Souvent, tandis que l'orpheline et son grand-père suivaient les
rues silencieuses, dans la matinée de leur départ, l'enfant
éprouvait un mélange d'espérance et de crainte, lorsque, dans une
figure éloignée et que la distance rendait à peine visible, son
imagination lui retraçait quelque ressemblance avec le brave Kit.
Assurément, elle se fût empressée de lui donner la main et l'eût
remercié de ce qu'il lui avait dit dans leur dernière rencontre:
et cependant, c'était pour elle une satisfaction de trouver, quand
la personne entrevue était plus proche, que ce n'était point lui,
mais un étranger. Car, lors même qu'elle n'eût pas eu à redouter
l'effet qu'eût produit sur le vieillard l'apparition de Kit, elle
sentait qu'un adieu adressé à quelqu'un, et surtout à l'être qui
avait été pour elle si bon et si dévoué, était plus qu'elle n'en
pouvait supporter. C'était bien assez de laisser derrière elle
tant d'objets muets, également insensibles à son affection et à
son chagrin! Mais si, dès le début de ce triste voyage, il lui eût
fallu prendre congé de son unique ami, son coeur se fût brisé.
D'où vient que nous supportons mieux les douleurs morales d'une
séparation que l'émotion physique d'un adieu? D'où vient que nous
ne nous sentons pas le courage de prononcer le mot, quand nous
avons la force de vivre à distance de ceux que nous aimons? À la
veille de longs voyages ou d'une absence de plusieurs années, des
amis tendrement unis se sépareront en échangeant le regard
accoutumé, la poignée de main habituelle, en convenant d'une
dernière entrevue pour le lendemain, tandis que chacun sait bien
que ce n'est là qu'un subterfuge, un moyen factice de s'épargner
mutuellement la peine de prononcer le mot d'adieu, et que
l'entrevue n'aura pas lieu. La possibilité serait-elle donc plus
pénible à supporter que la certitude? Car enfin, nous n'évitons
pas nos amis mourants; et si nous n'avions pas dit formellement
adieu à quelqu'un d'entre eux, de toutes les forces de notre plus
tendre affection, ce serait souvent pour nous un sujet d'amertume
aussi durable que la vie.
La lumière du matin répandait l'animation sur la ville. Là, où
durant la nuit il n'y avait eu qu'ombre sinistre, il y avait
maintenant comme un sourire. Les rayons du soleil étincelaient en
se jouant sur les croisées de chaque chambre; pénétrant à travers
les rideaux et les draperies jusqu'aux yeux des dormeurs, ils
éclairaient même les rêves, et donnaient la chasse aux ténèbres de
la nuit. Dans leurs volières échauffées, mais encore fermées,
encore sombres en partie, les oiseaux sentaient l'aube venir; et,
au sein de leurs petites cellules, ils s'agitaient et battaient
des ailes. Les souris aux yeux brillants regagnaient leurs
étroites retraites, où elles se blottissaient timidement. La
chatte du logis, au beau poil lustré, oubliant de poursuivre sa
proie, suivait de son oeil clignotant les rayons qui passaient par
le trou de la serrure et les fentes de la porte, près de laquelle
elle se tenait assise, attendant impatiemment l'instant où elle
pourrait se glisser à la dérobée et aller se mettre en espalier au
soleil. De plus nobles animaux, confinés dans leurs loges, se
tenaient immobiles contre les barreaux, et regardaient, d'un oeil
où brillait le souvenir des vieilles forêts, les branches qui
s'agitaient et le rayon solaire qui pénétrait par quelque petite
croisée; puis ils reprenaient, dans leur course monotone, le
chemin dont leur pied captif avait déjà marqué la trace sur le
plancher de leur cage, usé par leurs pas impatients; puis, ils
s'arrêtaient encore et se mettaient à regarder de nouveau à
travers leur grille. Les prisonniers, dans leurs cachots,
étendaient leurs membres resserrés par le froid, et maudissaient
la pierre humide que le soleil ne venait jamais échauffer. Les
fleurs, après leur sommeil de la nuit, ouvraient leurs belles
corolles et les tournaient vers le jour. La lumière, âme de la
création, était répandue partout, et tout reconnaissait sa loi.
Les deux pèlerins, se pressant souvent la main ou échangeant, soit
un sourire, soit un regard amical, poursuivaient leur chemin en
silence. Par cette matinée, si éclatante et si belle, il y avait
quelque chose de solennel à voir les rues, longues et désertes,
véritables corps sans âmes, n'offrant plus que l'image d'un néant
uniforme qui les rendait toutes semblables les unes aux autres. À
cette heure matinale, tout était si calme et si tranquille, que le
peu de pauvres gens qui se croisaient dans les rues semblaient
perdus dans ce cadre brillant comme les lampes mourantes qu'on
avait laissées brûler, çà et là, noyaient leur lueur impuissante
dans les rayons glorieux du soleil.
Nelly et le vieillard n'avaient pas pénétré bien avant dans le
labyrinthe de rues qui s'étendaient entre eux et les faubourgs,
quand la scène commença à se transformer et le bruit à revenir
avec le mouvement. Quelques charrettes isolées, quelques fiacres
rompirent le charme; d'autres suivirent; il en vint un plus grand
nombre, et enfin ce fut à l'infini. D'abord, c'était une nouveauté
de voir s'ouvrir la montre d'un marchand: bientôt, ce fut une
rareté d'en voir une seule fermée. La fumée commença à monter
doucement du faîte des cheminées; les châssis des croisées furent
levés et assujettis; les portes s'ouvrirent; les servantes, ne
regardant que leur balai, firent voler d'épais nuages de poussière
dans les yeux des passants sans crier gare, ou bien elles
écoutaient d'un air mélancolique les laitières qui leur parlaient
des foires de campagne, des charrettes remisées sur les places,
avec des toiles et des rideaux, tous les attributs de la fête
enfin; et, par-dessus le marché, de galants bergers, qu'elles
allaient trouver en chemin pour la danse.
Ayant traversé ce quartier, l'enfant et le vieillard entrèrent
dans les rues de commerce et de grand trafic, fréquentées par une
foule considérable, et où déjà régnait beaucoup d'activité. Le
vieillard regarda autour de lui avec un tressaillement plein
d'effroi, car c'était précisément l'endroit qu'il avait à coeur de
fuir. Il posa un doigt sur sa bouche et entraîna Nelly par des
cours étroites et des ruelles tortueuses; il ne parut recouvrer sa
tranquillité que lorsqu'ils eurent laissé bien loin ce quartier:
souvent il se retournait pour regarder en arrière, disant à demi-
voix:
«Le meurtre et le suicide sont blottis dans chacune de ces rues...
Ils nous suivront s'ils nous sentent... Nous ne saurions fuir trop
vite!»
De ce quartier ils arrivèrent, dans le voisinage, à des
habitations éparses, misérables maisons qui, divisées en chambres
étroites et ayant leurs croisées rapiécées avec des chiffons et du
papier, indiquaient assez qu'elles servaient d'abri à la pauvreté
populeuse. Dans les boutiques, on vendait des objets tels que la
misère seule pouvait en acheter: les vendeurs et les acheteurs ne
valaient pas mieux les uns que les autres. Il y avait d'humbles
rues, où l'élégance ruinée essayait, sur un petit théâtre et avec
des débris, de faire encore un reste de figure, mais le percepteur
des contributions et le créancier savaient bien les déterrer là
comme partout ailleurs; et la pauvreté, qui faisait encore un
semblant de résistance, était à peine moins hideuse et moins
manifeste que celle qui, depuis longtemps résignée, avait
abandonné la partie.
Venait ensuite une vaste, vaste étendue, offrant le même
caractère, car les humbles goujats qui suivent le camp de
l'opulence, viennent planter leurs tentes autour d'elle, de bien
loin à la ronde. Une vaste étendue, qui ne faisait guère meilleure
mine; des maisons pourries d'humidité, la plupart à louer,
beaucoup en construction, beaucoup à moitié déjà en ruine avant
d'être construites; des logements de nature à faire hésiter la
pitié entre ceux qui les louaient et ceux qui s'y établissaient
comme locataires; des enfants mal nourris et à peine vêtus,
pullulant dans chaque rue et se vautrant dans la poussière; des
mères criardes, traînant avec bruit sur le pavé leurs savates; des
pères en haillons, courant avec l'air découragé vers le travail,
qui leur donnera peut-être «le pain de la journée,» et peu de
chose avec; des tourneuses de cylindre à lessive, des
blanchisseuses, des savetiers, des tailleurs, des fabricants de
chandelles, exerçant leur industrie dans les parloirs, les
cuisines, les arrière-boutiques, jusque dans les galetas, et
quelquefois se trouvant tous entassés sous le même toit; des
briqueteries bordant des jardins palissades avec des douves de
vieilles barriques ou avec des charpentes qu'on a enlevées de
maisons incendiées, et qui ont gardé l'empreinte noire et les
cicatrices du feu; des monceaux d'herbes marécageuses arrachées
des bassins; de l'ortie, du chiendent, des écailles d'huîtres,
tout cela entassé en désordre; enfin, de petites chapelles
dissidentes, où l'on prêche avec assez d'à-propos sur les misères
de la terre, sans avoir besoin d'aller chercher bien loin des
exemples, et quantité d'églises neuves du culte épiscopal, érigées
avec un peu plus de somptuosité, pour montrer aux gens qui
habitent cet enfer le chemin du paradis.
Ces rues finirent par devenir plus disséminées, jusqu'au moment où
elles aboutirent à de petits carrés de jardins bordant la route
avec mainte habitation d'été, vierge de toute peinture et
construite, soit avec de vieilles poutres, soit avec des débris de
bateau aussi verts que les grosses tiges de chou qui croissaient
en ce lieu; les jointures de ces maisons servaient de couches à
des champignons sauvages et elles étaient entaillées de clous.
Venaient ensuite, deux par deux, des cottages coquets, ayant par
devant un terrain, de côté des bordures serrées de buis, avec
d'étroites allées, où jamais un pied ne se hasardait à fouler le
sable. Puis, ce fut le cabaret fraîchement peint de vert et blanc,
avec les jardins où l'on prend le thé, et un boulingrin, fier de
son auge devant laquelle s'arrêtaient les charrettes, puis ce
furent des champs; puis quelques maisons isolées, bien situées,
avec des pelouses, plusieurs même ayant une loge gardée par un
portier et sa femme. À ce panorama succéda une barrière de péage;
les champs s'étendirent de nouveau avec leurs arbres et leurs
meules de foin; une colline s'éleva, du haut de laquelle le
voyageur pouvait, en se retournant, contempler, à travers la
fumée, le mirage du vieux Saint-Paul, et voir la croix se découper
sur les nuages, si par hasard le jour était pur, et briller au
soleil; c'était là que le voyageur, fixant ses yeux sur cette
Babel d'où s'élevait le dôme majestueux, jusqu'à ce que son regard
eût embrassé l'extrémité de cet amas de briques et de pierres,
maintenant à ses pieds, sentait enfin qu'il était délivré de
Londres.
Ce fut en un lieu de ce genre, dans une agréable prairie, que
s'arrêtèrent le vieillard et son jeune guide, si l'on peut donner
le nom de guide à celle qui ignorait où ils allaient. Nelly avait
pris la précaution de garnir son panier de quelques tranches de
pain et de viande, et ils firent en cet endroit leur frugal
déjeuner.
La fraîcheur du matin, le gazouillement des oiseaux, la beauté de
l'herbe ondoyante, l'épaisseur des ombrages, les couleurs des
fleurs sauvages et les mille parfums, les mille bruits harmonieux
qui remplissaient l'air, produisirent sur nos pèlerins une
impression profonde et les rendirent heureux. Ah! ce sont de
grandes joies pour la plupart d'entre nous, mais surtout pour ceux
dont l'existence s'use au sein de la foule ou bien qui passent
leur vie isolés, au fond des capitales, comme un seau dans un
puits humain. Déjà, avant le départ, l'enfant avait dit ses naïves
prières avec plus de ferveur que jamais; mais en présence de cet
ensemble vivifiant, ses prières s'échappèrent une seconde fois de
ses lèvres. Le vieillard ôta son chapeau les paroles consacrées
étaient sorties de sa mémoire, mais il dit _Amen_, et tous deux se
sentirent contents.
Chez eux, il y avait autrefois une planche, un vieil exemplaire de
la _Marche des pèlerins_ avec de bizarres dessins. Souvent Nelly
était restée des soirées entières à y tenir ses regards attachés,
se demandant si tout cela était bien exact, et où pouvaient se
trouver ces contrées lointaines avec leurs noms curieux. En se
tournant vers le chemin qu'elle venait de suivre, une partie de ce
souvenir revint frapper son esprit.
«Mon cher grand-papa, dit-elle, sauf que le lieu où nous sommes
est plus agréable et bien autrement bon que celui du livre, s'il
présente quelque analogie avec notre voyage je trouve que nous
sommes comme les deux chrétiens; nous avons laissé sur ce gazon,
pour ne plus les reprendre jamais, les soucis et les peines que
nous avions apportés avec nous.
-- Non, jamais, jamais nous ne retournerons là-bas, jamais dit le
vieillard étendant sa main vers la ville. Toi et moi, ma Nelly,
nous en sommes affranchis... Ah! ils ne nous y reprendront plus!
-- Êtes-vous fatigué? demanda l'enfant. Êtes-vous sûr que cette
longue marche ne vous rendra point malade?
-- Je ne suis plus malade, maintenant que nous sommes loin de
Londres. Nell, remettons-nous en route. Il faut aller plus loin
encore, loin, bien loin. Nous sommes trop près pour nous arrêter
et nous reposer. Marchons!»
Il y avait dans le pré une flaque d'eau limpide où Nelly se lava
le visage et les mains, et se rafraîchit les pieds avant de
poursuivre le voyage. Elle voulut que le vieillard en fît autant;
docile à son invitation, il s'assit sur l'herbe: l'enfant le lava
avec ses petites mains et procéda à la toilette de son grand-père.
«Ma chérie, disait celui-ci, je ne puis plus me servir moi-même:
j'ignore comment je le pouvais autrefois, mais c'est fini. Ne me
quitte pas, Nell; dis que tu ne me quitteras pas. Je t'ai toujours
aimée. Si je te perdais aussi, mon enfant, je n'aurais plus qu'à
mourir.»
Il appuya en gémissant sa tête sur l'épaule de Nelly. Autrefois,
et même peu de jours auparavant, Nelly eût été impuissante à
retenir ses larmes et elle eût pleuré avec son grand-père: mais en
ce moment elle le calma par ses douces et tendres paroles, elle
sourit en l'entendant supposer qu'ils pussent jamais se séparer,
et tourna cette idée en plaisanterie. Le vieillard rassuré
s'endormit en murmurant une chanson comme un petit enfant.
À son réveil, il se trouva bien reposé. Les voyageurs se remirent
en marche. Le chemin était enchanteur; il traversait de belles
prairies et des champs de blé au-dessus desquels l'alouette, se
balançant dans l'espace azuré du ciel, jetait avec gaieté son
heureuse chanson. L'air était chargé des senteurs qu'il avait
recueillies sur son passage, et les abeilles, portées par le
souffle embaumé du zéphyr, exprimaient leur satisfaction par un
bourdonnement monotone.
Le vieillard et Nelly se trouvaient en pleine campagne; les
maisons qu'ils apercevaient étaient peu nombreuses, et semées à de
larges distances, souvent à un mille l'une de l'autre. De temps en
temps ils trouvaient un groupe de pauvres chaumières ayant, pour
la plupart, un siège ou une balancelle devant la porte ouverte,
pour empêcher les enfants d'aller sur la route; les autres étaient
hermétiquement fermées, tandis que la famille entière travaillait
aux champs. C'était souvent le commencement d'un petit village.
Puis venait le hangar d'un charron ou la forge d'un maréchal;
ensuite une ferme opulente avec ses vaches couchées nonchalamment
sur l'herbe, avec ses chevaux regardant par-dessus le mur à
hauteur d'appui, et décampant lestement, comme pour faire parade
de leur liberté, lorsque d'autres chevaux attelés passaient sur la
route. On y voyait encore d'épais pourceaux fouillant le sol pour
trouver quelque mets friand, et poussant leur grognement monotone,
tandis qu'ils rôdaient seuls ou se croisaient dans leurs
poursuites; des pigeons dodus effleurant le toit dans leur vol
circulaire, ou s'y posant avec grâce; des canards et des oies, qui
se croyaient sans doute bien autrement gracieux, se dandinant
lourdement le long des bords de la mare, ou glissant à la surface
de l'eau. Après la ferme, se présentait une modeste auberge; puis
le cabaret plus modeste encore; puis la maison du marchand forain,
puis celle du procureur et celle du curé, deux noms qui font
trembler le cabaretier; puis l'église, qui s'élevait modestement
derrière un bouquet d'arbres, puis quelques autres chaumières;
puis la fourrière[6], et çà et là, au bord du chemin, un vieux puits
couvert de poussière. Enfin, après avoir passé entre des champs
bordés de haies, ils revirent la grande route.
Ils marchèrent toute la journée, et s'arrêtèrent la nuit dans une
chaumière où on louait des lits aux voyageurs. Le lendemain matin
ils recommencèrent leur course pédestre, et, bien qu'exténués de
fatigue, ils ne tardèrent pas à se remettre et à s'avancer d'un
pas vif et soutenu.
Souvent ils faisaient halte pour se reposer, mais ce n'était que
durant quelques minutes, puis ils repartaient, n'ayant pris,
depuis le matin, qu'une légère collation. Il était près de cinq
heures de l'après-midi quand, arrivée à un nouveau hameau,
l'enfant se mit à regarder attentivement dans chacune des
chaumières, avant de se décider à solliciter quelque part la
permission de prendre un peu de repos et d'acheter une mesure de
lait.
Le choix ne lui était pas facile; car Nelly était timide et
craignait un refus. Ici il y avait un enfant qui criait, là une
femme qui grondait avec colère; ici les habitants semblaient trop
pauvres, là ils étaient trop nombreux. Enfin Nelly s'arrêta devant
une maison où la famille entourait la table. Ce qui la détermina,
ce fut d'y voir un vieillard assis à côté du foyer, dans un
fauteuil garni de coussins; elle pensa que c'était aussi un grand-
papa, et qu'alors il s'intéresserait au sien.
Il y avait, outre ce vieillard, le maître de la chaumière, sa
femme, et trois jeunes enfants solides, bruns comme des baies
d'automne. La demande de Nelly fut aussitôt agréée que présentée.
L'aîné des enfants courut dehors pour aller chercher du lait, le
second traîna deux escabeaux vers la porte, et, quant au dernier,
il s'accrocha à la jupe de sa mère, et regarda les étrangers par-
dessous sa main brûlée par le soleil.
«Dieu vous assiste, monsieur! dit le vieux paysan d'une voix bien
distincte; allez-vous loin?
-- Oui, monsieur, fort loin, répondit l'enfant que son grand-père
avait invitée à parler.
-- Vous venez de Londres?»
Nelly répondit affirmativement.
«Ah! reprit le vieux paysan, j'ai été à Londres plus d'une fois.
J'y ai été souvent avec ma charrette. Voilà près de trente-deux
ans que j'y ai été pour la dernière fois, et j'ai entendu dire
qu'il y avait de grands changements. Ce n'est pas étonnant; je
suis bien changé moi-même depuis ce temps. Trente-deux ans, c'est
beaucoup; et quatre-vingt-quatre ans, c'est un grand âge, quoique
j'en aie connu un qui a bien vécu près de cent ans, et qui n'était
pas aussi fort que moi... Oh! non! loin de là... Asseyez-vous dans
le fauteuil, ajouta le vieux paysan en frappant son bâton sur le
pavé de briques le plus vigoureusement qu'il put. Prenez-moi une
pincée de ce tabac; j'en use peu, car il est cher, mais je trouve
que ça me réveille de temps en temps. Vous, vous n'êtes qu'un
enfant auprès de moi: mais j'avais un fils qui serait maintenant
environ de votre âge s'il eût vécu. Il s'enrôla comme soldat. Il
revint cependant à la maison, mais il n'avait plus qu'une jambe.
Il disait toujours qu'il voulait être enterré près du cadran
solaire sur lequel il avait l'habitude de grimper quand il était
tout petit... C'est ce qu'on a fait, mon pauvre fils! ses désirs
ont été remplis. Vous pouvez voir d'ici la place où il repose...
Nous y avons toujours depuis entretenu du gazon frais.»
Il secoua la tête, et, regardant sa fille avec des yeux humides.
«N'ayez pas peur, lui dit-il, je ne parlerai plus de cela.» Car il
ne voulait affliger personne; et si ses paroles avaient fait de la
peine à quelqu'un, il en demandait pardon, après tout.
Le lait arriva, et Nelly, ouvrant son petit panier, y choisit les
meilleurs morceaux de pain pour son grand-père. Ils firent ainsi
un bon repas. Les meubles qui garnissaient la chambre étaient
naturellement très-simples: quelques chaises grossières et une
table; un buffet placé dans un coin, avec sa garniture de faïence
et de terre jaune; un plateau à thé de couleurs éclatantes,
représentant une dame en robe rouge, avec une ombrelle bleue; sur
les murs, et au-dessus de la cheminée, un petit nombre de cadres
offrant des sujets coloriés, tirés de l'écriture sainte; une
étroite armoire à habits, une horloge marchant huit jours,
quelques casseroles bien luisantes, et un chaudron, voilà tout le
mobilier. Mais tout y était propre et en bon état; et Nelly, en
regardant autour d'elle, trouvait un air de tranquillité,
d'aisance et de satisfaction, auquel depuis longtemps elle n'était
plus accoutumée.
«Combien y a-t-il d'ici à la ville ou au village le plus prochain?
demanda-t-elle au mari de la paysanne.
-- Il y a bien cinq bons milles de distance. Mais je pense que
vous ne voulez pas y arriver ce soir?
-- Si, si, Nell!... dit vivement le vieillard en faisant des
signes à l'enfant. Plus loin, plus loin! Quand nous devrions
marcher jusqu'à minuit!...
-- Il y a tout près d'ici, mon brave homme, reprit le paysan une
bonne grange... ou bien encore il y a, j'en suis sûr, de quoi vous
loger à l'auberge de _la Charrue et de la Herse_. Excusez-moi,
nais vous me semblez un peu fatigués, et à moins que vous n'ayez
besoin de partir...
-- Oui, oui, dit brusquement le vieillard, nous sommes pressés.
Plus loin, ma chère Nell, je t'en prie, allons plus loin.
-- C'est cela, partons! dit l'enfant, se soumettant à ce voeu
impatient... Nous vous remercions bien, mais nous ne saurions nous
arrêter sitôt. Grand-papa, je suis prête.»
La paysanne avait remarqué, à la démarche de Nelly, qu'un des
petits pieds de la jeune fille était endolori par des ampoules.
Femme et mère, elle ne voulut pas que la pauvre souffrante
s'éloignât avant de lui avoir bassiné la place malade et d'y avoir
appliqué quelque remède simple, ce qu'elle fit avec toute la bonne
grâce possible et d'une main attentive et légère, quelque rude que
fût la peau de cette main charitable. Nelly avait le coeur trop
pénétré, trop plein, pour pouvoir dire autre chose que son fervent
«Dieu vous bénisse!» Et ce ne fut qu'au bout de quelque temps,
après sa sortie de la chaumière, qu'elle eut la force de se
retourner et d'ouvrir les lèvres. En ce moment elle vit la famille
tout entière, y compris même le vieux grand-père, debout sur le
chemin, suivant du regard ses hôtes qui s'éloignaient; de part et
d'autre, on s'envoya un adieu en échangeant de la main et de la
tête des signes mutuels d'amitié, et, du côté de Nelly assurément,
cet adieu ne fut pas sans quelques larmes.
Ils reprirent leur voyage, mais plus lentement, plus péniblement
qu'ils n'avaient fait jusqu'alors. Ayant parcouru un mille
environ, ils entendirent derrière eux un bruit de roues, et,
s'étant retournés, ils virent une charrette vide qui arrivait d'un
assez bon train. En les rejoignant, le conducteur arrêta son
cheval, et dit avec empressement à Nelly:
«N'est-ce pas vous qui vous êtes reposés à la maison là-bas?
-- Oui, monsieur, répondit-elle.
-- Bien. Ils m'ont prié d'avoir l'oeil sur vous. Mon chemin est le
vôtre. Allons, la main; montez, mon maître.»
Cette invitation fut un grand soulagement pour Nelly et le
vieillard; car, fatigués comme ils l'étaient, ils eussent eu peine
à se traîner bien loin. La charrette, avec ses rudes cahots, fut
pour eux un luxueux équipage, le plus délicieux moyen de transport
qu'il y eût au monde. À peine Nelly s'était-elle assise dans un
coin sur un petit tas de paille, qu'elle s'y endormit: c'était son
premier somme depuis le matin.
La charrette s'étant arrêtée, au moment où elle allait tourner
pour s'engager dans un chemin de traverse, cette halte réveilla
Nelly. Le conducteur s'empressa de mettre pied à terre pour
l'aider à descendre; et, montrant aux voyageurs quelques arbres à
peu de distance, il leur dit que le bourg était de ce côté, et que
ce qu'ils avaient de mieux à faire, c'était de suivre un sentier
qui les y conduisait en traversant le cimetière. Ce fut donc de ce
côté qu'ils dirigèrent leurs pas fatigués.