id._, ep. II, p. 42 et Censur. Doctor. paris.; Not., p.

1177.--_Dict. crit._, art. _Abélard.--Hist. litt._, t. XII, p. 95.)]

[Note 148: Saint Bern., _Op._, ep. CCXXVII.]

Rappelons-nous que Clairvaux n'était pas à une grande distance du

Paraclet[149]. Il n'y avait pas dix ans que saint Bernard, quittant

Cîteaux par l'ordre de son abbé, était descendu avec quelques religieux

dans ce vallon sauvage pour y fonder un monastère. En peu de temps il

avait réuni dans ce lieu, nommé d'abord la vallée d'Absinthe, et sous la

loi d'une vie sévère et d'une piété ardente, de sombres cénobites qui

tremblaient devant lui de vénération, de crainte et d'amour. Il

avait créé là une institution qui, sans être illettrée ni grossière,

contrastait singulièrement avec l'esprit indépendant et raisonneur du

Paraclet. Clairvaux renfermait une milice active et docile dont les

membres sacrifiaient toute passion individuelle à l'intérêt de l'Église

et à l'oeuvre du salut. C'étaient des jésuites austères et altiers.

Le Paraclet était comme une tribu libre qui campait dans les champs,

retenue par le seul lien du plaisir d'apprendre et d'admirer, de

chercher la vérité au spectacle de la nature, voyant dans la religion

une science et un sentiment, non une institution et une cause. C'était

quelque chose comme les solitaires de Port-Royal, moins l'esprit de

secte et les doctrines du stoïcisme[150].

[Note 149: Clairvaux, bourg du département de l'Aube, à quinze

lieues au delà de Troyes, était une abbaye du diocèse de Langres, fondée

en 1114 ou 1115, par une colonie venue de Cîteaux sous la conduite de

saint Bernard. On l'appelait la troisième fille de Cîteaux. (_Gall.

Christ._, t. IV, p. 706.)]

[Note 150: Cette comparaison ne s'applique évidemment qu'à l'esprit

d'indépendance du Paraclet et à sa situation locale qui rappelle

vaguement celle de Port-Royal-des Champs; car rien ne ressemble moins

aux doctrines du jansénisme que celles d'Abélard; et il a rencontré ses

juges les plus sévères parmi les calvinistes, comme ses critiques les

plus indulgents parmi les jésuites.]

Deux institutions aussi opposées et aussi voisines, qui toutes deux

agissaient sur les imaginations des populations environnantes, ne

pouvaient manquer d'être rivales ou même ennemies. Elles devaient

réciproquement se soupçonner et se méconnaître. Il y avait autour du

Paraclet plus de mouvement, à Clairvaux plus de puissance réelle, et

je conçois que saint Bernard, inquiet de celte oeuvre de la pure

intelligence qu'il devait mal comprendre, en inscrivit dès lors l'auteur

sur ces listes de suspects que la défiance du pouvoir ou des partis est

si prompte à dresser, heureuse quand elle n'en fait pas aussitôt des

tables de proscription.

Ce qui est certain, c'est qu'Abélard se sentit menacé. De tout temps

enclin à l'inquiétude, ses malheurs l'avaient rendu craintif; il était

prompt à voir la persécution là où il apercevait la malveillance.

Pendant les derniers jours qu'il passa au Paraclet, il vécut dans

l'angoisse, s'attendant incessamment à être traîné devant un concile

comme hérétique ou profane. S'il apprenait que quelques prêtres dussent

se réunir, il pensait que c'était le synode qui allait le condamner.

Tout était pour lui l'éclair annonçant la foudre. Quelquefois il tombait

dans un désespoir si violent qu'il formait le projet de fuir les pays

catholiques, de se retirer chez les idolâtres et d'aller vivre en

chrétien parmi les ennemis du Christ. Il espérait là plus de charité ou

plus d'oubli[151].

[Note 151: _Ab. Op., ep. I, p. 32._]

Une inspiration du même genre lui fit prendre alors un parti funeste,

et chercher le repos dans le séjour où l'attendaient les plus cruelles

misères.

On voit encore en basse Bretagne, sur un promontoire qui s'étend au sud

de Vannes, le long de la baie et des lagunes du Morbihan, les ruines

d'un antique monastère, au sommet de rochers battus à leur pied par

les îlots de l'Océan. Là s'élevait au XIIe siècle l'abbaye de

Saint-Gildas-de-Rhuys, fondée sous le roi Chilpéric I par le saint dont

elle portait le nom. L'église encore debout, monument romain dans ses

parties primitives, offre des traces d'une extrême antiquité, et domine

au loin la pleine mer du haut d'un quai naturel de granit foncé que le

flot ronge en s'y brisant avec fracas[152]. Vers 1125, la communauté

avait perdu son pasteur, et avec l'agrément et peut-être sur le désir de

Conan IV, duc de Bretagne, elle élut Abélard pour remplacer l'abbé Harvé

qui venait de mourir. Des religieux lui furent députés en France;

ils obtinrent pour lui le consentement de l'abbé et des moines de

Saint-Denis, et vinrent offrir au fondateur du Paraclet une des dignités

de l'Église les plus ambitionnées en ce temps-là. Abélard, alors

inquiet et menacé, crut entrevoir l'asile et le port. Il accepta, et se

comparant à saint Jérôme fuyant dans l'Orient l'injustice de Rome, il se

résolut à fuir dans l'Occident l'inimitié de la France.

[Note 152: _Id. ibid._ et pag. suiv.--Il n'y a plus trace de

l'ancien couvent, mais l'église offre des parties, comme le choeur et

les transepts, qui semblent n'avoir jamais été altérées, et qui peuvent

bien, ainsi qu'on le dit, avoir été bâties de 1008 à 1038. Il y a même

des murailles et des sculptures qui paraissent antérieures. Les rochers

de granit qui bordent la côte s'élèvent à pic au-dessus de la mer. Ils

offrent des anfractuosités qui peuvent recéler des grottes et même des

passages souterrains conduisant du sol du vieux couvent à la mer. C'est

un lieu sévère et imposant. (Mérimée, _Notes d'un voyage dans l'ouest

de la France_, 1836, p. 281 et suiv.--_Magasin Pittoresque_, t. IX, p.

311.)]

On l'appelait dans un pays barbare dont la langue même lui était

inconnue; mais la vie d'incertitude et de péril lui devenait

insupportable, sa force ne suffisait plus à ses épreuves; toujours aussi

imprudent et rendu plus timide, il était prêt à chercher dans les partis

extrêmes le repos et la sécurité qu'il voulait à tout prix. Il partit

donc pour la Bretagne; et ce pasteur, plein de souvenirs mélancoliques,

de méditations rêveuses, tout occupé des plus délicates recherches de la

pensée, alla gouverner un indomptable troupeau de moines sauvages, qui

n'auraient pas su l'entendre et ne voulaient point lui obéir. Une vie

grossière et déréglée, le désordre, la violence, la férocité, tels

étaient les nouveaux ennemis qu'il avait à vaincre; dès les premiers

instants, il reconnut avec effroi quelle tâche ingrate et chimérique il

avait acceptée. Pour comble d'ennuis, un seigneur, tyran de la contrée,

à la faveur de l'inconduite des religieux, avait fait comme la conquête

du monastère dont il tenait presque tous les domaines; il écrasait les

moines de ses exactions, il les forçait à payer tribut comme des juifs.

La communauté étant ainsi dépouillée, ses membres recouraient pour leurs

besoins journaliers à leur abbé qui n'y pouvait suffire, et qui se

plaisait peu d'ailleurs à soudoyer leurs profusions, leurs débauches,

et la scandaleuse famille que chacun d'eux s'était donnée. De là des

plaintes continuelles, des reproches, des vols secrets, et une sorte

de complot pour compromettre ou lasser un chef trop sévère, et le

contraindre de renoncer à son opiniâtre désir de rétablir la discipline.

Abélard, privé d'appui, de conseil, n'ayant personne qui pût le seconder

ou le comprendre, vivait dans le sentiment pénible d'un isolement sans

repos et d'une activité sans puissance. Au dehors, les satellites du

tyran voisin l'épiaient en le menaçant; au dedans, les frères lui

dressaient mille embûches. Là, sur ces rochers désolés, au bruit sourd

des flots, en présence de l'immensité sombre du ciel et de la mer, il

songeait avec une inexprimable tristesse à la vanité de toutes ses

entreprises. Il se rappelait tous les maux qu'il avait voulu fuir, il

voyait ceux qu'il était venu chercher, et il hésitait dans le choix.

Une mélancolie profonde respire dans tout ce qu'il a écrit, et par

là aussi il a devancé son temps et se trouve en intelligence avec la

tristesse un peu plaintive du génie littéraire du nôtre. Des monuments

singuliers de cette disposition d'âme ont été retrouvés naguère. La

bibliothèque du Vatican a livré à l'érudition allemande des chants

élégiaques longtemps inconnus, _Odae flebiles_, où sous le voile

transparent de fictions bibliques il exhale ses propres douleurs. Ces

poésies dont on a restitué jusqu'à la musique ne sont pas dénuées

d'inspiration, et sous le nom de quelque personnage hébraïque qu'il met

en scène, il y laisse échapper des plaintes dictées et comme animées par

ses souvenirs[153]. Par exemple, dans ce chant d'Israël sur la perte

de Samson, ne croit-on pas entendre les gémissements du prisonnier

de Saint-Médard, après sa disgrâce et sa chute? «Le plus fort des

hommes.... le bouclier d'Israël.... Dalila d'abord l'a privé de sa

chevelure, puis ses ennemis, de la lumière. Ses forces exténuées, la vue

perdue, il est condamné à la meule; il s'épuise dans les ténèbres; il

brise dans un travail d'esclave ses membres faits aux jeux de la guerre.

Qu'as-tu, Dalila, obtenu pour ton crime? quels présents? nulle grâce

n'attend la trahison....»

[Note 153: _P. Aboelardi Planctus cum notis

musicalibus.--Spicilegium Vaticanum._ Ed. Carl Greith, Frauenfeld, 1838,

p. 121-131.--Le manuscrit conservé à Rome contient six chants: Dina,

fille de Jacob; Jacob pleurant ses fils; les compagnes de la fille de

Jephté; Israël pleurant Samson; le chant de David sur la mort d'Abner,

et celui sur Saül et Jonathan. Le titre dit que la musique est jointe,

et elle a, dit-on, été récrite avec la notation moderne. Cependant j'ai

eu dans les mains deux exemplaires de ce livre, et aucun ne contenait

cette musique.]

Abélard, Tome I · 第 10 / 39 段