étant jeune, je l'ai menacé de ne visiter que les hommes justes, sages,
rangés: alors il me rendit aveugle pour m'empêcher d'en reconnaître
aucun. Tant il est jaloux des gens de bien!
KHRÉMYLOS.
Cependant il est honoré exclusivement par les hommes de bien et par les
justes.
PLOUTOS.
Je suis de ton avis.
KHRÉMYLOS.
Eh bien, voyons. Si tu te reprenais à voir comme auparavant, fuirais-tu
désormais les méchants?
PLOUTOS.
Comme je te le dis.
KHRÉMYLOS.
Et irais-tu chez les gens de bien?
PLOUTOS.
Assurément; car il y a longtemps que je n'en ai vu.
KHRÉMYLOS.
Et cela n'a rien d'étonnant: je n'en vois pas, moi qui vois clair.
PLOUTOS.
Lâchez-moi maintenant; vous savez désormais tout ce qui me concerne.
KHRÉMYLOS.
Non, de par Zeus! mais nous nous attachons d'autant plus à toi.
PLOUTOS.
Ne disais-je pas que vous me donneriez de la tablature?
KHRÉMYLOS.
O toi, je t'en conjure, cède et ne m'abandonne pas. Car tu ne trouveras
pas, en le cherchant, un homme d'un meilleur caractère, j'en prends Zeus
à témoin: il n'y en a pas d'autre que moi.
PLOUTOS.
C'est ce qu'ils disent tous; mais une fois qu'ils me tiennent en réalité
et qu'ils sont devenus riches, aussitôt ils passent les bornes de la
perversité.
KHRÉMYLOS.
Il en est ainsi, mais ils ne sont pas tous méchants.
PLOUTOS.
Si, de par Zeus! tous sans exception.
KARIÔN.
Tu pousseras de longs gémissements.
KHRÉMYLOS.
Toi, cependant, pour bien connaître les nombreux avantages que tu
trouveras à demeurer avec nous, prête-moi ton attention, afin de les
apprendre. J'espère, en effet, j'espère, si le Dieu y consent, te guérir
de ton ophthalmie et te rendre la vue.
PLOUTOS.
N'en fais rien absolument: je ne veux pas voir de nouveau.
KHRÉMYLOS.
Que dis-tu?
KARIÔN.
Cet homme est né pour être malheureux.
PLOUTOS.
Zeus lui-même, je le sais, lorsqu'il connaîtrait leur folie,
m'écraserait.
KHRÉMYLOS.
Hé! n'est-ce pas ce qu'il fait à présent, en te laissant errer à
tâtons?
PLOUTOS.
Je ne sais; mais j'ai grand'peur de lui.
KHRÉMYLOS.
Vrai, ô le plus lâche de tous les dæmons? Crois-tu donc que la
toute-puissance de Zeus et les foudres vaudraient un triobole, si tu
revoyais clair, même quelques instants?
PLOUTOS.
Méchant, ne parle pas ainsi.
KHRÉMYLOS.
Sois tranquille, je te ferai voir que tu es beaucoup plus puissant que
Zeus.
PLOUTOS.
Moi, dis-tu?
KHRÉMYLOS.
Oui, par le Ciel! Et d'abord qui donne à Zeus le pouvoir sur les dieux?
KARIÔN.
L'argent; car il en a beaucoup.
KHRÉMYLOS.
Eh bien! Qui lui fournit cet argent??
KARIÔN.
Celui-ci.
KHRÉMYLOS.
En vue de quoi lui sacrifie-t-on? N'est-ce pas en vue de celui-ci?
KARIÔN.
Oui, de par Zeus! on lui demande toujours la richesse.
KHRÉMYLOS.
Celui-ci donc en est cause; et facilement, s'il voulait, il mettrait fin
à tout cela.
PLOUTOS.
Et comment?
KHRÉMYLOS.
Pas un homme, dorénavant, n'offrirait ni un boeuf, ni un gâteau, ni la
moindre chose, si tu ne le voulais pas.
PLOUTOS.
Comment?
KHRÉMYLOS.
Comment? Il n'y aura pas moyen de faire un achat, si tu n'es pas là pour
donner de l'argent; de sorte que le pouvoir de Zeus, s'il te cause
quelque ennui, tu le détruis à toi seul.
PLOUTOS.
Que dis-tu? C'est moi qui suis cause qu'on lui sacrifie?
KHRÉMYLOS.
Je l'affirme. De par Zeus! les hommes n'ont rien de brillant, de beau,
d'agréable, qui ne vienne de toi. Tout le cède à la richesse.
KARIÔN.
Moi, par exemple, c'est pour un peu d'argent que je suis devenu esclave
et pour avoir été moins riche.
KHRÉMYLOS.
Les hétaïres korinthiennes, dit-on, quand c'est un pauvre qui va les
trouver, ne font pas attention à lui; mais si c'est un riche, elles
s'empressent de lui offrir leur derrière.
KARIÔN.
On dit aussi que les garçons en font autant, non par amour, mais pour le
gain.
KHRÉMYLOS.
Non pas les bons, mais les infâmes: car les bons ne demandent pas
d'argent.
KARIÔN.
Quoi donc?
KHRÉMYLOS.
Celui-ci un bon cheval, celui-là des chiens de chasse.
KARIÔN.
Comme ils rougissent, sans doute, de demander de l'argent, ils
enfarinent d'un autre nom leur infamie.
KHRÉMYLOS.
Tous les métiers, toutes les inventions humaines te doivent la
naissance: l'un taille le cuir, assis dans sa boutique.
KARIÔN.
Un autre travaille l'airain, un autre le bois.
KHRÉMYLOS.
Celui-ci affine l'or, qu'il a reçu de toi.
KARIÔN.
Celui-là, de par Zeus! vole sur les routes; cet autre perce les murs.
KHRÉMYLOS.
L'un est foulon.
KARIÔN.
L'autre lave les laines.
KHRÉMYLOS.
Ici on tanne les cuirs.
KARIÔN.
Là on lave les oignons.
KHRÉMYLOS.
Un autre, pris en adultère, est épilé à cause de toi.
PLOUTOS.
Malheureux que je suis! J'ignorais tout cela.
KARIÔN.
Le Grand Roi, n'est-ce pas à cause de lui qu'il étale son faste? Et les
assemblées ne se tiennent-elles pas à cause de lui?
KHRÉMYLOS.
Quoi donc? N'est-ce pas toi qui équipes les trières? Réponds-moi.
KARIÔN.
N'est-ce pas lui qui entretient à Korinthos notre garnison étrangère? Et
Pamphilos, n'est-ce pas à cause de lui qu'il gémira?
KHRÉMYLOS.
Et le marchand d'aiguilles avec Pamphilos?
KARIÔN.
Et Agynios, n'est-ce pas à cause de lui qu'il pète?
KHRÉMYLOS.
Et à cause de toi que Philepsios raconte ses histoires? Et notre
alliance avec les Ægyptiens, n'en es-tu pas la cause, et que Laïs aime
Philonidès?
KARIÔN.
Et que la tour de Timothéos...
KHRÉMYLOS.
Tombe sur toi!--Enfin, n'est-ce pas par toi que se font toutes les
affaires? Tu es seulissime la cause de toutes choses, biens ou maux,
sois-en certain.
KARIÔN.
La victoire, dans les guerres, est donc du côté desquels celui-ci a seul
fait pencher la balance.
PLOUTOS.
Ainsi, moi, je suis capable, sans personne, de faire tant de choses?
KHRÉMYLOS.
Et, de par Zeus! beaucoup d'autres encore. Aussi personne, absolument
personne ne se lasse de toi. De tout le reste on est vite rassasié.
D'amour...
KARIÔN.
De pain.
KHRÉMYLOS.
De musique.
KARIÔN.
De friandises.
KHRÉMYLOS.
D'honneurs.
KARIÔN.
De gâteaux.
KHRÉMYLOS.
De gloire.
KARIÔN.
De figues.
KHRÉMYLOS.
D'ambition.
KARIÔN.
De bouillie.
KHRÉMYLOS.
De commandement.
KARIÔN.
De lentilles.
KHRÉMYLOS.
Mais de toi, personne ne s'en est lassé jamais. Possède-t-on treize
talents, on désire le plus vivement en avoir seize. Les a-t-on gagnés,
on en veut quarante, sans quoi on dit que la vie n'est pas vivable.
PLOUTOS.
Vous me semblez tous les deux parler à merveille: je n'ai peur que d'une
chose.
KHRÉMYLOS.
Laquelle? Dis-le-moi.
PLOUTOS.
C'est comment de ce pouvoir, que vous prétendez être le mien, je
pourrai, moi, m'emparer.
KHRÉMYLOS.
De par Zeus! tout le monde a raison de dire qu'il n'y a pas d'être plus
poltron que Ploutos.
PLOUTOS.
Pas du tout: c'est quelque voleur qui m'a calomnié; entré dans une
maison, il n'eut rien à y prendre, ayant trouvé tout fermé, alors il a
nommé peur ma prévoyance.
KHRÉMYLOS.
N'en prends aucun souci: car si tu te montres homme empressé à favoriser
nos affaires, je te rendrai plus clairvoyant que Lynkeus.
PLOUTOS.
Comment pourras-tu le faire, n'étant qu'un mortel?
KHRÉMYLOS.
J'ai quelque bon espoir d'après ce que m'a dit Phoebos, en agitant le
laurier delphique.
PLOUTOS.
Est-il donc aussi du secret?
KHRÉMYLOS.
Comme je le dis.
PLOUTOS.
Attention!
KHRÉMYLOS.
Ne t'inquiète de rien, mon bon. Car moi, sache-le bien, quand j'en
devrais mourir, j'en viendrai à bout.
KARIÔN.
Et, si tu le permets, j'en suis.
KHRÉMYLOS.
Nous aurons encore beaucoup d'autres alliés, tous les honnêtes gens qui
n'ont pas de pain.
PLOUTOS.
Oh! oh! tu parles là de piètres alliés.
KHRÉMYLOS.
Nullement, s'ils deviennent riches une seconde fois.--Mais voyons, toi,
cours vite.
KARIÔN.
Qu'ai-je à faire? Parle.
KHRÉMYLOS.
Appelle nos compagnons, les laboureurs. Tu les trouveras, sans doute,
aux champs, dans une extrême misère, et tu leur diras de se rendre ici,
chacun pour son compte, afin de prendre leur part de Ploutos ici
présent.
KARIÔN.
J'y vais; mais ce morceau de viande, il faut que quelqu'un de la maison
vienne le prendre et l'emporter.
KHRÉMYLOS.
J'en aurai soin; mais hâte-toi, cours.--Et toi, Ploutos, le plus
puissant de tous les dieux, entre avec moi dans cette demeure: c'est la
maison que tu dois remplir aujourd'hui de richesses, acquises bien ou
mal.
PLOUTOS.
Mais il m'en coûte toujours beaucoup, j'en atteste les dieux, d'entrer
de plain-pied dans une maison absolument étrangère. Aucun bien n'en est
résulté pour moi, jamais. Si je me trouve entrer chez un avare, aussitôt
il m'enfouit sous la terre; et lorsqu'un honnête homme, de ses amis,
vient lui demander un peu d'argent, il jure qu'il ne m'a vu jamais. Si
je me trouve entrer chez un prodigue, il me livre en proie à des filles
ou à des dés, et, en peu d'instants, on me jette tout nu à la porte.
KHRÉMYLOS.
C'est que tu n'es tombé chez un homme modéré jamais. Or, moi, c'est mon
caractère constamment. J'aime l'économie plus que personne, et aussi la
dépense, quand il le faut. Mais entrons; je veux te montrer à ma femme
et à mon fils unique, l'être que j'aime le plus au monde après toi.
PLOUTOS.
Je te crois.
KHRÉMYLOS.
A quoi servirait-il de ne point te dire la vérité?
_(Le choeur manque.)_
KARIÔN.
O vous qui, souvent, avez mangé le même ail que mon maître, amis,
concitoyens, qui aimez le travail, venez, hâtez-vous, accourez: ce n'est
pas le moment de se mettre en retard, mais l'instant précis où il faut
payer de sa présence.
LE CHOEUR.
Hé! ne vois-tu pas que nous nous sommes hâtés d'accourir empressés,
autant que le peuvent des hommes affaiblis par l'âge? Mais peut-être
crois-tu que je dois courir avant que tu m'aies dit pour quel motif ton
maître nous a convoqués ici.
KARIÔN.
Ne vous l'ai-je pas déjà dit? Mais tu n'entends pas très bien. Mon
maître vous dit que vous allez tous changer en une vie agréable votre
existence misérable et pénible.
LE CHOEUR.
Qu'est-ce à dire, et comment va s'opérer le changement qu'il promet?
KARIÔN.
Il est arrivé ici, bonnes gens, ramenant un vieillard sale, courbé,
misérable, ridé, chauve, édenté; et je crois même, j'en prends le Ciel à
témoin, qu'il est circoncis.
LE CHOEUR.
C'est une nouvelle d'or que tu nous annonces! Comment dis-tu? Répète-moi
cela. Tu nous le représentes arrivant avec un monceau de richesses.
KARIÔN.
Au moins est-ce un monceau des infirmités de la vieillesse.
LE CHOEUR.
Crois-tu, si tu t'es joué de nous, que tu t'en tireras indemne, surtout
quand j'ai là mon bâton?
KARIÔN.
Que je sois tout à fait de ma nature un homme en tout comme cela, vous
le figurez-vous? Et pensez-vous que je ne dise rien de sensé?
LE CHOEUR.
Quel air sérieux chez ce retors! Tes jambes vont crier: «Iou! Iou!»
Elles font appel aux khoenix et aux entraves.
KARIÔN.
La lettre que tu as tirée au sort aujourd'hui te désigne pour juger dans
le cercueil: pourquoi n'y vas-tu pas? Kharôn te donnera ton insigne.
LE CHOEUR.
Puisses-tu crever! Que tu es donc grossier et fripon par nature, toi qui
nous trompes, et qui n'as pas le coeur de nous dire pourquoi ton maître
nous a mandés ici, nous qui, chargés de labeurs, privés de loisirs,
sommes accourus avec empressement, laissant de côté de nombreuses
racines d'ail.
KARIÔN.
Eh bien, je ne vous le cacherai pas davantage. C'est Ploutos, mes amis,
que mon maître amène: il va vous enrichir.
LE CHOEUR.
Serait-il vrai que nous allons tous devenir riches?
KARIÔN.
Oui, de par les dieux! et même des Midas, s'il vous vient des oreilles
d'âne.
LE CHOEUR.
Quelle joie pour moi! quel ravissement! Je veux danser de plaisir, si ce
que tu dis est réellement vrai.
KARIÔN.
Et moi je veux--Threttanélo--imiter le Kyklops et vous faire marcher
ainsi à coups de pied. Allons, mes enfants, redoublez vos cris, bêlez à
la façon des brebis et des chèvres odorantes: suivez, le phallos en
arrêt, et, comme des boucs, soyez tout à l'amour.
LE CHOEUR.
Et nous, de notre côté,--Threttanélo,--nous chercherons le Kyklops en
bêlant, et si nous t'attrapons gorgé de vin, la besace pleine de légumes
sauvages, imprégné de rosée, ivre-mort au milieu de tes brebis et gisant
endormi, nous prendrons un grand pieu brûlé par le bout et nous te
crèverons l'oeil.
KARIÔN.
Et moi, cette Kirkè qui par ses philtres magiques contraignit, à
Korinthos, les compagnons de Philonidès à manger, comme des pourceaux,
le gâteau de fange qu'elle avait pétri elle-même, je reproduirai toutes
ses façons d'agir. Et vous, grognant de plaisir, suivez votre mère,
petits cochons.
LE CHOEUR.
Si tu es cette Kirkè qui use des philtres magiques pour barbouiller les
compagnons, nous, dans notre joie, pour imiter le fils de Lærtès, nous
te prendrons par les génitoires, nous te frotterons le nez de fiente,
comme à un bouc; et toi, en véritable Aristyllos, la bouche
entr'ouverte, tu crieras: «Suivez votre mère, petits cochons!»
KARIÔN.
Allons, voyons, maintenant, faites trêve de railleries, et reprenez sur
un autre ton; moi, je vais, de ce pas, en cachette de mon maître,
prendre une bouchée de pain et de viande, et ensuite me remettre à
l'ouvrage.
LE CHOEUR.
_(Lacune.)_
KHRÉMYLOS.
Vous souhaiter d'être en joie, chers concitoyens, c'est une formule déjà
vieille et surannée; mais je vous embrasse, pour votre zèle à venir,
pour votre ardeur, pour votre empressement. Secondez-moi aussi dans tout
le reste, et soyez les sauveurs du Dieu.
LE CHOEUR.
Sois tranquille: car tu croiras, en me voyant, avoir devant toi Arès en
personne. Il serait étrange si, pour toucher le triobole, nous nous
foulions les uns les autres à l'assemblée, et si tu laissais enlever
Ploutos lui-même.
KHRÉMYLOS.
Mais j'aperçois notre Blepsidèmos qui vient à nous: on voit qu'il a
entendu parler de l'affaire, à en juger par son allure et par sa
promptitude.
BLEPSIDÈMOS.
Qu'y a-t-il donc? Comment et par quel moyen Khrémylos s'est-il enrichi
tout à coup? Je ne puis le croire. Cependant, par Hèraklès! on ne se
lassait pas de dire parmi les gens assis chez les barbiers, que notre
homme était tout à coup devenu riche. Mais, pour moi, ce qu'il y a
d'étrange, c'est que, faisant une bonne affaire, il y associe ses amis:
il accomplit là un acte vraiment extraordinaire.
KHRÉMYLOS.
Je ne te cache rien, je te dis tout. Oui, de par les dieux! Blepsidèmos,
mes affaires sont en meilleur état qu'hier: je puis donc partager avec
toi; car tu es de mes amis.
BLEPSIDÈMOS.
Vraiment, comme on le dit, tu es devenu riche?
KHRÉMYLOS.
Je le serai bientôt, si le Dieu le veut: car il y a, il y a quelque
péril dans l'affaire.
BLEPSIDÈMOS.
Lequel?
KHRÉMYLOS.
C'est que...
BLEPSIDÈMOS.
Vite, achève ce que tu veux dire.
KHRÉMYLOS.
Si nous réussissons, nous sommes heureux à jamais; si nous échouons,
c'est un effondrement complet.
BLEPSIDÈMOS.
Ce fardeau me semble trop lourd, et il ne me convient pas. La soudaineté
de cet excès de richesse et la crainte qui la suit sont d'un homme qui
n'a rien fait de bon.
KHRÉMYLOS.
Comment, rien de bon?
BLEPSIDÈMOS.
Peut-être, de par Zeus! reviens-tu de là-bas, après avoir volé de
l'argent ou de l'or dans le temple du Dieu, et maintenant sans doute tu
t'en repens.
KHRÉMYLOS.
Apollôn, qui détournes les fléaux! J'en atteste Zeus, cela n'est pas!
BLEPSIDÈMOS.
Trêve de plaisanteries, mon bon: je le sais pertinemment.
KHRÉMYLOS.
Ne forme pas sur moi de pareils soupçons.
BLEPSIDÈMOS.
Hélas! il n'y a pas, assurément, un seul homme qui fasse rien de bien.
Tous sont esclaves de l'intérêt.
KHRÉMYLOS.
Par Dèmètèr! tu ne parais pas être dans ton bon sens.
BLEPSIDÈMOS.
Combien il est changé de ses habitudes d'autrefois!
KHRÉMYLOS.
Tu tournes à l'humeur noire, mon pauvre homme, j'en atteste le ciel!
BLEPSIDÈMOS.
Ses yeux mêmes sont égarés: il est évident qu'il a fait un mauvais
coup.
KHRÉMYLOS.
Je devine ton croassement; tu veux me prendre en délit de vol pour en
avoir ta part.
BLEPSIDÈMOS.
En avoir ma part? Et de quoi?
KHRÉMYLOS.
Mais ce n'est pas du tout cela, c'est autre chose.
BLEPSIDÈMOS.
Peut-être n'as-tu pas volé, mais dérobé.
KHRÉMYLOS.
Tu perds la tête.
BLEPSIDÈMOS.
Est-il vrai que tu n'as fait tort à personne?
KHRÉMYLOS.
Non, vraiment.
BLEPSIDÈMOS.
Par Hèraklès! voyons, de quel côté se retourner? Il ne veut pas dire la
vérité.
KHRÉMYLOS.
Tu m'accuses avant de savoir l'affaire qui me concerne.
BLEPSIDÈMOS.
Mon cher, je veux arranger la chose à peu de frais, avant qu'elle
s'ébruite dans la ville: quelques pièces de monnaie fermeront la bouche
aux rhéteurs.
KHRÉMYLOS.
Tu es homme, j'en atteste les dieux, à avancer trois mines, et, en bon
ami, à m'en compter douze.
BLEPSIDÈMOS.
Je vois quelqu'un assis près du bèma, tenant un rameau de suppliant,
avec ses enfants et sa femme, semblable en tout aux Hèrakléides de
Pamphilos.
KHRÉMYLOS.
Non, misérable; mais les gens de bien, les hommes habiles et honnêtes,
voilà les seuls que, moi, j'enrichirai.
BLEPSIDÈMOS.
Que dis-tu? As-tu donc volé tant que cela?
KHRÉMYLOS.
Hélas! Malheur! Tu me feras mourir!
BLEPSIDÈMOS.
C'est toi-même qui te perds, ce me semble.
KHRÉMYLOS.
Mais non, malheureux, puisque j'ai Ploutos.
BLEPSIDÈMOS.
Toi, Ploutos? Lequel?
KHRÉMYLOS.
Le Dieu lui-même.
BLEPSIDÈMOS.
Où est-il?
KHRÉMYLOS.
Là dedans.
BLEPSIDÈMOS.
Chez qui?
KHRÉMYLOS
Chez moi.
BLEPSIDÈMOS.
Chez toi?
KHRÉMYLOS.
Absolument.
BLEPSIDÈMOS.
Aux corbeaux! Ploutos chez toi?
KHRÉMYLOS.
J'en atteste les dieux.
BLEPSIDÈMOS.
Tu dis vrai?
KHRÉMYLOS.
Vrai.
BLEPSIDÈMOS.
Par Hestia?
KHRÉMYLOS.
Par Poséidôn!
BLEPSIDÈMOS.
Le Dieu des mers, dis-tu?
KHRÉMYLOS.
Et, s'il y a un autre Poséidôn, par un autre!
BLEPSIDÈMOS.
Et tu ne l'envoies pas chez nous, qui sommes tes amis?
KHRÉMYLOS.
Les choses n'en sont point encore là.
BLEPSIDÈMOS.
Que dis-tu? Pas encore au partage?
KHRÉMYLOS.
Non, de par Zeus! Il faut d'abord...
BLEPSIDÈMOS.
Quoi?
KHRÉMYLOS.
Que nous lui rendions la vue.
BLEPSIDÈMOS.
La vue à qui? Parle.
KHRÉMYLOS.
A Ploutos. Qu'il voie, comme auparavant, d'une manière ou d'une autre.
BLEPSIDÈMOS.
Est-il aveugle réellement?
KHRÉMYLOS.
J'en atteste le ciel.
BLEPSIDÈMOS.
Il n'est pas étonnant qu'il ne soit jamais venu chez moi.
KHRÉMYLOS.
Mais, si les dieux le veulent, aujourd'hui il y viendra.
BLEPSIDÈMOS.
Ne faudrait-il pas appeler quelque médecin?
KHRÉMYLOS.
Quel médecin y a-t-il à présent dans la ville? Où il n'y a pas de
récompense, il n'y a pas d'art.
BLEPSIDÈMOS.
Cherchons.
KHRÉMYLOS.
Il n'y en a pas.
BLEPSIDÈMOS.
Je n'en vois pas non plus.
KHRÉMYLOS.
Non, de par Zeus! mais, comme j'y songeais déjà, le faire coucher dans
le temple d'Asklèpios, voilà le meilleur.
BLEPSIDÈMOS.
C'est ce qu'il y a de mieux à faire, j'en atteste les dieux. Ne tarde
pas; tâche d'en finir.
KHRÉMYLOS.
J'y vais.
BLEPSIDÈMOS.
Hâte-toi donc.
KHRÉMYLOS.
C'est ce que je fais.
PÉNIA.
O vous deux qui osez faire une oeuvre brûlante, impie, illégale, chétifs
bouts d'homme, où donc, où fuyez-vous? Ne vous arrêterez-vous pas?
BLEPSIDÈMOS.
Par Hèraklès!
PÉNIA.
Mais je vous traiterai misérablement comme des misérables. Vous osez un
trait d'audace qu'on ne saurait tolérer, tel qu'un autre ne l'a jamais
tenté, ni dieu, ni homme: aussi, vous êtes perdus.
KHRÉMYLOS.
Qui es-tu donc, toi? Tu me parais bien pâle.
BLEPSIDÈMOS.
C'est peut-être quelque Érinys de tragédie: elle a le regard furieux et
tragique.
KHRÉMYLOS.
Mais elle n'a pas de torches.
BLEPSIDÈMOS.
Alors, si nous la faisions crier?
PÉNIA.
Qui croyez-vous donc que je sois?
KHRÉMYLOS.
Une cabaretière ou une marchande d'oeufs. Car, autrement, tu ne crierais
pas si fort, n'ayant éprouvé de nous aucun mal.
PÉNIA.
Vraiment? Ne m'avez-vous pas fait la plus cruelle injustice, en
cherchant à me chasser de tout pays?
KHRÉMYLOS.
Ne te reste-t-il donc pas le Barathron? Mais il fallait dire tout de
suite et sur l'heure qui tu es.
PÉNIA.
Quelqu'un qui vous fera repentir aujourd'hui tous les deux d'avoir
essayé de me bannir d'ici.
BLEPSIDÈMOS.
N'est-ce pas la cabaretière du voisinage, qui me trompe constamment sur
les kotyles?
PÉNIA.
Je suis Pénia, qui habite avec vous depuis nombre d'années.
BLEPSIDÈMOS.
Seigneur Apollôn, ô dieux! où fuir?
KHRÉMYLOS.
Hé! l'homme! Que fais-tu, ô le plus lâche des animaux? Veux-tu rester!
BLEPSIDÈMOS.
Pas le moins du monde.
KHRÉMYLOS.
Tu ne resteras pas? Nous, deux hommes, nous fuirons devant une femme?
BLEPSIDÈMOS.
Mais, malheureux, c'est Pénia, le plus redoutable de tous les monstres.
KHRÉMYLOS.
Demeure, je t'en prie, demeure.
BLEPSIDÈMOS.
De par Zeus! je n'en ferai rien.
KHRÉMYLOS.
Je te le dis, nous commettrions, de tous les actes, le plus honteux qui
soit possible, si nous laissions là le Dieu tout seul, pour fuir
tremblants devant cette femme et sans nulle résistance.
BLEPSIDÈMOS.
Quelles armes, quel pouvoir nous donneraient confiance? Est-il une
cuirasse, un bouclier, que la coquine n'ait mis en gage?
KHRÉMYLOS.
Sois tranquille: à lui tout seul, le Dieu, je le sais, déjouera
facilement ses tours.
PÉNIA.
Vous avez le front de grommeler, infâmes, quand on vous a pris en
flagrant délit.
KHRÉMYLOS.
Mais toi, digne de malemort, pourquoi viens-tu nous injurier, quand on
ne t'a pas fait le moindre mal?
PÉNIA.
Croyez-vous donc, j'en jure par les dieux, ne pas m'en faire, quand
vous essayez de rendre la vue à Ploutos?
KHRÉMYLOS.
En quoi te faisons-nous du tort, quand nous cherchons le moyen de faire
du bien à tous les hommes?
PÉNIA.
Et quel bien pouvez-vous leur faire?
KHRÉMYLOS.
Lequel? D'abord de te chasser de la Hellas.
PÉNIA.
Me chasser? Quel plus grand mal imagineriez-vous faire aux hommes?
KHRÉMYLOS.
Oui, si nous négligions d'exécuter notre dessein.
PÉNIA.
Eh bien, je veux, sur ce point, vous donner tout d'abord une raison. Je
vous démontrerai que je suis la cause unique de tous les biens, et que
vous me devez la vie. Si je ne le prouve, faites tout de suite de moi ce
que bon vous semblera.
KHRÉMYLOS.
Tu oses, infâme, tenir un pareil langage?
PÉNIA.
Laisse-toi renseigner; car je crois pouvoir te montrer aisément que tu
commets tout ce qu'il y a de pire, en disant que tu vas enrichir les
gens de bien.
KHRÉMYLOS.
O gourdins, ô carcans, ne nous viendrez-vous point en aide?
PÉNIA.
Il ne faut pas s'emporter et crier avant de savoir.
KHRÉMYLOS.
Et qui pourrait ne pas crier: «Iou! Iou!» en entendant de pareilles
choses?
PÉNIA.
Quiconque a le sens commun.
KHRÉMYLOS.
A quelle amende te soumets-tu, si tu perds ta cause?
PÉNIA.
A ce que tu voudras.
KHRÉMYLOS.
C'est bien dit.
PÉNIA.
Et vous, si vous perdez, vous devrez subir la même peine.
KHRÉMYLOS.
Penses-tu que vingt morts suffisent?
BLEPSIDÈMOS.
Oui, pour elle; mais, pour nous, il suffira de deux seulement.
PÉNIA.
Vous n'y échapperez point, en agissant de la sorte. Car quelle bonne
raison ferait-on valoir contre moi?
LE CHOEUR.
C'est maintenant qu'il faut dire de sages paroles, pour la confondre, en
réfutant son discours: pas de mollesse, ne donnez rien au hasard.
KHRÉMYLOS.
Il est évident, je crois, et tout le monde le reconnaît sans exception,
qu'il est juste que les gens de bien soient heureux et que les méchants
et les athées éprouvent un sort contraire. Nous donc, mus d'un vif
désir, nous avons trouvé, non sans peine, le moyen de convertir cette
idée belle, généreuse, en un acte utile à jamais. En effet, si Ploutos
recouvre aujourd'hui la vue et s'il n'erre plus en aveugle, il ira chez
les gens de bien pour ne les plus quitter; et, quant aux méchants et aux
athées, il les fuira. De la sorte, il fera que les honnêtes gens,
devenus riches, respecteront les dieux. Qui pourrait imaginer rien de
meilleur pour tous les hommes?
BLEPSIDÈMOS.
Personne, assurément; je suis là pour l'attester: ne l'interrogez donc
pas.
KHRÉMYLOS.
A voir, en ce moment, comment se passe pour nous la vie humaine, qui ne
croirait que tout y est folie, voire même extravagance? En effet, le
plus grand nombre d'hommes qui aient des richesses sont les méchants,
dont l'injustice les a gagnées. Beaucoup d'autres, fort honnêtes gens,
vivent dans la misère et dans le besoin, n'ayant souvent que toi pour
compagne. Je dis donc que, si Ploutos recouvre la vue, ce sera une route
ouverte à qui voudra procurer de plus grands biens aux hommes.
PÉNIA.