Il était moine en effet, et la nécessité, sinon le devoir, lui

prescrivait de vivre suivant son état. Une première ressource s'offrait

à lui, c'était l'étude; mais d'abord l'étude lui sembla sans attrait;

elle n'apportait plus la gloire avec elle. Toutefois des clercs venaient

le voir, et l'abbé de Saint-Denis, Adam, se joignait à eux pour lui dire

que le moment peut-être était arrivé de se consacrer plus que jamais au

travail, et surtout aux recherches théologiques. Ils lui répétaient que

maintenant l'amour du ciel lui pouvait inspirer ce que jadis peut-être

lui avait suggéré le désir de la réputation et de la fortune; que

son devoir était de faire valoir le talent que, selon la parabole

évangélique, le Seigneur lui avait remis, comme à son serviteur, et

qu'il réclamerait un jour avec usure. Ils ajoutaient que si, jusqu'ici,

il avait instruit les riches, il lui restait à éclairer les pauvres; que

le ciel, en le frappant, lui avait ouvert du moins l'asile de la paix de

l'âme, de la liberté d'esprit, de la tranquillité studieuse; et que le

philosophe du monde pouvait devenir aujourd'hui le philosophe de Dieu.

Abélard hésitait à suivre ces conseils; il lui en coûtait de reparaître

aux yeux des hommes. Mais il ne trouvait pas, dans l'abbaye de

Saint-Denis, le repos qu'il espérait. Il l'avait choisie comme la

première du royaume. On y avait reçu avec empressement un homme qui

devait illustrer la communauté. On y attendait de lui de l'éclat et

du bruit; il y cherchait le silence, la règle, l'oubli. Le premier

mouvement de son désespoir avait dû être le renoncement absolu au

monde. Or, l'antique fondation de Dagobert, agrandie et enrichie par la

munificence de la longue suite de rois, ses successeurs, cette maison

toute royale, une des institutions de la monarchie, monastère, dit saint

Bernard, plus dévoué à César qu'à Dieu, n'était nullement étrangère aux

choses mondaines, et tenait au siècle par de nombreux liens.

Irritable et attristé, Abélard y trouvait la vie peu régulière, les

moeurs relâchées. Il accusait l'abbé Adam lui-même de désordres

qu'aggravait sa dignité[94]. Habitué au ton du commandement, prompt à

tout régenter autour de lui, il s'éleva contre les dérèglements dont il

était témoin, et ses reproches qui n'étaient pas toujours discrets,

le rendirent bientôt à charge à tout le monde. Ses frères importunés

saisirent avec empressement les instances de ses disciples comme une

occasion de l'éloigner, et le pressèrent d'y céder en reprenant ses

leçons. Il résista longtemps; il répugnait à revoir le grand jour.

Cependant amis, ennemis, écoliers, religieux, l'abbé lui-même

insistaient, et entrant alors dans cette vie, de mobilité et de

tentatives changeantes que son âme inquiète allait prolonger, il

s'établit dans le prieuré de Maisoncelle, situé sur les terres du comte

de Champagne[95] pour y rouvrir son école à la manière accoutumée.

[Note 94: La manière dont Abélard parle des désordres de l'abbé et

des moines de Saint-Denis, ne permet pas le moindre doute. Ces désordres

sont affirmés par saint Bernard, par Guillaume de Nangis, par les

annales même du monastère. La chose était commune alors dans beaucoup de

couvents, et il n'y avait pas cent ans que les mêmes désordres, dans la

même maison, avaient nécessité une réforme entreprise par saint Odilon.

Deux actes d'administration charitable de l'abbé Adam, rapportés par

Duchesne qui veut le justifier, ne prouvent nullement qu'il menât une

vie régulière. (_Ab. Op_., ep. I, p. 19; Not., p. 1153.--Saint Bernard,

_Op._, ep. LXXVIII et not.--Guill. Nang. _Chron_., an. 1123, _Rec. des

Hist_., t. XX, p. 727.)]

[Note 95: «Ad cellam quamdam.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 19 et 20.) D.

Brial seul dit que ce lieu est Maisoncelle. (_Rec. des Hist._, t. XIV,

p. 290.) Il y a dans le département de Seine-et-Marne plusieurs villages

de ce nom. Le lieu qu'habitait Abélard, désigné par quelques écrivains

sous le nom de _Trecensis cella_, peut être ou Maisoncelle de

l'arrondissement et du canton de Coulommiers, ou plutôt Maisoncelles du

canton de Villiers-Saint-Georges, arrondissement de Provins. Je ne crois

pas que le lieu de refuge d'Abélard, malgré cette désignation _Trecensis

cella_, doive être confondu avec le couvent de Troyes, appelé

_Cella, monasterium cellense_, ou Moustier-la-Celle, le monastère

de Saint-Pierre de Troyes. (_Gall. Christ._, t. XII, p. 539.) Le

P. Longueval veut qu'il ait enseigné à Provins dans un prieuré de

Saint-Florent de Saumur. Peut-être confond-il cette première sortie

du couvent avec la seconde qui le conduisit à Provins, au prieuré de

Saint-Ayoul. (_Hist. de l'Egl. gall_, t. VIII, l. XXIII, p. 355.--_Hist.

litt_. t. IX, p. 85.)]

Il retrouva sur-le-champ un auditoire attentif et nombreux; on parle de

trois mille étudiants. La foule reparut, et bientôt ce lieu retiré ne

suffit plus à l'abriter ni à la nourrir. Ramené par le malheur aux plus

sérieuses méditations, préoccupé des devoirs de sa profession nouvelle,

devenu par l'étude et plus savant et plus subtil[96], il rendit son

enseignement éminemment religieux, sans abandonner ces sciences profanes

dont on lui demandait surtout les leçons. Il en fit comme un appât dont

la saveur attirait les disciples à cette philosophie véritable qui était

enfin pour lui celle de Jésus-Christ, imitant ainsi celui qu'il appelait

le plus grand des philosophes chrétiens, Origène. La manière en effet

dont saint Grégoire le Thaumaturge nous dit qu'enseignait ce profond

et singulier docteur offre assez d'analogie avec la méthode d'Abélard.

C'est bien, au reste, celle de quiconque veut fonder la foi sur

la raison. «Point d'arcane pour Origène,» dit le Thaumaturge, «il

expliquait tout[97].»

[Note 96: «De acute acutior.» (Oth. Fris., _De Gest. Frid._, t. I,

c. XCVII.)]

[Note 97: «Summum christianorum philosophorum Origenem.» (Ep. I, p.

19.) Voyez le passage de Grégoire dans l'ouvrage de D. Gervaise (t. 1,

p. 131) ou dans ce père lui-même. (_Orat. panegyric. et charist. ad

Origen_, p. 73. S.P. Greg. cogn. Thaum. _Op._, Paris, 1621.)]

Le tour théologique qu'avait pris l'enseignement d'Abélard ne fit

qu'exciter davantage la curiosité, et le professeur obtint un succès qui

rappelait le passé. Pour s'instruire à la fois dans la science séculière

et sacrée, on se pressa dans son école, et la décadence des autres

établissements recommença. Les maîtres se déchaînèrent de nouveau contre

lui. On attaqua tout, et sa manière et son droit d'enseigner. On lui

reprocha, mais non pas en face, d'être, contrairement aux devoirs

monastiques, encore trop captivé par l'étude des livres profanes, et

d'avoir usurpé, cette fois sans qu'un supérieur l'autorisât, la maîtrise

en théologie. Son école était en effet une oeuvre volontaire et privée;

il n'était plus maître et comme recteur de celle de Paris, il n'était

théologal d'aucune église. La publicité des écoles monastiques

n'existait pas de droit, et d'ailleurs il enseignait hors de son

couvent. On demandait donc son interdiction, et l'on ne cessait de

presser dans ce sens, archevêques, évêques, abbés et tout personnage

revêtu de quelque titre ecclésiastique. On travaillait à soulever tout

le clergé contre lui.

Abélard commença par braver l'orage; il s'était accoutumé à dédaigner

ses ennemis. Sa supériorité avait jusqu'ici accablé tous ceux qu'elle

avait irrités.

N'ayant rien perdu de sa science éloquente, voyant son auditoire

renouvelé, il pensait avoir gardé tout son ascendant, et il

méconnaissait ce que le temps apporte de changement dans la situation

des plus heureux, ce que le malheur enlève d'autorité au talent des plus

habiles. Le respect et l'empressement de ses disciples lui faisaient

illusion. Il ne savait pas qu'une puissance interrompue ne se retrouve

guère, et que depuis sa chute une ombre funèbre avait été portée sur

tout son avenir.

Il arriva que, pressé par ses élèves, il entreprit de rédiger ses leçons

théologiques. Son intention déclarée était d'affermir les fondements

mêmes de la foi; et puisque le philosophe était maintenant un religieux,

de rendre témoignage de sa profession en enseignant la philosophie

religieuse. Or, la première vérité de la philosophie religieuse, c'est

Dieu; la première question, c'est la nature de Dieu. Son ouvrage fut

donc un traité sur la nature de Dieu, c'est-à-dire sur l'Unité et la

Trinité divine. C'est l'_Introduction à la Théologie_ que nous avons

encore[98]. Il essaie d'y exposer ce qui, ainsi qu'il l'observe

lui-même, est plus fait peut-être pour la pensée que pour l'expression.

Démontrant, comme on dit, la foi par la raison, il veut répondre aux

hérétiques et surtout aux incrédules qui se piquent de philosophie,

par un christianisme philosophique. De là cette thèse persévéramment

soutenue que le dogme peut être présenté sous une forme rationnelle,

qu'il faut comprendre ce qu'on croit, qu'il n'y a point de mystère

qui ne puisse être éclairci par des explications ou du moins par des

similitudes choisies avec discernement, et que la dialectique, cette

maîtresse de la raison, doit être conciliée avec les croyances

chrétiennes, si l'on ne veut pas qu'elle les ébranle, en les mettant en

contradiction avec ses propres lois. Une conséquence assez naturelle

était de placer l'autorité des philosophes presqu'au rang de celle des

saints; de prétendre que la raison, révélation intérieure, avait conduit

les premiers aux mêmes notions que les seconds sur la nature de Dieu

et notamment sur la Trinité; que la vérité étant commune à tous, les

sentiments qu'elle inspire avaient pu l'être, et qu'il ne fallait pas

entièrement désespérer du salut des sages de l'antiquité.

[Note 98: _Ab. Op._, pars II, p. 973. Tout le monde n'a pas regardé

cet ouvrage comme celui qui fut brûlé à Soissons et qu'on a cru perdu.

Mais il contient ce qu'à Soissons on lui reprochait d'avoir écrit, et

les pensées et les expressions du prologue se rapportent parfaitement

à ce qu'il dit dans l'_Historia calamitatum_ de la composition de

l'ouvrage condamné à Soissons. (_Id._, ep. I, p. 20. Voyez le c. II du

l. III de cet ouvrage.) L'assertion pour laquelle Othon de Frisingen dit

qu'Abélard fut condamné se trouve textuellement dans l'Introduction.

(_Id., Introd. ad Theol._, l. II, p. 1078.--_De Gest. Frid._, l. I, c.

XLVII.)]

Or, cette foi de la raison, implicite et confuse dans Platon, plus

développée, plus authentique, plus puissante chez les chrétiens,

c'est le dogme de l'unité de Dieu, seul incréé, seul créateur, seul

tout-puissant, bien suprême et perfection infinie. Mais, en Dieu ne

distinguent la puissance, la sagesse et la bonté; la première engendre

la seconde, et la troisième procède de toutes deux. Car il y a encore de

la puissance dans la sagesse, et la bonté qui n'est ni l'une ni l'autre

serait nulle et vaine si toutes deux n'existaient pas, Tels sont les

attributs distinctifs qui se personnifient dans le Père tout-puissant,

dans le Fils, verbe de Dieu, éternelle raison, suprême intelligence,

dans le Saint-Esprit, source divine de grâce, de charité et d'amour.

Voilà les trois personnes de la Trinité, personnes distinguées entre

elles éminemment par lesdites propriétés, mais qui n'ont qu'une essence,

qu'une substance, puisqu'il n'y a qu'un Dieu dont toutes les oeuvres

sont indivisibles et supposent à la fois la puissance, la sagesse et

la bonté. Cette notion de la nature essentielle de Dieu devait être

conciliée avec ses attributs généraux, avec son immutabilité, sa

providence, sa prescience. Cette conciliation était l'objet de la

dernière partie, qui est restée ou ne nous est parvenue qu'incomplète;

et l'ouvrage touchait ainsi à toute les questions de la théodicée.

Cette doctrine, qui sans être entièrement nouvelle ni dénuée

d'antécédents réputés orthodoxes, se signalait cependant par un ton de

hardiesse, par des subtilités hasardées, par un caractère général de

liberté dans la discussion, devait à la fois séduire beaucoup de jeunes

esprits, et alarmer beaucoup de consciences inquiètes. Le nom de son

auteur, je ne sais quelles apparences aventureuses qui s'étaient

toujours attachées à lui, la position qu'il avait toujours prise en

dehors de l'ordre commun, la rendait plus suspecte, plus attrayante et

plus périlleuse qu'elle ne l'eût été sous la protection d'un autre nom.

L'intelligence était alors curieuse, excitée, et cependant soumise aux

règles de la foi; elle aimait à raisonner et elle voulait croire. Ce qui

semblait démontrer la croyance, convaincre la raison, satisfaire à

ce besoin inquisitif d'examiner et de discuter, sans le déchaîner ni

l'égarer, donner enfin au mystère la forme d'un problème et au dogme

celle d'une solution, devait être saisi avec ardeur et accepté comme

la découverte de la vérité parfaite et définitive. Les idées d'Abélard

avaient dès longtemps transpiré par ses leçons, et s'étaient ouvert les

esprits; le traité qui résumait ces idées et les livrait au publie eut

un succès de propagande.

C'était précisément l'instant où se formait contre lui la coalition des

maîtres qu'il avait discrédités. Ils s'armèrent du prétexte que leur

fournissait son imprudence; la malveillance et l'envie le dénoncèrent à

la foi sévère ou timide. Les autorités ecclésiastiques furent appelées

à la vigilance et suppliées d'intervenir. Abélard, sans mépriser

absolument ces attaques, les repoussa avec hauteur, et répondit par

l'insulte et le défi. Toujours confiant et impérieux, il provoquait une

lutte qu'il ne croyait pas, je pense, qu'on osât engager. Comme on lui

reprochait d'avoir appliqué témérairement la dialectique à la théologie

et donné aux doctrines sacrées les allures d'une science profane, il

publia ou laissa courir une amère apologie (du moins on peut présumer

qu'elle date de cette époque), ou plutôt une invective contre ces

ignorants en dialectique qui prenaient, disait-il, _ses dogmes pour des

sophismes_[99].

[Note 99: «Invectiva in quemdam Ignorum dialecticea.» (_Ab. Op._,

pars II, ep. IV, p. 238.)]

«Mais quoi? n'était-ce pas toujours la fable si connue du renard

dédaignant les cerises qu'il ne pouvait atteindre? Ainsi quelques

docteurs de ce temps, parce qu'ils ne sauraient atteindre à la

dialectique, l'appellent une déception; ce qu'ils ne peuvent comprendre

est sottise; ce qui les passe est un délire. Ils s'appuient, s'il faut

les en croire, sur les livres sacrés; mais que de saints docteurs la

recommandent,--cette science qu'ils insultent! On peut leur montrer

des citations des Pères qui jugent la dialectique nécessaire pour

comprendre, pour expliquer, pour défendre l'Écriture. Saint Augustin,

saint Jérôme même lui donnent à résoudre les difficultés de la

foi. Qu'est-ce que les hérétiques, sinon des sophistes, et comment

confondrons-nous les sophistes, si ce n'est en nous montrant

dialecticiens? Et nous nous montrerons en proportion disciples fidèles

du Christ. Quel est le nom que lui donne l'Évangile? n'est-ce pas celui

de la raison, du verbe incarné, de _cette lumière qui luit dans les

ténèbres_, de ce principe enfin dont le nom grec est l'origine du nom de

la logique? Si le Christ est si souvent appelé _sophia_ ou la sagesse,

s'il est le _logos_ ou le verbe, dont parlent et Platon et saint Jean,

les amis de la sagesse ou les _philosophes_, les disciples du verbe

ou les _logiciens_ ne sont que les chrétiens les plus fervents. Ne

semblent-ils pas précisément chercher et invoquer ces dons que le

Saint-Esprit transmettait en langues de feu, la parole, l'intelligence

et l'amour? Enfin notre Seigneur lui-même, pour convaincre les Juifs,

n'a pas dédaigné l'arme de la discussion. Il n'a pas toujours prouvé

la foi par des miracles; lui aussi, il a recouru à la puissance de la

raison; et son divin exemple nous enseigne que nous, à qui manquent

les miracles, à qui ne reste que la lutte de la parole, nous devons

convaincre par elle ceux qui cherchent la sagesse comme les Grecs au

temps de saint Paul[100]. Aussi bien, _pour les hommes qui savent

juger_[101], la raison a plus de force que les miracles, qu'on peut

attribuer à quelque pouvoir infernal. Si l'erreur peut se glisser dans

le raisonnement, c'est surtout quand on ignore l'art de l'argumentation.

Il faut donc s'adonner à la logique, qui pénètre tout, même les

questions sacrées, et qui confondra surtout les docteurs présomptueux

qui se croient les mêmes droits qu'elle.»

[Note 100: «Nam et Judaei signa petunt, et Graeci sapientiam

quaerunt.» (1 Cor. 1, 22.)]

[Note 101: «Apud discretos» (_loc. cit._, p. 242), ceux qui ont la

_discrétion_ ou le discernement, comme dans cette expression: _l'âge de

discrétion_.]

En même temps qu'Abélard se défendait de la sorte contre ceux qui

suspectaient sa foi pour cause de philosophie, il avait soin de se

montrer à l'Église gardien jaloux des intérêts de la vérité, et prompt à

repousser toute attaque que la dialectique même pouvait diriger contre

son orthodoxie. On croit qu'il rencontra parmi ses dénonciateurs

ce Roscelin qu'il avait autrefois suivi et qui lui-même avait tant

scandalisé l'Église. Mais, réconcilié avec elle depuis son retour

d'exil, par les soins d'Ives, dernier évêque de Chartres, Roscelin

pouvait être devenu d'autant plus intolérant qu'il avait été persécuté,

d'autant plus jaloux qu'il était oublié. On lui attribue d'ailleurs

quelques-unes des propositions sur la Trinité qu'Abélard, sans le

nommer, attaquait dans son livre[102]. C'était assez pour le pousser à

la vengeance.

[Note 102: _Ab. Op., Introd. ad. Th._, l. II, p. 1067; Not., p.

1157.--_Hist. litt._, l. XII, p. 122. J'aurais de la peine à reconnaître

Roscelin parmi les hérétiques qu'Abélard caractérise au commencement du

livre II de l'Introduction; mais des erreurs signalées dans le cours

de l'ouvrage, plus d'une peut venir de Roscelin, chef de ces

_pseudo-dialecticiens_, qu'il attaque si vivement. Voyez dans le livre

III de cet ouvrage le c. 11.]

Un jour donc, en 1121[103], Abélard apprend que ce maître en fausse

dialectique, tâchant d'envenimer sa doctrine sur la Trinité, l'a dénoncé

aux autorités ecclésiastiques. Il prend l'offensive à son tour, et, dans

une lettre véhémente, il dénonce à Girbert, évêque de Paris, _et

au vénérable clergé de son église_, cet _antique ennemi de la foi

catholique_, convaincu par le concile de Soissons de prêcher le

trithéisme, et qui vient vomir contre lui l'outrage et la menace[104].

[Note 103: Rousselot, _Philos, du moy. âge_, t. I, p. 187.]

[Note 104: Cette lutte entre Abélard et Roscelin est un fait

contesté. On en donne pour preuve une lettre dans laquelle un

théologien, désigné par l'initiale P et qui a écrit sur la Trinité,

se plaint à G, évêque de Paris, des attaques d'un vieux dialecticien

hérétique qui ne paraît autre que Roscelin, et demande à être jugé

contradictoirement avec lui (_Ab. Op_. pars II, cp. XXI, p. 334). Mais

on ne peut démontrer que cette lettre soit d'Abélard, qui l'aurait

écrite vers 1120 ou 1121; on ne sait pas si Roscelin vivait encore quand

parut l'ouvrage sur la Trinité; enfin on ajoute que converti alors,

Roscelin qui vivait pieusement en Aquitaine vers 1103, n'aurait pu

provoquer ou mériter à Paris les attaques que l'auteur de la lettre

dirige contre lui. On veut donc qu'elle soit d'un théologien inconnu P

qui aurait poursuivi Roscelin, lors de ses démêlés avec saint Anselme au

sujet de la Trinité; revenant d'Angleterre vers 1O87, Roscelin trouvant

cet ouvrage, l'aurait dénoncé à l'évêque G (Guillaume) auprès duquel P

se serait défendu à son tour. On peut répondre que la date de la mort

de Roscelin est ignorée; que la lettre de P peut être de _Petrus_, nom

donné sans cesse à Abélard, et adressée à Girbert, évêque de Paris de

1117 à 1124. L'auteur da la lettre se dit auteur d'un _Opuscule_ sur la

Trinité, _Opusculo nostro de fide Trinitatis_, et Abélard, en parlant

de son Introduction, se sert ailleurs du même mot (_Comm. in Rom_., p.

513). La lettre, à lui attribuée par d'Amboise et Duchesne, cotée sous

son nom dans le manuscrit, respire une irritabilité intolérante, un des

traits de son caractère. Il a bien pu se montrer méprisant et offensé à

l'égard de Roscelin même converti, et Roscelin, quand ce serait lui

dont la piété en 1103 édifiait l'Aquitaine, avait bien pu se montrer

malveillant ou injuste envers le novateur Abélard. (Cf. G. Dubois,

_Histor. Eccles. paris_., t. I, 1. XI, c. II, p. 709.--_Hist. litt_., t.

VIII, p. 464; t. IX, p. 362; t. XII, p. 111.--_Malteac, Chron. in Bibl.

nov. mss_. P. Labbaei, t. II, p. 217.)]

«S'il est vrai qu'il ait inséré quelque ombre d'hérésie dans ses écrits

sur la Trinité, il invoque les athlètes du Seigneur et les défenseurs de

la foi; qu'un jour soit pris, un lieu désigné, et que des juges choisis

prononcent et punissent ou le calomniateur ou l'hérétique. Pour lui, il

remercie le ciel d'avoir à combattre pour la foi, et d'être en butte aux

traits d'un homme qui n'a jamais eu d'inimitié que contre les gens de

bien, de celui qui a osé attaquer dans une épître _le héraut du Christ_,

Robert d'Arbrissel, et se répandre en outrages contre _ce magnifique

docteur de l'Église_, Anselme, archevêque de Cantorbery[105], d'un

homme dont l'indocilité mérita que le roi d'Angleterre le bannît de son

royaume, et qui n'a pas sans peine sauvé sa vie par la fuite. Et c'est

cet homme déshonoré qui veut étendre à d'autres son infamie! Cet homme,

proscrit de deux royaumes, fustigé, dit-on, par les chanoines dans

l'église de Saint-Martin, dont il est chanoine aussi pour la honte du

sanctuaire, cet homme que sa vie et sa foi dénoncent assez, Abélard ne

le nommera pas. «C'est ce faux dialecticien et ce faux chrétien

qui ayant prétendu qu'aucune chose n'a de parties, a été contraint

d'admettre que lorsque le Seigneur mangea, comme le dit saint Luc,

un morceau de poisson rôti, ce qu'il mangea fut une partie du mot de

_poisson rôti_. Or, est-il étrange que celui qui a levé la tête contre

le ciel, extravague sur la terre, et veuille perdre les autres après

s'être perdu[106]?»

[Note 105: «Egregium illum praeconem Christi... magnificum Ecclesiae

doctorem.» Les deux personnages sont bien caractérisés. Robert

d'Arbrissel fut un prédicateur, une sorte de missionnaire plus célèbre

par la piété que par le talent. On lui dut plusieurs fondations, entre

autres celle de Fontevrault. On ne sait pas dans quelle occasion il

fut attaqué par Roscelin. C'est à tort qu'on a essayé d'attribuer à ce

dernier, soit la lettre de Godefroi, abbé de Vendôme, soit celle de

Marbode, dans lesquelles des conseils à la fois charitables et sévères

sont adressés à Robert d'Arbrissel. Les auteurs de l'_Histoire

littéraire_ ne me paraissent laisser subsister aucun doute à cet égard.

Quant aux attaques de Roscelin contre saint Anselme, elles sont fort

connues, et elles contribuèrent à le faire chasser de l'Angleterre où

il s'était réfugié après avoir été chassé de France. (_Journal des

Savants_, ann. 1682, p. 191.--_Hist. litt_., t. IX, p. 364; t. X, p.

359.)]

Abélard, Tome I · 第 7 / 39 段