compagnons de niaiserie et de démence, s'il arrivait ce que vous
désirez, je prétends que vous n'en profiteriez ni l'un ni l'autre. Car
que Ploutos recouvre la vue et qu'il se donne à tous également, pas un
homme ne voudra exercer un art, une industrie, pas un. Or, quand vous
aurez tous deux détruit ces métiers, qui voudra forger le fer,
construire des vaisseaux, tourner des roues, couper le cuir, faire de
la brique, blanchir, corroyer, fendre avec la charrue le sol de la terre
pour en tirer les fruits de Dèo, puisqu'il vous sera permis de vivre
oisifs et libres de tous soucis?
KHRÉMYLOS.
Tu niaises pour niaiser; car tous ces travaux que tu viens de nous
énumérer, nos esclaves les exécuteront.
PÉNIA.
Mais comment auras-tu des esclaves?
KHRÉMYLOS.
Eh mais, nous en achèterons avec notre argent.
PÉNIA.
Et d'abord qui sera le vendeur, si celui-là même a de l'argent?
KHRÉMYLOS.
Un homme épris du gain, un trafiquant venant de Thessalia, d'où sont les
rusés marchands d'esclaves.
PÉNIA.
Mais tout d'abord il n'y aura plus un seul marchand d'esclaves, d'après
le discours même que tu tiens. Car quel riche courra le risque de sa vie
pour faire ce commerce? Si bien que, contraint toi-même de labourer, de
piocher, de faire tous les autres travaux, tu mèneras une existence
beaucoup plus douloureuse que celle d'aujourd'hui.
KHRÉMYLOS.
Que cela retombe sur ta tête!
PÉNIA.
Tu n'auras plus de lit pour y dormir: ils auront disparu; ni tapis, car
qui voudra tisser, ayant de l'or? ni gouttes d'essence pour parfumer
votre jeune épouse; ni étoffes teintes à grands frais pour la parer de
formes changeantes. Or, à quoi sert d'être riche, si l'on est privé de
tous ces biens? Chez moi, au contraire, se trouve abondamment tout ce
dont vous manquez: car moi, comme une maîtresse sédentaire, je force
l'artisan, par le besoin et par la pauvreté, à chercher de quoi vivre.
KHRÉMYLOS.
Mais quel bien peux-tu donc procurer, que des brûlures gagnées au bain,
des enfants affamés, un tas de vieilles femmes? Je ne te parle pas des
légions de poux, de cousins, de puces, foule innombrable, qui bourdonne,
gênante, autour de notre tête, nous réveille et nous dit: «Tu mourras de
faim, mais lève-toi!» Pour habits, tu donnes des haillons; pour lit, une
litière de jonc, pleine de punaises, qui éveillent les gens endormis;
pour tapis, une natte pourrie; pour oreiller, une pierre énorme sous la
tête; pour nourriture, au lieu de pain, des racines de mauve; comme
gâteaux, des raves sèches; pour escabeau, un couvercle de cruche cassée;
pour pétrin, une douve de tonneau, et fendue encore. Sont-ce là les
biens nombreux dont tu prétends être la source pour tous les hommes?
PÉNIA.
Ce n'est pas du tout ma vie que tu as dépeinte; tu as esquissé celle des
mendiants.
KHRÉMYLOS.
Mais ne disons-nous pas que la pauvreté est soeur de la mendicité?
PÉNIA.
Oui, vous assimilez Dionysos à Thrasyboulos, mais ce n'est point là,
j'en jure par Zeus, la condition de ma vie, et ce ne doit point l'être.
La vie du mendiant, dont tu parles, est vivre sans rien avoir; celle du
pauvre est vivre d'épargne et de travail assidu, sans nul superflu, mais
sans manquer de rien.
KHRÉMYLOS.
Quelle vie heureuse, par Dèmètèr! tu nous as représentée, si ton épargne
et ton travail ne te laissent pas de quoi te faire enterrer!
PÉNIA.
Tu t'efforces de railler et de jouer la comédie, sans nul souci de ce
qui est sérieux. Tu ne sais pas que, mieux que Ploutos, je rends les
hommes meilleurs d'esprit et de corps. Avec lui, ils sont podagres,
ventrus, les cuisses épaisses, outrageusement gras; avec moi, ils sont
minces, à taille de guêpe, redoutables à l'ennemi.
KHRÉMYLOS.
C'est sans doute en les faisant jeûner que tu leur donnes cette taille
de guêpe?
PÉNIA.
Pour ce qui est des moeurs, je vais vous expliquer et vous prouver que
la modestie habite avec moi et l'insolence avec Ploutos.
KHRÉMYLOS.
Ainsi, voler et percer les murs est tout à fait modeste?
BLEPSIDÈMOS.
Oui, de par Zeus! du moment qu'on se cache, comment ne serait-ce pas
modeste?
PÉNIA.
Vois donc les orateurs dans les cités: tant qu'ils sont pauvres, ils
sont justes envers le peuple et l'État; mais une fois enrichis des
dépouilles publiques, ils deviennent injustes, attaquent le
gouvernement et font la guerre au peuple.
KHRÉMYLOS.
Oui, dans tout cela, tu ne mens pas d'un mot, bien que tu sois mauvaise
langue. Cependant tu n'en gémiras pas moins, et tu n'auras pas à faire
la fière, toi qui cherches à nous persuader que Pénia vaut mieux que
Ploutos.
PÉNIA.
Et, de ton côté, tu ne pourras me réfuter sur ce point: tu radotes et tu
bats de l'aile.
KHRÉMYLOS.
D'où vient alors que tous les hommes te fuient?
PÉNIA.
C'est que je les rends meilleurs. Prends un exemple d'après les enfants:
ils fuient leurs pères, qui ont pour eux les meilleures intentions. Tant
c'est chose difficile de discerner ce qui est juste!
KHRÉMYLOS.
Tu diras donc que Zeus ne discerne pas bien ce qu'il y a de meilleur;
car il garde Ploutos avec lui.
BLEPSIDÈMOS.
Et c'est toi qu'il nous envoie.
PÉNIA.
Mais vous avez tous les deux l'esprit réellement chassieux de chassies
qui datent de Kronos: Zeus est pauvre, et je vais vous le prouver
clairement. S'il était riche, comment dans le concours olympique, créé
par lui, où il a assemblé régulièrement tous les cinq ans la Hellas
entière, ferait-il proclamer les athlètes vainqueurs pour les couronner
d'une couronne d'olivier? Il vaudrait mieux qu'elle fût d'or, s'il
était riche.
KHRÉMYLOS.
Mais cela même ne prouve-t-il pas qu'il fait cas de la richesse? C'est
par économie et parce qu'il ne veut faire aucune dépense, qu'il donne
ces bagatelles aux vainqueurs, et qu'il garde la richesse pour lui.
PÉNIA.
Tu cherches à lui imputer un méfait bien plus honteux que la pauvreté,
si, étant riche, il se montre aussi bas, aussi épris du gain.
KHRÉMYLOS.
Que Zeus te confonde en te couronnant d'une couronne d'olivier!
PÉNIA.
Osez me répondre que tous les biens ne vous viennent pas de la pauvreté!
KHRÉMYLOS.
On peut demander à Hékatè lequel vaut mieux d'être riche ou pauvre. Elle
exige que ceux qui possèdent et qui sont riches offrent un festin tous
les mois, et que les pauvres l'enlèvent avant qu'il soit servi. Mais
crève, et ne dis pas un traître mot. Tu ne me persuaderas pas, même si
tu me persuades.
PÉNIA.
O ville d'Argos, tu entends ce qu'il dit.
KHRÉMYLOS.
Appelle Pausôn, ton commensal.
PÉNIA.
Que ferai-je, malheureuse?
KHRÉMYLOS.
Va-t'en aux corbeaux! Vite, loin de nous!
PÉNIA.
Où donc irai-je?
KHRÉMYLOS.
Au carcan! Allons, point de retard; en route!
PÉNIA.
Certes, un jour vous me rappellerez ici.
KHRÉMYLOS.
Alors, tu reviendras; mais, pour le moment, disparais! Mieux vaut pour
moi être riche, et te laisser crier à ton aise, en te cognant la tête.
BLEPSIDÈMOS.
Et moi, de par Zeus! devenu riche, je veux faire bonne chère avec mes
enfants et ma femme, sortir du bain tout gras de parfums, pétant au nez
des travailleurs et de la pauvreté.
KHRÉMYLOS.
Voilà enfin cette coquine partie! Maintenant, moi et toi, emmenons au
plus vite le Dieu, pour le faire coucher dans le temple d'Asklèpios.
BLEPSIDÈMOS.
Ne perdons pas de temps, de peur qu'on ne vienne derechef nous empêcher
de faire le nécessaire.
KHRÉMYLOS.
Esclave! Kariôn! Apporte vite les tapis: il faut conduire Ploutos avec
les rites accoutumés; prends tout ce qui est prêt dans la maison.
LE CHOEUR.
_(Lacune.)_
KARIÔN.
O vous, qui souvent avez fait maigre chère dans les fêtes de Thèseus,
vieillards, nourris de quelques grains d'orge, que vous êtes heureux,
quelle bonne chance pour vous et pour tous ceux qui sont gens de bien!
LE CHOEUR.
Qu'est-il donc arrivé, mon cher, à tes amis? Tu as l'air d'un conteur de
bonne nouvelle.
KARIÔN.
Il est arrivé à mon maître le plus grand bonheur, ou, pour mieux dire, à
Ploutos lui-même: il était aveugle; il a recouvré la vue, ses prunelles
brillent: un remède salutaire d'Asklèpios lui a procuré cette chance.
LE CHOEUR.
Tes paroles provoquent mon allégresse, mes cris de joie.
KARIÔN.
C'est le moment de se réjouir, bon gré, mal gré.
LE CHOEUR.
Je célébrerai ce fils d'un illustre père, éclatante lumière des hommes,
Asklèpios.
LA FEMME DE KHRÉMYLOS.
Que veulent dire ces cris? Est-ce quelque bonne nouvelle? Il y a
longtemps que, pleine d'impatience, je suis assise dans la maison, à
t'attendre.
KARIÔN.
Vite, vite, apporte du vin, maîtresse, afin que tu boives aussi: tu te
plais à cet exercice, et beaucoup. Tous les bonheurs, je te les apporte
en bloc.
LA FEMME.
Et où sont-ils?
KARIÔN.
Dans mes paroles; tu le sauras bientôt.
LA FEMME.
Finis-en donc: achève ce que tu as à dire.
KARIÔN.
Écoute alors: je vais te conter toute l'affaire des pieds à la tête.
LA FEMME.
A la tête, non, je ne veux pas.
KARIÔN.
Tu ne veux pas des biens qui t'arrivent?
LA FEMME.
Je ne veux point d'affaires.
KARIÔN.
Aussitôt donc que nous sommes arrivés auprès du Dieu, conduisant
l'homme, alors le plus misérable, et maintenant un être au comble du
bonheur et de la félicité, nous avons commencé par le mener à la mer,
puis nous l'avons baigné.
LA FEMME.
Quel bonheur, de par Zeus! c'était pour un vieillard d'être baigné dans
la mer froide!
KARIÔN.
Ensuite, nous nous rendons au sanctuaire du Dieu. Après avoir consacré
sur l'autel gâteaux et offrandes, livrés à la flamme noire de Hèphæstos,
nous couchons Ploutos d'après le rite voulu, et chacun de nous s'arrange
un lit de paille.
LA FEMME.
Y avait-il quelques autres personnes implorant le Dieu?
KARIÔN.
Tout d'abord Néoklidès, qui, bien qu'aveugle, surpasse en adresse les
voleurs clairvoyants; puis un grand nombre d'autres, atteints de toutes
sortes de maladies. Après qu'il eut éteint les lampes, le ministre du
Dieu nous enjoint de dormir, nous disant que, si l'on entend du bruit,
nous ayons à nous taire; nous nous couchons tous tranquillement. Moi, je
ne pouvais fermer l'oeil: certain plat de bouillie, placé à peu de
distance de la tête d'une vieille, m'entraînait fatalement à me glisser
par là. Portant en haut mes regards, j'aperçois le prêtre qui enlève les
gâteaux et les figues sèches de dessus la table sainte; après quoi, il
fait le tour des autels, l'un après l'autre, afin de voir si quelque
galette y est restée, et il les met ensuite pieusement dans une sacoche.
Alors moi, convaincu de la grande sainteté de l'action, je saute sur le
plat de bouillie.
LA FEMME.
Malheureux homme! Tu n'as pas eu peur du Dieu?
KARIÔN.
Non, de par les dieux! Je craignais qu'il n'arrivât avant moi à la
bouillie, ayant ses bandelettes: son prêtre m'en avait donné l'exemple.
La vieille, entendant le bruit que je faisais, étend la main: moi je
siffle, je la saisis et je la mords, comme si j'étais un serpent sacré.
Aussitôt, elle retire la main et s'enveloppe, sans bouger, dans ses
couvertures, lâchant, par peur, un vent plus puant que celui d'un chat.
Enfin, moi, je me bourre de bouillie; puis, quand j'en suis plein, je me
recouche.
LA FEMME.
Et le Dieu ne venait donc pas?
KARIÔN.
Pas encore. Mais, après cela, je fais quelque chose de tout à fait
drôle. Au moment où il s'approche, je lâche un énorme pet; car mon
ventre était tout gonflé.
LA FEMME.
Sans doute alors cette gentillesse le met en colère.
KARIÔN.
Non; mais Iaso, qui le suivait, rougit, et Panakéia se détourne, en se
bouchant le nez: car je ne vesse pas à l'odeur d'encens.
LA FEMME.
Et le Dieu?
KARIÔN.
Lui, de par Zeus! il n'y fit pas attention.
LA FEMME.
Tu veux dire que c'est là un Dieu grossier.
KARIÔN.
Non pas, de par Zeus! mais c'est un mange-merde.
LA FEMME.
Ah! misérable!
KARIÔN.
Après cela, je me blottis vite, de frayeur; et lui, faisant le tour des
malades, les examine successivement avec une grande attention. Ensuite,
un esclave lui apporte un mortier en pierre, un pilon et une petite
boîte.
LA FEMME.
En pierre?
KARIÔN.
Mais non, de par Zeus! pas la boîte.
LA FEMME.
Toi, comment voyais-tu cela, coquin digne de mort, puisque tu dis que tu
étais blotti?
KARIÔN.
A travers mon manteau: car il ne manque pas de trous, Zeus m'en est
témoin. Avant tout, il se met à délayer un cataplasme pour Néoklidès, en
versant trois têtes d'ail. Il pile ensuite le tout dans un mortier avec
un mélange de gomme et de lentisque, l'arrose de vinaigre sphettien, et
l'applique sur les paupières retournées, pour augmenter la douleur. Le
patient crie, hurle, s'enfuit à toutes jambes; mais le Dieu lui dit en
riant: «Demeure ici avec ton cataplasme, afin que je t'empêche de te
parjurer dans l'assemblée.»
LA FEMME.
Quel dieu patriote et sage!
KARIÔN.
Cela fait, il s'assoit auprès de Ploutos, et, d'abord, il lui tâte la
tête, puis, pressant un linge bien propre, il lui essuie les paupières:
Panakéia lui enveloppe la tête d'un voile de pourpre, ainsi que le
visage; le Dieu souffle, et aussitôt deux énormes dragons s'élancent
hors du temple.
LA FEMME.
Bons dieux!
KARIÔN.
Ceux-ci, s'étant glissés doucement sous la pourpre, lèchent les
paupières, à ce qu'il m'a semblé; et, en moins de temps, maîtresse, que
tu n'en mets à boire dix kotyles de vin, Ploutos se dresse voyant clair.
Moi, de plaisir, je bats des mains, et je réveille mon maître. Aussitôt
le Dieu disparaît, et les serpents rentrent dans le temple. Mais les
gens couchés auprès de Ploutos l'embrassent comme tu penses, et restent
éveillés toute la nuit, jusqu'à ce que brille le jour. Pour moi, je
remercie le Dieu de toutes mes forces pour avoir vite redonné la vue à
Ploutos et rendu Néoklidès plus aveugle.
LA FEMME.
Quelle puissance tu as, souverain maître! Alors, dis-moi où est Ploutos.
KARIÔN.
Il vient. Mais il y avait autour de lui une foule immense. Les hommes
justes depuis longtemps, et réduits à une petite vie, l'embrassaient et
lui serraient tous la main de plaisir. Les riches et ceux qui menaient
une vie large, acquise aux dépens de la justice, fronçaient le sourcil
et prenaient en même temps un air rébarbatif. Les premiers lui faisaient
cortège, la tête couronnée, le rire aux lèvres, les bénédictions à la
bouche; la terre résonnait sous les pas des vieillards marchant en
mesure. Allons, tous, d'un commun accord, dansez, bondissez, tournez en
rond; car on ne viendra pas vous annoncer à l'entrée: «Il n'y a plus
d'orge dans le sac.»
LA FEMME.
Par Hékatè! je veux, pour cette bonne nouvelle, te tresser une couronne
de gâteaux cuits au four, en retour de ce que tu annonces.
KARIÔN.
Ne tarde pas d'un instant, car voici déjà la troupe près de nos portes.
LA FEMME.
Eh bien! Je vais au logis chercher des ablutions nécessaires à des yeux
nouvellement reconquis; j'y vais.
KARIÔN.
Et moi, je veux aller à leur rencontre.
LE CHOEUR.
_(Lacune.)_
PLOUTOS.
Et d'abord je me prosterne devant Hèlios, puis sur la terre illustre de
la vénérable Pallas, pays même de Kékrops, qui m'a donné l'hospitalité.
Je rougis de ma triste destinée. Quels hommes je fréquentais, sans le
savoir! et ceux qui étaient dignes de mon amitié, je les fuyais par
ignorance! Malheureux que je suis! Comme en ceci, de même qu'en cela,
j'agissais de travers! Mais je remettrai toutes ces choses en état, et
désormais je ferai voir à tous les hommes que je me donnais contre mon
gré aux méchants.
KHRÉMYLOS.
Allez aux corbeaux! Combien sont insupportables les amis qui surgissent
tout à coup, dès qu'on est riche! Ils me tourmentent et me froissent les
os des jambes, en me montrant chacun leur tendresse. Car qui n'est pas
venu me saluer? Quelle foule de vieillards m'a entouré, comme une
couronne, sur l'Agora!
LA FEMME.
O le plus chéri des hommes! et toi, et toi, soyez en liesse. Voyons,
maintenant: selon l'usage, je vais répandre ces ablutions, que j'ai
prises pour toi.
PLOUTOS.
Nullement. Quand j'entre dans votre maison pour la première fois, y
voyant clair, il convient non d'emporter, mais d'apporter.
LA FEMME.
Ne recevras-tu pas ces ablutions?
PLOUTOS.
Seulement chez vous, près du foyer, comme c'est l'usage. Nous éviterons
ainsi une vraie charge. Car il ne sied pas à un poète dramatique de
jeter aux spectateurs des figues et des friandises, pour les forcer à
rire.
LA FEMME.
Tu dis vrai; et voilà déjà Dexinikos qui se levait pour attraper des
figues.
LE CHOEUR.
_(Lacune.)_
KARIÔN.
Qu'il est doux, braves gens, d'être heureux, et cela sans rien emporter
de chez soi! Un amas de bonheur a fait invasion dans notre maison, sans
que nous ayons commis une injustice. Être riche ainsi est vraiment une
agréable chose. La huche est pleine d'orge blanche, et les amphores d'un
vin noir, qui fleure bon. Tous nos coffres regorgent d'argent et d'or,
que c'est merveille. Le puits est rempli d'huile, les lékythes
débordent d'essences, et le fruitier de figues. Vinaigriers, pots,
marmites, toute la vaisselle est devenue d'airain. Les vieux plats usés
où l'on sert le poisson sont d'un argent brillant à l'oeil. Nos lieux
d'aisances sont tout à coup devenus d'ivoire. Nous autres esclaves, nous
jouons à pair ou non avec des statères; et, par raffinement, nous ne
nous torchons plus avec des pierres, mais avec des têtes d'ail. En ce
moment, mon maître, ceint d'une couronne, immole, dans la maison, un
porc, un bouc et un bélier. Moi, j'ai été chassé par la fumée: je ne
pouvais plus rester à l'intérieur, elle me piquait les yeux.
UN HOMME JUSTE.
Viens avec moi, enfant, et allons trouver le Dieu.
KARIÔN.
Hé! quel est celui qui s'avance?
L'HOMME JUSTE.
Un homme naguère misérable, aujourd'hui heureux.
KARIÔN.
Il paraît certain que tu es du nombre des gens de bien.
L'HOMME JUSTE.
Assurément.
KARIÔN.
Alors, qu'est-ce qu'il te faut?
L'HOMME JUSTE.
Je viens auprès du Dieu, qui est pour moi la cause de grands biens.
J'avais reçu de mon père une fortune suffisante, et je la mettais au
service de mes amis besogneux, croyant que c'est employer utilement la
vie.
KARIÔN.
Sans doute cette fortune t'a promptement manqué?
L'HOMME JUSTE.
Comme tu dis.
KARIÔN.
Et alors, après cela, tu es devenu misérable?
L'HOMME JUSTE.
Comme tu dis. Et je croyais, moi, que, ayant jusque-là fait du bien à
mes amis dans la détresse, je les trouverais fidèles, si quelque jour
j'en avais besoin. Mais ils se détournaient de moi et semblaient ne plus
me voir.
KARIÔN.
Et ils se moquaient de toi, j'en suis sûr.
L'HOMME JUSTE.
Comme tu dis. La pauvreté de mon ménage causait ma perte. Mais à présent
il n'en est plus ainsi: et voilà pourquoi je viens auprès du Dieu, afin
de lui adresser des actions de grâces.
KARIÔN.
Et que peut faire au Dieu ce manteau, porté par l'esclave qui
t'accompagne? Dis-le-moi.
L'HOMME JUSTE.
Je viens le consacrer en même temps au Dieu.
KARIÔN.
Le portais-tu, lorsque tu fus initié aux grands mystères?
L'HOMME JUSTE.
Nullement; mais il m'a servi à grelotter treize ans.
KARIÔN.
Et ces chaussures?
L'HOMME JUSTE.
Elles ont aussi pâti des hivers avec moi.
KARIÔN.
Les as-tu apportées aussi comme offrandes?
L'HOMME JUSTE.
Oui, de par Zeus!
KARIÔN.
Ils sont charmants, les dons que tu apportes au Dieu.
UN SYKOPHANTE.
Hélas! Malheureux! C'est fait de moi, chétif! O trois fois, quatre fois,
cinq fois, douze fois, dix mille fois malheureux! Iou! Iou! Je suis
emmêlé dans une triste série d'infortunes.
KARIÔN.
Apollôn préservateur, et vous, dieux propices, quel mal est-il donc
arrivé à cet homme?
LE SYKOPHANTE.
N'éprouvé-je pas aujourd'hui une cruelle infortune, ayant perdu tout ce
que j'avais chez moi, grâce à ce Dieu? Puisse-t-il redevenir aveugle, si
la justice ne nous a point abandonnés!
L'HOMME JUSTE.
Je crois à peu près comprendre l'affaire. Voici un homme en mauvaise
passe, et qui a un air de faux aloi.
KARIÔN.
De par Zeus! c'est avec raison qu'il est ainsi frappé.
LE SYKOPHANTE.
Où est-il, où est ce Dieu qui promettait de nous rendre tous riches,
sur-le-champ, à lui seul, s'il se reprenait à voir clair? Et cependant
il en a rendu quelques-uns beaucoup plus misérables.
KARIÔN.
Qui donc a-t-il si maltraité?
LE SYKOPHANTE.
Moi-même.
KARIÔN.
Étais-tu donc un méchant, un perceur de murs?
LE SYKOPHANTE.
Non, de par Zeus! Mais vous ne valez rien l'un et l'autre, et il n'est
pas possible que vous n'ayez point mon argent.
KARIÔN.
O Dèmètèr! quel furieux sykophante nous est venu là! Il est certain
qu'il est atteint de boulimie.
LE SYKOPHANTE.
Toi, tu ne vas pas tarder à venir immédiatement à l'Agora. Il faut que
sur la roue et dans les tourments tu avoues tes méfaits.
KARIÔN.
Comme tu vas gémir, toi!
L'HOMME JUSTE.
Au nom de Zeus Sauveur, le Dieu a bien mérité de tous les Hellènes, s'il
met à malemort les mauvais sykophantes.
LE SYKOPHANTE.
Malheureux que je suis! Est-ce que tu es complice de ces moqueries? Où
as-tu été prendre ce vêtement? Hier encore, je t'ai vu avec un manteau
percé.
L'HOMME JUSTE.
Je ne fais aucun cas de toi. Cet anneau que je porte, je l'ai acheté une
drakhme à Eudèmos.
KARIÔN.
Mais il ne garantit pas de la morsure d'un sykophante.
LE SYKOPHANTE.
N'est-ce point là le comble de l'outrage? Vous plaisantez et vous ne
dites pas ce que vous faites ici. Vous n'y êtes pour rien de bon.
KARIÔN.
Non, de par Zeus! pas pour ton bien; sois-en convaincu.
LE SYKOPHANTE.
De par Zeus! vous allez dîner tous les deux à mes dépens.
KARIÔN.
En réalité, puisses-tu crever, toi et ton témoin, sans vous être rempli
le ventre!
LE SYKOPHANTE.
Le nierez-vous, scélérats? Il y a là dedans une grande quantité de
poissons salés et de viandes rôties. Hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu! hu!
hu! hu! hu! _(Il flaire.)_
L'HOMME JUSTE.
Misérable! Tu flaires quelque chose?
KARIÔN.
Le froid peut-être, avec le manteau usé qui l'enveloppe.
LE SYKOPHANTE.
Et vous supportez de pareilles choses, Zeus, et vous, dieux! Ces gens-là
m'insulter? J'ai raison de m'indigner, moi, homme de bien et patriote,
maltraité de la sorte!
L'HOMME JUSTE.
Toi patriote et homme de bien?
LE SYKOPHANTE.
Comme pas un.
L'HOMME JUSTE.
Voyons, je t'interroge; réponds-moi.
LE SYKOPHANTE.
Qu'est-ce à dire?
L'HOMME JUSTE.
Es-tu laboureur?
LE SYKOPHANTE.
Me crois-tu atteint de mélancolie?
L'HOMME JUSTE.
Marchand, alors?
LE SYKOPHANTE.
Oui, j'en prends le titre, quand cela tourne bien.
L'HOMME JUSTE.
Soit! As-tu appris quelque métier?
LE SYKOPHANTE.
Non, de par Zeus!
L'HOMME JUSTE.
Comment et de quoi vivais-tu donc, ne faisant rien?
LE SYKOPHANTE.
Je surveille les affaires publiques ou privées, toutes.
L'HOMME JUSTE.
Toi? Et de quel droit?
LE SYKOPHANTE.
Je le veux.
L'HOMME JUSTE.
Comment donc serais-tu un honnête homme, ô perceur de murs, si tu n'as
d'autre fonction que de te faire détester?
LE SYKOPHANTE.
Ce n'est pas mon affaire, imbécile, de servir de toutes mes forces les
intérêts de la ville?
L'HOMME JUSTE.
Est-ce les servir que de se donner beaucoup de mouvement pour rien?
LE SYKOPHANTE.
Oui, si l'on vient en aide aux lois établies, et si l'on ne transige
pas avec les coupables.
L'HOMME JUSTE.
Est-ce pour rien que la ville a établi les fonctions judiciaires?
LE SYKOPHANTE.
Mais qui accuse?
L'HOMME JUSTE.
Celui qui veut.
LE SYKOPHANTE.
Ne suis-je pas cet homme, moi? C'est donc à moi que reviennent les
affaires de l'État?
L'HOMME JUSTE.
De par Zeus! elles ont alors un mauvais prostate. Mais ne préférerais-tu
pas, l'âme tranquille, vivre sans rien faire?
LE SYKOPHANTE.
C'est mener la vie d'un mouton que tu veux dire, quand on n'a aucune
occupation dans la vie.
L'HOMME JUSTE.
Ainsi tu ne changerais pas?
LE SYKOPHANTE.
Non, quand tu me donnerais Ploutos lui-même et le silphion de Battos.
L'HOMME JUSTE.
Mets vite habit bas.
KARIÔN.
Hé! l'homme! on te parle.
L'HOMME JUSTE.
Puis, ôte ta chaussure.
KARIÔN.
C'est à toi qu'il dit tout cela.
LE SYKOPHANTE.
Qu'il y vienne donc, celui de vous qui voudra!
KARIÔN.
Eh bien! je suis celui-là, moi!
LE SYKOPHANTE.
Malheur à moi! on me dépouille en plein jour.
KARIÔN.
Ah! tu crois bon de te mettre à manger le bien des autres?
LE SYKOPHANTE, _à un témoin_.
Vois-tu ce qu'on fait? Je te prends à témoin.
L'HOMME JUSTE.
Mais il se sauve à belles jambes, celui que tu prenais à témoin.
LE SYKOPHANTE.
Hélas! on me laisse tout seul.
KARIÔN.
Tu cries maintenant?
LE SYKOPHANTE.
Malheur! hélas! encore une fois!
KARIÔN.
Donne-moi donc, toi, ce vieux manteau, que je couvre ce sykophante!
L'HOMME JUSTE.
Non pas, il est depuis longtemps consacré à Ploutos.
KARIÔN.
Où ferait-il meilleur effet que jeté sur les épaules de ce scélérat, de
ce perceur de murs? Il convient de parer Ploutos de vêtements
respectables.
L'HOMME JUSTE.
Et que fera-t-on des chaussures, dis-moi?
KARIÔN.
Je les attacherai tout de suite à son front, comme on suspend des
offrandes à des branches d'olivier.
LE SYKOPHANTE.