à ton aise, sans bouger de la maison.
BLÉPYROS.
Il y a une chose à redouter pour notre groupe, quand elles auront en
main les rênes de la cité, c'est qu'elles ne nous prennent de force.
KHRÉMÈS.
Pourquoi faire?
BLÉPYROS.
Pour les baiser.
KHRÉMÈS.
Et si nous ne pouvons pas?
BLÉPYROS.
Elles ne nous donneront pas de quoi dîner.
KHRÉMÈS.
Mais toi, de par Zeus! fais en sorte de dîner et de baiser, le tout
ensemble.
BLÉPYROS.
Ce qu'on fait par contrainte est toujours très pénible.
KHRÉMÈS.
Mais si l'intérêt de la ville l'exige, il faut que tout homme agisse
ainsi. C'est une tradition émanant de nos pères que nos décisions
insensées et extravagantes ont toujours eu pour nous la meilleure issue.
Favorisez cette issue, vénérable Pallas et vous autres dieux! Mais je
m'en vais: à toi, bonne santé.
BLÉPYROS.
Et à toi également, Khrémès.
LE CHOEUR.
Marche, avance. Y a-t-il quelqu'un des hommes qui nous suive?
Retourne-toi, fais attention, veille sur toi-même avec soin. Il y a bon
nombre de mauvaises gens. Prends garde qu'on n'épie nos mouvements par
derrière. Fais avec tes pieds le plus de bruit possible en marchant.
Quelle honte ce serait pour nous toutes aux yeux des hommes, si cette
affaire était découverte! Enveloppe-toi donc bien. Regarde de tous
côtés, à gauche, à droite, pour qu'il n'arrive point malheur à
l'entreprise. Mais hâtons-nous. Nous sommes déjà tout près de l'endroit
d'où nous sommes parties pour l'assemblée, après nous y être réunies. On
peut voir la maison d'où vient notre stratège, celle qui a trouvé
l'affaire, sanctionnée, en ce moment, par les citoyens. Il faut donc
que, sans plus tarder, sans plus attendre, nous détachions nos barbes,
de peur que quelqu'un ne nous voie et peut-être ne nous dénonce. Ainsi
retire-toi à l'ombre; va par ici, du côté de ce mur, l'oeil au guet; et
reprends tes vêtements, comme tu étais. Ne tarde pas. Notre stratège
revient de l'assemblée; nous la voyons. Hâtez-vous toutes; prenez en
haine votre barbe au menton. Les femmes arrivent, après avoir déjà
repris leur costume.
PRAXAGORA.
Femmes, le succès a favorisé l'entreprise que nous avions projetée.
Dépouillez au plus vite vos lænas, avant qu'aucun homme vous aperçoive:
loin de vous les chaussures d'hommes; débouclez les courroies
lakoniennes qui y adhèrent; laissez là les bâtons. Toi, cependant,
dispose avec soin la toilette de celles-ci; moi, je veux me glisser à
l'intérieur, avant que mon mari me voie, et remettre son manteau où je
l'ai pris, ainsi que les autres objets que j'ai emportés.
LE CHOEUR.
Tout est arrangé comme tu l'as dit. C'est ton affaire de nous indiquer
comment nous devons agir dans tes intérêts et en pleine obéissance.
Jamais je ne me suis trouvée en relations avec une femme plus habile que
toi.
PRAXAGORA.
Restez maintenant, afin que j'use de l'avis de vous toutes, à propos de
l'autorité dont on m'a tout à l'heure investie. Dans le tumulte et dans
les dangers vous avez été on ne peut plus courageuses.
BLÉPYROS.
Hé! d'où viens-tu, Praxagora?
PRAXAGORA.
Qu'est-ce que cela te fait, mon cher?
BLÉPYROS.
Ce que cela me fait? C'est naïf.
PRAXAGORA.
Tu ne diras pas, du moins, que je viens de chez un amant.
BLÉPYROS.
Pas de chez un seul, peut-être.
PRAXAGORA.
Il t'est possible de t'en assurer.
BLÉPYROS.
Comment?
PRAXAGORA.
Si ma tête exhale un parfum.
BLÉPYROS.
Quoi! Est-ce qu'une femme ne peut être cajolée sans parfum?
PRAXAGORA.
Pas moi, du moins, les dieux m'assistent!
BLÉPYROS.
Où t'es-tu donc enfuie silencieusement dès l'aurore, en prenant mon
manteau?
PRAXAGORA.
Une femme, une de mes meilleures amies, m'a envoyé chercher cette nuit,
prise de mal d'enfant.
BLÉPYROS.
Ne pouvais-tu pas me dire que tu y allais?
PRAXAGORA.
Comment n'avoir pas souci d'une femme dans cette situation-là, mon cher
mari?
BLÉPYROS.
Il fallait me le dire. Il y a là quelque méfait.
PRAXAGORA.
Non, par les deux Déesses! J'y ai couru comme j'étais. Elle me priait de
venir de n'importe quelle manière.
BLÉPYROS.
Eh bien, ne devais-tu pas prendre tes vêtements? Mais tu as endossé les
miens, et jeté là ta robe; puis tu t'es enfuie, me laissant comme un
mort exposé, à cela près que tu ne m'avais pas mis de couronne, ou placé
près de moi un lékythe.
PRAXAGORA.
Il faisait froid; je suis frêle et délicate. Pour me tenir chaud, je me
suis enveloppée comme cela. Tu étais couché chaudement, et dans tes
couvertures, quand je t'ai laissé, mon cher mari.
BLÉPYROS.
Mais mes chaussures lakoniennes sont parties avec toi, ainsi que mon
bâton, et pourquoi faire?
PRAXAGORA.
Pour sauver le manteau, je me suis chaussée à ta manière, faisant du
bruit avec les pieds, et frappant les pierres avec ton bâton.
BLÉPYROS.
Sais-tu que tu as perdu un setier de blé, que j'aurais dû gagner à
l'assemblée?
PRAXAGORA.
N'en aie cure. Elle a fait un fort garçon.
BLÉPYROS.
L'assemblée?
PRAXAGORA.
Non, de par Zeus! mais celle chez laquelle j'ai couru. L'assemblée
a-t-elle eu lieu?
BLÉPYROS.
Oui, de par Zeus! Tu ne te rappelles pas que je te l'ai dit hier?
PRAXAGORA.
Je me le rappelle maintenant.
BLÉPYROS.
Tu ne sais donc pas ce qui a été résolu?
PRAXAGORA.
Non, de par Zeus! je n'en sais rien.
BLÉPYROS.
Tu peux donc rester assise à manger des sépias. On dit qu'on va vous
donner le gouvernement.
PRAXAGORA.
Pourquoi faire? Pour tisser?
BLÉPYROS.
Non, de par Zeus! mais pour administrer.
PRAXAGORA.
Quoi?
BLÉPYROS.
Tout ce qui concerne les affaires de l'Etat.
PRAXAGORA.
Par Aphroditè, la République va être heureuse désormais.
BLÉPYROS.
Comment cela?
PRAXAGORA.
Pour beaucoup de raisons. On n'osera plus dorénavant lui faire subir des
traitements honteux, faux témoignages, délations.
BLÉPYROS.
Au nom des dieux, ne fais pas une chose qui m'ôterait mon gagne-pain.
LE CHOEUR.
Hé, mon brave homme, laisse parler ta femme!
PRAXAGORA.
Plus de vols; plus de jalousie à l'égard du prochain; plus de nudité;
plus de misère; plus d'injures; plus de gages pris sur le débiteur.
LE CHOEUR.
Par Poséidôn, voilà de belles choses, si ce ne sont pas des mensonges!
PRAXAGORA.
Mais je les réaliserai de telle sorte que tu me rendras témoignage et
que celui-ci n'aura pas à me contredire.
LE CHOEUR.
Voici, pour toi, le moment de tenir en éveil ton esprit avisé et tes
sentiments démocratiques, afin de venir en aide à tes amies. C'est le
bonheur commun que doit avoir en vue la finesse de ton intelligence,
pour égayer le peuple, sagement policé, des mille ressources de la vie,
et pour lui faire voir ce qu'il peut. L'occasion est favorable. Notre
cité a besoin d'un plan habilement conçu. Mais ne tente que des choses
qui n'aient pas encore été faites ni proposées jusqu'ici. Car nos gens
détestent d'avoir sous les yeux des vieilleries souvent vues...
Seulement, il ne faut pas tarder; mets vite tes idées en pratique, car
la promptitude est ce qui agrée le plus aux spectateurs.
PRAXAGORA.
Que ce que j'indiquerai soit le meilleur, j'en ai la confiance. Mais que
les spectateurs veuillent du nouveau et qu'ils ne soient pas trop
attachés aux choses antiques, voilà ce que je redoute avant tout.
BLÉPYROS.
Pour ce qui est d'innover, sois sans crainte, vu que la nouveauté nous
semble préférable à tout autre gouvernement, ainsi que le dédain des
vieilleries.
PRAXAGORA.
Tout d'abord que personne, en ce moment, ne me contredise ni ne
m'interroge avant de connaître ma pensée et d'écouter ma parole. Je dis
qu'il faut que tous ceux qui possèdent mettent tous leurs biens en
commun, et que chacun vive de sa part; que ni l'un ne soit riche, ni
l'autre pauvre; que l'un ait de vastes terres à cultiver et que l'autre
n'ait pas de quoi se faire enterrer; que l'un soit servi par de nombreux
esclaves, et que l'autre n'ait pas un seul suivant: enfin, j'établis
une vie commune, la même pour tous.
BLÉPYROS.
Comment sera-t-elle commune pour tous?
PRAXAGORA.
Toi, tu mangeras de la merde avant moi.
BLÉPYROS.
Est-ce que nous nous partagerons aussi la merde?
PRAXAGORA.
Non, de par Zeus! mais ta brusquerie m'a interrompue. Or, voici ce que
je voulais dire: je mettrai d'abord en commun la terre, l'argent, toutes
les propriétés d'un chacun; ensuite, avec tous ces biens mis en commun,
nous vous nourrirons, gérant, épargnant, organisant avec soin.
BLÉPYROS.
Et celui de nous qui ne possède pas de terres, mais de l'argent, des
darikes, des richesses cachées?
PRAXAGORA.
Il les déposera à la masse; et, s'il ne les dépose pas, il sera parjure.
BLÉPYROS.
Mais c'est comme cela qu'il les a gagnées.
PRAXAGORA.
Elles ne lui serviraient absolument de rien.
BLÉPYROS.
Comment cela?
PRAXAGORA.
Rien ne se fera plus sous l'impulsion de la pauvreté; tout appartiendra
à tous, pains, salaisons, gâteaux, lænas, vin, couronnes, pois chiches.
Quel profit à ne point mettre à la masse? Dis ce que tu en penses.
BLÉPYROS.
Ne sont-ce pas, en ce moment, les plus voleurs, ceux qui ont tout cela?
PRAXAGORA.
Jadis, mon cher, quand nous usions des lois anciennes; aujourd'hui que
la vie sera en commun, quel profit de ne pas mettre à la masse?
BLÉPYROS.
Si quelqu'un voit une fillette qui lui plaise et s'il veut en jouir, il
lui sera permis de prendre sur ce qu'il a pour lui faire un présent, et
de participer aux biens de la communauté, tout en couchant avec elle.
PRAXAGORA.
Mais il pourra coucher avec elle gratis. J'entends que toutes les femmes
soient communes à tous les hommes, et fassent des enfants avec qui
voudra.
BLÉPYROS.
Mais comment cela, si tous vont à la plus jolie et cherchent à l'avoir?
PRAXAGORA.
Les plus laides et les plus camuses se tiendront auprès des plus belles:
si tu veux en avoir une de celles-ci, c'est par la laide que tu devras
commencer.
BLÉPYROS.
Mais comment nous autres vieux, si nous couchons avec les laides, ne
trouverons-nous pas notre instrument en défaut, avant d'en venir où tu
dis?
PRAXAGORA.
Elles ne résisteront pas.
BLÉPYROS.
A quoi?
PRAXAGORA.
Du courage, sois sans crainte; elles ne résisteront pas.
BLÉPYROS.
A quoi?
PRAXAGORA.
A la jouissance: et voilà pour ce qui te regarde.
BLÉPYROS.
Votre idée ne manque pas d'un certain sens. Elle est calculée de manière
que la cavité de nulle de vous ne soit vide. Mais les hommes, que
feront-ils? Elles fuiront les laids et elles courront après les beaux.
PRAXAGORA.
Mais les plus laids guetteront les plus jolis garçons à l'issue du repas
et les observeront dans les endroits publics; et il ne sera pas permis
aux femmes de coucher avec les beaux, avant de s'être mises en liesse
avec les laids et les petits.
BLÉPYROS.
Ainsi, à présent, le nez de Lysikratès aura des aspirations aussi fières
que celui des beaux jeunes gens.
PRAXAGORA.
Oui, par Apollôn! c'est un décret démocratique; et ce sera une grande
confusion pour les fiérots et les porteurs de bagues, lorsqu'un
mal-chaussé lui dira: «Cède le pas tout de suite, et attends, pendant
que je fais la chose, que je t'accorde le second tour.»
BLÉPYROS.
Mais comment, en vivant ainsi, chacun de nous pourra-t-il reconnaître
ses enfants?
PRAXAGORA.
A quoi bon? Les enfants reconnaîtront pour leurs pères tous les hommes
plus âgés qu'eux.
BLÉPYROS.
N'étrangleront-ils pas bel et bien, à la file, tout vieillard, faute de
le connaître, puisque, aujourd'hui même, ils étranglent leur père qu'ils
connaissent? Que sera-ce, s'il leur est inconnu? Comment alors ne lui
chieront-ils pas sur le nez?
PRAXAGORA.
Mais les assistants ne le permettront pas. Autrefois, ils n'avaient nul
souci qu'on frappât le père des autres; maintenant, quand on entendra
quelqu'un de battu, chacun, craignant que son père n'ait été frappé,
luttera contre les auteurs de cet acte.
BLÉPYROS.
Tout cela, tu ne l'as pas sottement dit, cependant, si Épikouros ou
Leukolophos m'appelait son papa, ce me serait très désagréable à
entendre.
PRAXAGORA.
Il y a pourtant quelque chose de beaucoup plus désagréable que cela.
BLÉPYROS.
Quoi donc?
PRAXAGORA.
Qu'Aristyllos te donnât un baiser, disant qu'il est ton père.
BLÉPYROS.
Il gémirait et jetterait les hauts cris.
PRAXAGORA.
Et toi tu sentirais la kalaminthe. Seulement, il y a longtemps qu'il est
de ce monde et avant que le décret fût rendu, si bien que tu n'as pas à
craindre ses baisers.
BLÉPYROS.
Ce serait pour moi une cruelle souffrance. Mais qui cultivera la terre?
PRAXAGORA.
Les esclaves. Toi, tu n'auras de souci, lorsque l'ombre du cadran sera
de dix pieds, que d'aller, gros et gras, vers le dîner.
BLÉPYROS.
Et les vêtements? Comment s'en procurera-t-on? C'est une question à
faire.
PRAXAGORA.
Ceux que vous avez tout d'abord vous suffisent: les autres, nous vous
les tisserons.
BLÉPYROS.
Encore une question. Comment, si quelqu'un est condamné par les
magistrats à payer quelque chose à un autre, s'acquittera-t-il de cette
amende? Car la prendre sur le fonds commun, ce n'est pas juste.
PRAXAGORA.
Mais d'abord il n'y aura pas de procès.
BLÉPYROS.
Que de gens cela va ruiner!
PRAXAGORA.
J'ai fait rendre ce décret. Et en effet, malheureux, pourquoi y en
aurait-il?
BLÉPYROS.
Pour beaucoup de raisons, j'en prends Apollôn à témoin. Une d'abord, si
l'on nie une dette.
PRAXAGORA.
Mais où le prêteur prendra-t-il de quoi prêter, si tous les biens sont
en commun? Ce serait un voleur manifeste.
BLÉPYROS.
Par Dèmètèr, tu donnes de bonnes raisons. Mais, dis-moi donc, les hommes
qui se portent à des voies de fait sur les autres et qui, au sortir d'un
bon repas, les maltraitent, comment paieront-ils? Je crois que ce point
t'embarrasse.
PRAXAGORA.
Avec la pitance qu'ils allaient manger. Quand on en sera privé, on ne
commettra plus d'outrages si honteusement punis par le ventre.
BLÉPYROS.
Ainsi il n'y aura plus de voleur?
PRAXAGORA.
Comment voler sa propre part?
BLÉPYROS.
On ne sera plus dépouillé la nuit?
PRAXAGORA.
Non: que tu couches soit chez toi, soit dehors, comme auparavant,
puisque la vie sera facile à tous. Si l'on te dépouille, tu feras un
présent. Car à quoi bon résister? On ira au fonds commun se faire donner
un autre vêtement meilleur que le premier.
BLÉPYROS.
On ne jouera plus aux dés?
PRAXAGORA.
A propos de quoi le ferait-on?
BLÉPYROS.
Quel régime établiras-tu?
PRAXAGORA.
La vie commune à tous. Je veux faire de la ville une seule habitation,
où tout se tiendra, de manière à ce qu'on passe de l'un chez l'autre.
BLÉPYROS.
Et les repas, où les feras-tu servir?
PRAXAGORA.
Les tribunaux et les portiques, je ferai de tout des salles à manger.
BLÉPYROS.
A quoi la tribune te servira-t-elle?
PRAXAGORA.
J'y placerai les kratères et les cruches d'eau; de jeunes enfants y
chanteront les exploits des braves à la guerre, et flétriront les
lâches, que la honte éloignera du festin.
BLÉPYROS.
Par Apollôn! voilà qui est gentil. Et les urnes pour les suffrages, où
les mettras-tu?
PRAXAGORA.
Je les déposerai sur l'Agora. Là, debout, près de la statue de
Harmodios, je tirerai tous les noms, jusqu'à ce que celui dont le nom
sortira, sache à quelle lettre il a la chance de dîner. Le héraut criera
à ceux qui ont «bêta» de l'accompagner au Portique Basilique pour dîner;
à ceux qui ont «thêta» de se rendre au Portique qui commence par la même
lettre; à ceux qui ont «Kappa» de se diriger vers le Portique où se
vend la farine d'orge.
BLÉPYROS.
Pour croquer tout?
PRAXAGORA.
Non, de par Zeus! mais pour y dîner.
BLÉPYROS.
Et celui pour qui ne sera pas sortie la lettre indicatrice du dîner,
sera-t-il évincé par tous?
PRAXAGORA.
Il n'en sera point ainsi chez nous. Nous fournirons tout à tous en
abondance, si bien que chacun, pris d'ivresse, s'en ira couronné, et sa
torche à la main. Les femmes, allant au-devant de vous, dans les
carrefours, après le repas, vous diront: «Viens ici près de nous: il y a
là une jolie fille.--Chez moi, criera une autre bien haut, de l'étage
supérieur, il y en a une très belle et très blanche; mais il faut
commencer par coucher avec moi.» Les plus laids suivront les jolis
garçons en disant: «Où cours-tu, jeune homme? Tu ne gagneras rien
d'aller ainsi. Les camus et les laids ont droit aux premières caresses:
vous, cependant, sous le vestibule, maniez les feuilles du figuier à
deux fruits, et amusez-vous.» Eh bien, maintenant, dis-moi, tout cela
vous plaît-il?
BLÉPYROS.
Tout à fait.
PRAXAGORA.
Il faut, à présent, que je me rende à l'Agora, afin de recevoir les
biens mis en commun; je vais prendre pour héraut une femme qui ait une
bonne voix. Force m'est d'agir ainsi, puisqu'on m'a choisie pour
gouverner. Je dois aussi pourvoir à la table commune, de manière à ce
que vos banquets commencent dès aujourd'hui.
BLÉPYROS.
Nous allons donc banqueter tout de suite?
PRAXAGORA.
Comme je te le dis. Ensuite je veux supprimer les filles publiques,
absolument toutes.
BLÉPYROS.
Pourquoi?
PRAXAGORA.
C'est fort clair. Afin qu'elles n'aient par les prémices des jeunes
gens. Il ne faut pas que des esclaves, bien parées, usurpent sur la
Kypris des femmes libres: il suffit qu'elles couchent avec des esclaves,
s'épilant le bas-ventre pour le plaisir des êtres vêtus de la katônakè.
BLÉPYROS.
Voyons, maintenant; je vais te suivre de près, afin d'attirer les
regards et pour qu'on dise: «C'est le mari de la stratège: ne
l'admirez-vous pas?»
_(Il y avait ici un choeur, qui est perdu.)_
PREMIER CITOYEN.
Me voici prêt à porter mes meubles sur l'Agora et à faire l'inventaire
de mon bien.
Viens ici bellement, belle Kinakhyra, toi le premier des ustensiles que
je sors de chez moi; bien frottée, tu vas servir de kanéphore, toi dans
laquelle j'ai versé beaucoup de mes sacs. Où est la diphrophore? Viens
ici, marmite. De par Zeus! comme tu es noire! Tu ne le serais pas plus
si tu avais eu la chance de cuire la drogue avec laquelle Lysikratès se
noircit. Tiens-toi près d'elle et viens ici, coiffeuse. Apporte ici
cette cruche, hydriaphore, là. Et toi, sors, pour venir ici, joueuse de
kithare. Souvent tu m'as fait lever pour aller à l'assemblée, de bonne
heure, presque à la nuit, avec ton chant matinal. Que le skaphéphore
s'avance. Apporte les rayons de miel; place auprès les rameaux
d'olivier; prends aussi les deux trépieds et le lékythe. Quant aux
petits pots et à la menue vaisselle, laisse-les.
DEUXIÈME CITOYEN.
Moi! j'irais déposer mon bien! Je serais assurément un pauvre sire, et
d'un esprit borné. Non, par Poséidôn! jamais! Je veux d'abord examiner
la chose à diverses reprises et la peser avec soin. Mes sueurs et mes
épargnes, je ne vais pas à la légère les risquer si sottement, avant de
m'être assuré comment va toute cette affaire.--Hé! l'homme! que veulent
dire ces meubles? Les as-tu transférés là pour un déménagement, ou bien
les portes-tu pour les mettre en gage?
PREMIER CITOYEN.
Pas du tout.
DEUXIÈME CITOYEN.
Pourquoi est-ce en si bon ordre? Est-ce une pompe préparée pour le
héraut Hiérôn?
PREMIER CITOYEN.
Non, de par Zeus! Je vais les transporter, dans l'intérêt de la ville,
sur l'Agora, conformément aux lois décrétées.
DEUXIÈME CITOYEN.
Les transporter?
PREMIER CITOYEN.
Absolument.
DEUXIÈME CITOYEN.
Tu es un grand homme, de par Zeus Sauveur!
PREMIER CITOYEN.
Comment?
DEUXIÈME CITOYEN.
Comment? C'est facile.
PREMIER CITOYEN.
Qu'est-ce à dire? Ne dois-je pas obéir aux lois?
DEUXIÈME CITOYEN.
A quelles lois, malheureux?
PREMIER CITOYEN.
Aux lois décrétées.
DEUXIÈME CITOYEN.
Décrétées? Que tu es donc bête!
PREMIER CITOYEN.
Bête?
DEUXIÈME CITOYEN.
Oui, le plus sot de tous les hommes.
PREMIER CITOYEN.
Parce que je fais ce qui est prescrit? Or ce qui est prescrit doit être
fait par l'homme de bon sens, et avant tout.
DEUXIÈME CITOYEN.
Tu veux dire par l'imbécile.
PREMIER CITOYEN.
Tu ne songes donc pas à déposer ton avoir?
DEUXIÈME CITOYEN.
Je m'en garderai bien, avant d'avoir vu ce que veut le plus grand
nombre.
PREMIER CITOYEN.
Qu'est-ce que ce peut être, sinon de se préparer à déposer leurs biens?
DEUXIÈME CITOYEN.
Il me faudra le voir pour le croire.
PREMIER CITOYEN.
On le dit pourtant dans les rues.
DEUXIÈME CITOYEN.
On le dira.
PREMIER CITOYEN.
On affirme qu'on va porter son paquet.
DEUXIÈME CITOYEN.
On le portera.
PREMIER CITOYEN.
Tu me tues de ne pas le croire.
DEUXIÈME CITOYEN.
On ne le croira pas.
PREMIER CITOYEN.
Que Zeus t'écrase!
DEUXIÈME CITOYEN.
On t'écrasera. Penses-tu qu'un citoyen, ayant le sens commun, fasse son
apport? Cela n'est pas dans notre caractère: nous savons prendre, et
voilà tout, de par Zeus! Ainsi font les dieux: on peut le voir d'après
les mains de leurs statues. Quand nous les prions de nous accorder des
biens, elles sont là, tendant la main, non pour donner, mais pour
recevoir.
PREMIER CITOYEN.
Malheureux homme, laisse-moi faire mon devoir. Il faut que je lie ce
paquet. Où est la courroie?
DEUXIÈME CITOYEN.
Réellement, tu vas porter cela?
PREMIER CITOYEN.
Oui, de par Zeus! Attachons donc ensemble ces deux trépieds.
DEUXIÈME CITOYEN.
Quelle folie! Ne pas attendre ce que feront les autres; et alors...
PREMIER CITOYEN.
Que faire?
DEUXIÈME CITOYEN.
Attendre et différer encore.
PREMIER CITOYEN.
A quoi bon?
DEUXIÈME CITOYEN.
Si, par hasard, il arrivait un tremblement de terre, un coup de foudre
sinistre, ou qu'une belette vînt à passer, on cesserait d'apporter, ô
tête fêlée!
PREMIER CITOYEN.
Ce serait gentil pour moi, si je ne trouvais pas à placer tout cela.
DEUXIÈME CITOYEN.
Crains plutôt de ne savoir où le reprendre. N'aie pas peur, tu
déposeras, même le dernier jour du mois.
PREMIER CITOYEN.
Comment?
DEUXIÈME CITOYEN.
Je connais nos gens, prompts à voter, puis, ce qui a été décidé,
refusant de le mettre en pratique.
PREMIER CITOYEN.
Ils déposeront, mon cher.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et s'ils ne déposent pas, quoi?
PREMIER CITOYEN.
Assurément, ils apporteront.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et s'ils n'apportent pas, quoi?
PREMIER CITOYEN.
Nous les y contraindrons.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et s'ils sont les plus forts, quoi?
PREMIER CITOYEN.
Je m'en vais, laissant mes meubles.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et s'ils les vendent, quoi?
PREMIER CITOYEN.
Puisses-tu crever!
DEUXIÈME CITOYEN.
Et si je crève, quoi?
PREMIER CITOYEN.
Tu feras bien.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et toi, tu veux encore déposer?
PREMIER CITOYEN.
Oui, moi. Aussi bien je vois mes voisins faire leur apport.
DEUXIÈME CITOYEN.
Certainement Antisthénès va faire le sien, lui qui trouverait beaucoup
plus convenable de chier pendant plus de trente jours.
PREMIER CITOYEN.
Gémis.
DEUXIÈME CITOYEN.
Kallimakhos, le maître des choeurs, contribuera-t-il pour quelque chose?
PREMIER CITOYEN.
Plus que Kallias.
DEUXIÈME CITOYEN.
Cet homme-là perdra son avoir.
PREMIER CITOYEN.
Tu dis des étrangetés.
DEUXIÈME CITOYEN.
Qu'y a-t-il d'étrange? Comme si je ne voyais pas continuellement de
semblables décrets! Ne sais-tu pas celui qui a été rendu sur le sel?
PREMIER CITOYEN.
Je le sais.
DEUXIÈME CITOYEN.
Et ce que nous avons décrété sur les monnaies de cuivre, le sais-tu?
PREMIER CITOYEN.
Ah! quel tort m'a fait ce maudit coin de monnaie! J'avais vendu des
raisins, et je revenais la mâchoire pleine de pièces de cuivre; je vais
ensuite à l'Agora pour acheter de l'orge; au moment même où j'avance mon
sac, le héraut se met à crier que personne désormais ne doit recevoir de
cuivre, vu que l'argent seul a cours.
DEUXIÈME CITOYEN.
Naguère ne jurions-nous pas tous que l'État retirerait cinq cents
talents du quarantième, imaginé par Euripidès? Et aussitôt chacun
d'appeler Euripidès un homme d'or. Puis, lorsque, en y regardant de plus
près, on reconnut que c'était comme la Korinthos de Zeus, et que
l'affaire déplut, chacun enduisit de poix ce même Euripidès.
PREMIER CITOYEN.
Ce n'est plus la même chose, mon ami; nous gouvernions alors, maintenant
ce sont les femmes.
DEUXIÈME CITOYEN.
Pour ma part, je veillerai bien, de par Poséidôn! à ce qu'elles ne
pissent pas sur moi.
PREMIER CITOYEN.
Je ne sais ce que tu radotes là. Toi, esclave, emporte le paquet.
LE HÉRAUT.