vite auprès de la stratège, afin que, selon que le sort vous aura
désignés, chacun de vous aille s'asseoir au dîner. Les tables sont
couvertes des meilleurs mets et toutes prêtes, les lits ornés de
couvertures et de tapis: les kratères sont pleins; les parfumeuses se
tiennent en ordre; les salaisons sont sur le gril, les lièvres à la
broche; on pétrit les gâteaux, on tresse les couronnes; on passe au feu
les friandises; les jeunes filles font cuire des marmites de purée.
Smoeos, au milieu d'elles, portant une stole de cavalier, essuie la
vaisselle des femmes. Gérès arrive ayant une tunique fine et une
élégante chaussure; il ricane avec un autre jeune homme: sa chaussure
est par terre et son manteau rejeté. Venez donc, le porteur de galettes
est là: allons, jouez des mâchoires!
DEUXIÈME CITOYEN.
De toute manière, j'y veux aller. Pourquoi resterais-je ici, puisque
l'État l'exige?
PREMIER CITOYEN.
Où veux-tu aller, toi qui n'as point apporté ton avoir?
DEUXIÈME CITOYEN.
Au dîner.
PREMIER CITOYEN.
Pas le moins du monde, si les femmes ont du bon sens, avant d'avoir fait
ton apport.
DEUXIÈME CITOYEN.
Eh bien, je le ferai.
PREMIER CITOYEN.
Quand?
DEUXIÈME CITOYEN.
En ce qui me touche, mon cher, il n'y aura point de retard.
PREMIER CITOYEN.
Comment cela?
DEUXIÈME CITOYEN.
Je veux dire que d'autres paieront encore après moi.
PREMIER CITOYEN.
Et, en attendant, tu viens t'asseoir à la table?
DEUXIÈME CITOYEN.
Que veux-tu que je fasse? Il faut faire tout son possible pour savoir
servir l'État, quand on est des bien pensants.
PREMIER CITOYEN.
Mais, si on t'en empêche, quoi?
DEUXIÈME CITOYEN.
Je m'élancerai tête baissée.
PREMIER CITOYEN.
Et si on te fouette, quoi?
DEUXIÈME CITOYEN.
Nous les citerons en justice.
PREMIER CITOYEN.
Et si l'on se moque de toi, quoi?
DEUXIÈME CITOYEN.
Debout, devant les portes...
PREMIER CITOYEN.
Que feras-tu? dis-moi.
DEUXIÈME CITOYEN.
Des mains des porteurs j'enlèverai les plats.
PREMIER CITOYEN.
Va donc le dernier.--Toi, Sikôn, et toi, Parménôn, emportez tout ce
bagage.
DEUXIÈME CITOYEN.
Voyons, je t'aide à le porter.
PREMIER CITOYEN.
Pas de cela du tout. Je crains que, devant la stratège, ce que j'aurai
déposé tu ne te l'attribues à toi-même.
DEUXIÈME CITOYEN.
J'en prends Zeus à témoin, il me faut quelque machination pour garder le
bien que j'ai, et cependant avoir ma part de la cuisine commune. Il me
semble avoir trouvé juste. Allons tout de suite du côté du dîner, et pas
de retard.
_(Ici, suivant toute probabilité, se plaçait un choeur.)_
PREMIÈRE VIEILLE.
Pourquoi les hommes ne viennent-ils point? L'heure est déjà passée. Et
moi, fardée de céruse, je suis là, parée de ma robe jaune, sans rien
faire, fredonnant à part moi une mélodie, et folâtrant pour recevoir
entre mes bras le premier homme qui passera. Muses, descendez ici, sur
ma bouche, et inspirez-moi quelque refrain d'Ionia.
UNE JEUNE FILLE.
Allons, tu as mis le nez dehors avant moi, vieille puanteur. Tu te
figurais, en mon absence, vendanger une vigne abandonnée et attirer
quelqu'un en chantant. Mais moi, si tu persistes, je chanterai de mon
côté. Ce moyen, quoique peu agréable aux spectateurs, a cependant je ne
sais quoi de divertissant et de comique.
PREMIÈRE VIEILLE.
Cause avec cet homme-ci et disparais. Toi, joueur de flûte, mon cher
petit, prends tes flûtes et flûte-nous une mélodie digne de moi et de
toi. Si quelqu'un veut prendre du plaisir, c'est avec moi qu'il doit
coucher. Car les jeunes filles n'ont pas la science qu'ont les femmes
mûres; et pas une ne saurait plus que moi chérir celui des amants avec
qui je serais: elle s'envolerait vers un autre.
LA JEUNE FILLE.
Ne sois pas jalouse des jeunes: la volupté réside sur leurs cuisses
délicates et fleurit sur leurs rondeurs. Mais toi, la vieille, te voilà
allongée et parfumée pour faire les délices de la Mort.
PREMIÈRE VIEILLE.
Puisse choir ton pertuis et s'effondrer ton lit quand tu voudras faire
l'amour! Puisses-tu trouver un serpent dans ta couche et l'attirer vers
toi en voulant baiser!
LA JEUNE FILLE.
Aïe! aïe! Que deviendrai-je? Il ne me vient point d'amant. Je suis
laissée seule ici. Ma mère s'en est allée ailleurs; et, pour le reste,
ce n'est pas la peine d'en parler. O ma nourrice, je t'en prie, appelle
Orthagoras pour jouir de tes droits, je t'en conjure.
PREMIÈRE VIEILLE.
C'est à la façon ionienne, pauvre petite, que cela te démange; et tu
m'as l'air de pratiquer le «Lambda» à la mode des Lesbiens.
LA JEUNE FILLE.
Mais tu ne m'enlèveras pas mes jouissances; tu ne détruiras pas ma
fraîcheur, et tu ne me la raviras point.
PREMIÈRE VIEILLE.
Chante tant que tu voudras et avance le cou comme une chatte, personne
n'ira vers toi avant de venir à moi.
LA JEUNE FILLE.
Sans doute pour te porter en terre.
PREMIÈRE VIEILLE.
Voilà du nouveau.
LA JEUNE FILLE.
Du nouveau? vieille puanteur!
PREMIÈRE VIEILLE.
Ah! que non pas!
LA JEUNE FILLE.
Peut-on parler de nouveautés à une vieille?
PREMIÈRE VIEILLE.
Ce n'est pas ma vieillesse qui te chagrine.
LA JEUNE FILLE.
Quoi donc? Ton fard et ta céruse? Pourquoi me parles-tu?
PREMIÈRE VIEILLE.
Et toi, pourquoi mets-tu ton nez à l'air?
LA JEUNE FILLE.
Moi? Je chante, à part moi, pour Épigénès, mon amant.
PREMIÈRE VIEILLE.
Ton amant? En as-tu d'autre que Gérés?
LA JEUNE FILLE.
Il te le prouvera: tout à l'heure il sera près de moi. C'est lui-même,
le voici.
PREMIÈRE VIEILLE.
Il n'a pas besoin de toi, vilaine.
LA JEUNE FILLE.
De par Zeus! vieille étique, il te le fera voir; moi, je me retire.
PREMIÈRE VIEILLE.
Moi aussi, pour que tu saches que j'ai bien plus de raison que toi.
UN JEUNE HOMME.
Plût au ciel qu'il me fût permis de coucher avec cette jeune fille, et
de ne pas avoir à subir d'abord l'accouplement avec cette vieille
coureuse! C'est insupportable pour un homme libre.
PREMIÈRE VIEILLE.
Tu gémiras, de par Zeus! mais tu t'accoupleras avec moi. Nous ne sommes
plus au temps de Kharixénès. Il est juste d'agir conformément à la loi,
puisque nous sommes en démocratie. Mais je me retire à l'écart pour
observer ce qu'il va faire.
LE JEUNE HOMME.
Faites, ô dieux, que je trouve seule cette belle fille, vers laquelle
l'ivresse entraîne depuis longtemps mon désir!
LA JEUNE FILLE.
J'ai trompé cette maudite vieille. Elle a disparu, croyant que je
restais à l'intérieur. C'est bien celui-là même que je remémorais. Viens
ici, viens ici, toi que j'aime, viens à moi. Avance, et passe entre mes
bras la nuit tout entière. Une passion violente m'a saisie pour les
boucles de tes cheveux: un désir étrange s'est emparé de moi; il me
dévore, il me tient. Sois-moi favorable, Érôs, je t'en supplie, et fais
qu'il vienne partager ma couche.
LE JEUNE HOMME.
Viens ici, viens ici; accours m'ouvrir cette porte, sinon je tombe et
j'expire. Amie, je veux me pâmer sur ton sein et sur tes rondeurs
intimes. Kypris, pourquoi me frappes-tu de folie pour elle? Fais qu'elle
vienne partager ma couche.
LA JEUNE FILLE.
Tout ce que je dis cependant n'exprime qu'à demi mon supplice. O toi,
cher amant, je t'en conjure, ouvre-moi; couvre-moi de baisers: c'est
pour toi que je souffre.
LE JEUNE HOMME.
O mon précieux bijou, rejeton de Kypris, abeille de la Muse, nourrisson
des Kharites, image de la Volupté, ouvre-moi; couvre-moi de baisers:
c'est pour toi que je souffre.
PREMIÈRE VIEILLE.
Hé! l'homme! Pourquoi frappes-tu? Est-ce moi que tu cherches?
LE JEUNE HOMME.
Où prends-tu cela?
PREMIÈRE VIEILLE.
Tu frappais à la porte.
LE JEUNE HOMME.
Que je meure!
PREMIÈRE VIEILLE.
Qu'es-tu venu chercher avec ton flambeau?
LE JEUNE HOMME.
Je cherche un Anaphlystien.
PREMIÈRE VIEILLE.
Qui?
LE JEUNE HOMME.
Par Sébinos! que tu attends peut-être.
PREMIÈRE VIEILLE.
Oui, par Aphroditè! que tu le veuilles ou non.
LE JEUNE HOMME.
Mais nous ne nous occupons pas, pour le moment, des sexagénaires: nous
les renvoyons à une autre époque: nous n'avons affaire qu'à celles qui
n'ont pas la vingtaine.
PREMIÈRE VIEILLE.
Sous l'ancien gouvernement, il en allait ainsi, mon bon; mais
aujourd'hui on nous sert les premières, c'est la loi.
LE JEUNE HOMME.
Si on le veut bien, suivant la règle du jeu de dames.
PREMIÈRE VIEILLE.
Mais tu ne dînes pas suivant la règle du jeu de dames.
LE JEUNE HOMME.
Je ne sais ce que tu dis: il faut que je frappe à cette porte.
PREMIÈRE VIEILLE.
Mais c'est à ma porte que tu dois d'abord frapper.
LE JEUNE HOMME.
Nous n'avons pas, pour le moment, besoin d'un tamis.
PREMIÈRE VIEILLE.
Je sais que je suis aimée: tu es surpris, en cet instant, de me trouver
devant la porte; avance la bouche.
LE JEUNE HOMME.
Mais, ma bonne, je redoute ton amant.
PREMIÈRE VIEILLE.
Qui?
LE JEUNE HOMME.
Le plus distingué des peintres.
PREMIÈRE VIEILLE.
Qui est-ce?
LE JEUNE HOMME.
Celui qui peint les lékythes pour les morts. Mais va-t'en, de peur qu'il
ne te voie sur les portes.
PREMIÈRE VIEILLE.
Je sais, je sais ce que tu veux.
LE JEUNE HOMME.
Et moi, ce que tu veux, de par Zeus!
PREMIÈRE VIEILLE.
Non, par Aphroditè, qui m'a favorisée par le sort! je ne te lâcherai
pas.
LE JEUNE HOMME.
Tu es folle, la vieille!
PREMIÈRE VIEILLE.
Tu plaisantes: je t'entraînerai vers mes couvertures.
LE JEUNE HOMME.
A quoi bon achèterions-nous des crochets, quand nous pouvons faire
descendre cette vieille pour tirer les seaux du puits?
PREMIÈRE VIEILLE.
Ne te moque pas de moi, mon cher, mais suis-moi jusque chez moi.
LE JEUNE HOMME.
Je n'en vois pas la nécessité, à moins que tu n'aies versé pour moi le
cinq centième à l'État.
PREMIÈRE VIEILLE.
Par Aphroditè! tu y es contraint: moi, j'aime à coucher avec ceux de ton
âge.
LE JEUNE HOMME.
Et moi, je ne puis souffrir celles du tien: jamais je ne m'y déciderai,
jamais.
PREMIÈRE VIEILLE.
De par Zeus! ceci t'y forcera.
LE JEUNE HOMME.
Qu'est-ce que c'est?
PREMIÈRE VIEILLE.
Un décret, qui t'enjoint de venir chez moi.
LE JEUNE HOMME.
Dis-moi quelle en est la teneur.
PREMIÈRE VIEILLE.
Je vais te le dire: «Les femmes ont décrété que, si un jeune homme
convoite une jeune fille, il ne pourra jouir d'elle avant d'avoir
commencé par faire la chose avec une vieille; et, s'il ne veut pas
d'abord prendre ce plaisir, et s'il convoite la jeune fille, les
vieilles femmes auront le droit de le prendre et de le traîner par
l'endroit sensible.»
LE JEUNE HOMME.
Malheur à moi! Je vais aujourd'hui devenir un Prokoustès.
PREMIÈRE VIEILLE.
Il faut obéir à nos lois.
LE JEUNE HOMME.
Eh quoi! Mais si je suis arraché de vos mains par un homme du peuple ou
un ami qui survienne?
PREMIÈRE VIEILLE.
Au delà d'un médimne un homme ne peut disposer de rien.
LE JEUNE HOMME.
Le refus par serment n'est donc pas possible?
PREMIÈRE VIEILLE.
On n'admet pas de détours.
LE JEUNE HOMME.
J'alléguerai que je suis marchand.
PREMIÈRE VIEILLE.
Tu jetteras les hauts cris.
LE JEUNE HOMME.
Que faut-il donc faire?
PREMIÈRE VIEILLE.
Viens chez moi.
LE JEUNE HOMME.
Est-ce pour moi une nécessité?
PREMIÈRE VIEILLE.
Un ordre à la Diomédès.
LE JEUNE HOMME.
Étends d'abord une couche d'origan, puis mets dessous quatre branches
brisées, ceins ta tête de bandelettes; dispose les lékythes et place le
vase d'eau devant la porte.
PREMIÈRE VIEILLE.
Tu achèteras aussi une couronne pour moi.
LE JEUNE HOMME.
Oui, de par Zeus! si tu dures plus que la lumière des cires; car je
pense que tu vas tomber morte tout de suite, en entrant.
LA JEUNE FILLE.
Où entraînes-tu ce jeune homme?
PREMIÈRE VIEILLE.
C'est mon bien que j'emmène.
LA JEUNE FILLE.
Tu n'as pas le sens commun. Il n'a pas l'âge, étant ce qu'il est, pour
coucher avec toi: tu serais sa mère plutôt que sa femme. Si vous faite
prévaloir cette loi, vous remplirez d'OEdipous la terre entière.
PREMIÈRE VIEILLE.
O méchante peste, c'est la jalousie qui te suggère ce propos; mais je me
vengerai de toi.
LE JEUNE HOMME.
Par Zeus Sauveur! tu m'as rendu service, ma douce amie, en me
débarrassant de cette vieille: aussi, en retour de ce bienfait, je te
paierai, ce soir, un grand et gros tribut.
DEUXIÈME VIEILLE.
Hé! la fille! Tu violes la loi. Où emmènes-tu ce jeune homme? Le texte
écrit ordonne qu'il couche d'abord avec moi.
LE JEUNE HOMME.
Ah! quel malheur! D'où sors-tu, vieille maudite? Ce fléau est encore
pire que l'autre.
DEUXIÈME VIEILLE.
Viens ici.
LE JEUNE HOMME, _à la jeune fille_.
Ne me laisse pas entraîner de force par cette vieille, je t'en conjure.
DEUXIÈME VIEILLE.
Ce n'est pas moi, c'est la loi qui t'entraîne.
LE JEUNE HOMME.
Non pas la loi, mais je ne sais quelle Empousa, couverte d'ulcères
sanguinolents.
DEUXIÈME VIEILLE.
Suis-moi, mon mignon; fais vite, et ne raisonne pas.
LE JEUNE HOMME.
Non, pour l'instant; laisse-moi d'abord aller à la selle, afin de me
redonner du coeur. Autrement, tu vas me voir faire de peur quelque chose
de rouge.
DEUXIÈME VIEILLE.
Du courage, va; tu chieras à l'intérieur.
LE JEUNE HOMME.
Je crains d'en faire plus que je ne veux. Mais je te donnerai deux
bonnes cautions.
DEUXIÈME VIEILLE.
Ne me les donne pas.
TROISIÈME VIEILLE.
Holà, toi? Où vas-tu avec cette femme?
LE JEUNE HOMME.
Je ne vais pas; on m'entraîne. Mais, qui que tu sois, vieille, puissent
de nombreux bonheurs t'arriver, à toi, qui ne m'as pas abandonné dans le
malheur! O Hèraklès, ô Pans, ô Korybantes, ô Dioskoures! ce monstre est
encore plus hideux que l'autre. Car enfin, je le demande, quelle chose
est-ce que cela? Est-ce une guenon plâtrée de céruse, où une vieille qui
revient de chez les morts?
TROISIÈME VIEILLE.
Ne raille pas; viens et suis-moi.
DEUXIÈME VIEILLE.
Non, par ici.
TROISIÈME VIEILLE.
Je ne te lâcherai pas le moins du monde.
PREMIÈRE VIEILLE.
Ni moi non plus.
LE JEUNE HOMME.
Vous allez m'écarteler, vieilles dignes de malemort.
DEUXIÈME VIEILLE.
C'est moi que tu dois suivre de par la loi.
TROISIÈME VIEILLE.
Non pas, s'il se présente une autre vieille encore plus laide.
LE JEUNE HOMME.
Mais si vous commencez par me mettre à mal, voyons, comment irai-je
trouver cette belle fille?
TROISIÈME VIEILLE.
Tu y aviseras; mais fais ce que je te dis.
LE JEUNE HOMME.
Laquelle des deux dois-je chevaucher pour être quitte?
DEUXIÈME VIEILLE.
Ne le sais-tu pas? Viens ici.
LE JEUNE HOMME.
Que celle-ci me lâche donc!
TROISIÈME VIEILLE.
Ici, viens donc ici, près de moi.
LE JEUNE HOMME.
Si elle me lâche.
DEUXIÈME VIEILLE.
Non, de par Zeus! je ne te lâcherai pas.
TROISIÈME VIEILLE.
Ni moi non plus.
LE JEUNE HOMME.
Vous seriez d'insupportables batelières.
DEUXIÈME VIEILLE.
Pourquoi?
LE JEUNE HOMME.
En tirant les passagers, vous les mettriez en pièces.
DEUXIÈME VIEILLE.
Tais-toi, et viens ici.
TROISIÈME VIEILLE.
Non, de par Zeus! mais vers moi.
LE JEUNE HOMME.
C'est vraiment ici le cas du décret de Kannônos: il faut que je me coupe
en deux pour baiser l'une et l'autre. Comment pourrais-je mouvoir deux
rames à la fois?
DEUXIÈME VIEILLE.
Tout bonnement: tu n'as qu'à manger une casserole d'oignons.
LE JEUNE HOMME.
Est-il malheur égal au mien? Me voici près de la porte; on m'entraîne.
TROISIÈME VIEILLE, _à l'autre vieille_.
Cela ne t'avancera pas beaucoup; j'entrerai avec toi.
LE JEUNE HOMME.
Non, de par tous les dieux! Mieux vaut encore subir un seul mal que
deux.
TROISIÈME VIEILLE.
Par Hékatè! que tu le veuilles ou non, ce sera.
LE JEUNE HOMME.
O triple malheur! Il faut satisfaire cette vieille puante la nuit tout
entière et le jour; puis, une fois délivré de celle-ci, j'ai affaire à
une Phrynè, qui a un lékythe aux mâchoires. Suis-je assez malheureux?
Oui, par Zeus Sauveur! je suis un homme bien misérable d'être emprisonné
avec de pareilles bêtes. Toutefois, s'il m'advient une série continue de
malheurs, en naviguant sur ces deux catins, qu'on m'enterre sur le seuil
même de l'entrée; puis, que celle qui survivra, placée sur l'entablement
de mon tombeau, soit enduite de poix, les pieds garnis de plomb fondu
autour des talons, et dressée en guise de lékythe.
UNE SERVANTE.
O peuple heureux, heureuse moi-même, et très heureuse ma maîtresse; et
vous qui êtes devant ces portes; et vous tous, voisins, habitants du
dême, et moi, outre les autres, simple servante, qui ai parfumé ma tête
de bonnes essences, j'en atteste Zeus! Mais plus exquises encore que
tout cela sont les amphores de vin de Thasos: le fumet en reste
longtemps dans la tête, tandis que tous les autres arômes s'évaporent.
Oui, les amphores sont de beaucoup préférables, de beaucoup grands
dieux! Verse-moi d'un vin pur; il inspire la gaieté toute la nuit, quand
on a su choisir celui qui a le meilleur bouquet. Mais dites-moi, femmes,
où est mon maître, l'époux de celle qui m'a prise à son service?
LE CHOEUR.
En restant ici, nous pensons que tu le trouveras.
LA SERVANTE.
Effectivement; le voici qui vient dîner. O mon maître, homme heureux,
trois fois heureux!
LE MAÎTRE.
Moi?
LA SERVANTE.
Toi, vraiment; et pas un autre homme. Car peut-on être plus fortuné que
toi, qui, sur une population de plus de trente mille citoyens, es le
seul qui n'ait point dîné?
LE CHOEUR.
Oui, tu viens de désigner nettement un heureux homme.
LA SERVANTE.
Eh bien! Où vas-tu?
LE MAÎTRE.
Je vais du côté du dîner.
LA SERVANTE.
Par Aphroditè! tu es de beaucoup le dernier de tous. Toutefois ta femme
m'a ordonné de te prendre et d'emmener ces jeunes filles avec toi. Il
est resté du vin de Khios et d'autres bonnes choses. Ainsi ne tardez
pas; et s'il se trouve quelque spectateur bienveillant, quelque juge au
coup d'oeil impartial, qu'il vienne avec nous: nous le pourvoirons de
tout. Aie donc pour tous des paroles affables; ne dédaigne personne;
mais invite généreusement vieillards, jeunes gens, enfants: le dîner est
préparé pour tout le monde... si chacun s'en va chez soi.
LE MAÎTRE.
Je me rends donc au festin, et je porte ce flambeau, comme c'est
l'usage.
LE CHOEUR.
Mais qu'est-ce que tu attends? Pourquoi n'emmènes-tu pas ces jeunes
filles avec toi? Moi, pendant la marche, je chanterai quelque chanson de
table. Seulement, je veux donner un petit avis. Que les sages, pour me
juger, se rappellent ce que j'ai dit de sage; que ceux qui ont ri de bon
coeur me jugent d'après ce qui les a fait rire: c'est ainsi que je prie
à peu près tout le monde de me juger. Et que le sort ne me soit point
préjudiciable, s'il nous a choisis les premiers. Mais remettez-vous tout
cela dans la mémoire, fidèles à votre serment, à votre habitude
impartiale de juger les choeurs; et ne ressemblez pas à ces hétaïres
éhontées qui ne gardent jamais que le dernier souvenir. Allons, allons,
c'est le moment! Chères amies, si nous voulons achever l'affaire, il
faut nous rendre en dansant au dîner. Ajustez vos pieds au mode
krètique, et toi, marche en avant.
LE MAÎTRE.
Ainsi fais-je.
LE CHOEUR.
Et vous, les jambes fines, observez la cadence! Bientôt on va servir
lépas, salaisons, poissons cartilagineux, têtes de squale à la sauce
piquante, silphion assaisonné au miel, grives, merles, pigeons, crêtes
de coq grillées, poules d'eau, colombes, lièvres au vin cuit, tranches
de volailles avec les ailes. Et toi, dûment prévenu, vite, vite, prends
une assiette, un jaune d'oeuf, et cours te mettre à table.. Les autres
mangent déjà! Jambes en l'air. Iè! Ie! A table! Évoé, évoé, évoé!
Victoire! Évoé, évoé, évoé, évoé!
FIN DES EKKLÈSIAZOUSES
PLOUTOS
(L'AN 409 ET 390 AVANT J.-C.)
Un homme pauvre, nommé Chrémylos, rencontre un aveugle qu'il emmène chez
lui. Cet aveugle est le dieu de la richesse. Guéri dans le temple
d'Esculape, le dieu n'enrichira plus ni les intrigants ni les coquins.
Rien de plus plaisant que la scène où Hermès, dégoûté du service des
dieux, et ne voulant être ni portier, ni marchand, ni voleur, consent à
devenir agent d'affaires. A cette gaieté vive et preste, la scène entre
Chrémylos, Blepsidèmos et la Pauvreté joint une vigueur de raison amère
et de sagacité morale du plus haut intérêt.
_PERSONNAGES DU DRAME_
KARIÔN.
KHRÉMYLOS.
PLOUTOS.
CHOEUR DE PAYSANS.
BLEPSIDÈMOS.
PÉNIA (la Pauvreté).
LA FEMME DE KHRÉMYLOS.
UN HOMME JUSTE.
UN SYKOPHANTE.
UNE VIEILLE.
UN JEUNE HOMME.
HERMÈS.
UN PRÊTRE DE ZEUS.
_La scène se passe devant la maison de Khrémylos_.
PLOUTOS
KARIÔN.
Que c'est une triste chose, de par Zeus et les dieux! que d'être
l'esclave d'un maître en démence! Car si le serviteur se trouve donner
de très bons conseils et s'il plaît au maître de ne pas les suivre, il
en résulte nécessairement du mal pour le serviteur. Ce corps, la
divinité ne nous permet pas d'en être les maîtres, mais à celui qui nous
a achetés; enfin c'est comme cela. Loxias, qui rend ses oracles de son
trépied d'or, mérite justement ce reproche, puisque, médecin et prophète
clairvoyant, dit-on, il renvoie mon maître en proie à son humeur noire,
marchant derrière un homme aveugle, tout au rebours de ce qu'il devrait
faire, car, nous qui voyons, nous guidons les aveugles. Lui, il suit, et
il m'y force, et cela sans me répondre le moindre mot. Pour moi,
toutefois, il n'y a pas moyen que je me taise, si tu ne me dis, ô mon
maître, pour quelle raison nous suivons cet homme; mais je te donnerai
de la tablature, et tu ne me battras pas, ceint d'une couronne.
KHRÉMYLOS.
Non, de par Zeus! mais je t'ôterai ta couronne, si tu m'ennuies, et il
t'en cuira davantage.
KARIÔN.
Plaisanterie! Je ne cesserai pas avant que tu m'aies dit quel est cet
homme. C'est par bonté pour toi que je te le demande avec tant
d'instance.
KHRÉMYLOS.
Eh bien, je ne te le cacherai point; car je crois que de mes
serviteurs, tu es le plus dévoué et le plus cachottier. Moi, religieux
et homme juste, je faisais de mauvaises affaires, et j'étais pauvre.
KARIÔN.
Je le sais.
KHRÉMYLOS.
Les autres s'enrichissaient, sacrilèges, rhéteurs, sykophantes,
vauriens.
KARIÔN.
Je te crois.
KHRÉMYLOS.
Voulant donc consulter le Dieu, je fis le voyage, non pour moi
malheureux, qui vois le carquois de ma vie presque épuisé; mais pour mon
fils, le seul qui me reste, afin qu'il sache s'il doit changer de
conduite et devenir pervers, injuste, corrompu, persuadé que dans la vie
c'est là le bonheur.
KARIÔN.
Qu'a répondu Phoebos du milieu de ses guirlandes?
KHRÉMYLOS.
Tu vas le savoir. Clairement le Dieu m'a dit ceci: que le premier que je
rencontrerais, en sortant, j'eusse à ne point le laisser de côté et à
l'engager à m'accompagner chez moi.
KARIÔN.
Et quel est le premier que tu as rencontré?
KHRÉMYLOS.
Celui-ci.
KARIÔN.
Et tu n'as pas compris la pensée du Dieu, qui te disait de la façon la
plus claire, ô le plus stupide des hommes, de former ton fils aux moeurs
du pays?
KHRÉMYLOS.
D'après quoi juges-tu cela?
KARIÔN.
C'est qu'il est de toute évidence, même pour un aveugle, que le plus
avantageux est de ne rien faire de raisonnable, dans le temps où nous
sommes.
KHRÉMYLOS.
Il n'y a pas moyen que ce soit là le sens de l'oracle, il doit en avoir
un autre plus élevé. Si cet homme nous dit quel il est, en vue de quoi
et pour quel besoin il est venu ici avec nous, nous saurons quel est
pour nous le sens de l'oracle.
KARIÔN.
Voyons donc, qui es-tu au juste? Dis-le-nous, ou j'agis en conséquence.
Il faut parler au plus vite.
PLOUTOS.
Moi, je te dis que tu vas gémir.
KARIÔN.
Tu apprends de lui ce qu'il en est.
KHRÉMYLOS.
C'est à toi qu'il s'adresse, non à moi. Tu es grossier et brutal avec
lui dans tes questions. Toi, si tu aimes avoir affaire à un homme
d'humeur loyale, réponds-moi.
PLOUTOS.
Va gémir, c'est ce que je te réponds.
KARIÔN.
Accueille l'homme et le présage du Dieu.
KHRÉMYLOS.
Non, par Dèmètèr, tu ne riras pas toujours.
KARIÔN.
Si tu ne parles pas, méchant, tu vas faire une méchante fin.
PLOUTOS.
Braves gens, éloignez-vous de moi.
KHRÉMYLOS.
Pas du tout.
KARIÔN.
Voici, selon moi, ce qu'il y a de mieux à faire, ô mon maître. Je vais
mettre cet homme à malemort: je le conduis, en effet, sur le bord d'un
précipice; puis je le laisse là, je m'en vais, et il se casse le cou en
tombant.
KHRÉMYLOS.
Emporte-le vite.
PLOUTOS.
Eh, pas du tout!
KHRÉMYLOS.
Ne répondras-tu pas?
PLOUTOS.
Mais une fois que vous saurez qui je suis, je ne doute pas que vous ne
me maltraitiez et que vous ne vouliez point me lâcher.
KHRÉMYLOS.
Si, j'en atteste les dieux, mais cela dépend de ta volonté.
PLOUTOS.
Lâchez-moi maintenant tout de suite.
KHRÉMYLOS.
Eh bien, nous te lâchons.
PLOUTOS.
Écoutez-moi tous deux: car je dois, ce me semble, vous dire ce que
j'étais prêt à vous cacher. Je suis Ploutos.
KARIÔN.
O le plus scélérat de tous les hommes! Tu gardais le silence et tu es
Ploutos!
KHRÉMYLOS.
Toi Ploutos, en cet état si misérable? O Phoebos Apollôn, Zeus, dieux et
dæmons! O Zeus! que dis-tu? Es-tu réellement lui?
PLOUTOS.
Oui.
KHRÉMYLOS.
Lui-même?
PLOUTOS.
Tout à fait lui.
KHRÉMYLOS.
D'où vient donc, dis-moi, que tu te présentes si sale?
PLOUTOS.
J'arrive de chez Patroklès, qui ne s'est jamais lavé depuis qu'il est au
monde.
KHRÉMYLOS.
Et ta cécité, d'où vient-elle? Dis-le-moi.
PLOUTOS.