CHAPITRE XV.

Souvent, tandis que l'orpheline et son grand-père suivaient les

rues silencieuses, dans la matinée de leur départ, l'enfant

éprouvait un mélange d'espérance et de crainte, lorsque, dans une

figure éloignée et que la distance rendait à peine visible, son

imagination lui retraçait quelque ressemblance avec le brave Kit.

Assurément, elle se fût empressée de lui donner la main et l'eût

remercié de ce qu'il lui avait dit dans leur dernière rencontre:

et cependant, c'était pour elle une satisfaction de trouver, quand

la personne entrevue était plus proche, que ce n'était point lui,

mais un étranger. Car, lors même qu'elle n'eût pas eu à redouter

l'effet qu'eût produit sur le vieillard l'apparition de Kit, elle

sentait qu'un adieu adressé à quelqu'un, et surtout à l'être qui

avait été pour elle si bon et si dévoué, était plus qu'elle n'en

pouvait supporter. C'était bien assez de laisser derrière elle

tant d'objets muets, également insensibles à son affection et à

son chagrin! Mais si, dès le début de ce triste voyage, il lui eût

fallu prendre congé de son unique ami, son coeur se fût brisé.

D'où vient que nous supportons mieux les douleurs morales d'une

séparation que l'émotion physique d'un adieu? D'où vient que nous

ne nous sentons pas le courage de prononcer le mot, quand nous

avons la force de vivre à distance de ceux que nous aimons? À la

veille de longs voyages ou d'une absence de plusieurs années, des

amis tendrement unis se sépareront en échangeant le regard

accoutumé, la poignée de main habituelle, en convenant d'une

dernière entrevue pour le lendemain, tandis que chacun sait bien

que ce n'est là qu'un subterfuge, un moyen factice de s'épargner

mutuellement la peine de prononcer le mot d'adieu, et que

l'entrevue n'aura pas lieu. La possibilité serait-elle donc plus

pénible à supporter que la certitude? Car enfin, nous n'évitons

pas nos amis mourants; et si nous n'avions pas dit formellement

adieu à quelqu'un d'entre eux, de toutes les forces de notre plus

tendre affection, ce serait souvent pour nous un sujet d'amertume

aussi durable que la vie.

La lumière du matin répandait l'animation sur la ville. Là, où

durant la nuit il n'y avait eu qu'ombre sinistre, il y avait

maintenant comme un sourire. Les rayons du soleil étincelaient en

se jouant sur les croisées de chaque chambre; pénétrant à travers

les rideaux et les draperies jusqu'aux yeux des dormeurs, ils

éclairaient même les rêves, et donnaient la chasse aux ténèbres de

la nuit. Dans leurs volières échauffées, mais encore fermées,

encore sombres en partie, les oiseaux sentaient l'aube venir; et,

au sein de leurs petites cellules, ils s'agitaient et battaient

des ailes. Les souris aux yeux brillants regagnaient leurs

étroites retraites, où elles se blottissaient timidement. La

chatte du logis, au beau poil lustré, oubliant de poursuivre sa

proie, suivait de son oeil clignotant les rayons qui passaient par

le trou de la serrure et les fentes de la porte, près de laquelle

elle se tenait assise, attendant impatiemment l'instant où elle

pourrait se glisser à la dérobée et aller se mettre en espalier au

soleil. De plus nobles animaux, confinés dans leurs loges, se

tenaient immobiles contre les barreaux, et regardaient, d'un oeil

où brillait le souvenir des vieilles forêts, les branches qui

s'agitaient et le rayon solaire qui pénétrait par quelque petite

croisée; puis ils reprenaient, dans leur course monotone, le

chemin dont leur pied captif avait déjà marqué la trace sur le

plancher de leur cage, usé par leurs pas impatients; puis, ils

s'arrêtaient encore et se mettaient à regarder de nouveau à

travers leur grille. Les prisonniers, dans leurs cachots,

étendaient leurs membres resserrés par le froid, et maudissaient

la pierre humide que le soleil ne venait jamais échauffer. Les

fleurs, après leur sommeil de la nuit, ouvraient leurs belles

corolles et les tournaient vers le jour. La lumière, âme de la

création, était répandue partout, et tout reconnaissait sa loi.

Les deux pèlerins, se pressant souvent la main ou échangeant, soit

un sourire, soit un regard amical, poursuivaient leur chemin en

silence. Par cette matinée, si éclatante et si belle, il y avait

quelque chose de solennel à voir les rues, longues et désertes,

véritables corps sans âmes, n'offrant plus que l'image d'un néant

uniforme qui les rendait toutes semblables les unes aux autres. À

cette heure matinale, tout était si calme et si tranquille, que le

peu de pauvres gens qui se croisaient dans les rues semblaient

perdus dans ce cadre brillant comme les lampes mourantes qu'on

avait laissées brûler, çà et là, noyaient leur lueur impuissante

dans les rayons glorieux du soleil.

Nelly et le vieillard n'avaient pas pénétré bien avant dans le

labyrinthe de rues qui s'étendaient entre eux et les faubourgs,

quand la scène commença à se transformer et le bruit à revenir

avec le mouvement. Quelques charrettes isolées, quelques fiacres

rompirent le charme; d'autres suivirent; il en vint un plus grand

nombre, et enfin ce fut à l'infini. D'abord, c'était une nouveauté

de voir s'ouvrir la montre d'un marchand: bientôt, ce fut une

rareté d'en voir une seule fermée. La fumée commença à monter

doucement du faîte des cheminées; les châssis des croisées furent

levés et assujettis; les portes s'ouvrirent; les servantes, ne

regardant que leur balai, firent voler d'épais nuages de poussière

dans les yeux des passants sans crier gare, ou bien elles

écoutaient d'un air mélancolique les laitières qui leur parlaient

des foires de campagne, des charrettes remisées sur les places,

avec des toiles et des rideaux, tous les attributs de la fête

enfin; et, par-dessus le marché, de galants bergers, qu'elles

allaient trouver en chemin pour la danse.

Ayant traversé ce quartier, l'enfant et le vieillard entrèrent

dans les rues de commerce et de grand trafic, fréquentées par une

foule considérable, et où déjà régnait beaucoup d'activité. Le

vieillard regarda autour de lui avec un tressaillement plein

d'effroi, car c'était précisément l'endroit qu'il avait à coeur de

fuir. Il posa un doigt sur sa bouche et entraîna Nelly par des

cours étroites et des ruelles tortueuses; il ne parut recouvrer sa

tranquillité que lorsqu'ils eurent laissé bien loin ce quartier:

souvent il se retournait pour regarder en arrière, disant à demi-

voix:

«Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues...

Ils nous suivront s'ils nous sentent... Nous ne saurions fuir trop

vite!»

De ce quartier ils arrivèrent, dans le voisinage, à des

habitations éparses, misérables maisons qui, divisées en chambres

étroites et ayant leurs croisées rapiécées avec des chiffons et du

papier, indiquaient assez qu'elles servaient d'abri à la pauvreté

populeuse. Dans les boutiques, on vendait des objets tels que la

misère seule pouvait en acheter: les vendeurs et les acheteurs ne

valaient pas mieux les uns que les autres. Il y avait d'humbles

rues, où l'élégance ruinée essayait, sur un petit théâtre et avec

des débris, de faire encore un reste de figure, mais le percepteur

des contributions et le créancier savaient bien les déterrer là

comme partout ailleurs; et la pauvreté, qui faisait encore un

semblant de résistance, était à peine moins hideuse et moins

manifeste que celle qui, depuis longtemps résignée, avait

abandonné la partie.

Venait ensuite une vaste, vaste étendue, offrant le même

caractère, car les humbles goujats qui suivent le camp de

l'opulence, viennent planter leurs tentes autour d'elle, de bien

loin à la ronde. Une vaste étendue, qui ne faisait guère meilleure

mine; des maisons pourries d'humidité, la plupart à louer,

beaucoup en construction, beaucoup à moitié déjà en ruine avant

d'être construites; des logements de nature à faire hésiter la

pitié entre ceux qui les louaient et ceux qui s'y établissaient

comme locataires; des enfants mal nourris et à peine vêtus,

pullulant dans chaque rue et se vautrant dans la poussière; des

mères criardes, traînant avec bruit sur le pavé leurs savates; des

pères en haillons, courant avec l'air découragé vers le travail,

qui leur donnera peut-être «le pain de la journée,» et peu de

chose avec; des tourneuses de cylindre à lessive, des

blanchisseuses, des savetiers, des tailleurs, des fabricants de

chandelles, exerçant leur industrie dans les parloirs, les

cuisines, les arrière-boutiques, jusque dans les galetas, et

quelquefois se trouvant tous entassés sous le même toit; des

briqueteries bordant des jardins palissades avec des douves de

vieilles barriques ou avec des charpentes qu'on a enlevées de

maisons incendiées, et qui ont gardé l'empreinte noire et les

cicatrices du feu; des monceaux d'herbes marécageuses arrachées

des bassins; de l'ortie, du chiendent, des écailles d'huîtres,

tout cela entassé en désordre; enfin, de petites chapelles

dissidentes, où l'on prêche avec assez d'à-propos sur les misères

de la terre, sans avoir besoin d'aller chercher bien loin des

exemples, et quantité d'églises neuves du culte épiscopal, érigées

avec un peu plus de somptuosité, pour montrer aux gens qui

habitent cet enfer le chemin du paradis.

Ces rues finirent par devenir plus disséminées, jusqu'au moment où

elles aboutirent à de petits carrés de jardins bordant la route

avec mainte habitation d'été, vierge de toute peinture et

construite, soit avec de vieilles poutres, soit avec des débris de

bateau aussi verts que les grosses tiges de chou qui croissaient

en ce lieu; les jointures de ces maisons servaient de couches à

des champignons sauvages et elles étaient entaillées de clous.

Venaient ensuite, deux par deux, des cottages coquets, ayant par

devant un terrain, de côté des bordures serrées de buis, avec

d'étroites allées, où jamais un pied ne se hasardait à fouler le

sable. Puis, ce fut le cabaret fraîchement peint de vert et blanc,

avec les jardins où l'on prend le thé, et un boulingrin, fier de

son auge devant laquelle s'arrêtaient les charrettes, puis ce

furent des champs; puis quelques maisons isolées, bien situées,

avec des pelouses, plusieurs même ayant une loge gardée par un

portier et sa femme. À ce panorama succéda une barrière de péage;

les champs s'étendirent de nouveau avec leurs arbres et leurs

meules de foin; une colline s'éleva, du haut de laquelle le

voyageur pouvait, en se retournant, contempler, à travers la

fumée, le mirage du vieux Saint-Paul, et voir la croix se découper

sur les nuages, si par hasard le jour était pur, et briller au

soleil; c'était là que le voyageur, fixant ses yeux sur cette

Babel d'où s'élevait le dôme majestueux, jusqu'à ce que son regard

eût embrassé l'extrémité de cet amas de briques et de pierres,

maintenant à ses pieds, sentait enfin qu'il était délivré de

Londres.

Ce fut en un lieu de ce genre, dans une agréable prairie, que

s'arrêtèrent le vieillard et son jeune guide, si l'on peut donner

le nom de guide à celle qui ignorait où ils allaient. Nelly avait

pris la précaution de garnir son panier de quelques tranches de

pain et de viande, et ils firent en cet endroit leur frugal

déjeuner.

La fraîcheur du matin, le gazouillement des oiseaux, la beauté de

l'herbe ondoyante, l'épaisseur des ombrages, les couleurs des

fleurs sauvages et les mille parfums, les mille bruits harmonieux

qui remplissaient l'air, produisirent sur nos pèlerins une

impression profonde et les rendirent heureux. Ah! ce sont de

grandes joies pour la plupart d'entre nous, mais surtout pour ceux

dont l'existence s'use au sein de la foule ou bien qui passent

leur vie isolés, au fond des capitales, comme un seau dans un

puits humain. Déjà, avant le départ, l'enfant avait dit ses naïves

prières avec plus de ferveur que jamais; mais en présence de cet

ensemble vivifiant, ses prières s'échappèrent une seconde fois de

ses lèvres. Le vieillard ôta son chapeau les paroles consacrées

étaient sorties de sa mémoire, mais il dit _Amen_, et tous deux se

sentirent contents.

Chez eux, il y avait autrefois une planche, un vieil exemplaire de

la _Marche des pèlerins_ avec de bizarres dessins. Souvent Nelly

était restée des soirées entières à y tenir ses regards attachés,

se demandant si tout cela était bien exact, et où pouvaient se

trouver ces contrées lointaines avec leurs noms curieux. En se

tournant vers le chemin qu'elle venait de suivre, une partie de ce

souvenir revint frapper son esprit.

«Mon cher grand-papa, dit-elle, sauf que le lieu où nous sommes

est plus agréable et bien autrement bon que celui du livre, s'il

présente quelque analogie avec notre voyage je trouve que nous

sommes comme les deux chrétiens; nous avons laissé sur ce gazon,

pour ne plus les reprendre jamais, les soucis et les peines que

nous avions apportés avec nous.

-- Non, jamais, jamais nous ne retournerons là-bas, jamais dit le

vieillard étendant sa main vers la ville. Toi et moi, ma Nelly,

nous en sommes affranchis... Ah! ils ne nous y reprendront plus!

-- Êtes-vous fatigué? demanda l'enfant. Êtes-vous sûr que cette

longue marche ne vous rendra point malade?

-- Je ne suis plus malade, maintenant que nous sommes loin de

Londres. Nell, remettons-nous en route. Il faut aller plus loin

encore, loin, bien loin. Nous sommes trop près pour nous arrêter

et nous reposer. Marchons!»

Il y avait dans le pré une flaque d'eau limpide où Nelly se lava

le visage et les mains, et se rafraîchit les pieds avant de

poursuivre le voyage. Elle voulut que le vieillard en fît autant;

docile à son invitation, il s'assit sur l'herbe: l'enfant le lava

avec ses petites mains et procéda à la toilette de son grand-père.

«Ma chérie, disait celui-ci, je ne puis plus me servir moi-même:

j'ignore comment je le pouvais autrefois, mais c'est fini. Ne me

quitte pas, Nell; dis que tu ne me quitteras pas. Je t'ai toujours

aimée. Si je te perdais aussi, mon enfant, je n'aurais plus qu'à

mourir.»

Il appuya en gémissant sa tête sur l'épaule de Nelly. Autrefois,

et même peu de jours auparavant, Nelly eût été impuissante à

retenir ses larmes et elle eût pleuré avec son grand-père: mais en

ce moment elle le calma par ses douces et tendres paroles, elle

sourit en l'entendant supposer qu'ils pussent jamais se séparer,

et tourna cette idée en plaisanterie. Le vieillard rassuré

s'endormit en murmurant une chanson comme un petit enfant.

À son réveil, il se trouva bien reposé. Les voyageurs se remirent

en marche. Le chemin était enchanteur; il traversait de belles

prairies et des champs de blé au-dessus desquels l'alouette, se

balançant dans l'espace azuré du ciel, jetait avec gaieté son

heureuse chanson. L'air était chargé des senteurs qu'il avait

recueillies sur son passage, et les abeilles, portées par le

souffle embaumé du zéphyr, exprimaient leur satisfaction par un

bourdonnement monotone.

Le vieillard et Nelly se trouvaient en pleine campagne; les

maisons qu'ils apercevaient étaient peu nombreuses, et semées à de

larges distances, souvent à un mille l'une de l'autre. De temps en

temps ils trouvaient un groupe de pauvres chaumières ayant, pour

la plupart, un siège ou une balancelle devant la porte ouverte,

pour empêcher les enfants d'aller sur la route; les autres étaient

hermétiquement fermées, tandis que la famille entière travaillait

aux champs. C'était souvent le commencement d'un petit village.

Puis venait le hangar d'un charron ou la forge d'un maréchal;

ensuite une ferme opulente avec ses vaches couchées nonchalamment

sur l'herbe, avec ses chevaux regardant par-dessus le mur à

hauteur d'appui, et décampant lestement, comme pour faire parade

de leur liberté, lorsque d'autres chevaux attelés passaient sur la

route. On y voyait encore d'épais pourceaux fouillant le sol pour

trouver quelque mets friand, et poussant leur grognement monotone,

tandis qu'ils rôdaient seuls ou se croisaient dans leurs

poursuites; des pigeons dodus effleurant le toit dans leur vol

circulaire, ou s'y posant avec grâce; des canards et des oies, qui

se croyaient sans doute bien autrement gracieux, se dandinant

lourdement le long des bords de la mare, ou glissant à la surface

de l'eau. Après la ferme, se présentait une modeste auberge; puis

le cabaret plus modeste encore; puis la maison du marchand forain,

puis celle du procureur et celle du curé, deux noms qui font

trembler le cabaretier; puis l'église, qui s'élevait modestement

derrière un bouquet d'arbres, puis quelques autres chaumières;

puis la fourrière[6], et çà et là, au bord du chemin, un vieux puits

couvert de poussière. Enfin, après avoir passé entre des champs

bordés de haies, ils revirent la grande route.

Ils marchèrent toute la journée, et s'arrêtèrent la nuit dans une

chaumière où on louait des lits aux voyageurs. Le lendemain matin

ils recommencèrent leur course pédestre, et, bien qu'exténués de

fatigue, ils ne tardèrent pas à se remettre et à s'avancer d'un

pas vif et soutenu.

Souvent ils faisaient halte pour se reposer, mais ce n'était que

durant quelques minutes, puis ils repartaient, n'ayant pris,

depuis le matin, qu'une légère collation. Il était près de cinq

heures de l'après-midi quand, arrivée à un nouveau hameau,

l'enfant se mit à regarder attentivement dans chacune des

chaumières, avant de se décider à solliciter quelque part la

permission de prendre un peu de repos et d'acheter une mesure de

lait.

Le choix ne lui était pas facile; car Nelly était timide et

craignait un refus. Ici il y avait un enfant qui criait, là une

femme qui grondait avec colère; ici les habitants semblaient trop

pauvres, là ils étaient trop nombreux. Enfin Nelly s'arrêta devant

une maison où la famille entourait la table. Ce qui la détermina,

ce fut d'y voir un vieillard assis à côté du foyer, dans un

fauteuil garni de coussins; elle pensa que c'était aussi un grand-

papa, et qu'alors il s'intéresserait au sien.

Il y avait, outre ce vieillard, le maître de la chaumière, sa

femme, et trois jeunes enfants solides, bruns comme des baies

d'automne. La demande de Nelly fut aussitôt agréée que présentée.

L'aîné des enfants courut dehors pour aller chercher du lait, le

second traîna deux escabeaux vers la porte, et, quant au dernier,

il s'accrocha à la jupe de sa mère, et regarda les étrangers par-

dessous sa main brûlée par le soleil.

«Dieu vous assiste, monsieur! dit le vieux paysan d'une voix bien

distincte; allez-vous loin?

-- Oui, monsieur, fort loin, répondit l'enfant que son grand-père

avait invitée à parler.

-- Vous venez de Londres?»

Nelly répondit affirmativement.

«Ah! reprit le vieux paysan, j'ai été à Londres plus d'une fois.

J'y ai été souvent avec ma charrette. Voilà près de trente-deux

ans que j'y ai été pour la dernière fois, et j'ai entendu dire

qu'il y avait de grands changements. Ce n'est pas étonnant; je

suis bien changé moi-même depuis ce temps. Trente-deux ans, c'est

beaucoup; et quatre-vingt-quatre ans, c'est un grand âge, quoique

j'en aie connu un qui a bien vécu près de cent ans, et qui n'était

pas aussi fort que moi... Oh! non! loin de là... Asseyez-vous dans

le fauteuil, ajouta le vieux paysan en frappant son bâton sur le

pavé de briques le plus vigoureusement qu'il put. Prenez-moi une

pincée de ce tabac; j'en use peu, car il est cher, mais je trouve

que ça me réveille de temps en temps. Vous, vous n'êtes qu'un

enfant auprès de moi: mais j'avais un fils qui serait maintenant

environ de votre âge s'il eût vécu. Il s'enrôla comme soldat. Il

revint cependant à la maison, mais il n'avait plus qu'une jambe.

Il disait toujours qu'il voulait être enterré près du cadran

solaire sur lequel il avait l'habitude de grimper quand il était

tout petit... C'est ce qu'on a fait, mon pauvre fils! ses désirs

ont été remplis. Vous pouvez voir d'ici la place où il repose...

Nous y avons toujours depuis entretenu du gazon frais.»

Il secoua la tête, et, regardant sa fille avec des yeux humides.

«N'ayez pas peur, lui dit-il, je ne parlerai plus de cela.» Car il

ne voulait affliger personne; et si ses paroles avaient fait de la

peine à quelqu'un, il en demandait pardon, après tout.

Le lait arriva, et Nelly, ouvrant son petit panier, y choisit les

meilleurs morceaux de pain pour son grand-père. Ils firent ainsi

un bon repas. Les meubles qui garnissaient la chambre étaient

naturellement très-simples: quelques chaises grossières et une

table; un buffet placé dans un coin, avec sa garniture de faïence

et de terre jaune; un plateau à thé de couleurs éclatantes,

représentant une dame en robe rouge, avec une ombrelle bleue; sur

les murs, et au-dessus de la cheminée, un petit nombre de cadres

offrant des sujets coloriés, tirés de l'écriture sainte; une

étroite armoire à habits, une horloge marchant huit jours,

quelques casseroles bien luisantes, et un chaudron, voilà tout le

mobilier. Mais tout y était propre et en bon état; et Nelly, en

regardant autour d'elle, trouvait un air de tranquillité,

d'aisance et de satisfaction, auquel depuis longtemps elle n'était

plus accoutumée.

«Combien y a-t-il d'ici à la ville ou au village le plus prochain?

demanda-t-elle au mari de la paysanne.

-- Il y a bien cinq bons milles de distance. Mais je pense que

vous ne voulez pas y arriver ce soir?

-- Si, si, Nell!... dit vivement le vieillard en faisant des

signes à l'enfant. Plus loin, plus loin! Quand nous devrions

marcher jusqu'à minuit!...

-- Il y a tout près d'ici, mon brave homme, reprit le paysan une

bonne grange... ou bien encore il y a, j'en suis sûr, de quoi vous

loger à l'auberge de _la Charrue et de la Herse_. Excusez-moi,

nais vous me semblez un peu fatigués, et à moins que vous n'ayez

besoin de partir...

-- Oui, oui, dit brusquement le vieillard, nous sommes pressés.

Plus loin, ma chère Nell, je t'en prie, allons plus loin.

-- C'est cela, partons! dit l'enfant, se soumettant à ce voeu

impatient... Nous vous remercions bien, mais nous ne saurions nous

arrêter sitôt. Grand-papa, je suis prête.»

La paysanne avait remarqué, à la démarche de Nelly, qu'un des

petits pieds de la jeune fille était endolori par des ampoules.

Femme et mère, elle ne voulut pas que la pauvre souffrante

s'éloignât avant de lui avoir bassiné la place malade et d'y avoir

appliqué quelque remède simple, ce qu'elle fit avec toute la bonne

grâce possible et d'une main attentive et légère, quelque rude que

fût la peau de cette main charitable. Nelly avait le coeur trop

pénétré, trop plein, pour pouvoir dire autre chose que son fervent

«Dieu vous bénisse!» Et ce ne fut qu'au bout de quelque temps,

après sa sortie de la chaumière, qu'elle eut la force de se

retourner et d'ouvrir les lèvres. En ce moment elle vit la famille

tout entière, y compris même le vieux grand-père, debout sur le

chemin, suivant du regard ses hôtes qui s'éloignaient; de part et

d'autre, on s'envoya un adieu en échangeant de la main et de la

tête des signes mutuels d'amitié, et, du côté de Nelly assurément,

cet adieu ne fut pas sans quelques larmes.

Ils reprirent leur voyage, mais plus lentement, plus péniblement

qu'ils n'avaient fait jusqu'alors. Ayant parcouru un mille

environ, ils entendirent derrière eux un bruit de roues, et,

s'étant retournés, ils virent une charrette vide qui arrivait d'un

assez bon train. En les rejoignant, le conducteur arrêta son

cheval, et dit avec empressement à Nelly:

«N'est-ce pas vous qui vous êtes reposés à la maison là-bas?

-- Oui, monsieur, répondit-elle.

-- Bien. Ils m'ont prié d'avoir l'oeil sur vous. Mon chemin est le

vôtre. Allons, la main; montez, mon maître.»

Cette invitation fut un grand soulagement pour Nelly et le

vieillard; car, fatigués comme ils l'étaient, ils eussent eu peine

à se traîner bien loin. La charrette, avec ses rudes cahots, fut

pour eux un luxueux équipage, le plus délicieux moyen de transport

qu'il y eût au monde. À peine Nelly s'était-elle assise dans un

coin sur un petit tas de paille, qu'elle s'y endormit: c'était son

premier somme depuis le matin.

La charrette s'étant arrêtée, au moment où elle allait tourner

pour s'engager dans un chemin de traverse, cette halte réveilla

Nelly. Le conducteur s'empressa de mettre pied à terre pour

l'aider à descendre; et, montrant aux voyageurs quelques arbres à

peu de distance, il leur dit que le bourg était de ce côté, et que

ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de suivre un sentier

qui les y conduisait en traversant le cimetière. Ce fut donc de ce

côté qu'ils dirigèrent leurs pas fatigués.

Le magasin d'antiquités, Tome I · 第 21 / 57 题