parisiacae sedis épiscopo unaque venerabili ejusdem ecclesiae clero P_.
(Pars II, cp. XXI, p. 334.) Plusieurs détails font reconnaître Roscelin.
Le sarcasme sur le _morceau de poisson rôti_ (_partem piscis assi_, Luc.
XXIV, 42) est une allusion à la doctrine qui refusait l'existence
réelle aux parties du tout comme aux qualités de la substance, d'où il
résultait que les qualités et les parties n'étaient que des mots. Au
reste, dans ce système pris au sens le plus absolu, ce n'est pas le
poisson qui eût été un mot, mais la partie seulement. (Ouvr. inéd.,
Intr., p. xc. _Dial_., p. 471.) Quant à la flagellation de Roscelin,
elle n'est, que je sache, rapportée nulle part. Avant de quitter la
France, sous le coup de la sentence du concile de Soissons, Roscelin est
désigné constamment comme maître et chanoine de Compiègne, où il n'y
avait pas de chapitre de Saint-Martin. Les auteurs de l'_Histoire
littéraire_ ne voient pas de difficulté à croire que, rentré en France,
il fut chanoine de Saint-Martin à Tours; mais ils ne citent ni ce
passage ni aucune autorité, car Duboulai qu'ils nomment n'en parle pas.
(_Hist. litt_., t. IX, p. 301).--_Hist. Univ. paris_., t. I, p. 443,
485, 493, 639.]
C'est dans ces termes, où se trahit peut-être plus de colère que de
mépris, qu'Abélard livrait son ennemi à l'exécration de l'Église,
oubliant trop sans doute qu'au temps où il vivait les mêmes anathèmes
attendaient quiconque avait innové dans la dialectique et par elle dans
la théologie, et que le glaive sacré était déjà levé sur la tête du
contempteur de Roscelin, téméraire vainqueur de Guillaume de Champeaux
et d'Anselme de Laon.
Rien n'était fort à craindre, en effet, dans cet effort désespéré d'un
auteur de système qui, se sentant menacé de l'oubli, voulait envelopper
dans une communauté d'hérésie et de disgrâce celui qu'il n'avait pu
annuler ou traîner à sa suite. Malgré cette dénonciation odieuse,
repoussée avec une violence qui ne le semble guère moins, ce n'était
pas le proscrit Roscelin que devait redouter Abélard; mais les anciens
sectateurs du réalisme, mais les amis de Guillaume et d'Anselme morts
sans vengeance[107]; mais quelques disciples fidèles à leur mémoire et
bienvenus auprès des princes de l'Église; mais cet Albéric et ce Lotulfe
dont il avait rencontré de bonne heure l'opposition vigilante, et qui
voulaient dominer à leur tour et recueillir tout l'héritage de
leurs maîtres; voilà ceux dont l'inimitié devait lui faire éprouver
cruellement sa puissance.
[Note 107: C'est Abélard qui dit positivement qu'ils étaient morts
à celle époque (cp. I, p. 20), et comme le concile de Soissons eut bien
certainement lieu en 1121, cela fortifie l'opinion qui place avant cette
année la mort de Guillaume de Champeaux. (Voyez la note 2 de la page
29.) Quant à Anselme, il était mort en 1116.]
Albéric et Lotulfe gouvernaient les écoles de Reims; le premier,
archidiacre de la cathédrale, prieur de Saint-Sixte, et qui avait été un
moment désigné, avec l'appui de saint Bernard, pour succéder à Guillaume
de Champeaux dans l'évêché de Châlons[108], jouissait d'un grand crédit
auprès de Raoul dit le Vert, son archevêque[109]. Poussé par les
instances répétées des deux professeurs, ce prélat s'entendit avec
Conan, évêque de Palestrine, qui remplissait alors dans les Gaules les
fonctions de légat du saint-siège[110], pour convoquer, sous le nom de
concile ou synode provincial, un conventicule à Soissons, ville déjà
signalée par la condamnation de Roscelin en 1092. Abélard y fut appelé,
on lui dit d'apporter son célèbre ouvrage, _opus clarum_. On l'accusait
d'avoir, comme Roscelin, appliqué les principes du nominalisme au dogme
de la Trinité. Il se rendit à l'appel et parut accepter le jugement.
[Note 108: Saint Bernard fit de vains efforts auprès du pape Honoré
II pour obtenir qu'il approuvât l'élection d'Albéric au siège de Reims.
(S. Bern. _Op_., ep. XIII.) Je dois cependant ajouter que la plupart des
auteurs pensent que ce n'est pas après Guillaume de Champeaux (1119
ou 1121), mais après Ebal, son successeur (1126), qu'Albéric faillit
devenir évêque de Châlons.]
[Note 109: «Radulfus nomine, Viridis cognomine.» Abélard et
plusieurs écrivains l'appellent _Rodulfus_, et d'autres _Radulfus_, que
l'on traduit ordinairement par Raoul. (_Ab. Op_., ep. I, p. 20; Not. p.
1164.--G. Marlot, _Metrop. remens. Hist_., t. II, I. II, c. XXXI, p. 244
et 275.--_Gall. Christ_., t. IX, p. 80.)]
[Note 110: Conan, Conon ou Conus, évêque de Palestrine ou Préneste,
légat du pape Paschal II en France, y prit part à plusieurs conciles. En
1120, il était légat du pape Calixte II, et tint un nouveau concile à
Beauvais. (_Ab. Op_; Not., p. 1166.)]
Soissons était une ville de la province ecclésiastique de Reims[111].
L'archevêque Raoul y avait convoqué ses suffragants, et quelques membres
considérables du clergé, parmi lesquels on distinguait Geoffroi II,
évêque de Chartres. Le droit de juridiction sur Abélard n'était rien
moins qu'établi. Comme moine de Saint-Denis, il relevait de l'évêque de
Paris, dont le métropolitain était à Sens. Tout au plus pouvait-on
dire que le lieu où il avait enseigné se trouvait dans une partie du
territoire de Champagne, dépendante de la province de Reims. Mais il
n'éleva aucune difficulté; il était loin de se refuser aux épreuves
et aux discussions publiques, et il les avait en quelque sorte
demandées[112].
[Note 111: Province de Reims ou Belgique seconde. Les suffragants
de l'archevêque de Reims, en 1121, étaient probablement les évêques de
Soissons, d'Arras, de Laon, de Beauvais, de Châlons, de Noyon, d'Amiens,
de Senlis et de Térouenne. On ignore quels sont ceux de ces prélats qui
assistèrent au concile. Il y en eut sans doute très-peu; on verra plus
bas que l'assemblée n'était pas nombreuse. La présence de Lisiard de
Crespy, évêque de Soissons, est seule attestée. (_Gall. Christ_., t. IX,
passim.)]
[Note 112: Mais cette demande était adressée à l'évêque de Paris.
Voyez ci-dessus p. 81, et dans les Oeuvres, p. 334. Quant à la
compétence, résultant du lieu où l'enseignement avait été donné, je ne
l'indique que comme une hypothèse.]
Lorsqu'il arriva à Soissons (1121), il trouva le clergé et le peuple
mal disposés pour lui. On avait répandu les bruits les plus fâcheux; il
passait pour avoir écrit et prêché qu'il y avait trois Dieux, en sorte
que, dans les premiers jours, quelques-uns de ses disciples faillirent
être lapidés par le peuple[113]. C'était assurément une situation toute
neuve pour Abélard.
[Note 113: Le peuple de Soissons était fanatique. Peu d'années
auparavant, il avait brûlé de son propre mouvement un homme soupçonné de
manichéisme. (Le P. Longueval, _Hist. de l'Église gall_., t. VIII, l.
XXIV, p. 414.)]
Il alla d'abord droit au légat, et lui remit son livre, déférant
d'avance au jugement de cet évêque, et déclarant que, s'il avait rien
émis qui s'éloignât de la foi catholique, il était prêt à le corriger
et à donner toute satisfaction, déclaration qui se lisait déjà dans
l'ouvrage même[114]. Le légat embarrassé le lui rendit, en lui disant
de le porter à l'archevêque et à ses conseillers, accusateurs devenus
juges. L'ordre fut exécuté; mais les nouveaux censeurs regardèrent,
feuilletèrent le manuscrit sans y rien trouver à reprendre, du moins
en présence de l'auteur, et ils renvoyèrent le jugement à la fin du
concile. Avant même qu'il ne s'ouvrît, Abélard s'était efforcé de se
ressaisir du public. Partout et devant tous, il développait chaque
jour la pensée de son ouvrage, il exposait sa foi, il rendait le dogme
intelligible, démonstratif, et commençait à retrouver des admirateurs.
On remarqua bientôt dans la ville cette singularité d'un accusé qui
parle haut et d'un accusateur qui se tait. «Quoi,» disait-on, «il
harangue le public, et on ne lui répond pas! Le concile touche à son
terme, un concile réuni principalement à cause de lui; et de lui il
n'est pas question! Est-ce que les jugea auraient reconnu que l'erreur
était de leur côté?» Ces propos et d'autres semblables ne faisaient
qu'animer de plus en plus l'ardeur de la poursuite; une condamnation
devenait à chaque instant plus nécessaire.
[Note 114: _Intruct. ad Theol_., prolog., p. 974.]
Un jour, Albéric, accompagné de quelques-uns des siens, s'approche
d'Abélard, et voulant apparemment l'embarrasser, après quelques mots
flatteurs, il lui dit qu'il s'étonnait d'une chose qu'il avait notée
dans son ouvrage; savoir que Dieu ayant engendré Dieu, et Dieu étant
unique, Dieu cependant ne s'était pas engendré lui-même.
«Si vous voulez,» répondit Abélard, «je vous en donnerai la
raison.--Nous faisons peu de compte,» reprit Albéric, «des raisons
humaines, ainsi que de notre propre sens en pareilles matières; nous
demandons les paroles de l'autorité.--Tournez le feuillet,» dit Abélard,
«et vous trouverez l'autorité.» Et lui, prenant des mains le livre
qu'Albéric avait apporté, il chercha le passage qn'Albéric n'avait pas
vu ou compris, n'ayant qu'une pensée, celle de trouver un adversaire
en faute. Le bonheur voulut ou Dieu permit que le passage se présentât
aussitôt. La citation portait: «Saint Augustin, _de la Trinité_, livre
I.--Celui qui croit qu'il est de la puissance de Dieu de s'être engendré
lui-même, erre d'autant plus que non-seulement Dieu n'est point dans ce
cas, mais pas plus que lui aucune créature spirituelle ou corporelle. Il
n'est absolument aucune chose qui s'engendre elle-même[115].»
[Note 115: Voilà une preuve que l'ouvrage jugé à Soissons est
l'Introduction à la Théologie; on y trouve le passage repris par
Albéric, et la citation de saint Augustin qu'invoque Abélard pour lui
répondre. (_Ab. Op_., ep. I, p. 21; _Introd_., l. II, p. 1066.--Saint
Augustin, _Op. omn., De Trin_., l. I, c. I, t. VIII, p. 749; édit. de
1779.)]
Les disciples d'Albéric qui étaient présents furent surpris et confus.
Leur maître, pour essayer de se défendre, dit à tout hasard: «Mais il
faut bien l'entendre.--La belle nouvelle,» reprit sur-le-champ Abélard;
«mais vous demandiez un texte, et non pas le sens. Si vous voulez le
sens et la raison, je suis prêt à vous montrer qu'avec l'autre opinion,
vous tombez dans l'hérésie qui veut que le Père soit son propre fils.»
A ces mots, Albéric en colère répondit par des menaces, et lui dit que,
dans cette affaire, ni les autorités ni les raisons ne seraient pour
lui, et il s'éloigna.
Abélard qui raconte cette anecdote n'ajoute pas que, dans le passage
en question, c'était précisément une opinion d'Albéric lui-même qu'il
attaquait en passant, l'attribuant, sans prononcer aucun nom, à
un maître en théologie _qui occupait en France une chaire de
pestilence_[116]. Albéric qui s'était reconnu, sans en convenir, avait
dû naturellement trouver dans cet endroit la plus grosse hérésie du
livre.
[Note 116: «Magistros divinorum librorum qui nunc maxime circa nos
pestilentae cathedras tenent.... quorum unus in Francia.» (_Ab. Op.,
loc. cit_.) Je suis ici l'opinion de Mabillon. (Saint Bern., ep. XIII,
in not.)]
Le dernier jour du concile arriva, et avant la séance, le légat mit en
délibération avec l'archevêque et quelques-uns des meneurs ce qu'on
devait faire de l'accusé et de son livre. Ils avaient l'un et l'autre
sous la main, ils étaient là pour les juger, et ils paraissaient n'avoir
rien à dire. Évidemment, on reculait devant une discussion publique,
et soit faiblesse ou calcul, soit défiance de la cause ou crainte de
l'ascendant si connu d'Abélard, on avait ainsi tout retardé, débat et
jugement, les uns voulant échapper à la nécessité d'une telle épreuve,
les autres prévoyant qu'au dernier moment tout deviendrait plus facile
et que le coup pourrait être brusquement et silencieusement porté. Mais
Abélard avait un parti dans le clergé; les dignités ecclésiastiques
étaient déjà le partage de quelques-uns de ses élèves. Dans cette
conférence décisive, Geoffroi de Lèves, évêque de Chartres, le premier
par sa piété et par la dignité de son siège[117], profita de l'embarras
visible des assistants pour les exhorter à la modération. Il rappela
d'abord la situation d'Abélard, la supériorité de ses talents, ses
succès dans tous les enseignements, le nombre de ses sectateurs,
l'étendue de son influence, _de cette vigne qui projetait ses pampres
jusqu'à la mer_. Il ajouta que si l'on voulait le condamner par une
décision en quelque sorte préjudicielle et le frapper sans débat, il
était à craindre qu'en indisposant beaucoup de monde on ne suscitât
aussitôt un grand parti pour sa défense, d'autant que rien dans ses
écrits ne donnait ouvertement accès à la censure; qu'une telle violence
ajouterait à la faveur publique, et serait attribuée à l'envie plus qu'à
la justice; que si, au contraire, on voulait procéder canoniquement, il
fallait produire dans l'assemblée un écrit ou un dogme incontestablement
de lui, l'interroger, et le laisser librement répondre, afin qu'après
aveu ou conviction, il fût réduit au silence; suivant cette parole de
Nicodème, lorsqu'il voulut sauver Notre-Seigneur: «Est-ce que notre loi
condamne un homme, s'il n'a pas été ouï auparavant, et sans qu'on sache
ce qu'il a fait?» (Jean, VII, 51.)
[Note 117: Geoffroi II, successeur d'Ives dans l'évêché de Chartres,
était de race noble, et son siège a été longtemps le premier de la
province de Sens. Le siège de Paris n'était alors que le troisième. On
n'explique pas comment, étant de la province de Sons, il assistait à un
concile tenu par les évêques de celle de Reims. Il joua pendant toute
sa vie un grand rôle dans les affaires du clergé, et nous le verrons
reparaître plus d'une fois. (_Ab. Op_., ep. I, p. 22.--_Gall. Christ_.,
t. VIII, p. 1134 et suiv.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 82.)]
Cet avis fut accueilli par des murmures, et quelques-uns s'écrièrent
ironiquement que le conseil était bien sage d'aller lutter de faconde
avec un homme aux arguments et aux sophismes duquel l'univers n'aurait
su comment résister. Geoffroi se contenta de remarquer qu'il était
encore plus difficile de disputer avec le Christ, lequel pourtant
Nicodème voulait qu'on écoutât par respect pour la loi. Puis essayant de
les ramener par une autre voie et d'obtenir l'ajournement d'une décision
qui réclamait un examen plus mûr et une assemblée plus nombreuse, il
demanda qu'Abélard fût reconduit à Saint-Denis par son abbé qui était
présent, et que l'on y convoquât une réunion considérable et des plus
savants hommes, pour examiner plus attentivement ce qu'il y avait à
faire. Ce dernier avis obtint l'assentiment du légat, et tous les autres
parurent s'y rendre. Dans les cas épineux, l'ajournement gagne aisément
la faveur d'une assemblée. Conan se leva pour aller dire sa messe, avant
d'entrer au concile, et il fit prévenir Abélard par l'évêque de
Chartres de la permission qui lui serait accordée de retourner dans son
monastère, pour y attendre ce qui avait été convenu. Mais alors les plus
acharnés ou les plus rigoureux, voyant bien qu'il n'y avait rien de
fait, si l'affaire devait se traiter hors du diocèse et là où leur
crédit ne s'étendait pas, persuadèrent à l'archevêque qu'il serait
ignominieux pour lui que la cause fût renvoyée à un autre tribunal, et
qu'il fallait craindre que l'accusé n'échappât. On revint donc au légat,
on le pressa de changer d'avis, et on l'amena, malgré lui, à consentir
que la doctrine fût condamnée sans débat contradictoire, le livre brûlé
en présence de tous, et l'auteur renfermé à perpétuité dans un nouveau
couvent. On lui persuada que, pour fonder la condamnation, il suffisait
que sans l'autorisation ni du souverain pontife, ni de l'Église,
l'ouvrage eût été lu dans un cours public et livré par l'auteur lui-même
à plusieurs pour le transcrire; on ajouta enfin qu'un tel exemple
servirait la religion en prévenant à l'avenir le retour de semblables
témérités. Le légat, à ce qu'il paraît, était peu instruit; il
s'appuyait beaucoup sur les conseils de l'archevêque de Reims, qui
lui-même était conduit par Albéric, Lotulfe et leurs amis. L'évêque de
Chartres jugea que l'on ne pourrait empêcher l'exécution de ce plan,
et avertissant Abélard, il l'engagea à tout supporter, et à n'opposer
qu'une douceur exemplaire à une violence qui nuirait plus à ses ennemis
qu'à lui. Quant à sa réclusion dans un monastère, il lui dit de ne
point s'en inquiéter et que le légat qui dans tout cela agissait
à contre-coeur, lui ferait certainement, quelques jours après la
dissolution du concile, rendre la liberté. Abélard pleurait en
l'écoutant, et Geoffroi pleurait avec lui. La pensée a beau mépriser la
force; quand la force l'opprime en la faisant taire, c'est un martyre
sans consolation. La consolation ou la vengeance de la pensée, c'est la
parole.
Abélard fut appelé; il parut devant le concile. On l'accusait vaguement
de l'hérésie de Sabellius, c'est-à-dire d'avoir nié ou affaibli la
réalité des trois personnes de la Trinité[118]. Jugé sans discussion,
convaincu sans examen, on le força de jeter de sa propre main son livre
dans les flammes. Il le regardait tristement brûler, lorsqu'au milieu du
silence apparent des juges, un des plus hostiles dit à demi-voix qu'il y
avait lu en quelque endroit que Dieu le père était seul tout-puissant;
ce que le légat ayant entendu, il lui dit, avec grand étonnement, qu'il
ne le pouvait croire. «Même chez un petit enfant,» ajouta-t-il, «une si
grosse erreur serait inconcevable, quand la foi universelle tient et
professe qu'il y a trois tout-puissants.» A ce mot, un maître des
écoles, qui se nommait Terric[119], se prit à sourire, et lui souffla
aussitôt ces paroles d'Athanase dans son symbole: «_Et pourtant il n'y
a pas trois tout-puissants, mais un seul tout-puissant_[120].» Et comme
son évêque, qui l'avait entendu, lui reprochait cette inconvenance
à l'égal d'un propos contre la majesté divine, Terric tint bon
intrépidement en citant les paroles de Daniel: «_Ainsi, fils insensés
d'Israël, sans juger et sans connaître la vérité, vous avez condamné un
de vos frères: retournez au jugement_ (XIII, 48 et 49), et jugez le
juge lui-même, car celui qui devait juger s'est condamné par sa propre
bouche.» Alors l'archevêque, se levant, justifia comme il put, en
changeant les termes, la pensée du légat; et, se laissant aller à la
controverse, il établit qu'effectivement le Père était tout-puissant, le
Fils, tout-puissant, le Saint-Esprit, tout-puissant, et que celui qui
sortait de là ne devait pas même être écouté; que si d'ailleurs on y
tenait, on pouvait permettre au frère[121] d'exposer sa foi en présence
de tous, afin qu'on pût l'approuver ou l'improuver, et finalement
prononcer. Cette concession, arrachée par l'embarras du moment, pouvait
changer la face de l'affaire, et déjà Abélard, debout, se disposait à
se défendre; heureux de professer et de développer sa foi, il reprenait
l'espoir et le courage; le souvenir de saint Paul devant l'aréopage ou
devant le conseil des Juifs, lui traversait l'esprit; il allait parler,
tout était sauvé, lorsque ses adversaires, prompts à parer le coup,
s'écrièrent qu'il n'était besoin que de lui faire réciter le symbole
d'Athanase[122], et, comme il aurait pu dire, pour gagner du temps,
qu'il ne le savait point par coeur, ils lui mirent à l'instant sous les
yeux le livre tout ouvert. Abélard laissa retomber sa tête, il soupira,
et, d'une voix sanglotante, il lut ce qu'il put lire. On le remit
aussitôt, comme un accusé convaincu, à l'abbé de Saint-Médard qui était
présent, et qui le conduisit en prisonnier dans son couvent. Le concile
se sépara sur-le-champ.
[Note 118: Lui-même raconte en deuil l'histoire du synode de
Soissons (ep. I, p. 20-25); mais il ne fait pas connaître l'objet précis
de l'accusation. C'est Othon de Frisingen qui dit qu'il fut reconnu
sabellien, pour avoir réduit les personnes de la Trinité à des mots par
l'application du nominalisme, qui, remarquez-le, avait servi à motiver
contre Roscelin, trente ans auparavant, l'accusation de trithéisme.
(Oth. Frising. _De Gest. Frid_., l. I, c. XLVII.) Voyez sur cette
accusation dans le l. III, le c. V. Au reste, les mêmes textes servirent
plus tard à fonder, à Sens, contre Abélard, une accusation inverse de
celle de Soissons.]
[Note 119: D. Brial est porté à croire que ce Terric ou Terrique
est le même qu'un certain Thierry, dialecticien breton assez habile,
et penseur assez hardi, dont parlent Othon de Frisingen et Jean de
Salisbury. (_De Gest. Frid_., l.1, c. XLVII.--Saresb. _Metalog_., l. I,
c. V, et l. II, c. X.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 377.)]
[Note 120: La réponse était topique, mais au fond elle donnait
encore prise à la controverse, et les scolastiques ont beaucoup
disputé sur ce passage du symbole d'Athanase. Pierre d'Ailly le trouva
contradictoire, car puisqu'il est dit plus bas que les trois sont
égaux entre eux et coéternels, il faut bien qu'il soit tous les trois,
immenses, tout-puissants, etc. Saint Thomas convient qu'ils le sont tous
les trois, mais non qu'ils soient trois immenses, trois tout-puissants.
(Le P. Petan, _Dogmat. theolog_., t. II, l. VIII, CIX, p. 562; édit. de
Paris, 1844.)]
[Note 121: «Frater ille.» (_Ab. Op._, p. 24.)]
[Note 122: Tout le monde sait ce que c'est que le symbole dit de
saint Athanase, quoiqu'il ne soit pas de lui. C'est le symbole qu'on
récite le dimanche à primes et qui est appelé pour cette raison le
symbole de primes; on le nomme aussi la symbole _Quicumque,_ parce qu'il
commence par ce mot. Abélard a fait un commentaire sur ce symbole.
(_Op._, pars II, p. 381.)]
Ce couvent avait été fondé auprès de Soissons, sur la rive droite de
l'Aisne, par le roi Clotaire I. La mission des moines était de desservir
l'église où les restes de ce prince furent longtemps déposés près de
ceux de saint Médard, premier évêque de Noyon, apôtre de ces contrées.
C'était un monastère considérable et respecté, investi de grands
privilèges. L'abbé qui se nommait Geoffroi[123] et qui était un homme
instruit et distingué, traita son captif ou plutôt son hôte avec
de grands égards; et les moines, espérant le garder longtemps,
l'accueillirent avec beaucoup d'empressement, et s'efforcèrent de le
consoler par mille soins; mais nulle consolation n'était possible.
Rien au monde ne pouvait rendre au triste Abélard ce qui venait de lui
échapper. La dernière, la plus puissante et la plus vieille de ses
illusions était évanouie: un pouvoir s'était rencontré qui ne pliait
pas devant lui. La vérité et l'éloquence avaient été vaincues dans sa
personne, et l'ascendant de son génie était méconnu. Pour la première
fois, il sentait sa faiblesse et presque son déclin. On ne peut peindre
son désespoir. Passant de l'abattement à la fureur, il accusait Dieu
même qui l'avait abandonné, ou, cachant dans ses mains son front baigné
de larmes, il se disait que ses souffrances et ses affronts passés
étaient peu de chose auprès de ce qu'il éprouvait. Jadis, au moins, il
était coupable, et il avait en quelque sorte mérité son malheur; mais
aujourd'hui, c'était à ses yeux une foi sincère, un amour désintéressé
du vrai qui faisait de lui le plus malheureux des mortels. Qu'allait-il
devenir? on avait cette fois attenté sur sa gloire.
[Note 123: Geoffroi, surnommé Cou de Cerf, ancien abbé de
Saint-Thierry, abbé de Saint-Médard en 1120, évêque de Châlons en 1131,
et qui mourut en 1149. On a de lui des lettres et quelques écrits.
(Voyez son article dans l'_Histoire littéraire_, t. XIII, p.
185.--_Annal. Bened_., t. VI, l. LXXV, p. 190; Append. p. 639.--_Gall.
Christ_., t. IX, p. 186 et 415.)]