leçons d'Abélard est attestée par tous les contemporains, amis ou
ennemis; d'abord par lui-même, puis par Foulque de Deuil, Bérenger de
Poitiers, saint Bernard, Othon de Frisingen, Jean de Salisbury, les
auteurs de la _Chronique du couvent de Morigni_, etc. etc. (_Ab.
Op._, ep. I, p. 6; ep. II, p. 46; pars II, ep. I, p. 218. Not., p.
1155.--Saint Bern.; ep. CLXXXVIII, CLXXXIX, etc.--Ott. Fris. _De Gest.
Frid._, l. I, c. XLVII.--Johan. Saresb. _Metal_. l. II, c. x.--_Rec.
des Hist. Ex Chron. maurin._, t. XII, p. 80.)]
Telle était sa situation à ce moment le plus calme et le plus brillant
de sa vie. Il ne devait cette situation qu'à lui-même, à son travail, à
son opiniâtreté, à sa belliqueuse éloquence, et rien ne lui interdisait
de penser qu'il la dût aussi à l'empire de la vérité.
Il semblait donc, il pouvait se croire revêtu d'un apostolat
philosophique; et cette fois, la mission spirituelle n'était pas une
mission de pauvreté, d'humiliations ni de souffrances. Sa richesse
égalait sa renommée; car l'enseignement n'était pas gratuitement donné
à ces cinq mille étudiants qui, dit-on, venaient de tous les pays
pour l'entendre. Parvenu à ce faîte de grandeur intellectuelle et de
prospérité mondaine, il n'avait plus qu'à vivre en repos.
Mais le repos était impossible: il ne convient qu'aux destinées obscures
et aux âmes humbles. Abélard s'estimait désormais, c'est lui qui
l'avoue, le seul philosophe qu'il y eût sur la terre[53]. Aucune raison
humaine n'a encore résisté à l'épreuve d'un rang suprême et unique.
Abélard, oisif, ne pouvait donc rester calme; il fallait que par quelque
issue l'inquiétude ardente de sa nature se fît jour et se donnât
carrière. Des passions tardives éclatèrent dans son âme et dans sa vie,
et il entra, poussé par elles, dans une destinée nouvelle et tragique
qui est devenue presque toute son histoire.
[Note 53: «Cum jam me solum in mundo superesse philosophum
estimarem.» (Ep. I, p. 9.)]
Il avait jusqu'alors vécu dans la préoccupation exclusive de ses études
et de ses progrès. La science et l'ambition, qui animaient sa vie, la
maintenaient pure et régulière. On ne voit même pas que les premiers
feux de la jeunesse y eussent porté quelque désordre. Il montrait pour
les habitudes déréglées d'une grande partie des habitants des écoles
un dédaigneux éloignement. Quoique sa réputation lui eût attiré la
bienveillance de quelques grands de la terre, il les voyait peu, et sa
vie toute d'activité littéraire l'écartait de la société des nobles
dames; il connaissait à peine la conversation des femmes laïques[54].
D'ailleurs, si jamais Abélard devait aimer, c'était en maître, et les
soins complaisants et laborieux d'un amour qui se cache et qui supplie
allaient mal à sa nature. Cependant, au milieu de cette félicité sans
obstacle, une sorte de mollesse intérieure s'emparait de lui, la
sévérité l'abandonna. On a même prétendu qu'il se livra à des plaisirs
qui compromirent sa dignité et jusqu'à sa fortune[55], mais il le nie
hautement; d'ailleurs de vaines voluptés ne pouvaient suffire à son âme,
et il se demandait encore d'où lui viendrait l'émotion.
[Note 54: «Ab excessu (_lisez_ accessu) et frequentatione nobilium
foeminarum studii scholaris assiduitate revocabar, nec laicarum
conversationem multum noveram.» (Ep. I, p. 10.)]
[Note 55: Foulque lui rappelle dans une lettre, d'ailleurs amicale,
qu'il s'était ruiné avec des courtisanes. Comme la lettre est, selon
l'usage du temps, une oeuvre de rhétorique, on y peut soupçonner un peu
d'hyperbole; mais il est difficile que le fond soit sans aucune vérité.
Reste à savoir à quelle époque de la vie d'Abélard il faut placer ses
désordres; est-ce avant qu'il connût Héloïse? est-ce à la suite de son
amour? Que ceux qui se piquent de connaître le coeur humain en décident.
On lit dans une pièce de vers qu'il fit pour son fils:
Gratior est humilis meretrix quam casta superba,
Perturbatque domum saepius ista suum.
........................................
Deterior longe linguosa est foemina scorta (_lisez_ scorto);
Hoc aliquis, nullis illa placere potest.
(_Ab. Op._, part. II, ep. I, p. 219.--Cousin, _Frag. phil._, t. III,
app., p. 444.)]
Il y avait dans la Cité une très-jeune fille (elle était née, dit-on, à
Paris, en 1101), nommée Héloïse, et nièce d'un chanoine de Notre-Dame,
appelé Fulbert[56].
[Note 56: Héloïse, Helwide, Helvilde, Helwisa ou Louise; Abélard
veut que ce nom vienne de l'hébreu _Heloïm_, un des noms du Seigneur.
Il règne beaucoup d'obscurité sur l'origine, la patrie, la famille
d'Héloïse. Il n'y a nulle raison de supposer qu'elle fût la fille
naturelle de Fulbert, encore moins, comme le dit Papire Masson, d'un
autre chanoine de Paris nommé Jean, ou, selon Mme Guizot, Ycon.
D'Amboise, Duchesne, Gervaise, et en général les biographes veulent
qu'elle ait vécu autant de temps qu'Abélard, ce qui, je le remarque
après les auteurs de l'_Histoire littéraire_, ne porte sur aucune
preuve, mais ce qui la ferait naître vers 1101. (Cf. _Ab. Op._, part.
I, ep. i et v, p. 10 et 72; préf. apol.; Not., p. 1140.--Pap. Mass.
_Annal._, lib. III, p. 239.--Hug., Métel, ep. xvi et xvii.--Bayle, art.
_Héloïse_.--_Hist. lit._, t. XII, p. 629 et suiv.--_Essai sur la vie et
les écrits d'Abélard_, par Mme Guizot, p. 349.)]
Orpheline et pauvre, elle habitait près des écoles, dans la maison de
son oncle; mais on croit qu'elle était de noble naissance, ou du moins
liée par le sang, peut-être par Hersende, sa mère, à une famille
illustre, à la famille des Montmorency, qui avait déjà donné à l'État
deux connétables[57]. Élevée dans sa première enfance au couvent
d'Argenteuil, près de Paris, son oncle l'avait instruite dans la science
littéraire, ce qui était rare chez les femmes[58]. Elle y avait fait des
progrès surprenants, jusque-là qu'en prétendait qu'elle savait, avec
le latin, le grec et l'hébreu[59]. Sa figure, sans avoir une parfaite
beauté, l'aurait distinguée; mais sa véritable distinction était
ailleurs. Son esprit et son instruction avaient fait connaître son nom
dans tout le royaume[60]. On ne sait pas quand Abélard la vit ni comment
il la rencontra. On dirait presque, à lire son récit, qu'il ne l'aima
qu'avec préméditation, qu'il devint son amant systématiquement, et qu'il
arrêta sur elle ses regards comme sur la passion la plus digne de
lui, et, le dirai-je? la plus facile. Mais c'est souvent le propre et
l'illusion des esprits réfléchis et raisonneurs que de prendre leur
penchant pour un choix, et de croire que leurs entraînements ont été des
calculs. Toujours est-il qu'Abélard nous raconte qu'avec son nom, sa
jeunesse, sa figure, il ne devait craindre aucun refus, quelle que fût
celle qu'il daignât aimer; mais qu'Héloïse menait une vie retirée, que
le goût de la science créait entre elle et lui une relation naturelle,
que cette communauté de travaux et d'idées devait autoriser un libre
commerce de lettres et d'entretiens, et que c'est tout cela qui le
décida. Il se trompe, un noble et secret instinct lui disait qu'il
devait aimer celle qui n'avait point d'égale.
[Note 57: Albéric et Thibauld de Montmorency, tous deux vers la fin
du XIe siècle. Nul ne dit comment Héloïse eût appartenu à cette famille.
Si c'était une parenté légitime, ce devait être par les femmes. Bayle
ne croit point à cette parenté, Héloïse disant à Abélard, en quelque
endroit: _Genus meum sublimaveras_. Cette raison n'est pas décisive.
(_Ab. Op._, ep. iv, p. 57.) C'est une pure conjecture de Turlot que de
donner pour mère à Héloise la première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois,
près Sezanne, Hersendis, qui aurait été la maîtresse d'un Montmorency,
et qui aurait passé pour être celle de Fulbert. (_Abail. et Hél._, p.
154.)]
[Note 58: «Bonum hoc literatoriae scilicet scientiae in mulieribus
est rarius.--Literatoriae scientiae, quod perrarum est, operam dare.»
(_Ab. Op._, ep. i, p. 10; part. II, ep. xxiii, p. 337.)]
[Note 59: Abélard le dit lui-même (part. II, ep. vii, _ad virg.
par._, p. 260.--Voyez aussi la Chronologie de Robert, _Rec. des Hist._,
t. XII, p. 294). Le vrai, c'est qu'elle savait le latin et l'écrivait
avec facilité et talent. Quant au grec et à l'hébreu, j'ai peine à
croire qu'elle en connût rien de plus que les caractères et quelques
mots cités habituellement en théologie ou en philosophie.]
[Note 60: «In toto regno nominatissimam.» (Ep. I, p. 10.) Observez
qu'il s'en fallait alors que _totum regnum_ fût toute la France; mais
il n'en est pas moins vrai que la réputation littéraire et scientifique
d'Héloïse n'a pas eu d'égale dans les temps modernes. Malgré la
déclaration modeste d'Abélard, _per faciem non infima_, on s'est obstiné
à croire à la grande beauté d'Héloïse. On a supposé, contre toute
vraisemblance, que le _Roman de la Rose_, commencé et surtout achevé
après la mort d'Abélard, était son ouvrage, parce qu'il y est question
de lui, et l'on a dit qu'il y avait fait le portrait d'Héloïse, sous
le nom de _Beauté_. C'est le portrait de la beauté parfaite suivant
Guillaume de Lorris, auteur de la première partie du poème. (Le _Roman
de la Rose_, v. 999, édit. de M. Méon, t. 1, p. 41.)
El ne fu oscure ne brune,
Ains fu clere comme la lune,
Envers qui les autres estoiles
Resemblent petites chandoiles.
Tendre et la char comme rousée
Simple fu cum une espousée
Et blanche comme flor de lis;
Si ot le vis (_visage_) cler et alis (_uni_),
Et fu greslete et alignie,
Ne fu fardée ne guignie (_déguisée_):
Car el n'avoit mie mestier
De sol tifer ne d'afetier.
Les cheveus ot blons et si lons
Qu'il li batoient as talons;
Nez ot bien fait, et yelx et bouche.
Moult grand douçor au cuer me touche,
Si m'aïst Diex, quant il me membre (_souvient_)
De la façon de chascun membre,
Qu'il n'ot si bele fame ou monde,
Briément el fu jonete et blonde,
Sede (_gracieuse_), plaisante, aperte, et cointe (_jolie_),
Grassete et gresle, gente et jointe.
Il chercha donc les moyens d'arriver jusqu'à elle et de se rendre
familier dans la maison. Des amis s'entremirent, et il fit proposer
à l'oncle Fulbert, qui demeurait dans le voisinage des écoles, de le
prendre en pension chez lui pour un prix convenu. Il fit valoir ses
travaux assidus, l'ennui que lui causaient les soins dispendieux d'une
maison, sa négligence plus dispendieuse encore. Fulbert était avide, et
de plus très-jaloux d'augmenter par tous les moyens l'instruction de
sa nièce. Non-seulement il consentit à tout, mais il crut avoir désiré
lui-même ce qu'on espérait de lui, et vint en suppliant commettre
entièrement sa pupille à l'illustre et redoutable précepteur, qui devait
la voir à toute heure, qui, chaque fois qu'il reviendrait des écoles,
pouvait, ou le jour ou la nuit, lui donner des leçons, et même, voyez la
naïveté de cet âge, la frapper à la façon d'un maître, si l'élève était
indocile[61]. Abélard admira tant de simplicité; il lui semblait
que l'on confiait la brebis au loup ravissant. Non-seulement on lui
accordait la liberté, l'occasion, mais jusqu'à l'autorité, et au droit
de menacer et de punir celle que la séduction n'aurait pu vaincre.
Deux choses aveuglaient le vieillard; l'amour-propre passionné qui
l'attachait aux succès de sa nièce, et l'ancienne réputation de pureté
de la vie passée d'Abélard. «Que dirai-je de plus?» écrit ce dernier
en racontant tout ceci, «nous n'eûmes qu'une maison, et bientôt nous
n'eûmes qu'un coeur[62].»
[Note 61: «Bernardus carnotensis, exundantissimus modernis
temporibus fons literarum in Gallia.... quoniam memoria exercitio
firmatur, ingeniumque acuitur ad imitandum ea quae audiebant, alios
admonitionibus, alios flagellis et poenis urgebat.» Ainsi parle un des
élèves de Bernard de Chartres, Jean de Salisbury. (_Metalog._, l. I, c.
XXIV.) Quant au droit qu'Abélard reçut de Fulbert de frapper son élève,
il faut voir dans le texte tout ce qu'Abélard en raconte. (Ep. I, p. 11,
et ep. V, p, 71.)]
[Note 62: _Ab. Op._, ep. I, p. 11.]
«A mesure que l'on a plus d'esprit,» a dit Pascal, «les passions sont
plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des
pensées qui appartiennent purement à l'esprit, quoiqu'elles soient
occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que
l'esprit même, et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne
parle que des passions de feu.... La netteté d'esprit cause aussi la
netteté de la passion; c'est pourquoi un esprit grand et net aime avec
ardeur, et il voit distinctement ce qu'il aime[63].»
[Note 63: Fragment publié par M. Cousin. (_Des Pensées de Pascal_,
seconde édition, p.897.)]
On montre encore dans la Cité, au bord du chevet de Notre-Dame, près
l'ancien quartier du cloître, a l'extrémité d'une rue étroite et
tortueuse, toujours habitée par des membres du chapitre métropolitain,
et dont les abords sont en tout temps parcourus, comme au moyen âge, par
des clercs de tous grades, revêtus des costumes pittoresques du clergé
nombreux et complet d'une riche cathédrale, la maison qu'une tradition
locale désigne comme celle du chanoine Fulbert[64]. Elle est près de la
Seine, dont la sépare seulement un quai, plus élevé maintenant que le
sol de la rue où elle est bâtie. Au moyen âge, vers 1116 ou 1117, le
terrain devait, du pied de cette maison, aller en pente jusqu'à la
rivière et former l'emplacement de l'ancien port Saint-Landry; des
fenêtres de la maison, on devait voir en plein la vaste grève où s'élève
aujourd'hui cet hôtel de ville, magnifique palais des révolutions.
[Note 64: C'est la première maison à gauche en entrant dans la rue
des Chantres, où l'on descend du quai Napoléon par un escalier. Une
inscription au dessus de la porte désigne cette maison à la curiosité
des passants, elle est ainsi conçue:
HÉLOÏSE, ABÉLARD HABITÈRENT CES LIEUX, DES SINCÈRES AMANS MODELES
PRÉCIEUX.
L'AN 1118.
Dans l'intérieur de la cour, un double médaillon, incrusté dans le mur,
offre le profil d'une tête d'homme et d'une tête de femme: on dit que
c'est Héloïse et Abélard. Cette sculpture est très-postérieure au
XIIe siècle; M. Alexandre Lenoir pense qu'elle en remplace une plus
authentique, et qu'elle est l'ouvrage de restaurateurs ignorants,
peut-être non antérieurs au XVIe. La maison n'est pas ancienne, ou du
moins, ses murs extérieurs ont été récemment bâtis; la disposition
générale des murs et surtout de l'escalier pourraient bien être du
temps. On ne donne nulle preuve de la tradition attachée à cette maison;
mais cette tradition a sa valeur par son existence même. On dit, dans
le quartier, qu'Abélard habitait la maison située à gauche et qui est
remplacée par une grande construction moderne. Turlot donne sur tout
cela quelques détails hasardés, et la lithographie du médaillon.
(_Abail. et Hél._, p. 153 et 154.--_Mus. des Mon. Franç._, t. I, p.
223.)]
C'est là, dans cette demeure modeste, au jour sombre que des fenêtres
étroites laissaient pénétrer dans la chambre simple et rangée d'une
jeune bourgeoise de Paris, ou bien à la lueur rougeâtre d'une lampe
vacillante, qu'Abélard, impatient et ravi, venait employer à séduire
une pauvre fille sans expérience et sans crainte le génie qui soulevait
toutes les écoles du monde. C'est là que les plaisirs de la science,
les joies de la pensée, les émotions de l'éloquence, tout était mis
en oeuvre pour charmer, pour troubler, pour plonger dans une ivresse
profonde et nouvelle, ce noble et tendre coeur qui n'a jamais connu
qu'un amour et qu'une douleur, ce coeur que Dieu même n'a pu disputer à
son amant.
Mais quelles leçons Abélard donnait-il à Héloïse? Lui enseignait-il les
secrets du langage et les arts savants de l'antiquité? Promenait-il cet
esprit pénétrant et curieux dans les sentiers sinueux de la dialectique?
Lui révélait-il les obscurs mystères de la foi, dans le langage lumineux
de la raison philosophique? Enfin lui lisait-il ces poëtes qu'il cite
dans ses ouvrages les plus austères, et le professeur de théologie
récitait-il à son élève, avec ce talent de diction qu'on admirait, les
vers impurs de l'_Art d'aimer_[65]? Quel fut enfin, quel fut le livre
qui servit, comme dans le récit du Dante, à la séduction de cette femme,
historique modèle de la poétique Françoise de Rimini[66]? On ne le sait,
et cependant on sait que tout le talent d'Abélard fut complice de son
amour. «Vous aviez,» lui écrivait, longtemps après, Héloïse encore
charmée de ce qui l'avait perdue, «vous aviez surtout deux choses qui
pouvaient soudain vous gagner le coeur de toutes les femmes, c'était
la grâce avec laquelle vous récitiez et celle avec laquelle vous
chantiez[67].» Et ses chants, il les composait pour elle. Ainsi le
philosophe était devenu un orateur, un artiste, un poëte. L'amour avait
complété son génie et achevé son universalité.
[Note 65: Abélard cite souvent Ovide, el quelquefois l'_Art
d'aimer_.]
[Note 66: la bocca mi baciò tutto tremante; Galeotto fu il libro e
chi lo scrisse. (DANTE, c. V.)]
[Note 67: «Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus
foeminorum quarumlibet animos statim allicere poteras, dictandi scilicet
et cantandi gratia.» (_Ab. Op._, ep. II, p. 46.)]
On sent que tout dut seconder une séduction inévitable. L'étude leur
donnait toutes les occasions de se voir librement, et le prétexte de la
leçon leur permettait d'être seuls. Alors les livres restaient ouverts
devant eux; mais ou de longs silences interrompaient la lecture, ou des
paroles intimes remplaçaient les communications de la science. Les yeux
des deux amants se détournaient du livre pour se rencontrer et pour se
fuir. Bientôt la main qui devait tourner les pages, écarta les voiles
dont Héloïse s'enveloppait, et ce ne fut plus des paroles, mais des
soupirs qu'on put entendre. Enfin la passion triomphante emporta les
deux amants jusqu'aux limites de son empire. Tout fut sacrifié à ce
bonheur sans mélange et sans frein. Tous les degrés de l'amour furent
franchis. Que sais-je? jusqu'aux droits de l'enseignement, jusqu'aux
punitions du maître, devinrent, c'est Abélard qui l'avoue, des jeux
passionnés _dont la douceur surpassait la suavité de tous les parfums_.
Tout ce que l'amour peut rêver, tout ce que l'imagination de deux
esprits puissants peut ajouter à ses transports, fut réalisé dans
l'ivresse et dans la nouveauté d'un bonheur inconnu[68].
[Note 68: Les passages dont je rends ici la pensée, ont été cités
partout. Je n'en rapporte que deux comme pièces il l'appui: «Quoque
minus suspicionis habermus, verbera quandoque dabat amor.... quae
omnium unguentorum suavitatem transcenderent.... si quid insolilum amer
excogitare potuit, est additum.»--(_Ab. Op._, ep. I, p. 11.)]
Mais cependant, qu'était devenu l'enseignement des écoles? le maître
Pierre ennuyé, dégoûté, n'y paraissait plus qu'à regret. A peine lui
restait-il quelques heures de jour pour les donner à l'étude. Quant à
ses leçons, il les faisait avec négligence et froideur; il répétait
d'anciennes idées, et ne parlait plus d'inspiration. Devenu un simple
récitateur, il n'inventait plus rien, ou s'il inventait quelque chose,
c'étaient des vers et des vers d'amour. Il paraît qu'il en composa
beaucoup en langue vulgaire, ou, comme on disait alors, barbare[69]; ces
chansons étaient vraisemblablement dans le goût des trouvères, dont il
fut un des premiers en date, ou, si l'on veut, le prédécesseur. À tous
ses talents, à toutes les initiatives de son esprit, il faudrait donc
ajouter celle de la poésie nationale. Chose plus singulière! il laissait
ses chansons d'amour se répandre au dehors et courir la ville et le
pays; longtemps après cette époque, elles se retrouvaient encore dans
la bouche de ceux dont la situation ressemblait à la sienne[70]. Car il
devint de bonne heure le patron des amoureux, et il avait «du talent
pour les vaudevilles,» dit un bénédictin qui a écrit sa biographie[71].
Ainsi l'aventure qui aurait dû rester le touchant mystère de toute sa
vie devint un bruit public et passa de son aveu et par degrés à cet état
de roman populaire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours. Il y avait dans
cet homme quelque chose de l'insolence de ces natures faites pour le
commandement et la royauté. Il posait sans voile devant la foule;
il semblait penser que tout ce qui l'intéressait devenait digne de
l'attention générale, que ses actions surpassaient le jugement commun et
que tout en lui devait être donné comme en spectacle au monde.
[Note 69: _Barbarice. (Ab. Op._, part. II, Exp. symb., p. 369.)]
[Note 70: «Abélard serait donc le premier des trouvères,» dit M.
Ampère. (_Hist. de la format. de la lang. franç._, préf., p. XX.)
Cependant M. Leroux de Lincy, qui a publié un _Recueil des chants
historiques français_, depuis le XIIe jusqu'au XVIIIe siècle (2 vol.
in-12, Paris, 1841, 1842), conjecture que les chansons d'Abélard étaient
en latin; et c'est aussi l'opinion de M. Edélestand Dumeril (_Journ.
des sav. de Normand._, 2e liv., p. 129). Cependant Héloïse dit qu'on la
chantait sur les places publiques; peut-être aussi que, suivant le
goût du temps, les vers latins et les vers romans étaient mêlés. On
a annoncé, il y a quelques années, que ces chansons venaient d'être
retrouvées au Vatican; et la _Biographie anglaise_ le répétait en 1842.
On aura voulu parler des complaintes latines bibliques que M. Greith a
publiées (_Spicilegium Vaticanum_, Frauenfeld, 1838), et ce ne sont ni
des chansons d'amour ni des chansons populaires. On pouvait espérer,
en ce genre, quelque découverte curieuse des manuscrits mentionnés aux
articles 87, 88, 89 et 90 du catalogue de M. Greith sous ces titres:
_Cantilenae lingua gallica antiqua scriptae_, _Carmina amatoria_, etc.,
p. 131. Mais la plupart de ces chansons françaises du Vatican ont été
publiées dans le recueil d'Adelbert Keller, intitulé: _Romvart_, p. 245,
etc., Manheim, 1844, in-8. Il n'y en a point d'Abélard. Voyez ci-après
la note sur les élégies bibliques. Le _Recueil des chants hist. franç._,
Introd. p. v, et _Ab. Op._, ep. I, p. 12; ep. II, p. 40 et 48.]
[Note 71: Dom Clément, regardé comme l'auteur de l'article
_Abélard_, dans l'_Histoire littéraire de la France_, t. XII, p. 92, et
t. VII, p. 50.]
La désolation fut grande parmi les écoliers, lorsqu'ils s'aperçurent de
la préoccupation qui leur enlevait leur maître. Ils assistaient avec
tristesse à ces leçons inanimées que leur donnait encore celui dont
l'âme était ailleurs. Il leur semblait l'avoir perdu, et quelques-uns ne
pouvaient voir sans alarmes ce que tous voyaient avec douleur. Il est
impossible que les ennemis secrets d'Abélard n'en ressentissent pas
une joie égale; mais ils ne la montraient pas, et telle était alors sa
puissance ou la liberté des moeurs, qu'il ne paraît pas que le bruit de
son aventure lui ait beaucoup nui dans les premiers temps, ni qu'on ait
songé à la tourner contre lui. Il était clerc, nous savons qu'il portait
le titre de chanoine; on a même cru, bien que sans preuve, qu'il était
déjà prêtre[72]. Mais dans le relâchement et la rudesse du moyen âge,
le dérèglement ne faisait un tort sérieux qu'au jour où il devenait
l'occasion de quelque violence. Or ici rien de semblable; l'aventure
était publique; on en parlait, on la chantait dans Paris. Nul ne
l'ignorait, hormis, bien entendu, le plus intéressé à la savoir. Dans
ses illusions d'affection, de respect et de vanité, Fulbert ne se
doutait de rien, et plusieurs mois se passèrent avant qu'il fût averti;
il repoussa même les premiers avis; mais enfin il conçut des soupçons,
et il sépara les deux amants.