qui a fixé la forme, sinon le fond de la scolastique. Rien, s'il faut en
croire ses auditeurs, ne peut donner idée de l'effet qu'il produisait en
l'enseignant, et jamais aucune science ne paraît avoir eu de propagateur
plus puissant. Comme chef d'école, il rappelle, s'il n'efface, pour
l'éclat et l'ascendant, les succès des grands philosophes de la Grèce.
Cependant cet enseignement était plus original par le talent que par
les idées, et supposait plus de sagacité critique que d'invention.
Non content d'expliquer avec une facilité et une subtilité que ses
contemporains déclaraient sans égales, les secrets de la logique
péripatéticienne et de promener les esprits attachés au fil du sien
dans les détours de ce labyrinthe dont il trouvait toujours l'issue, il
mêlait, autant qu'il était en lui, à l'interprétation de la brièveté
profonde de ce qu'il connaissait du texte l'analyse intelligente et
libre des commentaires et des additions de Boèce et de Porphyre;
il complétait ses exposés par des citations, bien comprises et
lumineusement développées, de Cicéron qui, lui aussi, a traité, dans ses
Topiques et dans quelques passages de la Rhétorique à Herennius, des
parties de la logique; de Thémiste, qui a laissé des paraphrases
d'Aristote; de Priscien, qui a touché à la logique par la grammaire;
enfin de saint Augustin, qui passait pour l'auteur d'un traité alors
étudié sur les catégories, et qui a dû peut-être à son rôle dans la
scolastique quelque chose de son influence dominante sur la théologie
française. Le caractère éminent de l'enseignement d'Abélard était,
suivant un de ses auditeurs, une clarté élémentaire. On trouvait qu'il
fuyait l'appareil pédantesque, et qu'il mettait la science à la portée
des enfants[38].
[Note 38: Johan. Saresb. _Metal._, l. III, c. i.--Il serait
intéressant de fixer la liste des ouvrages anciens que les philosophes
avaient dans les mains aux différents âges de la scolastique. Jourdain a
bien avancé ce travail pour les écrits d'Aristote. Thémiste, qui est du
IVe siècle, avait laissé des commentaires sur Aristote, dont il reste
quelques-uns, comme ceux sur les Derniers Analytiques, la Physique, le
Traité de l'Ame; Priscien, du VIe siècle, a écrit sur toutes les parties
de la Grammaire. La Rhétorique à Herennius a fourni plusieurs passages
aux livres d'Abélard, et avant comme après lui on a longtemps attribué à
saint Augustin deux traité sur les principes de la dialectique, et sur
les dix catégories. Abélard avait certainement sous les yeux la
version des deux premiers traités qui composent l'Organon, celle
de l'Introduction de Porphyre et quatre ouvrages de Boèce. Quant à
Priscien, Thémiste, etc., on ne sait s'il les connaît autrement que par
des citations. (Cf. ci-après, l. II, c. i et iii.--_Recherches sur les
traductions d'Aristote_, par A. Jourdain.--Ouvr. inéd. d'Ab., Introd.
p. xlix et 1; _Dialect._, p. 229.--Saint Augustin, _Op._, t. I,
append.--Tennemann, _Man. de l'Hist. de la Phil._, t. I, sec. 233.)]
A cet enseignement purement philosophique et qui n'était ni sans
austérité ni sans sécheresse, se mêlaient quelques digressions
littéraires, et même, au dire de ses contemporains, il ne s'interdisait
pas les plaisanteries et le badinage[39]. Autant que le lui permettait
la rigueur de son esprit passionnément raisonneur, il tempérait les
âpretés de la logique par quelques souvenirs des poëtes qu'il aimait.
Virgile et Horace, Ovide et Lucian, toujours présents à sa mémoire, lui
fournissaient des citations ou des allusions souvent heureuses; eux
aussi, il les invoquait comme une autorité; de ce qu'ils avaient chanté,
il dit quelquefois: _Il est écrit. (_Scribitur, scriptum est._)
[Note 39: «Plurimum in inventionum subtilitate, non solum ad
philosophiam necessariarum, sed et pro commovendis adjocos animis
hominum utilium valens.» (Ott. Fris. _de Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--_Rec. des Hist._, t. XIII, p. 654)]
Mais son vrai maître, c'était toujours celui qui avait instruit
Alexandre, et qui semblait devoir, comme par continuation, être le
précepteur du conquérant de l'école. L'esprit perçant d'Abélard
donnait, dans les cas douteux, raison au créateur de la science sur ses
continuateurs, et par lui l'autorité d'Aristote s'élevait peu à peu à
l'infaillibilité. Et cependant il n'en faisait encore que le premier des
péripatéticiens ou le prince de la dialectique. C'était Platon qu'il
appelait le plus grand des philosophes[40]. Il s'incline devant lui
presque sans le connaître, et toutes les fois qu'il peut trouver dans la
tradition ou dans quelques citations éparses de ses ouvrages une idée
qu'il comprenne assez pour l'appliquer à ce qu'il étudie, il lui
fait place avec respect, il essaie d'y subordonner les idées
péripatéticiennes et voudrait, s'il le pouvait, platoniser la
dialectique d'Aristote.
[Note 40: _Ab. Op., Introd. ad theol._, p. 1012, 1026, 1032, 1070 et
1134.--Ouvr. inéd. _Dialect._, p. 204 et 205. Cette autorité si grande
de Platon, que l'on connaissait si peu, venait des Pères de l'Église et
surtout de saint Augustin.]
Mais bien qu'il ait grand soin, en toute question, de rechercher ce que
disait l'autorité avant de se demander ce que dicte la raison, il ne
craint pas de suivre parfois l'inspiration de sa propre intelligence, et
après avoir emprunté la science, il lui prête du sien pour l'enrichir.
Il ne s'interdit pas d'être lui-même, et il a réussi à passer pour
inventeur; on lui attribue un système et une secte. En effet, il s'est
flatté d'avoir produit une solution nouvelle de cette grande et capitale
question, dont il fait lui-même le noeud gordien de la philosophie.
Quand il eut réfuté le réalisme dans Guillaume de Champeaux, il
prétendit se garantir du nominalisme, et il réfuta Roscelin. Il insista
principalement sur cet argument que, s'il n'existe à la lettre que des
individus, les noms généraux seront eux-mêmes des noms d'individus; et,
de la sorte, les individualités seront identiques aux généralités,
les parties se confondront avec le tout, et c'en sera fait de toute
différence essentielle, de toute différence qui sépare les espèces
des genres, les individus des espèces, et les parties des touts. On
retomberait ainsi par une autre voie dans l'unité confuse à laquelle
mène le réalisme, ou bien il faudrait mutiler la science et égaler
au néant tout ce qui est désigné par les noms généraux. Or, ces noms
généraux ont certainement une valeur. Ils répondent à ce qu'entend
l'esprit de l'homme, lorsqu'il embrasse une collection d'individus ou de
choses particulières, en les rapprochant par leurs communs caractères,
et lorsqu'il _conçoit_ cette multitude comme une unité, ou l'un des
êtres qui la composent comme faisant partie de cette totalité. Ainsi
les universaux sont les expressions de _conceptions_ fondées sur les
réalités[41].
[Note 41: Ouvr. inéd., _De Gener. et Spec._, p. 522, 524 et
suiv.--Voyez aussi le livre II de cet ouvrage, c. viii, ix et
x.--Abélard a bien donné, d'après Boèce, cette théorie de la formation
des idées générales; mais il n'a pas soutenu que les genres et les
espèces ne fussent rien que ces idées. Sa doctrine est plus subtile et
plus scientifique. Ce sont les modernes qui n'en ont extrait que cela.]
Telle était la doctrine qu'Abélard passe pour avoir soutenue, et que les
classificateurs de systèmes ont appelée le _conceptualisme_. Ce nom se
lit dans les histoires de la philosophie, qui cependant ont toutes
été écrites avant que les ouvrages philosophiques d'Abélard fussent
connus[42].
[Note 42: Ces ouvrages n'ont en effet paru qu'en 1836. Aucun des
auteurs antérieurs à cette époque ne dit les avoir étudiés ou connus en
manuscrit. Ce qu'on avait de plus certain sur la philosophie d'Abélard,
c'était quelques lignes sommaires et obscures dans l'_Historia
calamitatum_, et le dire plus clair, mais non moins succinct, d'Othon de
Frisingen et de Jean de Salisbury. (_Ab. Op._, ep. i, p. 5.--Ott. Fris.
_De Gest. Frid._, l. I, c. CLVII, et Johan. Saresb., _Rec. des Hist._,
t. XIV, p. 300.)]
L'ardeur de l'esprit, la curiosité de savoir, l'ambition de vaincre ne
permettaient pas qu'Abélard se contentât d'une autorité sans combat;
c'était un génie militant. Le nouvel élève d'Aristote avait aussi la
passion des conquêtes. Roi dans la dialectique, il voulut dominer encore
dans la théologie. Il résolut d'en faire désormais sa principale étude.
Le maître qui tenait le sceptre de cette science était Anselme de Laon.
Né dans la première moitié du XIe siècle, après avoir étudié sous
Anselme de Cantorbery, il avait commencé à enseigner lui-même à Paris,
et Guillaume de Champeaux était un de ses disciples. Depuis plus de
vingt ans, retiré à Laon, sa patrie, scolastique ou chancelier de cette
église, doyen du chapitre métropolitain, il enseignait la théologie avec
beaucoup d'éclat, et le clergé, même l'épiscopat se peuplaient de ses
élèves. Sa manière d'enseigner était simple. C'était un commentaire
suivi et presque interlinéaire du texte de l'Écriture. Mais il s'était
acquis tant de réputation que ses leçons attiraient à Laon des auditeurs
de toutes les parties de l'Europe, et qu'il est compté parmi les
auteurs de la célébrité de l'école des Gaules[43]. Cette autorité, déjà
ancienne, il la devait au temps plus encore qu'au mérite; du moins
Abélard le dépeint-il comme un vieillard orthodoxe, instruit, disert,
mais dont l'esprit manquait de fermeté et de décision. Qui l'abordait
incertain sur un point douteux le quittait plus incertain encore. Il
charmait ses auditeurs par une étonnante facilité d'élocution, mais
le fond des idées était peu de chose, et il ne savait ni résister ni
satisfaire à une question. «De loin,» dit Abélard, «c'était un bel arbre
chargé de feuilles; de près, il était sans fruits, ou ne portait que la
figue aride de l'arbre que le Christ a maudit. Quand il allumait son
feu, il faisait de la fumée, mais point de lumière[44].»
[Note 43: _Hist. litt. de la Fr._, t. X, p. 170.]
[Note 44: _Ab. Op._, ep. I, p. 7.]
Cependant le jeune docteur de Paris vint l'entendre, il se mêla à ses
disciples: on devine qu'il ne fut pas captivé longtemps. Il ne pouvait
_rester longtemps oisif à son ombre_[45], ni suivre après s'être
habitué à conduire. D'abord il se contenta de négliger les leçons. Il
y paraissait de loin en loin. Les plus éminents des autres élèves,
satisfaits et fiers de leur maître, virent avec déplaisir cette
dédaigneuse indifférence; il s'en plaignirent assez haut, et
naturellement ils aigrirent l'esprit d'Anselme. Il arriva qu'un jour,
après avoir entre eux conféré sur quelques points de doctrine, les
écoliers se mirent à se provoquer par jeu sur les matières théologiques.
Un d'eux, comme pour éprouver Abélard, lui demanda ce qu'il pensait de
l'enseignement sacré, lui qui n'avait encore étudié que les sciences
naturelles[46]. Il répondit que rien n'était plus salutaire qu'une
science où l'on apprenait à sauver son âme; mais qu'il ne pouvait assez
admirer qu'à des hommes lettrés il ne suffît pas, pour comprendre les
saints, du texte de leurs écrits et d'une glose, et qu'on ne devrait pas
avoir besoin d'un maître. Cette réponse en amena de contraires, et la
plupart des assistants, raillant Abélard, lui demandèrent s'il pourrait
faire ce qu'il conseillait, le défièrent de l'entreprendre. Il répliqua
que si l'on désirait le mettre à l'épreuve, il était tout prêt. «Soit,
nous le voulons bien,» s'écrièrent-ils tous, et d'un ton plus moqueur
encore. «Que l'on me cherche donc,» reprit-il, «et qu'on me donne
quelqu'un pour exposer un point peu connu de l'Écriture.» Tous
s'accordèrent pour choisir la très-obscure prophétie d'Ézéchiel, qui
passait pour un des écrivains sacrés les plus difficiles. On eut bientôt
pris un _expositeur_ qui devait, selon l'usage, lire le texte et faire
connaître l'état de la question, et Abélard les invita pour le lendemain
à sa leçon. Aussitôt quelques-uns s'empressant, avec un intérêt
véritable ou affecté, de lui donner des conseils qu'il ne demandait
pas, l'engagèrent à ne se point tant hâter; et lui remontrèrent que
l'entreprise était grande, qu'elle exigeait des recherches et quelque
précaution, et qu'il devait songer à son inexpérience. «Ce n'est point
ma coutume,» répondit-il avec vivacité, «de suivre l'usage, mais d'obéir
à mon esprit[47].» Et il ajouta qu'il romprait tout, si l'on ne se
conformait à sa volonté, en ne différant point de se rendre à ses
leçons. A la première, il eut peu d'auditeurs; on trouvait ridicule que,
dénué presque entièrement de lecture sacrée, il se hâtât d'aborder la
science. Cependant tous ceux qui l'entendirent furent si enchantés
qu'ils lui donnèrent de grands éloges, et le pressèrent de composer
une glose conforme à sa leçon. Au récit de cette première épreuve, on
accourut à l'envi pour assister aux suivantes, et tous se montraient
empressés à transcrire les gloses qu'à la prière générale il s'était mis
à rédiger.
[Note 45: «Non multis diebus in umbra ejus otiosus jacul.» (_Id._,
p. 8.)]
[Note 46: «Qui nondum nisi in physicis studuerat.» (Ep. i, p. 8.)]
[Note 47: «Respondi non esse meae consuetudinis per usum proficere,
sed per ingenium.» (Ep. I, p. 8.)]
Le vieux Anselme s'émut au bruit d'une telle témérité. La douleur et la
colère furent extrêmes. Comme Pompée, à qui Abélard le compare pour la
grandeur de son attitude et le néant de sa puissance, il voulut défendre
l'ombre de son autorité contre le jeune César de la science[48]. Il
devint son ennemi et le combattit dans la théologie, comme avait fait
Guillaume de Champeaux dans la philosophie. Il se trouvait alors, dans
l'école de Laon, deux étudiants qui se distinguaient entre tous, Albéric
de Reims et Lotulfe de Novare. L'un d'eux, le premier, a laissé un nom
dans l'histoire littéraire[49]. Plus ils avaient de mérite, plus ils
nourrissaient de grandes espérances, et plus ils devaient concevoir
d'aversion contre le nouveau venu. Ils circonvinrent le vieillard et
l'entraînèrent à interdire à ce successeur inattendu la continuation de
ses leçons et de ses gloses, donnant pour motif que, s'il échappait à
son inexpérience quelque erreur touchant la foi, on pourrait l'imputer
à celui dont il usurpait ainsi la place. La défense et le prétexte
excitèrent parmi les écoliers une indignation générale; ils crièrent
à la jalousie, à la calomnie; ils dirent que jamais pareille chose ne
s'était vue; et ce commencement de persécution ne fit qu'ajouter à la
gloire de celui qu'elle semblait signaler entre tous.
[Note 48: Abélard lui applique la _stat magni nominis umbra_ et
la comparaison de l'arbre que Lucain applique à Pompée. (Ep. I, p.
7.--Lucain, _Phars._, l. I.)]
[Note 49: Albéric de Reims, élève de Godefroi, scolastique de cette
ville, se perfectionna sous Anselme de Laon, devint archidiacre et
écolâtre de l'église de Reims, et enfin archevêque de Bourges en 1130.
Il eut de la réputation comme professeur. Il était aimé de saint
Bernard. Lotulfe ou Loculfo le Lombard, ou, selon Othon de Frisingen,
Leutald de Novare, ami et condisciple d'Albéric, régit avec lui les
écoles de Reims. On n'en sait rien de plus. (Johan. Saresb., Rec.
des Hist., i. XIV, p. 301.--Ou Fris. _Gest. Frid._, l. I, c.
XLVII.--Duboulai, _Hist. Universit._, Catal. ill. vir., t. II, p.
753.--_Hist. litt._ t. XII, p. 72.)]
Abélard revint aussitôt à Paris. Toutes les écoles, d'où il avait été
jadis expulsé, lui étaient maintenant ouvertes; il y rentra en maître et
occupa facilement cette position dominante dans l'enseignement, qu'on
n'osait plus lui refuser. A la principale chaire, à celle de recteur des
écoles, était attaché vraisemblablement un canonicat. On croit du moins
que c'est alors qu'il fut nommé chanoine de Paris [50], ce qui n'était
sans doute qu'un bénéfice et un titre, et ne prouve nullement que dès
lors il fût prêtre.
[Note 50: C'est à cette époque (vers 1115) que les auteurs de
l'_Histoire littéraire_ placent cette nomination; j'ignore sur quelle
autorité, mais cette opinion est fort probable. Cependant on la
conteste, et D. Gervaise veut qu'Abélard soit devenu chanoine dès
le temps où il professait à Paris, du consentement et à la place du
successeur de Guillaume de Champeaux. Duchesne, sur la foi d'une
chronique manuscrite des archevêques de Sens, prétend qu'il fut chanoine
de Sens et non de Paris; et voici le texte inédit qui motive son
assertion et dont je dois la connaissance à la savante amitié de M. Le
Clerc: _Ex Chronico senonensi Gaufridi de Collone, monarchi Sancti Petri
Viti senonensis, seculo XIIIe_. Manuscrit de la bibliothèque de Sens, n.
271, décrit et apprécié dans le t. XXI de l'_Hist. litt. de la France._
Fol. 129 v°, col. 1 et 2. «Anno Domini n° c° XL° (leg. XLII), magister
Petrus Abaulart, canonicus primo maioris ecclesie senononsis, oblit; qui
monasteria sanctimonialium fundauit, spetialiter abbatiam de Paraclito,
in quo sepelitur cum uxore. Suum epitaphium tale est: «Est satis in
titulo, Petrus hic iacet Abaillardus. Hic (_leg._ huic) soli paluit
scibile quidquid erat. Canonicus fuit, et post uxoratus.» Cité en
partie, mais sans nom d'auteur, par André Duchesne, _Notae ad Hist.
calamitatum_, p. 1150, et Duboulai, _Hist. Univ. paris_, t. II, p. 760.
Les derniers mots on été ainsi altérés par celui-ci: «Uxoratus primo
fuerat, postea canonicus.» Le même Duboulai dit, à la vérité dans une
table seulement, qu'Abélard fut chanoine de Tours; enfin, on voit sur
une vitre de la cathédrale de Chartres une figure vêtue en chanoine,
avec ce nom Pierre Baillard, et on veut que ce soit Abélard, chanoine de
Chartres. On ne pouvait en général posséder qu'un seul canonicat comme
on ne pouvait avoir qu'un bénéfice. Faut-il admettre que le titre de
chanoine honoraire fût alors connu, ou qu'Abélard ait changé plusieurs
fois de chapitre? La chose certaine, c'est qu'il était chanoine, il le
dit lui-même. Il n'était pas nécessairement prêtre pour cela. On ne sait
quand il le devint; peut-être en se faisant moine à Saint-Denis.
(Cf. _Ab. Op._, ep. l, p. 16.--_Hist litt._, t. XII, p. 81.--_Vie
d'Abeillard_, t. I, p. 28.--_Hist. Universit. paris._, t. II, _in
indic._--Niceron, _Mém. pour servir à l'Hist. des Homm. ill._, t.
VI.--_Rech. hist. sur la ville de Sens_, par M. Th. Tarbé, c. XXI,
p.443.)]
Dans sa nouvelle situation, il continua et termina son interprétation
d'Ézéchiel, commencée et suspendue à Laon. Par ce genre d'enseignement
il obtint un grand succès, et bientôt il eût dans la théologie autant
de faveur que dans la prédication philosophique. Tout le domaine de la
science fut rangé sous sa loi, une multitude studieuse se pressa en
s'inclinant autour de lui, et il vécut tranquille quelques années.
On aime à se représenter l'existence d'Abélard, ou, comme on l'appelait,
du maître Pierre, à cette époque de sa vie, au milieu de cette ville de
Paris qu'il remplissait de son nom. Paris, ce n'était guère alors que
la Cité. Sur cette île fameuse, qui partage la Seine au milieu de notre
capitale, se concentraient toutes les grandes choses, la royauté,
l'Église, la justice, l'enseignement. Là, ces divers pouvoirs avaient
leur principal siége. Deux ponts unissaient l'île aux deux bords du
fleuve. Le Grand-Pont conduisait sur la rive droite, à ce quartier
qu'entre les deux antiques églises de Saint-Germain-l'Auxerrois et de
Saint-Gervais, commençait à former le commerce, et qu'habitaient les
marchands étrangers, attirés par l'importance et la renommée déjà
considérable de la Lutèce gauloise. C'étaient eux qui devaient,
confondus sous le nom d'une seule nation, le transmettre à une partie de
cette ville nouvelle qui allait s'appeler le quartier des Lombards.
Vers la rive gauche, le Petit-Pont menait au pied de cette colline dont
l'abbaye de Sainte-Geneviève couronnait le faîte, et sur les flancs de
laquelle l'enseignement libre avait déjà plus d'une fois dressé ses
tentes. Les plaines voisines se couvraient peu à peu d'établissements
pieux ou savants, destinés à une grande renommée; à l'est, la communauté
de Saint-Victor venait d'être fondée; à l'ouest, la vieille abbaye de
Saint-Germain-des-Prés attestait, dans sa grandeur, le souvenir de ce
saint évêque de Paris dont la mémoire le disputait à celle de saint
Germain d'Auxerre; car les deux plus anciens monuments de Paris sont
dédiés au même nom[51]. Là aussi, la jeunesse de la ville, et ces
écoliers, ces clercs qui n'étaient pas tous jeunes alors, venaient sur
des prés, devenus des lieux historiques, chercher les exercices et les
rudes jeux qui convenaient à la robuste nature des hommes de ce temps.
Leur résidence était surtout dans le voisinage du Petit-Pont, et leur
foule toujours croissante ne pouvant tenir dans l'île, s'était répandue
sur le bord de la rivière, au pied de la colline, qui devait par eux
s'appeler le _pays latin_, et opposer, d'une rive à l'autre la ville de
la science à la ville du commerce.
[Note 51: Saint Germain d'Auxerre fui évêque au Ve siècle et saint
Germain de Paris, au VIe. L'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, fondée,
dit-on, par Chilpéric I, détruite par les Normands, fut rebâtie par le
roi Robert; et il peut subsister quelque chose de cette reconstruction
dans l'édifice actuel. On dit que le portail est du temps de Philippe
le Bel; les parties modernes sont du XVIe siècle. La fondation de
Saint-Germain-des-Prés, sous une autre invocation, date du temps de
saint Germain lui-même (23 décembre 558). Cette église fut détruite
aussi par les Normands. La reconstruction en fut commencée au plus tard
en 990, et terminée, dit-on, en 1014; l'église, à peu prés dans son
état actuel, a été dédiée en 1163. Voyez dans les Documents inédits sur
l'histoire de France, _Paris sous Philippe le Bel_, p. 362 et 454, et
_l'Histoire du diocèse de Paris_, par l'abbé Lebeuf.]
Dans la Cité, vers la pointe occidentale de l'île, s'élevait le palais
souvent habité par nos rois, théâtre de leur puissance et surtout de ce
pouvoir judiciaire qui y règne encore en leur nom, et qui alors même,
exercé par leurs délégués, paraissait la plus populaire de leurs
prérogatives et le signe reconnaissable de leur souveraineté. Un jardin
royal, comme on pouvait l'avoir en ce siècle, un lieu planté d'arbres
entre le palais et le terre-plein où Henri IV a sa statue, s'ouvrait en
certains jours comme promenade publique au peuple, à l'école, au clergé,
et à ce peu de nobles hommes qui se trouvaient à Paris. En face du
palais, l'église de Notre-Dame, monument assez imposant, quoique bien
inférieur à la basilique immense qui lui a succédé, rappelait à tous,
dans sa beauté massive, la puissance de la religion qui l'avait élevé,
et qui de là protégeait en les gouvernant les quinze églises dont on ne
voit plus les vestiges, environnant la métropole comme des gardes rangés
autour de leur reine. Là, à l'ombre de ces églises et de la cathédrale,
dans de sombres cloîtres, en de vastes salles, sur le gazon des préaux,
circulait cette tribu consacrée, qui semblait vivre pour la foi et la
science, et qui souvent ne s'animait que de la double passion du pouvoir
ou de la dispute. A côté des prêtres, et sous leur surveillance, parfois
inquiète, souvent impuissante, s'agitait, dans le monde des études
sacrées et profanes, cette population de clercs à tous les degrés, de
toutes les vocations, de toutes les origines, de toutes les contrées,
qu'attirait la célébrité européenne de l'école de Paris; et dans cette
école, au milieu de cette nation attentive et obéissante, on voyait
souvent passer un homme au front large, au regard vif et fier, à la
démarche noble, dont la beauté conservait encore l'éclat de la jeunesse,
en prenant les traits plus marqués et les couleurs plus brunes de la
pleine virilité. Son costume grave et pourtant soigné, le luxe sévère de
sa personne, l'élégance simple de ses manières, tour à tour affables et
hautaines, une attitude imposante, gracieuse, et qui n'était pas sans
cette négligence indolente qui suit la confiance dans le succès et
l'habitude de la puissance, les respects de ceux qui lui servaient de
cortège, orgueilleux pour tous, excepté devant lui, l'empressement
curieux de la multitude qui se rangeait pour lui faire place, tout,
quand il se rendait à ses leçons ou revenait à sa demeure, suivi de ses
disciples encore émus de sa parole, tout annonçait un maître, le plus
puissant dans l'école, le plus illustre dans le monde, le plus aimé dans
la Cité. Partout on parlait de lui; des lieux les plus éloignés, de
la Bretagne, de l'Angleterre, _du pays des Suèves et des Teutons_, on
accourait pour l'entendre; Rome même lui envoyait des auditeurs[52]. La
foule des rues, jalouse de le contempler, s'arrêtait sur son passage;
pour le voir, les habitants des maisons descendaient sur le seuil de
leurs portes, et les femmes écartaient leur rideau, derrière les petits
vitraux de leur étroite fenêtre. Paris l'avait adopté comme son enfant,
comme son ornement et son flambeau. Paris était fier d'Abélard, et
célébrait tout entier ce nom dont, après sept siècles, la ville de
toutes les gloires et de tous les oublis a conservé le populaire
souvenir.