Le soleil se couchait lorsque les voyageurs atteignirent
l'échalier où commençait le sentier; et, tel que la pluie qui
tombe également sur les bons et les méchants, l'astre
resplendissant répandait ses teintes chaudes du soir, même sur le
champ de repos des morts, et, au moment de disparaître, leur
laissait l'espérance de revoir son lever à l'aurore du lendemain.
L'église était vieille et d'un ton grisâtre; le lierre avait
escaladé ses murs et couvert son porche. Ce n'était pas sur les
mausolées qu'il croissait, mais sur les tertres sans nom où
dormaient les pauvres gens, et il formait les premières guirlandes
qu'on eût jamais tressées pour eux, guirlandes et couronnes bien
moins exposées à se flétrir, et bien autrement durables dans leur
genre, que beaucoup d'autres qui étaient profondément gravées dans
la pierre et le marbre, et qui parlaient en termes pompeux de
vertus modestement cachées durant de longues années, mais
subitement révélées, après la mort, aux exécuteurs testamentaires
et aux légataires du défunt.
Le cheval du desservant, trébuchant dans ses entraves parmi les
tombes, d'un pied lourd et incertain, broutait l'herbe; il faisait
doublement oeuvre pie. Car d'abord il tirait ainsi des paroissiens
morts une consolation orthodoxe, et puis il donnait une autorité
de plus au texte du dernier dimanche, où il était dit que toute
chair aboutissait à devenir de l'herbe. À quelques pas de là, un
âne maigre, qui n'aurait pas demandé mieux que d'interpréter le
texte de la même manière, sans avoir qualité ni titre pour cela,
puisqu'il n'était pas dans les ordres, dressait ses oreilles dans
un carré desséché, regardant, avec des yeux affamés, son voisin
ecclésiastique.
L'enfant et le vieillard quittèrent le sentier sablé et se mirent
à errer le long des tombeaux, où le sol était doux et commode pour
leurs pieds fatigués. Comme ils passaient derrière l'église, ils
entendirent des voix à peu de distance, et se dirigèrent vers ceux
qui parlaient.
C'étaient deux hommes installés commodément sur l'herbe, et
tellement occupés qu'ils n'aperçurent pas d'abord les nouveaux
venus. Il n'était pas difficile de deviner qu'ils appartenaient à
la classe de ces industriels ambulants qui montrent au public les
fredaines de Polichinelle. En effet, à cheval sur une pierre
sépulcrale, se trouvait derrière eux le héros lui-même, avec son
nez et son menton aussi crochus et sa face aussi enluminée que
d'ordinaire. Jamais peut-être il n'avait mieux témoigné de son
aplomb imperturbable; car il conservait son sourire uniforme, rien
que son corps fût renversé dans la position la plus incommode,
tout disloqué, tout chiffonné, sans grâce et sans forme, tandis
que son long chapeau pointu, se balançant en avant sur ses jambes
grêles, menaçait à tout instant, faute d'équilibre, de faire faire
une culbute à maître Polichinelle.
Les autres personnages du drame étaient dispersés en partie sur
l'herbe, aux pieds des deux hommes, et en partie entassés pêle-
mêle dans une longue boite posée à terre. Tous y étaient au grand
complet, la femme du héros principal, son enfant, le cheval de
bois, le docteur, le gentleman étranger qui, faute de connaître
suffisamment la langue, ne peut exprimer ses idées autrement qu'en
répétant par trois fois: «Shallabalah,» le voisin entêté qui ne
veut pas admettre qu'une cloche de fer-blanc soit une voix,
l'exécuteur des hautes oeuvres et le diable. Les propriétaires des
marionnettes étaient évidemment venus en cet endroit pour y faire
quelques réparations indispensables à leur personnel et à leur
matériel; car l'un était occupé à ajuster avec du fil une petite
potence, et l'autre à fixer, à l'aide d'un marteau et de quelques
pointes, une perruque noire sur la tête du voisin ridicule devenu
chauve à force de recevoir des coups de bâton sur la nuque.
Ils levèrent les yeux avec curiosité, s'interrompant dans leur
besogne, au moment où le vieillard et sa jeune compagne arrivèrent
près d'eux. Celui qui probablement était chargé de faire mouvoir
et parler les acteurs était un petit homme à la face joviale, à
l'oeil brillant et au nez rouge; il paraissait s'être pénétré,
sans s'en douter, de l'esprit et du caractère de son principal
personnage. L'autre qui, sans doute, était chargé de percevoir la
recette, avait un regard méfiant et dissimulé, qui peut-être aussi
était une conséquence de son emploi.
Le joyeux compère fut le premier à saluer les étrangers d'une
inclination de tête, et, suivant la direction que prirent les yeux
du vieillard, il fit la remarque que celui-ci n'avait peut-être
jamais vu Polichinelle que sur la scène. Polichinelle, en ce
moment, nous sommes fâché de le dire, semblait montrer avec la
pointe de son chapeau une des plus pompeuses épitaphes et en rire
de tout son coeur.
«Pourquoi venez-vous ici pour une pareille besogne? demanda le
vieillard s'asseyant auprès d'eux et contemplant les marionnettes
avec un sensible plaisir.
-- Mais, répondit le petit homme, c'est que nous donnons ce soir
une représentation à l'auberge qui est là-bas, et il ne faudrait
pas qu'on nous vit réparer nos personnages.
-- Non? s'écria le vieillard faisant signe à Nelly d'écouter; et
pourquoi pas! hein? pourquoi pas?
-- Parce que cela détruirait toute illusion et enlèverait tout
intérêt. Je parie que vous ne donneriez pas un sou pour voir le
lord chancelier, si on vous le montrait en robe de chambre et sans
sa perruque? Non, certainement non.
-- Très-bien!... dit le vieillard se hasardant à toucher une des
marionnettes; puis retirant sa main avec un éclat de rire, il
ajouta: «C'est donc ce soir que vous devez les montrer?
-- Oui, telle est notre intention, mon maître, et je me trompe
fort, ou Tommy Codlin est en train de calculer ce que vous nous
avez fait perdre en venant nous surprendre dans nos opérations.
Rassurez-vous, Tommy, ça ne peut pas être grand'chose.»
Le petit homme accompagna ces derniers mots d'un clignement d'yeux
qui voulait dire qu'il n'avait pas grande idée de l'état des
finances des deux voyageurs.
M. Codlin, qui avait les manières brusques et moroses, répliqua en
enlevant Polichinelle du sommet de la tombe et le rejetant dans la
boîte:
«Je m'inquiète peu que nous ayons perdu un liard. Mais vous êtes
trop inconsidéré. Si vous étiez devant le rideau, et si comme moi
vous voyiez le public en face, vous connaîtriez mieux la nature
humaine.
-- Ah! Tommy, c'est bien ce qui vous a perdu, de vous attacher à
cette branche d'industrie. Lorsque vous représentiez les revenants
des drames réguliers dans les foires, vous croyiez à tout excepté
aux revenants. Mais maintenant vous êtes un incrédule fini: vous
ne croyez plus à rien. Jamais je n'ai vu d'homme changé aussi
radicalement.
-- N'importe! dit M. Codlin de l'air d'un philosophe mécontent. Je
ne suis plus si bête: après cela, c'est peut-être un mal.
Tournant alors les figurines dans la botte, en homme qui les
connaissait assez pour les mépriser, M. Codlin en retira une, et
la soumettant à son associé:
«Voyez ça! Voilà la robe de Judy qui tombe encore en loques. Je
parie que vous n'avez apporté ni fil ni aiguille?»
Le petit homme secoua et gratta tristement sa tête en présence de
l'état déplorable où il voyait un de ses premiers rôles.
Comprenant leur embarras, Nelly dit avec timidité:
«Monsieur, j'ai dans mon panier une aiguille et du fil. Voulez-
vous que je vous raccommode cela? Je crois que j'y réussirai mieux
que vous.»
M. Codlin lui-même n'avait rien à objecter contre une proposition
si opportune. Nelly, s'agenouillant devant la boîte, se mit
activement à l'oeuvre, et s'en acquitta merveilleusement.
Pendant ce temps, le joyeux petit homme regardait Nelly avec un
intérêt qui ne fit que s'accroître en jetant un coup d'oeil sur le
pauvre vieillard. Il la remercia quand elle eut fini, et s'informa
où ils se rendaient ainsi.
«Je ne crois pas que nous allions plus loin ce soir, répondit
l'enfant en tournant les yeux vers son grand-père.
-- Si vous avez besoin de vous arrêter quelque part, dit l'homme,
je vous conseille de vous loger à la même auberge que nous. C'est
une longue et basse maison blanche que vous apercevez là-bas. Elle
n'est pas chère.»
Malgré sa fatigue, le vieillard fût volontiers resté toute la nuit
dans le cimetière, si sa nouvelle connaissance eût dû lui tenir
compagnie. Mais comme cela ne se pouvait pas, il accueillit
immédiatement avec un vif plaisir la proposition d'aller coucher à
l'auberge, et, tout le monde étant d'accord pour partir, ils se
levèrent et s'éloignèrent ensemble. Le vieillard se tenait tout
près de la boîte de marionnettes, qui absorbait son attention, et
que le petit homme jovial portait sous le bras, suspendue à une
courroie. Nelly avait pris la main de son grand-père; derrière eux
marchait lentement M. Codlin, promenant sur l'église et les arbres
voisins ce regard investigateur qu'il était habitué à diriger sur
les fenêtres des salons et des chambres d'enfants, lorsqu'il
cherchait un lieu favorable, sur la place publique, pour y planter
son théâtre ambulant.
L'auberge était tenue par un gros homme âgé et sa femme; loin de
faire des difficultés pour recevoir leurs nouveaux hôtes, ils
furent frappés de la beauté de Nelly, et déposés d'avance en sa
faveur. Il n'y avait dans la cuisine d'autre personne que les deux
entrepreneurs de marionnettes, et Nelly fut très-satisfaite d'être
tombée avec son grand-père en si bon lieu. L'hôtelière apprit avec
un véritable étonnement qu'ils arrivaient de Londres à pied, et
elle parut passablement curieuse de savoir quel était le but de
leur voyage. Nelly éluda de son mieux les questions, ce qui ne lui
fut pas difficile, car l'hôtesse, comprenant qu'elle embarrassait
Nelly, eut le bon esprit de cesser de l'interroger.
«Ces deux messieurs, dit-elle en emmenant l'enfant derrière le
comptoir, ont commandé leur souper, qui aura lieu dans une heure.
Vous n'aurez rien de mieux à faire que de souper avec eux. En
attendant, je veux vous faire goûter quelque chose de cordial; car
vous devez avoir besoin de réparer vos forces après avoir ainsi
marché toute la journée. Ne vous inquiétez pas pour votre grand-
père: quand vous aurez pris ça, il en aura à son tour.»
Mais comme rien n'eût pu déterminer Nelly à laisser seul le
vieillard, ou à prendre la moindre chose dont il n'eût la première
et la meilleure part, il fallut que l'hôtesse le servît d'abord.
Après s'être ainsi rafraîchis, ils virent tous les gens de la
maison courir vers une grange vide, où les tréteaux avaient été
dressés; c'était là que la représentation allait avoir lieu, à la
lueur brillante de quelques chandelles attachées autour d'un
cerceau qui pendait du plafond par un bout de ficelle.
En ce moment, le misanthrope Thomas Codlin, ayant soufflé à perdre
haleine dans la flûte de Pan, prit place à l'un des côtés du
rideau encore fermé, qui cachait son associé M. Short, chargé,
comme on sait, de faire mouvoir les figures; et alors M. Codlin,
mettant ses mains dans ses poches, se disposa à répondre à toutes
les questions et observations de Polichinelle, à se donner
traîtreusement l'air d'être le meilleur ami du héros à double
bosse, de croire en lui sans la moindre réserve, d'être persuadé
qu'il menait jour et nuit une joyeuse et glorieuse existence, et
qu'en tout temps, en toute circonstance, il était le même
personnage jovial et spirituel qu'admiraient en ce moment les
spectateurs. Tout cela, M. Codlin le dit du ton d'un homme qui
s'était cuirassé contre le mauvais sort, et résigné à tout;
pendant les vives répliques de Polichinelle, ses yeux en
étudiaient l'effet sur le public, et en particulier sur l'hôte et
l'hôtesse, ce qui n'était pas du tout indifférent pour la qualité
du souper.
À cet égard, toutefois, il n'eut pas lieu d'être inquiet, car la
représentation tout entière fut saluée d'applaudissements
enthousiastes, et les dons volontaires témoignèrent par leur
abondance du plaisir qu'on avait éprouvé. Nul n'avait ri plus haut
ni plus souvent que le vieillard. Mais, par exemple, on n'entendit
pas Nelly. La pauvre enfant! laissant tomber sa tête sur son
épaule, elle s'était endormie, et d'un sommeil si profond que le
grand-père ne put parvenir à éveiller sa petite-fille pour
l'associer à la joie qu'il ressentait.
Le souper fut excellent. Miss Nelly était trop fatiguée pour
manger; et cependant elle ne voulut point laisser le vieillard
avant qu'il se fût mis au lit et qu'elle l'eût embrassé en lui
souhaitant une bonne nuit. Celui-ci, parfaitement insensible à ses
soins et à ses peines, siégeait à table, écoutant avec un sourire
hébété d'admiration stupide tout ce que disaient ses nouveaux
amis; et ce ne fut que lorsqu'ils se retirèrent en bâillant dans
leur chambre, qu'il consentit à suivre Nelly.
Cette chambre n'était qu'un grenier divisé en deux compartiments;
mais nos voyageurs s'accommodèrent très-volontiers de leur
logement, car ils n'avaient pas espéré un si bon gîte. Le
vieillard parut inquiet quand il fut couché et il pria Nelly de
s'asseoir à son chevet, comme elle l'avait fait durant tant de
nuits. Elle s'empressa d'obéir et resta assise jusqu'au moment où
il s'endormit.
Il y avait dans la chambre de Nelly une petite croisée de la
largeur d'une crevasse; en quittant son grand-père, l'enfant
ouvrit cette croisée et s'y plaça, écoutant en quelque sorte le
silence. La vue de la vieille église et des tombeaux au clair de
lune, les arbres brunis par l'ombre et agités par la brise
rendirent Nelly plus pensive que jamais. Elle referma la fenêtre,
et, s'asseyant sur le lit, elle se mit à songer à l'avenir qu'ils
avaient devant eux.
Elle avait quelque argent, mais bien peu; et quand cet argent
serait dépensé, il faudrait mendier... Dans cette petite réserve
se trouvait une pièce d'or; il pouvait venir une circonstance qui
en augmenterait cent fois la valeur. Il convenait donc de cacher
cette pièce et de ne l'employer qu'en cas de nécessité absolue,
quand il ne resterait plus aucune autre ressource.
Cette résolution prise, Nelly cousit la pièce d'or dans un pli de
sa robe; puis, s'étant mise au lit avec le coeur soulagé, elle
tomba dans un profond sommeil.