éclairée ne guidait point ses juges, et les opérations du concile ont
quelques-uns des caractères de la persécution[124]. La haine et l'envie
avaient depuis longtemps une revanche à prendre, et elles se plurent à
employer comme instruments la sincérité ignorante, la piété craintive,
et surtout cette intolérance de si bonne foi que le pouvoir
ecclésiastique regarde naturellement comme un devoir, en présence de ce
qui agite les consciences et peut troubler l'unité silencieuse de la
croyance commune. La lutte directe paraît s'être engagée entre l'esprit
dans son audace et la médiocrité dans sa prudence, et ce fut l'esprit
qui succomba. Cependant il n'est pas aussi vrai que se l'imaginait
Abélard que la malveillance seule pût trouver à redire à ses ouvrages,
et que la foi, même éclairée, surtout éclairée, n'en dût concevoir aucun
ombrage. Si la parole lui avait été accordée, quoi qu'il eût pu dire, et
à moins qu'il n'eût dénaturé sa doctrine, il ne l'aurait point sauvée
d'une conséquence périlleuse, savoir que trois des attributs généraux de
la divinité étant assignés, chacun spécialement et comme une propriété
distinctive, à une personne différente de la Trinité, cette distribution
était entièrement insignifiante, ou dépouillait chacune des trois
personnes de deux de ces trois attributs également nécessaires,
également divins. Dans le premier cas, l'unité absorbait les trois
personnes et faisait évanouir la Trinité; dans le second, la Trinité,
s'exagérant elle-même, brisait l'unité et se produisait sous la forme
du trithéisme: voilà pour l'erreur actuelle. Quant à l'erreur qu'on
pourrait nommer virtuelle et qui menaçait surtout l'avenir, la voici:
dans la méthode, dans le langage, dans cette intention de raisonner
la foi, de démontrer le mystère et d'assimiler la religion à la
philosophie, se dévoilait évidemment le rationalisme chrétien, origine
possible du rationalisme philosophique[125]. Mais comme assurément ces
conséquences n'étaient pas distinctement dans l'esprit d'Abélard, comme
elles étaient compensées par des assertions contradictoires et d'une
éclatante orthodoxie, rachetées par la volonté sincère de ne point
s'écarter de l'unité, le crime de l'hérésie ne pouvait un moment lui
être imputé. Le livre était dangereux peut-être, mais l'auteur innocent;
et le jugement du concile, que ne condamne pas absolument la logique,
demeure une iniquité.
[Note 124: Le concile a été blâmé par des autorités non suspectes,
comme l'historien d'Argentré, Dubouloi, Crevier, le P. Richard et
d'autres; nous n'ajouterons pas D. Gervaise, devenu suspect à force
d'engouement pour Abélard. Les écrivains qui s'attachent à justifier le
concile de Sens semblent passer condamnation sur celui de Soissons. Au
reste, les actes de l'un comme de l'autre n'ont pas été conservés, et
l'assemblée de 1121 ne nous est guère connue que par le récit d'Abélard,
un passage d'Othon de Frisingen et quelques mots de saint Bernard
et d'un de ses secrétaires. (_Act. concil_., t. VI, para II, p.
1103.--Phil. Labbaei Concil. hist. synops.--_Anal. des conc_., par
le P. Richard, t. V, suppl.--10th. Fris. _De Gest. Frid_. l. I, c.
XLVII.--Saint Bern. _Op_., ep. CCCXXXI.--Gaufred. mon. Clar., _Rec. des
Hist_., t. XIV, p. 381.--Cf. Brucker, _Hist. crit. phil_., t. III, p.
149.)]
[Note 125: «Abailard est orthodoxe,» dit Mme Guizot, «il ne veut pas
cesser de l'être; une conviction préalable détermine le but auquel il
veut arriver, et l'examen n'est pour lui qu'une manière de s'exercer
dans un cercle dont il est déterminé à ne pas sortir, travail nécessaire
d'un esprit qui marche sans avancer et enfante des nouveautés qui ne
sont pas des progrès. Abailard, en religion comme en philosophie,
a donné le mouvement et non les résultats. Plusieurs fois accusé
d'hérésie, il n'a point laissé de secte, et même en philosophie, la
hardiesse des principes qu'il énonce quelquefois est demeurée sans
conséquence, parce que lui-même n'a pas osé les avouer ou les
reconnaître. Cependant il en avait assez fait et pour ses partisans
et pour ses ennemis.» (_Essai sur la vie et les écrits d'Abailard et
d'Héloïse_, p. 372.)]
Il ne faut donc pas s'étonner si Abélard, plus désolé que convaincu,
retrouva bientôt dans le couvent qui lui servait comme de prison cette
impatience du joug et ce besoin de résistance polémique qui entraînait
son esprit plus loin que son caractère n'osait aller. Bien qu'il se loue
de l'accueil qu'il reçut à Saint-Médard, il dut y rencontrer, non sans
quelque importunité, ce même Gosvin, que nous, avons vu sur la montagne
Sainte-Geneviève lui chercher une querelle scolastique. Celui-ci était
venu là, d'accord, dit-on, avec l'abbé Geoffroi, pour travailler, en
qualité de prieur, à la réforme des abus et au rétablissement des
études.[126] Déjà sous les murs de Soissons même, il avait été employé à
une oeuvre semblable dans le monastère de Saint-Crépin; c'est pour cela
qu'il était sorti d'Anchin où il avait fait profession. Quoiqu'il pensât
peut-être, ainsi que son biographe dévoué, qu'Abélard n'avait été
conduit à Saint-Médard que pour y être _lié comme un rhinocéros
indompté_, il jugea convenable de le traiter, à l'exemple de l'abbé,
_dans un esprit de douceur_[127]. Cependant, de l'humeur que nous lui
connaissons, il ne s'abstint pas, dans ses entretiens, de mêler ses
consolations de conseils et ses conseils de leçons. Il lui prêcha la
patience et la modestie, lui dit de ne point trop s'attrister, qu'au
lieu d'être emprisonné, il devait se regarder comme délivré, n'ayant
plus à redouter les soucis, les tentations, les grandeurs du monde;
qu'il n'avait enfin qu'à se conduire honnêtement et à donner à tous
l'enseignement et l'exemple de l'honnêteté. «L'honnêteté, l'honnêteté!»
dit Abélard, qui sentait, à travers la charité du prieur, percer
l'aiguillon de la vanité du docteur, «qu'avez-vous donc à me tant
prêcher, conseiller, vanter l'honnêteté? Il y a bien des gens qui
dissertent sur toutes les espèces d'honnêteté, et qui ne sauraient pas
répondre à cette question: Qu'est-ce que l'honnêteté?--Vous dites vrai,»
reprit aussitôt Gosvin avec aigreur; «beaucoup de ceux qui veulent
disserter sur les espèces de l'honnêteté ignorent entièrement ce que
c'est; et si dorénavant vous dites ou tentez quoi que ce soit qui déroge
à l'honnêteté, vous nous trouverez sur votre chemin, et vous éprouverez
que nous n'ignorons pas ce que c'est que l'honnêteté, à la façon
dont nous poursuivons son contraire[128].» A cette réponse _ferme et
mordante_, dit le moine historien de Gosvin, _le rhinocéros prit peur,
pavefactus rhinocerosiste_; il se montra les jours suivants plus soumis
à la discipline et plus craintif du fouet, _timidior flagellorum_.
Voilà, si ces paroles caractéristiques sont exactes, comment, dans les
retraites de la vie spirituelle, le XIIe siècle traitait et instruisait
les héros de la pensée.
[Note 126: _Ex vit. S. Gosv_., l. I, c. XVIII., _Rec. des Hist_., t.
XIV, p.445.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 415.--_Hist. litt. de la Fr._, t.
XII, p. 185.]
[Note 127: «Instar rhinocerontis indomiti disciplinae coercendum
ligamento.--In spiritu lenitatis.» (S. Gosv., _ibid_.)]
[Note 128: «Per insectationem contrarii sui.» (_Id. ibid_.)]
A peine rendu, cependant, le jugement du concile fut loin de rencontrer
une approbation générale. On trouva dans ses procédés, rudesse, dureté,
précipitation. L'oppression était évidente, le droit très-douteux.
Beaucoup d'ailleurs penchaient à croire la vérité du côté d'Abélard;
bientôt ceux qui avaient siégé à Soissons durent se justifier; plusieurs
repoussaient la solidarité du jugement et désavouaient leur propre
vote. Le légat attribuait publiquement l'affaire à ce qu'il appelait la
jalousie des Français, _invidia Francorum_, et tout repentant de ce qui
s'était passé, il n'attendit pas longtemps pour faire ramener Abélard
dans son couvent[129].
[Note 129: _Ab. Op_., ep. I, p. 25.]
A Saint-Denis, il est vrai, Abélard retrouvait des ennemis. On se
rappelle qu'il s'était aliéné les moines par d'imprudentes remontrances.
Ceux-ci n'étaient disposés ni à les pardonner ni à cesser de les
mériter; et une occasion ne tarda pas à survenir où il faillit encore se
perdre. Un jour, en lisant le commentaire de Bède le Vénérable sur les
Actes des Apôtres, il tomba par hasard sur un passage où il est dit
que Denis l'Aréopagite avait été évêque de Corinthe, et non pas évêque
d'Athènes. Cette opinion ne pouvait être du goût des moines. Ils
tenaient à ce que leur Denis, fondateur de l'abbaye, et qui d'après le
livre de ses Gestes, était en effet évêque d'Athènes, fût bien aussi
l'Aréopagite, celui que saint Paul convertit[130]. Sans songer à l'orage
qu'il allait soulever, Abélard communiqua sa découverte à quelques-uns
des frères qui l'entouraient et leur montra en plaisantant le passage de
Bède. Les bons pères se fâchèrent fort, traitèrent Bède de menteur, et
lui opposèrent victorieusement le témoignage d'Hilduin, leur abbé sous
Louis le Débonnaire, et qui, pour vérifier les faits, avait parcouru
longtemps la Grèce avant d'écrire les Gestes du bienheureux Denis. La
conversation se prolongeant, Abélard, sommé de s'expliquer, dit qu'on
ne pouvait mettre l'autorité d'Hilduin en balance avec celle de Bède,
révéré de toute l'Église latine, et que, sur le fond de la question,
peu importait qui des deux Denis eût fondé l'abbaye, puisque tous deux
avaient obtenu la couronne céleste. L'indignation fut alors générale; on
s'écria qu'il montrait bien qu'il avait de tout temps été l'ennemi du
couvent, et qu'il voulait aujourd'hui flétrir l'honneur, non-seulement
de ce grand établissement religieux, mais de tout le royaume dont
l'Aréopagite avait toujours été le glorieux patron; et l'on courut
rendre compte à l'abbé du scandale dont on venait d'être témoin.
Celui-ci se hâta d'assembler le chapitre; puis, en présence de la
congrégation entière, il menaça Abélard d'envoyer aussitôt au roi qui
tirerait une réparation éclatante d'une si monstrueuse offense. Il
semblait que l'imprudent lecteur de Bède eût porté la main sur la
couronne. Il s'excusa de son mieux, et offrit, s'il avait manqué à la
discipline, de réparer sa faute; mais ce fut en vain, et l'abbé ordonna
de le bien surveiller jusqu'à ce qu'il le remît au roi.
[Note 130: Act. XVII, 34.--Bède le Vénérable, prêtre anglo-saxon, a
composé, au VIIe siècle, sur la philosophie, les sciences, l'histoire
ecclésiastique et l'Écriture sainte, des ouvrages très-remarquables pour
son temps. Le passage auquel Abélard fait allusion se trouve dans les
_Expositions du Nouveau Testament._ (Bed. Ven. _Op._. t. V, _Exp. Act.
Apost.,_ c. XVII.) Quant à la question, les moines de Saint-Denis
avaient tort sur un point; on ne peut plus soutenir raisonnablement
aujourd'hui que Denis l'Aréopagite, martyr du Ier siècle, soit le Denis
patron de la France, apôtre de Paris, et qui mourut vers le milieu du
IIIe. Mais il y a erreur dans Bède; l'Aréopagite a bien été évêque
d'Athènes; et l'évêque de Corinthe, qui n'est pas l'Aréopagite, est
celui qu'on vénérait en France et qui a donné son nom à l'abbaye de
Saint-Denis. Pour tout accommoder, en 1215, Innocent III, sans se
prononcer pour aucune opinion, donna à la royale abbaye les reliques de
Denis d'Athènes, afin qu'elle eût les restes des deux saints de ce nom.
Mais c'était au fond décider la question, ou dire que les reliques
jusque-là conservées à Saint-Denis n'étaient pas celles de l'Aréopagite.
(_Ab. Op._, p. 25, et Not., p. 1189.--Tillemont, _Mém. pour servir à
l'hist. ecclés._, t. II, p. 133 et 718, et t. IV, p. 710.)]
L'hostilité de ses supérieurs et de ses frères paraissait implacable; on
dit même que la punition monacale, le fouet, lui fut infligée pour
avoir été de l'avis du vénérable Bède[131]. Poussé à bout par tant
d'acharnement et de violence, las de voir toujours ainsi la fortune le
contrarier dans les moindres choses, et le monde entier conjuré contre
lui, il résolut de sortir d'esclavage, et, d'accord avec quelques
frères qui compatissaient à ses peines, aidé de ses amis, il s'enfuit
secrètement une nuit, et gagna la terre de Champagne, qui n'était pas
éloignée et où se trouvait la retraite déjà habitée par lui quelque
temps. Thibauld, comte de Champagne, de qui il n'était pas inconnu,
s'était intéressé aux persécutions qu'il avait éprouvées; et, sous sa
protection, il demeura à Provins, dans le prieuré de Saint-Ayoul[132],
occupé par des moines de Saint-Pierre de Troyes et dont le prieur était
un de ses anciens amis. En même temps, il essaya de se réconcilier, et
il écrivit à l'abbé de Saint-Denis et à sa congrégation une lettre que
nous avons encore, et où, discutant la question tranchée par Bède, il la
décide en sens inverse et conclut que le vénérable auteur s'est trompé
ou que les deux Denis ont été évêques de Corinthe[133]. Mais cette
concession fut inutile.
[Note 131: _Ut fama est_, ajoute Duboulai qui raconte ce fait.
(_Hist. Univ. par._, t. II, p. 85.)]
[Note 132: Saint-Ayoul est la traduction altérée de Saint-Aigulfe,
nom d'un prieuré soumis à l'évêché de Troyes et fondé en 1018. (_Gall.
Christ._, t. XII, p. 530.)]
[Note 133: _Ab. Op._ pars II, ep. II, _Adae dilectissimo patri suo
abbati_, p. 224.]
Pendant qu'il jouissait à Provins des douceurs d'une bienveillante
hospitalité, une affaire attira dans cette ville l'abbé de Saint-Denis
auprès du comte de Champagne; Abélard, de son côté, vint sur-le-champ,
avec son ami le prieur, trouver Thibauld, et lui demanda d'intercéder
pour lui, afin d'obtenir de son abbé l'absolution et la permission de
vivre suivant la règle monastique, partout où bon lui semblerait. Adam
voulut en conférer avec les moines qui l'avaient accompagné et promit
une réponse avant son départ. La réponse fut qu'il y allait de l'honneur
de leur abbaye, s'ils laissaient le frère indocile passer dans un autre
couvent, comme il en avait sans doute le dessein, et qu'après avoir
autrefois choisi leur maison pour asile, il ne pouvait l'abandonner sans
outrage. Puis, n'écoutant personne, pas même le comte, ils menacèrent
le fugitif de l'excommunier, s'il ne rentrait aussitôt au bercail, et
interdirent sous toutes les formes, au prieur qui l'avait accueilli,
de le retenir plus longtemps, s'il ne voulait avoir sa part de
l'excommunication.
Cette réponse jeta Abélard et son ami dans une grande anxiété; mais,
quelques jours après les avoir quittés, l'abbé Adam mourut le 19 février
1122[134]. Un autre lui succéda le 10 mars suivant; c'était Suger, celui
qui devait être un jour régent du royaume.
[Note 134: M. Alexandre Lenoir donne la pierre tumulaire d'Adam.
_Musée des mon. franç._, t. 1, p. 234, pl. n° 518.--Cf. _Gall. Christ._,
t. VII, p. 308.]
Suger était alors un homme tout politique, un simple diacre employé par
le roi aux plus grandes affaires, et à l'époque où il devint abbé, en
ambassade à Rome auprès du pape. Abélard, accompagné de l'évêque de
Meaux Burchard, qui s'intéressait à lui, se rendit auprès du nouvel
abbé, ou de celui qui le suppléait jusqu'à son retour, et renouvela les
demandes adressées au prédécesseur. La décision se faisant attendre,
peut-être parce qu'on attendait Suger, il se pourvut, grâce à
l'entremise de quelques amis, par-devant le roi et son conseil. Il ne
trouva pas que Louis VI eût grand souci de la qualité d'Aréopagite
pour le patron de la royale abbaye qui devait garder son tombeau, et
l'affaire reprit une tournure favorable.
Étienne de Garlande, alors grand-sénéchal de l'hôtel, se chargea de tout
arranger. Il était diacre aussi comme Suger; mais homme d'État et homme
de guerre, il entrait peu dans les désirs ou les convenances du clergé,
et saint Bernard regardait l'un et l'autre ministre comme deux calamités
pour l'Église[135].
[Note 135: Voyez la lettre qu'il écrivit quatre ans après à l'abbé
Suger pour le féliciter sur sa conversion. (Saint Bern. _Op.,_ ep.
LXXVIII.)]
Abélard avait compté sur la politique du conseil du roi. Il croyait
savoir qu'on y pensait que, moins l'abbaye de Saint-Denis serait
régulière, plus elle serait soumise et temporellement utile à la
couronne, peut-être parce qu'on en tirerait plus d'argent. Il pouvait
donc espérer qu'on se soucierait fort peu d'y retenir un censeur qui
prêchait la réforme, et qu'on ne prendrait pas fort à coeur les intérêts
de l'autorité abbatiale ni de la discipline commune. Cette situation
exceptionnelle de religieux sans monastère qu'il ambitionnait pouvait
être assez du goût de la cour, et lui il s'accommodait fort bien de
l'idée de lui devoir sa liberté, et pour ainsi dire de relever d'elle.
La royauté commençait à devenir pour les individus la protectrice
universelle; et elle se plaisait dès lors à entreprendre sur toutes les
juridictions, et à suspendre, suivant son bon plaisir, toutes les
règles particulières. Étienne de Garlande et Suger s'entendirent donc
aisément[136]. Pour que tout fût en règle, le ministre fit venir l'abbé
et son chapitre; et il s'enquit des motifs de l'insistance qu'on avait
mise à retenir dans un cloître un homme malgré lui, et fit valoir le
scandale qui pourrait en résulter, sans qu'on en dût espérer rien
d'utile, puisqu'il y avait entre la congrégation et son censeur une
évidente incompatibilité d'humeurs. L'abbé demanda seulement que, pour
l'honneur du monastère, Abélard ne cessât pas de lui appartenir, et
qu'il allât vivre dans une retraite de son choix, sans jamais entrer
dans aucune autre communauté. Cette condition fut acceptée, et le tout
fut promis et ratifié en présence du roi et de son conseil.
[Note 136: Il existe deux lettres adressées à Suger, au nom du pape,
pour lui recommander un maître Pierre qui, ayant une mauvaise affaire,
s'était adressé à la cour de Rome. Duchesne qui les a, je crois,
publiées le premier, veut qu'elles s'appliquent à notre maître Pierre;
du moins le dit-il dans la table de son recueil _Historiae Francorum
scriptores_ (t. IV, p. 537 et 538); mais la simple lecture de ces
lettres prouve que cette opinion est insoutenable, et nous croyons
volontiers, avec D. Brial, qu'il s'agit d'un certain Pierre de Meaux,
accusé de quelque violence sous la pontificat d'Eugène III. (_Rec. des
Hist._, t. XV, p. 455 et 456.)]
Le roi était alors ce Louis le Gros dont le règne fut si mémorable par
l'émancipation des communes, berceau de la liberté moderne. Il eut la
gloire d'attacher son nom à ce grand événement, et sa puissance en
profita, comme si sa volonté en eût été la cause. Tous les progrès de
l'autorité royale ont été, au moyen âge, des progrès dans le sens
absolu du mot. Elle ne fut jamais grande, au reste, que lorsqu'elle fut
libérale. Suger et Garlande s'en montrèrent les habiles ministres, et
il y a certainement quelque secrète liaison entre la politique qui
secondait l'affranchissement des communes et celle qui protégeait
Abélard.
Il était libre, mais il était pauvre. Maître de choisir sa solitude, il
se retira sur le territoire de Troyes, aux bords de l'Ardusson, dans un
lieu désert qu'il connaissait pour y être allé souvent lire et méditer,
ou même enseigner quelquefois[137]. C'était dans la paroisse de Quincey,
auprès de Nogent-sur-Seine. Là, dans quelques prairies qui lui furent
données, il construisit avec la permission d'Atton, évêque de Troyes,
un oratoire de chaume et de roseaux qu'il dédia d'abord à la sainte
Trinité. Ce fut dans cette retraite qu'il se cacha seul avec un clerc,
et répétant ces mots du psaume: «Voilà que j'ai fui au loin, et j'ai
demeuré dans la solitude.» (Ps. LIV, 8.)
[Note 137: «Ubi legere (_alias_ degere) solitus fuerat.» Ce lieu
est le hameau du Paraclet, à l'est de Nogent-sur-Seine, à dix on douze
lieues de Troyes, sur la route de Paris. (_Gall. Christ._, t. XII, p.
609.--_Ab. Op._, ep. 1, p. 28 Not., p. 1117.--Willelm. Godel. et Guill.
Nang. _Chron., Rec. des Hist_., t. XII, p. 675, et t. XX, p. 781.)]
C'est une chose étrange que les vicissitudes de la vie que nous
racontons. Elles se multiplient comme les mouvements inquiets de l'âme
d'Abélard. Téméraire et triste, entreprenant et plaintif, il n'a pas
réussi a maîtriser la fortune, et il ne sait pas s'astreindre à vivre
dans un humble repos. Aucune situation régulière et commune ne peut lui
convenir longtemps. Partout où il paraît, il semble chercher querelle,
provoquer l'oppression, et, quand il rencontre la résistance, il
s'étonne en gémissant. Après les grands malheurs, il n'échappe pas
aux petits; victime des sérieuses passions, il est tourmenté par les
passions puériles; il se prend d'une querelle domestique avec des
moines, et aussitôt tout condamné, tout déchu qu'il paraît, il emploie
des princes et des rois à faire ses affaires, à le délivrer de son abbé,
à garantir sa liberté; puis, dès qu'elle lui est rendue, n'ayant pu se
soumettre à la vie du cloître, il se fait ermite[138].
[Note 138: Cette retraite d'Abélard, le repos et l'activité
philosophique qu'il trouva au Paraclet, ont fixé l'attention d'un auteur
que nous citerons à cause de son nom et parce qu'il est un des premiers
en date qui aient parlé de lui. Pétrarque a fait un traité sur la vie
solitaire, où il vante les philosophes qui ont cherché la retraite, et
cite, après avoir nommé quelques anciens, «recentiorem unum nec valde
remetum ab relate nostra.... apud quosdam.... suspectae fidei, at
profecto non humilis ingenii, Petrum illum cui Abaelardi cognomen.» (_De
vit. solitar_., l. II, sect. VI, c. I.)]
Mais jamais il ne pouvait demeurer ignoré du reste du monde, et son
désert était à moins de trente lieues de Paris. On connut bientôt sa
retraite, et sans doute il ne mit nul soin à la cacher. Le maître
Pierre vit accourir aux champs pour l'entendre une nouvelle génération
d'écoliers. Les cités et les châteaux furent désertés pour cette
Thébaïde de la science[139]. Des tentes se dressèrent autour de lui; des
murs de terre couverts de mousse s'élevèrent pour abriter de nombreux
disciples qui couchaient sur l'herbe et se nourrissaient de mets
agrestes et de pain grossier. Comme saint Jérôme au milieu des déserts
de Bethléem, il se plaisait à ce contraste d'une vie rude et champêtre
unie aux délicatesses de l'esprit et aux raffinements de la science; et
peu à peu, entouré d'une affluence croissante, regardant ces nombreux
disciples qui bâtissaient eux-mêmes leurs cabanes sur le bord de la
rivière, il se sentait consolé; il se disait que ses ennemis lui avaient
tout enlevé et que l'on quittait tout pour le suivre. De moment en
moment, il pensait que la gloire revenait à lui. Que devaient dire les
envieux? La persécution, loin de leur profiter, servait à renouveler et
à singulariser sa fortune. On l'avait réduit à la dernière pauvreté;
comme le serviteur de l'Évangile, ne pouvant creuser la terre et
rougissant de mendier[140], voilà que la vieille science, à laquelle
il devait tant, venait le sauver encore, et lui donnait une école à
conduire et un institut à fonder. C'étaient des disciples qui lui
préparaient ses aliments, qui cultivaient, qui bâtissaient pour lui,
qui lui fabriquaient ses habits; des prêtres même lui apportaient leurs
offrandes, et bientôt, comme l'oratoire de roseaux était insuffisant,
ses élèves le reconstruisirent en bois et en pierre. Ce petit édifice
avait été dédié d'abord à la Trinité, divin objet des leçons et des
méditations d'Abélard à cette époque; et même il y avait fait placer une
statue ou plutôt un groupe qui se composait de trois figures adossées,
et parfaitement semblables de visage, pour exprimer l'unité de nature de
la trinité des personnes. Cette statue se voyait encore en ce lieu il
n'y a guère plus d'un demi-siècle. Les trois personnes divines étaient
sculptées dans une seule pierre, avec la figure humaine. Le Père était
placé au milieu, vêtu d'une robe longue; une étole suspendue à son cou
et croisée sur sa poitrine était attachée à la ceinture. Un manteau
couvrait ses épaules et s'étendait de chaque côté aux deux autres
personnes. A l'agrafe du manteau pendait une bande dorée portant ces
mots écrits: _Filius meus es tu_. À la droite du Père, le Fils, avec une
robe semblable, mais sans la ceinture, avait dans ses mains la croix
posée sur sa poitrine, et à gauche une bande avec ces paroles: _Pater
meus es tu_. Du même côté, le Saint-Esprit, vêtu encore d'une robe
pareille, tenait les mains croisées sur son sein. Sa légende était:
_Ego utriusque spiraculum_. Le Fils portait la couronne d'épines, le
Saint-Esprit une couronne d'olivier, le Père la couronne fermée, et sa
main gauche tenait un globe: c'étaient les attributs de l'empire. Le
Fils et le Saint-Esprit regardaient le Père qui seul était chaussé.
Cette image singulière de la Trinité, cet emblème, unique, je crois,
dans sa forme, attestait assez combien l'esprit d'Abélard était
profondément coupé de ce dogme fondamental. Cependant quand, en
s'agrandissant, l'établissement des bords de l'Ardusson devint en
quelque sorte le monument de cette grâce divine qui l'avait recueilli et
soulagé dans ses misères, comme c'était le lien de la consolation, il
lui donna le nom du _Consolateur_ ou du _Paraclet_[141].
[Note 139: «Relictis et civitatibus et castellis.» (_Ab. Op_., ep.
I, p. 23.)]
[Note 140: Luc, XVI, 3.--(_Ab. Op_., loc. cit., et ep. II, p. 43.)]