disait la messe. (_Ab. Op._, part. I, ep. i et iv, part. II, ep. xxiii,
p. 39, 54 et 341.) Mais à l'époque que nous racontons on ne voit que ces
mots _clericus, canonicus_, et nous ne croyons pas qu'il fût encore
dans les ordres. Aucun historien ne s'explique sur ce point. Un auteur
ecclésiastique ne représente Abélard que comme bénéficier, ce qui
l'engageait à de certains voeux, non pas, il est vrai, irrévocables.
Dans ses objections contre le mariage, Héloïse l'attaque comme contraire
à la dignité d'un clerc, à sa fortune à venir, dans l'Église, mais non
à des engagements formels. Bayle en conclut que le célibat n'était
pas alors une obligation stricte pour les prêtres, mais un devoir
de perfection. D. Gervaise en induit an contraire, quoiqu'avec peu
d'assurance, qu'Abélard était encore libre, le concile de Reims venant
de renouveler les canons d'un concile tenu à Londres en 1102 contre les
prêtres, diacres et sous-diacres qui se marieraient. Mais le concile de
Reims (1119) n'avait pas encore eu lieu, et ses défenses prouvent que la
règle du célibat des prêtres n'était pas aussi solennellement consacrée
et suivie qu'elle l'a été depuis. Nous voyons d'ailleurs, dans un des
ouvrages d'Abélard, qu'il pensait qu'un prêtre pouvait être marié une
fois, pourvu qu'il n'eût pas fait de voeu contraire. Il n'y a pas
impossibilité de soutenir l'opinion de Bayle; mais celle de D. Gervaise
a pour elle les meilleures apparences. (_Ab. Op._, ep. i, p. 16.--_P.
Ab. Epitom. theol._, c. xxxi, p. 90. Rheinwald édit. Berlin,
1835.--Bayle, _Dict. crit._, art. _Heloïse_.--D. Gervaise, _Vie
d'Abeil._, t. I, p. 74.--_Hist. de saint Bernard_, par M. l'abbé
Ratisbonne, t. II, p. 36.)]
La honte et la douleur, mais la douleur plus que la honte, les
accablaient à ce fatal moment. Tous deux rougissaient, gémissaient,
pleuraient; mais aucun ne se plaignait pour lui-même. Abélard n'avait
d'autre repentir que de voir Héloïse affligée, et dans le chagrin de
son amant elle mettait tout son désespoir. On les séparait, mais leurs
coeurs restaient unis. La contrainte ne faisait qu'allumer en eux de
nouveaux désirs; puisque la honte avait éclaté, il n'y en avait plus;
ils se faisaient comme un devoir de leur amour. Ils continuèrent donc
à se voir secrètement. Un jour, ils furent surpris, et le classique
Abélard dit qu'il leur arriva ce qu'une fable poétique raconte de Vénus
et de Mars[73].
[Note 73: Ep. i, p. 13.]
Peu après, Héloïse s'aperçut qu'elle était grosse, et avec l'exaltation
de la joie, elle l'écrivit à son maître, le consultant sur ce qu'il y
avait à faire. Une nuit, en l'absence de l'oncle, il entra furtivement
dans la maison, et comme ils en étaient convenus, il emmena Héloïse et
la conduisit incontinent dans sa patrie. Là, il l'établit chez sa soeur,
où elle demeura jusqu'à ce qu'elle mît au monde un fils qui reçut d'elle
le nom de Pierre Astrolabe[74].
[Note 74: _Astrolabius_ ou _Astralabius_ dans les lettres d'Abélard
et d'Héloïse, _Petrus Astralabius_ dans le nécrologe du Paraclet. Je ne
sais pourquoi plusieurs historiens veulent que ce nom signifie _Astre
brillant_. On appelait alors astrolabe la sphère plane à l'aide de
laquelle on démontrait le système de Ptolemée. (_Ab. Op._, ep. i, p. 13;
part. II, ep. xxiv et xxv, p. 343 et 345; Not., p. 1149.--Pezji _Thes.
anecdot. noviss._, t. III, part. II, p. 95 et 110.)]
Non loin du Pallet, au confluent de la Moine et de la Sèvre nantaise,
s'élèvent les majestueuses ruines du château de Clisson[75]. Elles
dominent encore le cours limpide et charmant de ces deux rivières, et
les grandes masses de rochers et de verdure qui en couvrent les
bords escarpés. On peut croire que ces sites admirables qui, dit-on,
inspirèrent au Poussin ses plus fameux paysages, furent alors visités
par l'inquiète Héloïse. Lorsque son amant l'eut rejointe, tous deux
errèrent sans doute plus d'une fois dans ces lieux encore sauvages, mais
où la nature étalait toute sa fraîcheur et toute sa beauté. Du moins
montre-t-on dans la garenne de Clisson une grotte de rochers granitiques
qui porte le nom d'Héloïse. On dit que là se retiraient souvent les
deux amants, durant leur séjour en Bretagne. Mais rien n'appuie cette
tradition, si ce n'est peut-être la secrète harmonie qui unit les
beautés de la nature, les solitudes mystérieuses et les émotions de
l'amour.
Speluncam Dido dux et Trojanus eamdem Deveniunt.
[Note 75: Clisson est à 7 ou 8 kilomètres des ruines du château du
Pallet, dans le pays appelé le Bocage. Aucune construction n'y paraît
remonter au temps d'Abélard; hormis peut-être une partie de l'ancienne
chapelle de la Trinité, près du couvent de bénédictines devenu la Villa
Valentin. La château fut rebâti en 1223; mais auparavant il y avait déjà
un château, et Clisson était déjà un lieu important. Rien n'indique
que le nom de _grotte d'Héloïse_ soit autre chose qu'une fantaisie du
propriétaire du parc; mais c'est une grotte naturelle sur la rive droite
de la Sèvre. (_Abail. et Hél._, par Turlot, p. 144.--_Voyage pittoresque
à Clisson_, par Thienon, planch, xiii, 2 vol. in-4.--_Notice sur la
ville et le château_, 1 vol. in-18, Nantes, 1841.)]
A la nouvelle de la fuite d'Héloïse, Fulbert était tombé comme en
démence. Dans sa douleur et sa colère, il ne savait comment se venger
d'Abélard, quelles embûches lui tendre, enfin quel mal lui faire. S'il
le tuait, s'il le mutilait par quelque blessure cruelle, il craignait
que sa nièce bien-aimée n'en fût punie par la famille du ravisseur qui
l'avait recueillie. Quant à se rendre maître par force de sa personne,
il ne l'espérait pas. Abélard se tenait sur ses gardes, prêt à
l'attaquer s'il fallait se défendre. Peu à peu il prit pitié de cette
extrême douleur, ou plutôt il sentit qu'il fallait absolument sortir
d'une situation critique en réparant sa faute; il résolut de s'accuser
du crime de son amour comme d'une trahison, il vint trouver le chanoine,
avec des prières et des promesses, s'engageant à lui accorder la
réparation qu'on exigerait. La passion, en effet, ou peut-être la
crainte lui rendait tout acceptable et tout facile; il se disait que les
plus grands hommes avaient succombé comme lui, et pour apaiser Fulbert,
pour le satisfaire au delà de toute espérance, il offrit le mariage,
pourvu que le mariage restât secret; car il appréhendait que cela ne
nuisît à sa réputation aussi bien qu'aux chances de son ambition dans
l'église. Fulbert consentit. La réconciliation fut scellée par un
échange de parole et par les embrassements de l'oncle et des siens. Tout
cela peut-être cachait de leur part un projet de trahison. Il semble
que Fulbert n'ait jamais renoncé à la pensée de quelque noire vengeance
conçue dès le premier jour.
Abélard retourna en Bretagne pour y chercher celle qui allait devenir sa
femme. Mais elle n'approuva pas son projet, et elle entreprit de l'en
dissuader. Cette fille héroïque ne songeait, disait-elle, qu'au péril
et à l'honneur de son amant. Elle ne croyait pas qu'aucune satisfaction
désarmât son oncle; elle le connaissait et pressentait les sombres
desseins de cette âme ulcérée. Puis, elle demandait quelle gloire il
y aurait pour elle à ternir la gloire d'Abélard par un hymen qui les
humilierait tous deux[76]. Que ne lui ferait pas le monde, auquel elle
allait enlever sa lumière? De quelles malédictions de l'Église, de quels
regrets des philosophes ce mariage serait suivi! quelle honte et quelle
calamité qu'un homme créé pour tous se consacrât à une seule femme! Elle
le détestait, s'écriait-elle avec véhémence, ce mariage qui serait un
opprobre et une ruine.
[Note 76: Le discours étrange et pressant par lequel Héloïse tenta
de détourner Abélard du mariage a été remarqué et même admiré de
tout temps. Plusieurs auteurs le citent; nous ne rappellerons qu'un
témoignage peu sérieux, mais qui n'en est pas moins frappant. Dans le
_Roman de la Rose_, l'un des auteurs, Jehan de Meung, qui avait, il est
vrai, _translaté en françhois la Vie et les Epistres de maîstre Pierre
Abayalard et Héloys sa femme_, voulant faire le procès du mariage,
s'exprime ainsi:
Pierres Abaillart reconfesse
Que suer Heloïs, l'abeesse
Du Paraclet, qui fu s'amie,
Accorder ne se voloit mie,
Por riens qu'il la préist à fame:
Ains il faisoit la genne dame
Bien entendant et bien lettrée.
Et bien amant, et bien amée,
Argumens à il chastier
Qu'il se gardast de marier.
Et il continue en rimant toutes les raisons d'Héloïse et même quelque
chose de l'aventure qui suivit. (Édit. de M. Méon, t. II, p. 213.--_Les
Manuscrits de la Bibliothèque du Roi_, par M. Paulin Paris, t. V, no.
7071, p. 39.)]
L'Apôtre n'en a-t-il pas signalé tous les ennuis, toutes les gênes,
toutes les sollicitudes, lorsqu'il dit: «Vous êtes sans femme, ne
cherchez point de femme.» Et qu'il ajoute: «Je veux que vous viviez sans
tourment d'esprit.» (I Cor. VII, 27 et 32.) Si l'on récuse les saints en
de telles matières, qu'on écoute les sages. Ne sait-on plus ce que saint
Jérôme dit de Théophraste, que l'expérience avait amené à conclure
contre le mariage des philosophes, et ce que répondit Cicéron à Hirtius
qui lui conseillait de se remarier: «Je ne puis m'occuper également à
la fois d'une femme et de la philosophie[77].» Abélard, d'ailleurs,
ne devait-il pas se rappeler sa manière de vivre? Comment mêler des
écoliers à des servantes, dea écritures à des berceaux, des livres et
des plumes à des fuseaux et à des quenouilles? Quel esprit plongé dans
les méditations sacrées ou philosophiques pourrait supporter les cris
des enfants, les chants monotones des nourrices qui les apaisent, tout
le bruit d'un ménage nombreux? Cela est bon pour les riches dont les
maisons sont des palais, et à qui l'opulence épargne tous les ennuis;
mais ce ne sont pas des riches que les philosophes. Leurs pensées vont
mal avec les soucis mondains. Tous, ils ont cherché la retraite, et
Sénèque dit à Lucilius: «Voulez-vous philosopher, négligez les affaires.
Soyez tout à l'étude, il n'y a jamais assez de temps pour elle[78].»
Interrompre la philosophie, c'est l'abandonner. Chez tous les peuples,
gentils, juifs, chrétiens, il y a eu des hommes éminents qui se
séparaient, qui s'isolaient du public par la paix et la régularité de
leur vie. Chez les Juifs, c'étaient les Nazaréens, et plus tard les
Sadducéens, les Esséniens; chez les chrétiens, les moines qui mènent la
vie commune des apôtres, et imitent la solitude de saint Jean; chez les
païens enfin, ceux à qui Pythagore a donné le noble titre d'amis de la
sagesse[79]. Rappeler tous les exemples au souvenir d'Abélard, ce serait
vouloir enseigner Minerve elle-même. Mais si des laïques ont ainsi vécu,
que doit faire un chrétien, un clerc, un chanoine, et comment l'excuser
de préférer à ces saints devoirs de misérables plaisirs, et de
se plonger sans retour dans l'abîme? Où, si peu lui soucie de la
prérogative ecclésiastique, qu'il sauve du moins la dignité du
philosophe; qu'il se rappelle que Socrate fut marié et comme il expia sa
faute.
[Note 77: B. Hieronym. _In Jovinian_, l.1. Cette citation et toutes
les autres sont attribuées à Héloïse par Abélard.]
[Note 78: Senec. ep. LXXIII.]
[Note 79: L'introduction du nom de philosophe est attribuée à
Pythagore par Cicéron (_Tusc_., l. V, 3 et 4); mais Abélard ne devait le
savoir que par saint Augustin qu'il cite: _De Civ. Dei_, l. VIII.--_Ab
Op._, ép. I. p. 13 et 14.]
Puis, laissant cette singulière argumentation, elle descendait, d'une
voix plus émue, à des raisons plus pénétrantes. Ne devait-il pas songer
qu'il serait plus périlleux pour lui de la ramener à son oncle?
Combien il serait plus doux pour elle, et pour lui plus honorable,
qu'elle fût appelée sa maîtresse que son épouse, et qu'elle le retînt
par la grâce, au lieu de l'enchaîner par la contrainte! Leurs joies
seraient plus vives tant qu'elles seraient plus rares. Pour elle, elle
n'a jamais en lui rien aimé que lui-même. Elle pense ce que dans Eschine
_la philosophe_ Aspasie dit à Xénophon[80]. Il n'est rang, titre ni
gloire qu'elle préférât au sort qu'elle tient de lui. Le titre d'épouse
est plus saint, le nom de sa maîtresse, de l'esclave de ses plaisirs,
est plus doux; il a plus de prix pour elle que le rang d'une
impératrice, quand Auguste en personne le lui aurait offert. Où est la
femme dont la fortune égale la sienne? L'amour d'Abélard vaut mieux que
l'empire du monde[81].
[Note 80: «Inductio illa philosophae Aspasiae.» (_Ab. Op._, ep. II,
p. 45.) Dans un dialogue d'Eschine le socratique, Aspasie dit à Xénophon
et à sa femme: «Persuadez-vous, vous, que vous possédez la première
des femmes, et elle, le premier des hommes.» (Cic. _De Invent._, I,
31.--Quintil. _Inst. orat._, V, 11.)]
[Note 81: _Ab. Op._, ep. I, p. 13-16, ep. II, p. 45. Toutes nos
expressions sont plus faibles que celles dont Héloïse se servait encore,
bien des années après ces événements.]
Pour lui, il écouta tous ces conseils, toutes ces prières, sans en être
ébranlé. Il lui fallut subir une discussion en règle, et le maître eut à
réfuter son élève en dialectique.
Sans doute ce mariage coûtait quelque chose à son ambition; c'était un
parti qui pouvait compromettre sa position dans l'école, l'obliger au
moins à renoncer à l'enseignement de la théologie, lui faire perdre son
canonicat, lui fermer la voie des hautes dignités de l'Église, et il ne
les dédaignait pas; on dit même que la mitre de l'évêque de Paris avait
brillé à ses yeux. D'autres ont parlé de la pourpre romaine, que dis-je?
de la tiare pontificale elle-même. Ces ambitieux rêves séduisaient sans
doute l'esprit d'Héloïse; mais la situation présente pesait sur lui;
il se flattait de tenir ses liens éternellement secrets; et dans
son aveuglement, il repoussait les inquiétudes d'une femme trop
clairvoyante, et se confiait à l'avenir. Sa volonté obtint ce
qu'Héloïse, dans l'excès de son dévouement, appelait un sacrifice.
Elle se résigna à devenir la femme de celui qu'elle aimait plus que la
lumière du jour. Cependant, en consentant avec des soupirs et des larmes
à son hymen, elle dit ces tristes mots: «Il ne nous reste plus qu'à
donner par notre perte commune l'exemple d'une douleur égale à notre
amour.»
«Le monde entier a connu,» dit Abélard, «que dans ces paroles l'esprit
de prophétie l'inspira[82].»
[Note 82: Id, Ep. I, p. 16.--On remarquera que dans tous ces
raisonnements le sacerdoce n'est pas allégué comme un empêchement; il
n'en faudrait pas conclure rigoureusement qu'Abélard ne fût pas prêtre.
Il ne regardait pas le mariage comme absolument interdit aux gens
d'Église. (_Ab. Epit. theol._, p. 91, Berlin, 1836, et ci-après l. III,
c. II.)]
Ils quittèrent la Bretagne, recommandant leur enfant à leur soeur,
retournèrent clandestinement à Paris; et quelques jours après, ils
passèrent la nuit en oraison dans une église dont le nom est ignoré;
ayant accompli secrètement ainsi les vigiles des noces, le matin, au
jour naissant, en présence de Fulbert et de quelques amis, ils reçurent
la bénédiction nuptiale; puis aussitôt ils se retirèrent sans éclat et
chacun dans sa demeure. A partir de ce moment, leurs entrevues furent
rares et dérobées, et tous leurs soins tendirent à cacher leurs nouveaux
liens. Mais ces précautions devinrent inutiles. L'oncle même d'Héloïse
et les gens de la maison, dans le désir imprudent d'effacer un pénible
scandale, divulguaient le mariage, violant ainsi la foi promise.
Héloïse, au contraire, se récriait et jurait avec imprécations que rien
n'était plus faux[83]. Irrité de ces démentis, Fulbert l'accablait
d'outrages, et le séjour commun devenait insupportable. Il fallut fuir
encore.
[Note 83: «Illa autem contra anathematizare et jurare.» (Ep. 1, p.
17.)]
Il y avait près de Paris au village d'Argenteuil, sur les bords de la
Seine, un couvent de femmes dédié à la Vierge, établi sous la règle de
Saint-Benoît, et richement doté par Adélaïde, femme de Hugues Capet[84].
Une partie de l'enfance d'Héloïse s'y était écoulée: c'est là que la
conduisit son mari. Il y avait fait disposer l'habit de religieuse qui
convenait à la vie cloîtrée, et elle le revêtit, mais sans prendre le
voile. Aucun esprit de retraite, aucun dégoût des joies du monde,
aucune lassitude des passions ne l'amenait au pied des autels. Elle n'y
cherchait qu'un sûr asile. L'homme que le ciel lui avait maintenant
donné pour époux l'y venait voir de temps en temps, et leur amour ne
respectait pas toujours la sainteté du lieu. Les détours du cloître, la
solitude des salles silencieuses cachèrent plus d'une fois un bonheur
qui ne pouvait donc cesser d'être criminel[85].
[Note 84: C'était un prieuré dépendant de l'abbaye de Saint-Denis
et temporairement converti en couvent de femmes; il portait le nom
de _Prioratus humilitatis B. Marie de Argentolio_, ou Notre-Dame
d'Argenteuil. (_Ab. Op_., ep. 1, p. 17; Not., p. 1150.--_Gall. Christ_.,
t. VII, p. 607.)]
[Note 85: «Nosti ... quid ibi tecum mea libidinis egerit
intemperantia in quadam etiam parte ipsus refectorit.... Nosti id
impudentissimo furio actum esse in tam reverendo loco et summae Virgini
consecrato. (_Ab. Op._, ep. V, p. 69.)]
Rien de tout cela n'était soupçonné de Fulbert, ou rien ne le touchait.
Il savait seulement que sa nièce, jadis son plaisir et son orgueil,
lui avait échappé, qu'elle était dans les murs d'un monastère, qu'elle
portait la robe de religieuse. Il crut ou voulut croire qu'Abélard
comptait ainsi se débarrasser d'elle et l'enchaîner loin de lui. Toutes
ces précautions lui paraissaient suspectes, et ce qu'on prenait tant
de soin de cacher, on voulait sans doute l'annuler un jour. La vie
d'Abélard pouvait bien d'ailleurs n'être pas celle du mari le plus
fidèle[85a].
[Note 85a: Voyez la note 2 de la page 46, et les allégations de
Foulque de Deuil. (_Ab. Op._, p. 219.)]
Les proches, les amis de Fulbert lui répétaient qu'on l'avait trompé,
et en aigrissant ses soupçons exaltaient tous ses ressentiments. L'idée
d'une vengeance bizarre et terrible lui était venue dès le premier jour
de sa colère; elle le ressaisit de nouveau; peut-être ne l'avait-elle
jamais quitté; et une nuit, après avoir mis du complot quelques-uns
de ses parents, il se fit introduire avec ses complices, par un valet
secrètement acheté, jusque dans la chambre retirée où reposait Abélard,
et le surprenant sans défense et endormi, ils lui infligèrent, par un
lâche attentat, la mutilation dégradante que le désir d'anéantir les
tribulations de la chair dont parle saint Paul, arracha jadis au
spiritualisme insensé d'Origène[86].
[Note 86: 1 Cor. VII, 28.--On ne saurait donner avec certitude la
date de cet événement, mais ce ne peut être avant 1117, ni plus tard que
1118.]
Dès que le jour fut venu, tout à cette nouvelle s'émut de surprise et
d'horreur. La ville entière, curieuse et consternée, accourait dans le
voisinage de la demeure d'Abélard et le fatiguait des cris de sa pitié.
Tandis que les femmes qui toutes l'aimaient pleuraient en se racontant
une si cruelle aventure, tout ce que l'Église avait de plus distingué,
les chanoines de Paris, l'évêque lui-même, témoignaient hautement leur
intérêt et leur indignation[87]. Les clercs surtout, les écoliers
faisaient retentir la maison de gémissements insupportables, et ces
témoignages d'une compassion bruyante allaient redoubler sa honte et
ses souffrances. Pour lui, sur son lit de misère, il réfléchissait
péniblement au degré de fortune et de gloire qu'il avait atteint, à
cette déchéance si soudaine, si étrange et si terrible. Il se sentait
humilié jusque dans le plus profond de son orgueil, en songeant que Dieu
semblerait l'avoir frappé dans sa justice, que la trahison paraîtrait
châtiée par la trahison même, et le crime puni et déshonoré par
l'impuissance. Il pensait à la joie mal cachée de ses ennemis, à la
douleur, à la confusion de ses amis, au bruit que ferait dans le monde
cette dégradation dont il se voyait atteint. Quelle carrière désormais
lui serait ouverte? De quel front se produire en public, lui maintenant
montré partout au doigt, partout poursuivi par la risée, partout en
spectacle comme un de ces monstres à qui, sous l'ancienne loi, Dieu
fermait les portes du temple! (_Deut._, XXIII, 4.)
[Note 87: _Ab. Op_., pars II, ep. 1, p. 221.]
Ses meurtriers avaient pris la fuite après leur crime. Dès le premier
moment, l'évêque Girbert avait manifesté la volonté d'en faire justice;
car l'évêque avait juridiction sur les clercs, _forum ecclesiasticum_.
Deux des fugitifs, dont l'un était le serviteur perfide et vendu, furent
repris et condamnés à la peine du talion, après qu'on leur eut crevé
les yeux. Quant à Fulbert, on ne put lui arracher l'aveu de son crime;
l'aveu sans doute était alors nécessaire à la preuve. D'ailleurs le
chapitre de Paris ne pouvait entièrement abandonner un de ses membres.
Seulement, tous ses biens furent confisqués au profit de l'Église. On
croit qu'il se cacha et vécut oublié; il ne mourut qu'assez longtemps
après, compté toujours dans le collège des chanoines de Paris[88].
[Note 88: _Ab. Op._, ep. I, p. 17, pars 11, ep. I, p. 222, Not., p,
1149.]
Abélard n'avait pu mourir. Il lui fallait recommencer sa triste vie.
Un seul parti lui restait que lui dictait la honte plus que la piété;
c'était d'entrer dans un cloître. Il s'y décida; mais il ne voulait pas
être seul à mourir au monde; il fallait qu'Héloïse n'eût appartenu qu'à
lui. Il exigea qu'elle prononçât ses voeux avant qu'il eût prononcé les
siens[89]. Sur son ordre, Héloïse qui n'avait pas quitté sa retraite y
prit d'abord le voile de novice, et le monastère se ferma sur elle. Tous
deux enfin, ils revêtirent irrévocablement l'habit religieux, elle dans
le couvent d'Argenteuil, lui dans l'abbaye de Saint-Denis (1119)[90].
[Note 89: _Id._, Ep. II, p. 47.]
[Note 90: Cette date est celle qu'adoptent la plupart des
historiens. (_Hist. litt._, t. XII, p. 92.) Le père Dubois veut que la
retraite à Saint-Denis soit de 1117 ou 1118.(_Hist. Eccl. paris._, t. I,
l. XI, c. VII, p. 777.)]
Pour elle, au dernier moment, comme ses amis l'entouraient en pleurant
et cherchaient encore à la détourner de se soumettre, à moins de vingt
ans, au joug insupportable de la vie monastique, elle répondit par une
citation toute classique qui prouve à la fois combien l'érudition et la
passion, mêlées l'une à l'autre dans son âme, y effaçaient le sentiment
religieux. Elle prononça tout à coup, d'une voix entrecoupée de sanglots
et de larmes, cette plainte que Lucain prête à Cornélie, lorsqu'après
Pharsale elle revoit Pompée dont elle croit avoir causé la perte:
O maxime conjux,
O thalamis indigne meis, hoc juris habebat
In tantum fortuna caput? Car impia nupsi,
Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas
Sed quas sponte luam[91].
[Note 91: Lucan. _Phars._, l. VIII, v. 94. «0 grand homme, ô mon
époux, toi dont mon lit n'était pas digne, voilà donc le droit qu'avait
la fortune sur une si noble tête! Pourquoi, par quelle impiété t'ai-je
épousé, si je devais te rendre misérable? Accepte aujourd'hui la peine
que je subis, mais que je subis volontairement.»]
Et montant à l'autel d'un pas pressé, elle y prit le voile noir, bénit
par l'évêque de Paris, et s'enchaîna solennellement à la profession
religieuse. Triste victime, obéissante et non résignée, elle se
sacrifiait encore à la volonté et au repos de celui qu'à regret elle
avait accepté pour époux, et qu'elle abandonnait en frémissant, pour se
donner à l'époux divin sans foi, sans amour et sans espérance[92].
[Note 92: _Ab. Op._, ep. ii. p. 45 et 47.]
Voilà donc Abélard religieux à Saint-Denis. Le présent et l'avenir, tout
est changé pour lui. Il a renoncé à la fortune, à l'éclat, à la gloire
du monde, et il se tourne, mais avec peu de goût et de ferveur, vers la
solitude chrétienne. Dans les premiers moments, son coeur n'était rempli
que de regrets et de ressentiments. Il ne méditait que la vengeance.
Il reprochait l'impunité de Fulbert à la faiblesse de l'évêque, aux
machinations des chanoines; il les accusait tous de complicité, et
voulait aller à Rome les dénoncer comme coupables envers la justice. Il
fallut les efforts de ses amis pour l'en dissuader. Un d'eux (on
lui donne du moins ce titre), Foulque, prieur de Deuil, fut obligé
d'insister auprès de lui sur sa pauvreté qui ne lui permettait pas
d'accomplir un si long voyage, ni de satisfaire aux dépenses que coûtait
la justice ou la cupidité romaine, sur l'imprudence qu'il y aurait de
s'aliéner pour jamais les chefs du clergé parisien, sur les sentiments
d'équité et de charité que lui commandait sa nouvelle profession. Enfin
il lui répéta cette triste parole: «Vous êtes moine[93].»
[Note 93: _Monachus es._ (_Ab. Op._, pars II, ep. i, p. 222, 223.)
Le prieuré de Deuil, dépendant de l'abbaye de Saint-Florent de Saumur,
était situé dans la vallée de Montmorency. Foulque n'est connu que par
sa lettre à Abélard. (Bayle, art. _Foulque.--Hist. litt._, t. XII, p.
240.)]