Cette doctrine illustra son auteur qui ne l'avait pas inventée tout

entière, mais qui, la rencontrant en principe dans Aristote, l'avait,

après Raban-Maur et Jean le Sourd, hardiment poussée à ses extrêmes

conséquences et rédigée en termes absolus; mais elle compromit le repos

et la sûreté de Roscelin. L'Église s'était alarmée; saint Anselme, alors

abbé du Bec en Normandie, en attendant qu'il succédât à Lanfranc dans

l'archevêché de Cantorbery, et qui jouissait d'un grand crédit comme

religieux et d'une grande réputation comme philosophe, avait combattu le

nominalisme, en soutenant à outrance la réalité de ce qu'exprimaient

les termes abstraits et généraux, ou ce qu'on appelle _la réalité des

universaux_. Devançant même cette polémique, un concile tenu à Soissons,

en 1092, avait condamné la doctrine de Roscelin, comme fausse en

elle-même, et comme incompatible avec le dogme de la Trinité, puisqu'en

n'attribuant l'existence qu'aux individus, elle annulait celle des trois

personnes, ou les réalisait en trois essences individuelles, ce qui

était admettre trois dieux.

Roscelin avait été forcé de s'exiler en Angleterre. On croit que dans

le cours de ses voyages notre Pierre fut un de ses auditeurs; mais on

ignore quand il le rencontra. Il est certain qu'il suivit ses leçons, et

probablement avant de venir à Paris. Il l'entendit du moins étant fort

jeune; il a dit plus tard qu'il l'avait eu pour maître, et il a dit

aussi qu'il trouvait sa doctrine insensée[7].

[Note 7: «Magistri nostri Roscellini tam insana sententia.» (Ouvr.

inéd. _Dialect._, p. 471.) C'est Othon de Frisingen qui veut que le

premier maître d'Abélard ait été Roscelin, lequel a sans aucun doute

été son maître, mais qui ne peut avoir été le premier, encore moins son

précepteur dans sa famille, comme quelques-uns l'ont cru. Rien ne prouve

que Roscelin ait enseigné en Bretagne. Proscrit lorsqu'Abélard avait

treize ans, il ne peut guère l'avoir connu que plus tard dans ses

courses plus ou moins secrètes en France. (_Id._, Introd., p. xl et

suiv.) Abélard le traite avec sévérité, il l'a réfuté et même attaqué

violemment. (_Ab. Op._, ep. XXI, p. 334; Not., p. 1743.--Ou. Fris. _De

Gest. Frid. I_, l. I, c. XLVII.--_Philosophie dans le moyen âge,_ par M.

Rousselot, t. I, c. V.)]

On croit qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il vit Paris pour la

première fois[8].

[Note 8: Peut-être même était-il plus jeune; les auteurs du _Recueil

des historiens des Gaules et de la France_ veulent qu'il ait entendu

Guillaume de Champeaux, à Paris, avant la fin du XIe siècle, (t. XIII,

p. 654). Le P. Dubois, dans son _Histoire ecclésiastique de Paris_, dit

qu'Abélard arriva dans cette ville en 1100 (t. 1, l. XI, c. VII, p.

777). Duboulai voudrait même faire remonter son arrivée jusqu'en 1095.

(_Hist. Universit. parisiens_. t. II p. 8.)]

Cette ville était alors, surtout pour le nord et l'occident de l'Europe,

la capitale des lettres et des arts. Elle a été de bonne heure, elle

est restée toujours le centre de cette philosophie du moyen âge qu'on

a nommée la _scolastique_. Ce nom ne désigne pas autre chose que la

philosophie des écoles ou cette dialectique que nous avons décrite.

Les écoles étaient assez nombreuses en France, et pour la plupart

épiscopales, c'est-à-dire qu'elles étaient ouvertes ordinairement sous

le patronage et la surveillance de l'évêque et même dans sa maison.

Ces institutions avaient succédé aux écoles palatines, fondées par

Charlemagne, grande et passagère création, comme presque toutes celles

de cet homme qui devança trop son temps, et manqua l'avenir pour l'avoir

deviné trop tôt. Ce qu'il avait voulu placer dans le palais s'était donc

produit dans l'évêché ou même à la porte du cloître[9]. Dans ces écoles,

qui différaient de réputation et quelquefois de doctrine, comme les

évêques eux-mêmes, on enseignait toujours la théologie et souvent les

sciences profanes, y compris la philosophie. Cet ordre d'institutions

dura longtemps; il en est resté au chef-lieu de tous les diocèses,

auprès de tous les évêques, deux titres portés par des prêtres et qui

représentent le double enseignement du passé: l'un est le titre de

théologal, et l'autre celui d'écolâtre.

[Note 9: «Carolus.... seculares quodam modo litteras fecit et a

coenobiis ad palatium evocavit.» (Duboulai, t. 1, p. 95.) Je parle ici

d'après l'idée reçue qui attribue à Charlemagne la création permanente

d'écoles royales tenues dans son propre palais. _Domus regia schola

dicitur_, disait le concile de Kierzy en 858 (Ibid. p. 106). Ce prince

aurait ainsi conçu et réalisé la véritable instruction publique, celle

de l'État. J'avoue que M. Ampère a singulièrement ébranlé cette idée.

Au reste, les écoles épiscopales elles-mêmes doivent encore être

originairement rapportées à Charlemagne; c'est lui qui en prescrivit la

formation par un capitulaire de 789. (_Histoire littéraire de la France

avant le XIIe siècle_, par M. Ampère, t. III, c. II.)]

À l'époque dont nous parlons, ou vers l'an 1100, il n'y avait donc pas

d'Université de Paris. Il y avait des écoles à Paris, et parmi elles,

au-dessus de toutes, l'école épiscopale, la plus fréquentée et la plus

célèbre[10]. Les étudiants y accouraient de très-loin, non-seulement de

toute la France, ce qui était peu dire, mais de toute la Gaule et des

pays étrangers. L'Angleterre, l'Italie et l'Allemagne commençaient à

envoyer leurs enfants dans cette ville, destinée à devenir l'Athènes de

la philosophie du moyen âge. Les cours de l'école, ou comme on disait

les _lectures_[11] (il n'existait point de collège), avaient pour

auditeurs des jeunes gens ou hommes faits de toutes nations; car les

écoliers étaient alors de tout âge. Ils se rassemblaient autour de la

chaire du professeur, dans un cloître assez voisin de l'habitation de

l'évêque, située au lieu où nous avons vu encore l'Archevêché, et au

pied de l'église métropolitaine, qui se nommait bien déjà Notre-Dame,

mais qui n'était pas le monument magnifique et vénéré que commença

Maurice de Sully sous Philippe Auguste. Il n'y a pas très-longtemps

qu'une enceinte, jadis habitée tout entière par les membres du chapitre,

s'étendait depuis le Parvis, et longeant au nord la nef de l'église,

allait rejoindre le jardin de l'Archevêché; elle s'appelait le Cloître

Notre-Dame[12]. Là était, aux premiers jours du xiie siècle, l'école

épiscopale, l'école maîtresse, perpétuelle, celle dont le titulaire

régissait de droit les écoles de Paris, et c'est pour cela qu'elle

portait dans le monde et qu'elle a conservé dans l'histoire le nom

d'École du Cloître ou de Notre-Dame. Elle s'enorgueillissait de

reconnaître pour chef Guillaume, dit de Champeaux, du nom d'un bourg

de la Brie où il était né. Archidiacre de Paris, il enseignait

avec beaucoup de succès et d'éclat. Il paraît avoir brillé dans la

dialectique, donné de quelques-unes des questions qu'elle pose des

solutions nouvelles, et appliqué le premier, dans l'école de Notre-Dame,

les formes de la logique à l'enseignement des choses saintes: ce qui a

fait dire qu'il avait, le premier, professé publiquement la théologie à

Paris, et d'une manière contentieuse, en ce sens qu'il aurait introduit

la théologie scolastique. On l'a surnommé la _Colonne des docteurs_[13].

[Note 10: Cf. Lobineau, _Hist. de Paris_, t. I, l. IV, p.

151.--Gérard Dubois, _Hist. Eccles. paris._, t. I, l. XI, c. VII, p.

775.--D. B., _Rec. des Hist._ t. XIV, _praef._ xxxj.--Troplong, _Du

pouvoir de l'État sur l'enseignement_, c. vi, vii, viii et ix.--Launoy,

_De Schol. celeb._, t. IV, c. lix. _Hist. litt. de la Fr_., par les

bénédictins de Saint-Maur, t. IX, Disc. prêt.]

[Note 11: _Lectiones_, d'où le mot de leçons. Bayle appelle Anselme

de Laon _lecteur en théologie_. Les professeurs au Collège de France

avaient conservé ce titre de _lecteur_. Les leçons, au moyen âge, se

composaient d'une lecture ou dictée, puis d'un commentaire ou glose

improvisée. C'est la forme encore suivie dans nos écoles de droit.]

[Note 12: _Paris ancien et moderne_, par du Marlès, t. 1, c. i, p.

51, et c. ii, p. 189.]

[Note 13: On le dit né vers 1068. Après avoir étudié sous Manegold

et Anselme de Laon, qui professèrent à Paris, il y devint le chef de

l'enseignement, et il eut le _regimen scholarum_ d'où est venu sans

doute plus tard le titre de _recteur_. Il eut des disciples nombreux

dont quelques-uns occupèrent un rang distingué dans l'Église et la

science. Élève d'Anselme de Laon, qui s'était formé sous saint Anselme,

Guillaume continua donc le réalisme, et même il paraît l'avoir exagéré.

(_Ab. Op._, ep. I, p. 4; Not., p. 1145.--Ouvr. inéd. _Dialectic._

passim.--Johan. Saresb. _Metalog._, l. I, c. V; l. III, c. IX.--_Rec.

des Hist._, t. XIV, p. 303.--_Lisiardi Vita M.S.S. Arnulfi_, c. XV.

D'Achery, _Spicileg._, t. I, p. 633.--_Hist. litt._, t. X, p. 307, 308

et suiv.)]

Pierre alla l'entendre et ne tarda pas à lui plaire. Un disciple

intelligent, qui saisit avec promptitude et reproduit avec talent les

leçons qu'il écoute, est toujours bienvenu de celui qui les donne; mais

il est rare que sa faveur soit durable. Pierre se distingua parmi les

écoliers de Paris; il les étonnait par sa mémoire surprenante, par son

instruction précoce, par sa rare subtilité, par le don de la parole

que rehaussait en lui la singulière beauté de sa figure. Il se faisait

admirer, aimer, et partant envier. Bientôt il s'enhardit à se séparer de

son maître; il attaqua quelques-unes de ses doctrines; et comme il fut

plus d'une fois vainqueur dans l'argumentation, il ne manqua pas de lui

devenir insupportable. Il excita chez Guillaume une indignation et

un effroi, chez quelques-uns de ses condisciples une défiance et une

jalousie, qu'il regarda toujours depuis comme la triste origine de tous

ses malheurs. Mais alors jeune, heureux, plein d'espoir, il parcourait

les sciences et les questions en se jouant. Tout le champ de la

connaissance humaine était ouvert devant lui comme le monde devant un

conquérant.

On raconte cependant que, ne sachant encore rien au delà de ce qu'on

apprenait dans le _trivium_, c'est-à-dire la rhétorique, la grammaire

et la dialectique, il voulut s'instruire dans les arts plus secrets

du _quadrivium_, où l'en enseignait l'arithmétique, la géométrie,

l'astronomie et la musique; car telle était restée la division

encyclopédique de l'enseignement au XIIe siècle[14]. Il prit même des

leçons d'un certain maître qui se nommait Tirric, et qui se chargea de

lui apprendre les mathématiques. On appelait ainsi une science fort

suspecte où l'étude des propriétés des nombres et des figures s'unissait

à celle de leurs vertus symboliques et mystérieuses[15].

[Note 14: Cette division septuple des sciences est indiquée partout

et subsista longtemps. On en trouve l'origine dans Cassiodore et saint

Augustin. (_Divinar. Lect._, c. XXVII.--_De Ordin._, t. II, c. XII,

etc.--_Retract._, l. I, c. VI.--Cf. Budd. _Observ. select._ IV, t. I, p.

47, 51, 55.)]

[Note 15: C'est Abélard qui nous donne lui-même cette idée des

mathématiques. «Ea quoque scientia cujus nefarium est exercitium, quae

mathematica appellatur, mala putanda non est.» (Ouv. inéd. _Dialect._,

p. 435.--Johan. Saresb. _Policrat._, l. II, c. XVIII et XIX, et Duconge,

ou mot _Mathematica_.)]

Pierre prenait ces leçons sans bruit; déjà il ne lui convenait plus de

paraître apprendre; cependant il ne réussissait pas. Lui-même a reconnu

qu'il n'a jamais pu savoir l'arithmétique[16]. Ce genre de travail

opposait à son esprit une difficulté inattendue, soit qu'il manquât

d'une aptitude naturelle, chose douteuse, car la dialectique ressemble

aux sciences du calcul; soit que, déjà confiant et ambitieux, il ne

donnât à ses nouvelles études que les restes d'une attention trop

partagée; soit enfin que son esprit, déjà rempli de savoir et préoccupé

de mille choses, ne fît qu'effleurer la surface de ces nouvelles

connaissances. Son maître, à ce qu'il semble, en porta ce dernier

jugement; car le voyant un jour triste et comme indigné de ne pas

pénétrer plus avant, il lui dit en riant: «Quand un chien est bien

rempli, que peut-il faire de plus que de lécher le lard?» Le mot d'une

latinité dégénérée qui signifie _lécher_, composait, avec le dernier

mot de la plaisanterie vulgaire du maître, un son qui ressemblait à

_Baiolard (Bajolardus)_[17]. On en fit dans l'école de Tirric le surnom

de Pierre, et ce surnom, qui rappelait un côté faible dans un homme à

qui l'on n'en savait pas, fit fortune. L'étudiant en prit son parti, et

acceptant ce sobriquet d'école, dont il changea quelque peu le son et

le sens, il se fit appeler Abélard (_Habelardus_), se vantant ainsi de

posséder ce qu'on l'accusait de ne pouvoir prendre, et, s'il fallait en

croire cette anecdote, c'est ce surnom d'origine puérile et familière

qu'auraient immortalisé le génie, la passion et le malheur.

[Note 16: «Ejus artis ignarum omnino me cognosco.» (Ouv. Inéd.

_Dialect._, p. 182.)]

[Note 17: «Bajare quod est lingere.» On ne connaît, je crois, ce

mot que par le passage du manuscrit où cette anecdote est rapportée. Du

moins, au mot _Bajare_, Ducange ne donne-t-il aucun autre exemple.]

Lorsqu'il eut acquis toute sa gloire, lorsqu'il eut atteint le faîte de

la science, l'origine vraie ou fausse de son nom fut oubliée, et l'on

ne voulut y voir qu'un surnom emprunté au nom de l'abeille, comme

si Abélard eût été l'abeille française, ainsi qu'autrefois un grand

écrivain fut appelé l'abeille attique[18].

[Note 18: L'anecdote sur l'origine du nom d'Abélard est peu connue,

et n'a été rapportée que par Bernard Pez, sur la foi d'un manuscrit

de l'abbaye de Saint-Emmeram. (_Thesaur. anecdot. noviss._, t. III,

_Dissert, isagog._, p. xxij.) Il est plus que douteux que le surnom

d'Abélard vienne de l'abeille, quoique ses contemporains et saint

Bernard lui-même aient fait ce rapprochement. (Saint Bern. _Op._, ep.

CLXXXIX.) D'Argentré voit un nom de famille dans le nom de Pierre

Esveillard, _qu'ils appellent en France Abéilard. (L'Hist. de

Bretaigne_, l. I, c. XVI, et l. III, c. CIII, p. 74 et p. 236.) Les

textes latins écrits en Bretagne portent _Abaelardus. (Chroniq. de Ruys.

Recueil des Histor._, t. XII, p. 564.--_Mém. pour servir à l'Hist. de

Bretagne_, par D. Morice, t. I, p. 559.) C'était plutôt un surnom. Tous

les noms de famille ont bien commencé par des surnoms; mais très-rares

alors, ils se montraient sous la forme de titre féodal ou nom de fief

héréditaire. L'orthographe latine la plus correcte est, je crois,

_Abaelardus_. Dans ses propres ouvrages, il se nomme lui-même: «Hoc

vocabulum Abaelardus mihi.... collocatum est.» (Ouvr. inéd. _Dialect._,

p. 212 et 480.) Othon de Frisingen écrit _Abailardus_, et l'on trouve

aussi _Abaielardus_, et même _Abaulardus, Abbajalarius, Baalaurdus,

Belardus_. En français, _Abeillard, Abayelard, Abalard, Abaulard,

Abaalarz, Allebart, Abulard, Beillard, Baillard, Balard,_ etc., et dans

une ballade de Villon:

Où est la très-sage Héloïs

Pour qui fut chastré et puis moyne

Pierre Esbaillart à Saint-Denys,

Pour son amour eut cest essoyne?

Les formes les plus usitées sont _Abailard_ ou _Abélard_. Le dernière

est celle que préfèrent Bayle, _l'Histoire littéraire_, et M. Cousin.

(_Ab. Op._, praefat., p. 3; Not., p. 1141.--Bayle, _Dict. crit._, art.

_Abélard_.) Il n'existe aujourd'hui personne du nom d'Abélard dans le

canton de Vallet où le Pallet est situé, au témoignage de M. le juge de

paix du canton; mais le nom d'Abélard n'est point inconnu à Nantes comme

nom de famille, suivant MM. de la Jarriette et Demangeat.]

Cependant il avait conçu l'idée de devenir maître à son tour et de

régir les écoles, idée hardie chez un étudiant qui sortait à peine de

l'adolescence[19]. Mais sûr de sa force et confiant dans sa fortune, il

ne reculait devant aucune des ambitions de son orgueil. Il chercha un

lieu où il pût ouvrir un cours; il jeta les yeux sur Melun, ville alors

fort importante et qui était un siège royal. Guillaume, le maître qu'il

abandonnait, sentit le danger; quoiqu'il fût sur le point de renoncer à

sa chaire et de quitter le monde, il fit tous ses efforts pour empêcher

l'établissement d'une école nouvelle, ou du moins pour éloigner

davantage Abélard des murs de Paris. Il usa de secrètes manoeuvres afin

de lui faire interdire le lieu où on lui permettait de professer. Mais

le talent et la jeunesse trouvent aisément faveur et protection; le

vieux maître avait des jaloux; il s'était fait des ennemis parmi les

puissants de la terre; ils soutinrent son rival; la malveillance envers

Guillaume profita de l'odieux de celle de Guillaume envers Abélard; la

faveur du grand nombre prit ce dernier sous sa garde, et son voeu fut

réalisé, il eut une école. Tout cela se passait vers l'an 1102.

[Note 19: «Factum est ut ... ad scholarum regimen adolescentulus

aspirarem.» (_Ab. Op._, ep. I, p. 4.) C'est une opinion assez générale

qu'il avait vingt-deux ans. (_Histor. Eccl. paris._ a G. Dubois, t. I.

l. XI, c. VII, p. 777.) L'impression que sa jeunesse avait produite

paraît avoir duré au delà de sa jeunesse même. On l'appela longtemps _le

jeune Palatin_; du moins trouve-t-on ce titre en tête de quelques uns

de ses manuscrits. Car c'est ainsi, je crois qu'il faut entendre _Petri

Abaelardi junioris Palatini summi peripatetici editio_, et non pas

_Abélard le jeune_, puisqu'Abélard n'est pas un nom de famille.

D'ailleurs il n'avait cédé que ses droits d'aînesse et non son âge. On a

proposé de traduire: _le grand péripatéticien moderne_. (Cousin, Ouvr.

inéd. Introd. p. xiij.)]

Ce fut alors que son talent pour l'enseignement prit l'essor, et sa

renommée couvrit bientôt et la réputation naissante de ses condisciples,

et la célébrité établie des maîtres eux-mêmes. Nul ne semblait à ses

auditeurs digne ou capable de rivaliser avec lui dans l'art de la

dialectique; et chaque jour plus présomptueux, ne redoutant aucun

voisinage, il voulut rapprocher son école et la transporter à Corbeil,

place forte qui ne tarda pas à devenir un château royal comme Melun[20].

Là, plus près de Paris, il donnait pour ainsi dire l'assaut à la

citadelle de l'école de Notre-Dame.

[Note 20: Le comté de Melun et celui de Corbeil avaient été réunis,

puis séparés. Le premier revint d'abord à la couronne par la mort de

Rainauld, évêque de Paris et chancelier, comte de Melun; il y eut alors

un vice-comte (vicomte). Puis, Philippe Ier prit possession de la ville

qui était fortifiée comme tout chef-lieu de fief (_Meldunum castrum,

castellum_); il en fit un siège royal, c'est-à-dire qu'étant la ville

d'un domaine dont le roi était seigneur, elle devint une de ses

résidences et il y établit sa justice. Philippe Ier y mourut en

1108. C'est son successeur, Louis le Gros, qui réunit dans les mêmes

conditions le comté de Corbeil par l'abandon du neveu du dernier comte.

C'est à une époque bien voisine de cet événement, si ce n'est lors de

cet événement même, qu'Abélard vint à Corbeil. (_Ab. Op._. Not., p.

1195.)]

Cependant un travail excessif avait épuisé ses forces et altéré sa

santé. Il fut obligé de quitter la France, de voyager, et probablement

de visiter sa patrie, laissant après lui de vifs et longs regrets, et

sans cesse ardemment rappelé par tous ceux qu'intéressait l'enseignement

de la dialectique. Très-peu d'années se passèrent ainsi, celles

peut-être pendant lesquelles il entendit Roscelin; et il se sentait

rétabli, lorsqu'il apprit que son ancien maître avait abandonné la

chaire de Notre-Dame.

En 1108, au temps de Pâques, prenant l'habit religieux, l'archidiacre

Guillaume de Champeaux s'était retiré, avec quelques-uns de ses

disciples, près d'une chapelle au sud-est de Paris, où était ensevelie

une recluse morte en grand renom de piété.

Il y avait formé une congrégation volontaire de clercs réguliers, qui

devint plus tard l'abbaye de Saint-Victor. C'est là que, commençant une

vie de paix et de piété, il espérait trouver un abri contre les attaques

et les luttes qu'il prévoyait, ou même se préparer à l'épiscopat, qu'il

pouvait souhaiter comme une délivrance ou comme un asile.

Cette retraite qu'accompagnait un changement de vie assez éclatant, fit

sensation dans le clergé; on loua beaucoup la dévotion et l'humilité

d'un homme qui renonçait pour la solitude à un poste élevé dans l'Église

de Paris, aux chances apparentes d'une fortune plus grande encore; enfin

à une position qui, suivant ses disciples, équivalait presque au premier

rang dans le palais du roi[21].

[Note 21: «Cum esset archidiaconus, fereque opud regem primus,

omnibus quae possidebat demissis, in praeterito pascha, ad quamdam

pauperrimam ecclesiolam soli Deo serviturus se contulit,» dit un anonyme

qui écrit un an après l'avoir entendu et admiré, _tanquam angelum_.

(_Rec. des Histor._, t. XIV, p. 279.) D'autres fixent la date de cette

retraite en 1109. (Crevier, _Hist. de l'Univ._, t. I, l. I, §2.)]

Hildebert, célèbre évêque du Mans, et dans la suite plus célèbre

archevêque de Tours, lui écrivit que c'était là vraiment

philosopher[22]; mais il l'exhorta vivement à ne point renoncer à

ses leçons. Guillaume suivit ce conseil; sa nouvelle résidence ne

l'éloignait point trop de Paris; sa nouvelle vie ne le séquestra pas du

monde savant. Dans sa retraite ouverte au public, il installa avec lui

la science, et il continua à faire des cours, inaugurant ainsi cette

grande école de Saint-Victor qui a joué un rôle important dans la

théologie et presque dans la religion[23].

[Note 22: «Hoc vere philosophari est.» (Hildeb., episc. cenoman.,

ep. 1.--G. Dubois, _Hist. Eccl. paris._, t. I, l. IX, c. ix.)]

[Note 23: Guillaume de Champeaux ne fut donc pas précisément le

fondateur officiel de la congrégation des chanoines réguliers de

Saint-Victor. On a même contesté qu'il ait été chanoine régulier,

quoique ce titre lui soit souvent donné, et qu'il ait au moins formé

dans cette maison une congrégation temporaire, ce qu'Abélard appelle un

_conventicule de frères, un ordre de clercs réguliers_, qui put être le

type et fut certainement l'origine de l'institution définitive. Avant

Guillaume, on prétend que la chapelle ou le prieuré de Saint-Victor

était desservi par des moines noirs, et dépendait de la célèbre

abbaye de Saint-Victor de Marseille, l'un et l'autre de la règle de

Saint-Benoît. En 1108, Guillaume s'établit dans le prieuré avec ses

disciples et en agrandit les bâtiments. En 1112, il devint évêque. En

1113, Louis le Gros changea le prieuré en abbaye et remplaça, dit-on,

les moines noirs par des chanoines de Saint-Rufe de Valence. Le premier

abbé fut Gilduin. (Cf. _Ab. Op._, ep. i, p. 5 et 6; Not., p. 1145.--_Vie

d'Abeillard_, par D. Gervaise, t. I, p. 22.--_Hist. litt. de la

France_ t. XII, art. _Hugues de Saint-Victor_, p. 3, et Gilduin, p.

476.--Dubois, _Hist. Eccl. paris._, loc. cit.--_Gallia Christ._, t. VII,

p. 656.)]

Abélard, Tome I · 第 2 / 39 段