Tandis qu'il y parlait, entouré de ses nombreux élèves, il vit tout à

coup dans leurs rangs reparaître Abélard qui venait, disait-il, entendre

ses leçons sur la rhétorique. Mais le disciple apparent ne tarda pas à

provoquer son maître sur la question de philosophie qui préoccupait les

esprits. C'était cette question fameuse et redoutée qui avait perdu

Roscelin. Sur les universaux, la doctrine de Guillaume de Champeaux

était le contre-pied de celle du chanoine de Compiègne. Il professait le

réalisme le plus pur et le plus absolu, c'est-à-dire qu'il attribuait

aux universaux une réalité positive; en d'autres termes, il admettait

des essences universelles. Dans son système, tout universel était par

lui-même et essentiellement une chose, et cette chose résidait tout

entière dans les différents individus dont elle était le fond commun,

sans aucune diversité dans l'essence, mais seulement avec la variété

qui naît de la multitude des accidents individuels. Ainsi, par exemple,

l'humanité n'était plus le nom commun de tous les individus de l'espèce

humaine, mais une essence réelle, commune à tous, entière dans chacun,

et variée uniquement par les nombreuses diversités des hommes. Ainsi

du moins Abélard décrit la doctrine de son adversaire. Il l'attaqua

directement et la pressa d'arguments clairs et frappants. Si le genre,

disait-il, est l'essence de l'individu, si notamment l'humanité est une

essence tout entière en chaque homme, et que l'individualité soit un

pur accident, il s'ensuit que cette essence entière est en même temps

intégralement dans un homme et dans un autre, et que lorsque Platon est

à Rome et Socrate à Athènes, elle est tout entière avec Platon à Rome,

et dans Athènes avec Socrate. Semblablement, l'homme universel, étant

l'essence de l'individu, est l'individu même, et par conséquent il

emporte partout l'individu avec lui; de sorte que lorsque Platon est à

Rome, Socrate y est aussi, et que quand Socrate est à Athènes, Platon

s'y trouve avec lui et en lui. Là conduisait cette formule de Guillaume

de Champeaux que, dans les individus, la chose universelle subsistait

essentiellement ou dans la totalité de son essence[24].

[Note 24: _Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--Ouvr. inéd., _De Gener. et

Spec._, p. 613.]

Par ces objections et par d'autres qui semblaient autant d'appels au

sens commun, Abélard troubla tellement le maître longtemps incontesté

des écoles de Paris qu'il le contraignit de s'amender et de rétracter

ou effacer de la formule un mot décisif. Guillaume cessa de dire que

la chose universelle subsistait comme une seule et même chose

_essentiellement_ dans les individus, ce qui était dire qu'elle en

était l'essence. Il se réduisit à prétendre qu'elle subsistait ou

_individuellement_, on plutôt _indifféremment_ dans les individus[25].

[Note 25: D'après l'édition des oeuvres d'Abélard, et le texte de sa

première épître, reproduit dans le recueil de Dom Bouquet, l'_Historia

calamitatium_ donne _individualiter_, pour le mot substitué

à _essentialiter_; mais d'Amboise met en marge la variante

_indifferenter_: c'est le mot du manuscrit de la Bibliothèque du Roi,

d'un autre de la bibliothèque de Troyes, et de ceux que Rawlinson dit

avoir consultés; il paraît de tout point préférable, car la première

substitution, si elle a une valeur, annule le réalisme, et la seconde,

au contraire, exprime une doctrine qu'Abélard, dans ses ouvrages

didactiques, expose et réfute comme la seconde opinion de Guillaume de

Champeaux et la seconde forme du réalisme. (Cf. _Ab. Op. ibid._ Ouv.

inéd., Introd., p. cxx, cxxxiij et cxliij.--_De Gen. et Spec._, p.

513 et 516.--_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 279.--_Abail. et Hél._, par

Turlot, p. 16.--Voyez aussi plus bas l. II, c. VIII et suiv.)]

Or, si elle subsistait _individuellement_, elle n'était plus identique

et intégrale dans tous, elle avait une existence individuelle, ce qui

ne signifiait rien, ou signifiait que l'essence se divisait en

parties numériques semblables, mais non identiques, et par conséquent

indépendantes. Si elle subsistait _indifféremment_ dans les individus,

elle existait comme l'élément non différent (_indifferens_) des

différents individus; manière technique d'exprimer qu'elle était ce

qu'il y avait de commun et de semblable dans les membres d'un même genre

ou d'une même espèce. Des deux façons, c'était abjurer, ou se

réfugier dans un réalisme mitigé, qu'Abélard appelle la doctrine de

l'indifférence, et au sein de laquelle il ne laissa pas son professeur

en repos.

Cette question des universaux était depuis un temps la question

dominante de la dialectique et comme la pierre de touche des maîtres

et des écoles. Celui qui faiblissait sur ce point perdait aussitôt son

crédit et toute confiance en lui-même. Quiconque se rétractait en cela

renonçait à convaincre et à guider. Du jour où Guillaume de Champeaux

eut corrigé ou délaissé son opinion, le découragement le prit, ses

leçons furent négligées; à peine l'écouta-t-on encore, à peine lui

permit-on de s'expliquer sur les autres parties de la dialectique. Il

semblait que ce point abandonné eût emporté toute la science avec lui.

En même temps, la doctrine et la position d'Abélard acquirent plus de

force et d'influence; beaucoup de ceux qui l'attaquaient auparavant

passèrent de son côté. De toutes parts, et du sein même de l'école

opposée, on accourut dans la sienne.

En quittant le cloître de Notre-Dame pour l'institut naissant de

Saint-Victor, Guillaume n'avait point laissé sa chaire déserte. Un

successeur s'y était assis et devait y continuer son oeuvre; mais le

gouvernement de la science avait passé en d'autres mains; découragé ou

converti, le nouveau maître offrit sa place à Abélard, et se rangea

parmi ses auditeurs. L'empire de l'école lui fut ainsi régulièrement

dévolu, car c'était alors une règle qu'on ne pouvait enseigner qu'avec

l'autorisation d'un maître reconnu, et comme son suppléant et son

délégué. Enseigner de son propre chef, ce qu'on appelait enseigner sans

maître[26] était une témérité et presque un délit. Aussi, ne pouvant

plus l'attaquer lui-même, Guillaume au désespoir attaqua-t-il son propre

successeur; de honteuses accusations furent dirigées contre lui, dont

la plus grave sans doute et la moins avouée était sa déférence pour

Abélard. Il fut interdit, et comme Guillaume de Champeaux était

apparemment resté titulaire de sa chaire, il la fit donner à quelque

adversaire anonyme du nouveau docteur, qui fut forcé de retourner à

Melun, et d'y recommencer ses leçons.

[Note 26: _Sine magistro_, sans avoir ou la maîtrise ou

l'autorisation magistrale. (_Ab. Op._, ep. 1; p. 10.) Il fallait,

suivant M. Troplong, obtenir la licence du maître des études ou

scolastique, appelé aussi chancelier, ou bien être disciple d'un maître

titulaire et enseigner sous sa direction. De là sont venus peu à peu

tous les grades académiques, _maître, licencié, docteur_ (Cf. _Hist.

litt. de la Fr._, t. IX, p. 8l, et t. XII, p. 93.--Pasquier, _Rech. de

la France_, l. IX, c. xxi.--D. Brial, préf. du t. XIV des _Hist. fr._,

p. xxxi.--Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. 1, p. 132, 135, 161,

256, etc.--Troplong, _Du Pouv. de l'État sur l'enseignement_, c. x.).]

Mais la victoire fut passagère; en écartant pour un moment un formidable

rival, on ne retrouvait ni la foi ni la puissance. De loin, il

intimidait, il abaissait encore ceux qui s'étaient délivrés de sa

présence. La vie s'était comme retirée d'eux; la malignité publique les

poursuivait et minait ce qui pouvait leur rester d'autorité. Elle se

prit à Guillaume de Champeaux, et les doutes railleurs des écoliers

sur le désintéressement de sa piété, sur les motifs de sa retraite, le

forcèrent bientôt à se retirer, lui, la congrégation qu'il avait formée,

et ce qu'il avait encore de disciples, dans une maison de campagne

éloignée de la ville[27].

[Note 27: Une maison de campagne ou un hameau, car _villa_ a ces

deux sens; _ad villam quamdum ab urbe remotam_. Brucker dit que ce lieu

était le vieux prieuré (_veteres cellae,_), peut-être le même où fut

fondé Saint-Victor. (_Ab. Op._, ep. 1, p. 6.--_Hist. crit. phil._, t.

III, p. 733.)]

Abélard se hâta de se rapprocher. Comme l'école de la Cité restait

toujours occupée, il s'établit hors des murs, sur la montagne

Sainte-Geneviève, et dans le cloître même, dit-on, de l'église dédiée à

la patronne de Paris. Cette colline, destinée à devenir comme le Sinaï

de l'enseignement universitaire, était alors l'asile où se réfugiait

l'esprit d'indépendance, le poste où se retranchait l'esprit d'agression

contre l'autorité enseignante. Des écoles privées, plutôt tolérées

qu'autorisées par le chancelier de l'Église de Paris, s'y ouvraient

aux auditeurs innombrables que ne pouvaient contenir ou satisfaire

les écoles de la Cité. Ainsi Joslen de Vierzy, qui devait un jour,

en qualité d'évêque, juger Abélard, donnait à ses côtés des leçons

tendantes au nominalisme, malgré la défaveur qui s'attachait à cette

doctrine[28]. Les étudiants étaient divisés par conférences, sous

des professeurs ou répétiteurs qui aspiraient à la maîtrise ou à la

renommée. Mais par _sa science éprouvée_ et _par son éloquence sublime_

(ce sont les expressions de ses ennemis), Abélard effaçait tout le

monde. L'originalité de son esprit lui inspirait des nouveautés hardies

qui séduisaient la foule et confondaient ses rivaux. Osant ce que nul

n'avait osé, insultant à tout ce qu'il n'approuvait pas, il provoquait

la lutte par ses témérités et la décourageait par la terreur de sa

dialectique[29].

[Note 28: D'après Duboulai, l'Université de Paris se serait formée

de la réunion de l'école palatine, de l'école épiscopale et de celle de

Sainte-Geneviève. Il ne prouve pas que la première subsistât encore au

commencement du XIIe siècle; la seconde dominait la Cité, et continua

d'y subsister à l'ombre de la Métropole, toujours plus théologique,

plus ecclésiastique, plus soumise à l'autorité du premier chantre ou

chancelier de l'Église de Paris qui paraît avoir été, jusqu'au temps

de Louis le Gros, le magistrat de l'instruction publique. Le chef

de l'enseignement ou _maître recteur_, ce qu'on appelait d'abord

le primicier, dut, là comme ailleurs, être le _scholasticus_ ou

_scholaster_, (écolâtre), _magister scholae_ ou _capischol_. Le nombre

des étudiants s'étant fort accru ne put être retenu entre les deux

ponts ou dans l'Ile, et s'étendit sur la montagne Sainte-Geneviève. Il

s'établit une école à l'abbaye du même nom (emplacement du collège Henri

IV); et des écoles particulières s'ouvrirent sur la pente septentrionale

de la colline: de là le pays latin. (_Hist. Univ. paris._, t. I, p. 257,

267, 272, 280). Joslen, Goselen ou Joscelin, surnommé Le Roux, d'une

famille noble dite de Vierzi, enseigna d'abord sur la montagne

Sainte-Geneviève, puis devint archidiacre, et plus tard évêque de

Soissons (1125 ou 1126); et comme tel, il siégea au concile de Sens où

Abélard fut condamné. (Johan. Saresb. _Metalog._, l. II, c. XVII.--

_Rec. des Hist._, t. XIV, p. 297.--_Hist. litt._, t. IX, p. 32 et t.

XII, p. 412.)]

[Note 29: «Probatae quidem scientiae, sublimis eloquentiae, ...

inauditarum erat inventor et assertor novitatum, et suas quaerens

statuere sententias, erat aliarum probatarum improbator. Undo in odium

venerat eorum qui sanius sapiebant, et sicut manus ejus contra

omnes, sic oinnium contra eum armabantur. Dicebat quod nullus antea

praesumpserat.» (_Ex. vit. S. Gostini acquicinct. abb., I. I. Rec. des

Hist.,_ t. XIV, p, 442.)]

Il est probable que, combattant à la fois le réalisme de Guillaume de

Champeaux et le nominalisme déguisé de Joslen, il ne manquait ni de

jaloux ni d'ennemis. On raconte que ceux-ci, poussés à bout, voulurent

enfin lui susciter un contradicteur, et cherchèrent dans leurs rangs un

adversaire courageux qui essayât de lui tenir tête. «C'est un chien qui

aboie,» disaient-ils, «il le faut chasser avec le bâton de la vérité.»

Il y avait dans l'école de Joslen un jeune homme de Douai, qui se

montrait plein d'ardeur et d'intelligence. Il se nommait Gosvin, et il

n'aspirait qu'à l'honneur de se mesurer avec le terrible novateur. Il

fut choisi. Son maître qui l'aimait s'efforça de le dissuader de

cette dangereuse entreprise; il lui représenta qu'Abélard était plus

redoutable encore par la critique que par la discussion, plus railleur

que docteur, qu'il ne se rendait jamais, n'acquiesçant pas à la vérité

si elle n'était de sa façon[30], qu'il tenait la massue d'Hercule et

ne la lâcherait point, et qu'enfin, au lieu de s'exposer à la risée

en l'attaquant, il fallait se contenter de démêler ses sophismes et

d'éviter ses erreurs. Le jeune élève persista, et tandis que ses

camarades réunis par groupes dans leurs logements, comme des soldats

sous leurs tentes, faisaient des voeux pour lui, il en prit avec lui

quelques-uns et gravit la montagne Sainte-Geneviève. Il se comparait à

David marchant à la rencontre de Goliath. Plus jeune de six ou sept ans

qu'Abélard, qui devait alors approcher de trente ans, il était petit,

grêle, d'une figure agréable, avec le teint d'un enfant. Il entra

bravement dans l'école et trouva le maître faisant sa leçon à ses

auditeurs attentifs. Il prit aussitôt la parole, et l'interpella

hardiment; mais Abélard, lançant sur lui un regard dédaigneux et

menaçant: «Songez à vous taire,» lui dit-il avec hauteur, «et

n'interrompez point ma leçon.» L'enfant qui n'était pas venu pour se

taire insista avec énergie; mais il ne put obtenir une réponse. Sur sa

mine, Abélard ne pensait pas qu'il en valût la peine, et levait les

épaules sans l'écouter; mais ses disciples qui connaissaient Gosvin lui

dirent que c'était un subtil disputeur, et l'engagèrent à l'entendre.

«Qu'il parle donc,» dit Abélard, «s'il a quelque chose à dire.» Le jeune

athlète, libre enfin d'entrer en lice, commença l'attaque. Il posa sa

thèse, et ouvrit une controverse en règle. Nous ignorons quel en était

le sujet, quels en furent les détails et les incidents, et toute cette

histoire ne nous est connue que par un moine du couvent dont Gosvin fut

un jour abbé[31]. Mais selon lui, le petit David terrassa le géant; il

conquit tout d'abord l'attention de l'auditoire par la gravité de sa

parole; puis, il enlaça si savamment son adversaire par des assertions

qu'on ne pouvait ni éluder ni combattre qu'il lui ferma peu à peu tout

moyen d'évasion et parvint graduellement à le réduire à l'absurde. Ayant

ainsi _garrotté ce Protée par les indissolubles liens de la vérité_, il

redescendit triomphalement la montagne, et en rentrant dans les salles

où l'attendaient ses condisciples impatients, il fut accueilli par des

cris de victoire et d'allégresse.

[Note 30: «Non disputator, sed cavillator, plus joculator quam

doctor.... Quod pertinax esset in errore, et quod, si secundum se non

esset, nunquam acquiesceret veritati.» (_Id. ibid._, p. 443.)]

[Note 31: On attribue à Alexandre, successeur de Gosvin au titre

d'abbé d'Anchin, ou plus exactement à deux moines qui l'avaient connu et

n'écrivaient que huit ou dix ans après sa mort, la biographie d'où nous

extrayons ce récit. Elle a été imprimée a Douai en 1620, et insérée

par fragment dans le _Recueil des Historiens des Gaules_. (T. XIV, p.

441-445.--_Hist. litt_., t. XIII, p. 605.)]

Quoi qu'on doive penser de cette anecdote, on ne voit pas que Gosvin

ait suscité contre Abélard une résistance ou une concurrence bien

formidable. Si ses amis vinrent le prier d'ouvrir école à son tour, il

n'osa le tenter à Paris, ou du moins sa tentative n'y a laissé nulle

trace. C'est à Douai, sa ville natale, qu'il paraît avoir fondé un

véritable enseignement; et il devint, en 1131, abbé d'Anchin, en

attendant la canonisation, car on l'appelle saint Gosvin. Mais nous le

retrouverons plus tard.

Rien cependant n'arrêtait la marche ascendante d'Abélard. Du haut de sa

montagne, il devenait de fait le maître des écoles, et celui qui dans

la Cité en occupait la place n'était plus qu'un vain simulacre sur une

chaire impuissante.

À ces nouvelles, Guillaume de Champeaux veut faire un dernier effort.

Il quitte les champs, il reparaît; il ramène la congrégation à

Saint-Victor; il rassemble tous ses partisans, comme s'il venait

délivrer dans l'école son soldat, sentinelle abandonnée. Ce retour

commença par perdre ce triste remplaçant; il avait encore quelques

auditeurs; on trouvait qu'il était habile à expliquer Priscien, écrivain

plus recommandable en grammaire qu'en philosophie. On l'abandonna; il

fut obligé de quitter sa chaire, et ses élèves retournèrent à Guillaume

de Champeaux, qui lui-même, désespérant de la gloire mondaine, sembla

de plus en plus se tourner vers la vie monastique. Cependant les hommes

secondaires ayant ainsi disparu, rien ne s'interposait plus entre

Abélard et Guillaume. Devant eux l'arène était ouverte et libre, et le

combat s'engagea entre les deux écoles, entre les deux maîtres. Peut-on

demander quelle fut l'issue de la lutte? D'un côté était l'espérance,

la nouveauté, la jeunesse. De l'autre, les souvenirs d'une autorité

incontestée, d'une influence vieillie, d'une domination facile, tout ce

qui perd les pouvoirs menacés de révolution. Chaque jour des victoires

de détail venaient préparer le triomphe d'Abélard, et couronnaient

le maître dans ses élèves. Enfin l'événement prononça. «Si vous me

demandez,» dit Abélard, en citant Ovide, «quelle fut la fortune du

combat, je vous répondrai comme Ajax: Il ne m'a pas vaincu [32].»

[Note 32: Si quaeritis hujus Fortunam pugnae, non sum superatus ab

illo.

Ovid. _Metam._, 1. XIII.--_Ab. Op_., ep. 1, p. 7.]

En effet, bientôt la lutte cessa d'être possible. Plus de résistance,

plus même de rivalité. Abélard allait régner sans partage dans l'école,

lorsqu'il fut encore obligé de quitter la France. Son père s'était,

comme on disait alors, converti. Il venait d'embrasser la vie

religieuse, et Lucie, sa femme, se disposait, suivant la règle, à imiter

cet exemple. Tendrement aimée de son fils, elle l'appela près d'elle.

Tous deux avaient leurs adieux à se faire dans le siècle. Il partit,

il revit la Bretagne et sa mère, et quand après une courte absence il

revint à Paris; il trouva l'école silencieuse et libre. Guillaume de

Champeaux, abandonnant à la fois la retraite et l'enseignement,

s'était réfugié dans les dignités ecclésiastiques. Il était évêque de

Châlons-sur-Marne.

Ç'avait été un professeur très-habile, un logicien très-ingénieux, et

sa réputation était grande; mais elle avait vieilli. Il n'avait su ni

souffrir la contradiction ni repousser l'attaque. Son caractère manquait

à la fois de générosité et d'énergie, et, dans le combat, son esprit lui

fit faute. Mais il fut un prélat pieux et respecté, placé à la tête de

l'épiscopat des Gaules pour la science de l'Écriture sainte. On comprend

que celui qui avait régi si longtemps les _Écoles sublimes_ (tel était

le nom donné aux cours de haute science) devait faire un grand évêque:

aussi en a-t-il reçu le titre[33]. Il administra son diocèse pendant

sept années et mourut regretté de saint Bernard dont il était l'ami et à

qui, le premier peut-être, il fit connaître Abélard[34].

[Note 33: «Magnum Wuillelmum episcopum, qui sublimes scholas

rexerat.» (_Ex Chron. mauriniae. Recueil des Histor._, t. XII,

p.76.--Saint Bern. _Op_., t. I, p. 13.)]

[Note 34: La date de l'élection de Guillaume de Champeaux, comme

celle de sa mort, est controversée. Les uns veulent qu'il ait été évêque

en 1112 et soit mort en 1119 (Duchesne, _Ab. Op_.; Not., p. 1147 et

1163.--Gervaise, _Vie d'Ab._, t. I, p. 23); les autres, que la promotion

soit de 1113 et le décès de 1121, le 22 mars. (Mabillon, saint Bern.,

_Op_., t. I, p. 13, 61 et 302.--Durand et Martene, _Thes. nov. anecd._,

t. V, p.877.--_Gallia Christ._, t. IX, p. 878.--D. Brial, _Rec. des

Hist._, t. XIV, p. 279.--_Hist. litt. de la Fr._, t. XII, p. 476, et

t. X, p. 310 et 311.) Des deux côtés on invoque des textes. Les tables

manuscrites de l'évêché de Châlons portaient qu'il avait administré

pendant sept ans.]

On était en 1113; Abélard, dans la force de l'âge et du talent, avait

constitué son enseignement, son autorité, presque sa gloire. Il dominait

l'école de Paris; c'était être dictateur dans la république des lettres.

Ses doctrines avaient pris leur caractère définitif. A l'exception de la

théologie, dans laquelle il lui restait encore des progrès à faire, il

avait à peu près fermé le cercle de ses études. Ses contemporains ont

vanté son savoir et l'ont dit égal à la science humaine, éloge quelque

peu hyperbolique[35]. Nous avons vu qu'il n'était point versé dans

l'arithmétique, ni probablement dans aucune des sciences du calcul.

Ceux qui veulent qu'il n'ait rien ignoré, même le droit, chose plus que

douteuse, citent en preuve une anecdote qui indiquerait seulement

qu'il ne comprenait pas une loi des empereurs Valentinien, Théodose et

Arcadius sur les limites[36]. Il ne possédait bien d'autre langue que le

latin; le grec, dont l'étude était d'ailleurs alors difficile et rare,

ne lui était, je crois, connu que par quelques mots de la langue

philosophique. Il avoue qu'il ne lisait les auteurs grecs que dans la

traduction, et l'on n'a nulle preuve qu'il entendît l'hébreu[37]. Mais

son instruction littéraire était fort étendue; elle embrassait à peu

près tous les auteurs de l'antiquité latine connus de son temps, et le

nombre en était plus grand qu'on ne pense. Le XIIe siècle était plus

lettré que le XVe ne l'a laissé croire, et il n'est pas sûr que l'esprit

humain ait tout gagné à cesser de se développer suivant la direction que

le moyen âge lui avait donnée, et à subir cette révolution qu'on appelle

la renaissance.

[Note 35: Il est dit de lui dans une épitaphe: «Ille sciens quicquid

fuit ulli scibile;» et à la fin: «cui soli patui; scibile quicquid

erat.» C'est aussi de lui qu'on a dit: «Non homini, sed scientiae dees;

quod nescivit.» (_Ab. Op_., préf. _in fin_.--Gervaise, t. II, p. 150.)]

[Note 36: C'est la loi _quinque pedum Praescriptione, C. fin.

regund._, l. III, tit. XXXIX. Sur cette loi, qui n'est pas fort claire

en effet, Accurse dit que Pierre Baylard (_Petrus Baylardus_), qui se

vantait de donner un sens raisonnable à tout texte, quoique difficile

qu'il fût, a dit: Je ne sais pas. Or, cela ne signifie point que

Baylardus sût le droit; de plus, on conteste que ce Baylardus soit

Abélard, et l'on dit que ce pourrait être un Johannes Bajolardes,

professeur de droit dont parle Crinitus. Enfin il n'est rien moins

qu'établi que le _Codex repetitae proelectionis_, d'où cette loi est

extraite, et même les textes du droit romain en général fussent connus

en France avant la mort d'Abélard. On dit que l'enseignement du droit

commença à Bologne vers 1180, et à Paris vingt ans après. La question me

paraît bien discutée dans Bayle. (Cf. _Ab. Op._, préf. apolog.--Accurs.

_v° Praescript._--Alciat. _Lib. de quinq. ped. Praescr._--Crinitus, _De

Honest. Discip._. l. XXV, c. IV.--Pasquier, _Recherches de la Fr._, l.

VI, c. xvii, et l. IX, c. xxviii.--Bayle, art. _Abélard._--Duboulai,

_Hist. Univ._, t. II, p. 577-680.)]

[Note 37: Ouvr. inéd., Introd. xliii, xliv, et _Dialec._, p. 200 et

206. Je parle de l'hébreu, parce qu'on avait alors la prétention de le

savoir. Tous les historiens et même Abélard disent qu'Héloïse le savait,

et d'Amboise a montré que les juifs, qui en général ont conservé la

connaissance de leur langue, participaient au mouvement des études à

Paris. (_Ab. Op._, préf. _in fin._) Abélard ne me semble savoir de cette

langue que les mots cités par les interprètes des bibles latines (Voyez

son _Hexameron_, passim, et du présent ouvrage, le liv. III, c. viii.)]

Abélard, Tome I · 第 3 / 39 段