O brillant éclat de la lampe d'argile, commodément suspendue dans cet

endroit accessible aux regards, nous ferons connaître ta naissance et

tes aventures; façonnée par la course de la roue du potier, tu portes

dans tes narines les splendeurs éclatantes du soleil: produis donc au

dehors le signal de ta flamme, comme il est convenu. A toi seule notre

confiance; et nous avons raison, puisque, dans nos chambres, tu honores

de ta présence nos essais de postures aphrodisiaques: témoin du

mouvement de nos corps, personne n'écarte ton oeil de nos demeures.

Seule tu éclaires les cavités secrètes de nos aines, brûlant la fleur de

leur duvet. Ouvrons-nous furtivement des celliers pleins de fruits ou de

liqueur bachique, tu es notre confidente, et ta complicité ne bavarde

pas avec les voisins. Aussi connaîtras-tu les desseins actuels, que j'ai

formés, à la fête des Skira, avec mes amies. Seulement, nulle ne se

présente de celles qui devaient venir. Cependant voici l'aube:

l'assemblée va se tenir dans un instant, et il nous faut prendre place,

en dépit de Phyromakhos, qui, s'il vous en souvient, disait de nous:

«Les femmes doivent avoir des sièges séparés et à l'écart.» Que peut-il

être arrivé? N'ont-elles pas dérobé les barbes postiches, qu'on avait

promis d'avoir, ou leur a-t-il été difficile de voler en secret les

manteaux de leurs maris? Ah! je vois une lumière qui s'avance:

retirons-nous un peu, dans la crainte que ce ne soit quelque homme qui

approche par ici.

PREMIÈRE FEMME.

Il est temps, avançons; tout à l'heure, quand nous nous sommes mises en

marche, le héraut de la nuit disait pour la seconde fois: «Cocorico!»

PRAXAGORA.

Et moi, à vous attendre, j'ai veillé toute la nuit. Mais, voyons, je

vais avertir la voisine, en grattant légèrement à la porte; car il ne

faut pas que son mari la voie.

PREMIÈRE FEMME.

J'ai entendu, en me chaussant, le frôlement de tes doigts; je ne dormais

pas. Mon mari, ma chère, un marin de Salamis, m'a tournée et retournée

toute la nuit entre les draps, et c'est tout à l'heure que j'ai pu

prendre ses habits.

PRAXAGORA.

J'aperçois Klinarétè, Sostrata, et Philænétè, venant avec elles.

Hâtez-vous donc! Glykè a fait serment que la dernière venue nous

paierait trois kongia de vin et un khoenix de pois.

PREMIÈRE FEMME.

Voyez-vous Melistikhè, la femme de Smikytiôn, qui accourt avec les

chaussures de son mari?

PRAXAGORA.

C'est la seule qui me paraisse l'avoir quitté à son aise.

DEUXIÈME FEMME.

Eh! ne voyez-vous pas Geusistrata, la femme du cabaretier, ayant une

lampe à la main? Et la femme de Philodorètos, et celle de Khérétadès?

PRAXAGORA.

Je vois accourir une foule d'autres femmes, qui sont l'élite de la

ville.

TROISIÈME FEMME.

Pour moi, ma très chère, j'ai eu grand'peine à m'enfuir en me glissant.

Mon mari a toussé toute la nuit, pour s'être bourré, le soir, de

sardines.

PRAXAGORA.

Asseyez-vous donc, afin que je vous demande, puisque je vous vois

réunies, si vous avez fait ce dont on était d'accord aux Skira.

QUATRIÈME FEMME.

Moi, d'abord, j'ai rendu mes aisselles plus hérissées qu'un taillis,

comme c'était convenu. Quand mon mari me quittait pour aller à l'Agora,

je me frottais d'huile tout le corps, en plein air, et je m'exposais

debout au soleil.

CINQUIÈME FEMME.

Moi, de même: j'ai commencé par jeter le rasoir hors de la maison, afin

de devenir toute velue et de ne plus ressembler en rien à une femme.

PRAXAGORA.

Avez-vous les barbes que je vous ai recommandé à toutes d'avoir pour

notre assemblée?

QUATRIÈME FEMME.

Par Hékatè! moi, j'en ai une belle.

CINQUIÈME FEMME.

Et moi, peu s'en faut, plus belle que celle d'Épikratès.

PRAXAGORA.

Et vous, que dites-vous?

QUATRIÈME FEMME.

Elles disent oui, puisqu'elles font un signe d'assentiment.

PRAXAGORA.

Je vois aussi que vous avez le reste prêt: chaussures lakoniennes,

bâtons, manteaux d'homme, comme nous l'avions dit.

SIXIÈME FEMME.

Moi, le bâton que j'ai apporté est celui de Lamias, dérobé pendant son

sommeil.

PRAXAGORA.

Est-ce un de ces bâtons sous lesquels il pète?

PREMIÈRE FEMME.

Par Zeus Sauveur! il serait mieux en état que personne, s'il était

revêtu de la peau de Panoptès, de faire paître le troupeau populaire.

SIXIÈME FEMME.

Et moi, de par Zeus! j'ai apporté ceci pour carder, pendant l'assemblée.

PRAXAGORA.

Pendant l'assemblée, malheureuse!

SIXIÈME FEMME.

Oui, par Artémis! je le ferai. Entendrai-je moins bien, si je carde? Mes

petits enfants sont tout nus.

PRAXAGORA.

Quelle idée as-tu de carder, quand il ne faut montrer aux assistants

aucune partie de notre corps! Nous nous ferions une belle affaire, si,

devant le peuple assemblé, l'une de nous, rejetant son manteau et

s'élançant à la tribune, montrait son Phormisios. Si, au contraire,

nous prenons place les premières, nous resterons inconnues, enveloppées

de nos manteaux. Avec cette longue barbe attachée à notre visage, qui,

en nous voyant, ne nous prendra pas pour des hommes? Ainsi Agyrrhios n'a

pas été reconnu, grâce à la barbe de Pronomos. C'était alors une femme;

et maintenant, tu vois, il remue les plus grandes affaires de l'État:

allons donc, et mettons-nous à l'oeuvre, tandis que les astres brillent

au ciel; car l'assemblée à laquelle nous nous proposons de nous rendre

doit commencer à l'aurore.

PREMIÈRE FEMME.

De par Zeus! il faut que je prenne séance, sous la pierre, en face des

Prytanes.

PRAXAGORA.

Oui, par le jour qui va naître! osons l'acte d'audace qui nous permettra

de prendre en main les affaires de la Ville et de rendre service à

l'État. Car à présent nous ne naviguons ni à la voile, ni à la rame.

SEPTIÈME FEMME.

Et comment une assemblée de sexe féminin aura-t-elle des orateurs?

PRAXAGORA.

Ce sera on ne peut plus facile. On dit, en effet, que les jeunes gens

les plus dissolus sont les meilleurs parleurs. Nous avons cette bonne

chance-là.

SIXIÈME FEMME.

Je ne sais; mais le mal est l'inexpérience.

PRAXAGORA.

Aussi nous sommes-nous réunies ici dans l'intention de préparer ce qu'il

faudra dire. Hâte-toi donc d'attacher cette barbe à ton menton, ainsi

que toutes celles qui ont quelque habitude de la parole.

HUITIÈME FEMME.

Et qui de nous, ma chère, ne sait point parler?

PRAXAGORA.

Voyons donc, toi, attache ta barbe, et, tout de suite, deviens homme.

Moi, je vais mettre des couronnes et m'attacher une barbe comme vous,

pour le cas où je voudrais parler.

DEUXIÈME FEMME.

Tiens, ô ma très douce Praxagora, vois combien, par malheur, cette chose

est ridicule.

PRAXAGORA.

Comment ridicule?

PREMIÈRE FEMME.

On dirait qu'on a suspendu des sépias grillées en guise de barbe.

PRAXAGORA.

Que le purificateur porte le chat à la ronde. En avant! Ariphradès,

cesse de bavarder: passe et assieds-toi. Qui veut prendre la parole?

HUITIÈME FEMME.

Moi.

PRAXAGORA.

Ceins donc cette couronne, et bonne chance!

HUITIÈME FEMME.

Voici.

PRAXAGORA.

Parle.

HUITIÈME FEMME.

Eh bien! Parlerai-je avant de boire?

PRAXAGORA.

Comment, avant de boire?

HUITIÈME FEMME.

Pourquoi, en effet, ma chère, me suis-je couronnée?

PRAXAGORA.

Va-t'en vite; tu nous en aurais peut-être fait autant à l'assemblée.

HUITIÈME FEMME.

Quoi donc? Les hommes ne boivent donc pas à l'assemblée?

PRAXAGORA.

Allons! Tu crois qu'ils boivent!

HUITIÈME FEMME.

Oui, par Artémis! et du plus pur. Aussi les décrets qu'ils formulent,

pour qui les considère avec attention, sont comme de gens frappés

d'ivresse. Et, de par Zeus! ils font aussi des libations. En vue de

quoi toutes ces prières, si le vin n'était pas là? Puis ils s'injurient

en hommes qui ont trop bu, et, au milieu de leurs excès, ils sont

emportés par les archers.

PRAXAGORA.

Toi, va t'asseoir; tu n'es bonne à rien.

HUITIÈME FEMME.

De par Zeus! j'aurais mieux fait de ne pas mettre de barbe; il me semble

que je vais mourir de soif.

PRAXAGORA.

Y en a-t-il une autre qui veuille prendre la parole?

NEUVIÈME FEMME.

Moi.

PRAXAGORA.

Viens; ceins la couronne: l'affaire est en train. Tâche maintenant de

parler virilement, de faire un beau discours: appuie-toi dignement sur

ton bâton.

NEUVIÈME FEMME.

«J'aurais désiré qu'un autre de vos orateurs habituels vous fît entendre

d'excellentes paroles, afin de rester auditeur paisible. Pour le moment,

je ne souffrirai pas, en ce qui est de moi, qu'on creuse une seule

citerne qui garde l'eau dans les cabarets. J'en prends à témoin les deux

Déesses...»

PRAXAGORA.

Les deux Déesses! Malheureuse, où as-tu l'esprit?

NEUVIÈME FEMME.

Qu'y a-t-il? Je ne t'ai pas encore demandé à boire.

PRAXAGORA.

Non, de par Zeus! mais tu es homme, et tu as juré par les deux Déesses:

pour le reste, ce que tu as dit était très bien.

NEUVIÈME FEMME.

Oui, par Apollôn!

PRAXAGORA.

Cesse pourtant; je ne veux pas mettre un pied devant l'autre pour me

rendre à l'assemblée, que tout ne soit parfaitement réglé.

HUITIÈME FEMME.

Donne-moi la couronne, je veux parler de nouveau; je crois avoir

maintenant médité mon affaire à merveille. «Selon moi, femmes

rassemblées ici...»

PRAXAGORA.

Malheureuse, tu dis: «Femmes,» et tu t'adresses à des hommes!

HUITIÈME FEMME.

La faute en est à cet Épigonos: je regardais de son côté; j'ai cru

parler à des femmes.

PRAXAGORA.

Retire-toi aussi, et va t'asseoir. J'ai résolu de parler moi-même pour

vous toutes, et de prendre cette couronne. Je prie les dieux de

m'accorder la réussite de nos projets.

«Je souhaite, à l'égal de vous-mêmes, l'intérêt de ce pays, mais je

souffre et je m'indigne de tout ce qui se passe dans notre cité. Je la

vois toujours dirigée par des pervers; et si l'un d'eux est honnête

homme une seule journée, il est pervers durant dix jours. Se tourne-t-on

vers un autre, il fera encore plus de mal. C'est qu'il n'est pas commode

de mettre dans le bon sens des gens difficiles à contenter. Vous avez

peur de ceux qui veulent vous aimer, et vous implorez, l'un après

l'autre, ceux qui ne le veulent pas. Il fut un temps où nous ne tenions

pas du tout d'assemblée, et Agyrrhios était à nos yeux un méchant.

Aujourd'hui des assemblées ont lieu. Celui qui y reçoit de l'argent ne

tarit pas d'éloges; mais celui qui n'en reçoit pas juge dignes de mort

ceux qui cherchent dans l'assemblée un moyen de trafiquer.»

PREMIÈRE FEMME.

Par Aphroditè! tu dis bien cela.

PRAXAGORA.

Malheureuse! Tu as nommé Aphroditè. Tu ferais une jolie chose, si tu

disais cela à l'assemblée.

PREMIÈRE FEMME.

Mais je ne le dirais pas.

PRAXAGORA.

N'en prends pas, dès maintenant, l'habitude.

«Lorsque nous délibérions sur la question de l'alliance, on disait que,

si elle n'avait pas lieu, c'en était fait de la ville. Quand elle fut

faite, on se fâcha, et celui qui l'avait conseillée s'enfuit en toute

hâte. Il faut équiper une flotte: le pauvre en est d'avis; les riches et

les laboureurs sont d'un avis contraire. Vous fâchez-vous contre les

Korinthiens, ils se fâchent contre toi: en ce moment, ils sont bien

disposés à ton égard; sois bien disposé à leur égard, en ce moment.

Argéios est un ignorant; mais Hiéronymos est un habile. Un espoir de

salut se ranime, mais il est restreint. Thrasyboulos lui-même n'a pas

été appelé.»

PREMIÈRE FEMME.

L'habile homme!

PRAXAGORA.

Voilà un éloge convenable!

«C'est vous, ô peuple, qui êtes la cause de ces maux. Trafiquant des

affaires publiques, chacun considère le gain particulier qu'il en

tirera: et la chose commune roule comme Æsimos. Pourtant, si vous m'en

croyez, vous pouvez encore être sauvés. Je dis qu'il nous faut remettre

le gouvernement aux mains des femmes. C'est à elles, en effet, que nous

confions, dans nos maisons, la gestion et la dépense.»

PREMIÈRE FEMME.

Bien, bien, de par Zeus! bien!

DEUXIÈME FEMME.

Parle, parle, mon bon.

PRAXAGORA.

«Combien elles nous surpassent en qualités, je vais le faire voir. Et

d'abord toutes, sans exception, lavent les laines dans l'eau chaude, à

la façon antique, et tu n'en verras pas une faire de nouveaux essais. La

ville d'Athènes, en agissant sagement, ne serait-elle pas sauvée, si

elle ne s'ingéniait d'aucune innovation? Elles s'assoient pour faire

griller les morceaux, comme autrefois; elles portent les fardeaux sur

leur tête, comme autrefois; elles célèbrent les Thesmophoria, comme

autrefois; elles pétrissent les gâteaux, comme autrefois; elles

maltraitent leurs maris, comme autrefois; elles ont chez elles des

amants, comme autrefois; elles, s'achètent des friandises, comme

autrefois; elles aiment le vin pur, comme autrefois; elles se plaisent

aux ébats amoureux, comme autrefois. Cela étant, citoyens, en leur

confiant la cité, pas de bavardages inutiles, pas d'enquêtes sur ce

qu'elles devront faire. Laissons-les gouverner tout simplement, ne

considérant que ceci, c'est que, étant mères, leur premier souci sera de

sauver nos soldats. Ensuite, qui assurera mieux les vivres qu'une mère

de famille? Pour fournir l'argent, rien de plus entendu qu'une femme.

Jamais, dans sa gestion, elle ne sera trompée, vu qu'elles sont

elles-mêmes habituées à tromper. J'omets le reste: suivez mes avis, et

vous passerez la vie dans le bonheur.»

PREMIÈRE FEMME.

Très bien, ma très douce Praxagora; à merveille! Mais, malheureuse, où

t'es-tu donc si bien instruite?

PRAXAGORA.

Au temps des fuites, j'habitai avec mon mari sur la Pnyx, j'entendis les

orateurs et je m'instruisis.

PREMIÈRE FEMME.

Je ne m'étonne pas, ma chère, que tu sois éloquente et habile. Nous

autres femmes, nous te choisissons, dès à présent, pour chef: à toi

d'accomplir ce que tu médites. Mais si Képhalos s'avance pour

t'injurier, comment lui répondras-tu dans l'assemblée?

PRAXAGORA.

Je lui dirai qu'il est fou.

PREMIÈRE FEMME.

Tout le monde le sait.

PRAXAGORA.

Qu'il est atteint d'humeur noire.

PREMIÈRE FEMME.

On le sait également.

PRAXAGORA.

Que, s'il fabrique mal les pots, il mène la ville bel et bien.

PREMIÈRE FEMME.

Et si Néoklidès, le chassieux, t'insulte?

PRAXAGORA.

Je lui ai déjà dit de regarder dans le cul d'un chien.

PREMIÈRE FEMME.

Et si l'on te saisit à bras-le-corps?

PRAXAGORA.

Je rendrai mouvement pour mouvement, n'étant point inexpérimentée dans

ce genre de lutte.

PREMIÈRE FEMME.

Voici seulement un point imprévu, c'est, si les archers t'enlèvent, ce

que tu feras.

PRAXAGORA.

Je me défendrai avec les hanches; car jamais je ne me laisserai prendre

par le milieu.

PREMIÈRE FEMME.

Nous, s'ils t'enlèvent, nous leur donnerons l'ordre de te lâcher.

DEUXIÈME FEMME.

Voilà qui est par nous imaginé à merveille; mais de quelle manière

lèverons-nous les mains, nous n'y avons pas encore songé: car nous

sommes habituées à lever les jambes.

PRAXAGORA.

Ce n'est pas facile. Cependant il faut lever la main, en montrant

l'autre bras nu jusqu'à l'épaule. Allons, maintenant, relevez vos

manteaux; mettez vite les chaussures lakoniennes, comme vous le voyez

faire à vos maris chaque fois qu'ils se rendent à l'assemblée ou qu'ils

franchissent la porte. Quand vous aurez fait tout cela de votre mieux,

attachez vos barbes; puis, quand vous les aurez soigneusement adaptées,

enveloppez-vous des vêtements d'hommes que vous aurez soustraits, et

ensuite mettez-vous en marche, appuyées sur vos bâtons, chantant quelque

vieille chanson, en imitant la façon des gens de la campagne.

DEUXIÈME FEMME.

Bien dit, mais prenons les devants; car je crois que d'autres femmes

viendront aussi des champs dans la Pnyx.

PRAXAGORA.

Mais hâtez-vous, parce qu'il est d'usage que ceux qui ne se sont pas

trouvés dès le matin dans la Pnyx, se retirent sans en rapporter même un

clou.

LE CHOEUR.

Voici le moment de nous mettre en marche, citoyens; car souvenez-vous de

vous servir toujours de ce mot, de peur qu'il ne vous échappe. Et de

fait, le danger ne serait pas mince, si nous étions prises à oser, dans

l'obscurité, une pareille entreprise.

Allons à l'assemblée, citoyens. Le thesmothète a menacé quiconque

n'arriverait pas dès le point du jour tout poudreux, content de saumure

à l'ail, le regard de travers, de ne pas toucher le triobole. Mais,

Kharitinidès, Smikythos, Drakès, allez vite, et veillez attentivement à

ne rien négliger de ce que vous avez à faire. Le salaire reçu,

asseyons-nous ensuite les uns près des autres, afin de voter tout ce

qu'il faut à nos amies. Que dis-je? C'est nos amis qu'il fallait

prononcer. Voyons comment nous expulserons tous ces gens venant de la

ville, qui, jadis, lorsqu'on ne devait, à l'arrivée, toucher qu'une

obole, restaient à babiller, la tête ceinte de couronnes. Maintenant on

se bouscule dans la presse. Non, lorsque le brave Myronidès était

arkhonte, personne n'eût osé administrer, pour de l'argent, les affaires

de la ville. Chacun venait, apportant de quoi boire dans une petite

outre, avec du pain, deux oignons et trois olives. Mais aujourd'hui, on

cherche à gagner un triobole, quand on travaille à l'oeuvre publique: on

est des gâcheurs de plâtre.

BLÉPYROS.

Quelle affaire! Par où ma femme a-t-elle passé? Voici bientôt l'aurore,

et elle ne paraît pas. Et moi je suis couché, ayant depuis longtemps

besoin d'aller, cherchant dans l'obscurité à prendre mes chaussures.

Cependant il y a quelque temps déjà que Kopros frappe à la porte: je

prends la mantille de ma femme et je mets ses chaussures persiques. Mais

où trouverait-on bien un endroit propre pour se soulager le ventre? La

nuit, tous les endroits sont bons. A l'heure qu'il est, personne ne me

verra chier. Hélas! malheureux que je suis de m'être marié vieux.

Combien je mérite de recevoir des coups! Elle n'est pas sortie pour rien

faire d'honnête. Quoi qu'il en soit, il faut que je chie.

UN CITOYEN.

Qui est là? N'est-ce pas le voisin Blépyros? De par Zeus! c'est

lui-même. Dis-moi, qu'est-ce que tu as donc là de rougeâtre? Kinésias

t'aurait-il par hasard embrené?

BLÉPYROS.

Non, mais je suis sorti, vêtu de la robe safranée dont s'habille ma

femme.

LE CITOYEN.

Mais ton manteau, où est-il?

BLÉPYROS.

Je ne saurais le dire. J'ai cherché et je n'ai rien trouvé sur mes

couvertures.

LE CITOYEN.

Alors, tu n'as pas prié ta femme de dire où il était.

BLÉPYROS.

Non, de par Zeus! car il se trouve qu'elle n'est pas à la maison: elle

s'est évadée furtivement, et je crains qu'elle ne fasse quelque équipée.

LE CITOYEN.

Par Poséidôn! je suis, de mon côté, dans la même situation: ma femme a

disparu, ayant le manteau que je porte; et ce n'est pas la seule chose

qui me tourmente: elle a pris mes chaussures, et je ne puis les

retrouver nulle part.

BLÉPYROS.

Par Dionysos! c'est comme moi pour mes chaussures lakoniennes; me

sentant pris du besoin d'aller, j'ai mis vite ces kothurnes à mes pieds,

afin de ne pas chier sur ma couverture, qui était toute propre.

LE CITOYEN.

Qu'y a-t-il donc? Est-ce qu'une de ses amies l'aurait invitée à un

festin?

BLÉPYROS.

C'est mon avis; car elle n'est pas dépravée, que je sache.

LE CITOYEN.

Mais tu chies donc des cordes! Pour moi, c'est le moment de me rendre à

l'assemblée, afin d'y retrouver mon manteau, le seul que j'aie.

BLÉPYROS.

Moi aussi, quand j'aurai fini; mais j'ai là une poire qui obstrue le

passage des matières.

LE CITOYEN.

Est-ce celle dont parlait Thrasyboulos aux Lakoniens?

BLÉPYROS.

Par Dionysos! elle tient ferme. Que faire? Car ce n'est pas la seule

chose qui me chagrine; mais, quand je mangerai, par où passeront ensuite

les excréments? Maintenant la porte est verrouillée par cet homme, quel

qu'il soit, par cet Akradousien. Qui donc me fera venir un médecin, et

lequel? Un qui soit habile dans la science des derrières? Amynôn, je le

sais? Mais peut-être refusera-t-il. Qu'on appelle Antisthénès par tous

les moyens! C'est un homme qui, en raison de ses soupirs, sait ce que

veut un derrière qui a besoin d'aller. O vénérable Ilithyia, ne me

laisse pas crever d'un verrouillage au derrière, et servir de pot de

chambre aux comiques.

KHRÉMÈS.

Hé! l'homme! Que fais-tu là? Ne chies-tu pas?

BLÉPYROS.

Moi! Non, de par Zeus! je me relève.

KHRÉMÈS.

N'as-tu pas mis la robe de ta femme?

BLÉPYROS.

Dans l'obscurité, je me suis trouvé mettre la main dessus. Mais d'où

viens-tu? dis-moi.

KHRÉMÈS.

De l'assemblée.

BLÉPYROS.

Est-ce qu'elle est déjà dissoute?

KHRÉMÈS.

Oui, de par Zeus! et dès le matin. Et certes, ô Zeus bienveillant! la

marque rouge m'a donné fort à rire, répandue tout à l'entour.

BLÉPYROS.

Tu as reçu le triobole?

KHRÉMÈS.

Plût aux dieux! Je suis arrivé trop tard, et j'ai honte, de par Zeus! de

ne rien rapporter que mon sac.

BLÉPYROS.

Quelle en est la cause?

KHRÉMÈS.

Une affluence d'hommes, telle qu'on n'en vit jamais d'aussi épaisse dans

la Pnyx. En les voyant, nous les prîmes tous pour des cordonniers. En

effet, on avait sous les yeux une assemblée de visages excessivement

blancs. Voilà comment je ne reçus rien, ni moi, ni bien d'autres.

BLÉPYROS.

Alors, je ne recevrais rien, si j'y allais maintenant?

KHRÉMÈS.

Le moyen? Pas même, j'en atteste Zeus! si tu étais venu dès le second

chant du coq.

BLÉPYROS.

Malheureux que je suis! «Antilokhos, pleure sur ma vie plutôt que sur le

triobole!» Car tout mon avoir est perdu... Mais quelle affaire a réuni

de si bon matin une si grande foule?

KHRÉMÈS.

Rien, sinon que les Prytanes ont mis en délibération les moyens de

sauver l'État. Aussitôt le chassieux Néoklidès a paru le premier. Alors

le peuple s'est mis à crier avec une force que tu peux te figurer:

«N'est-il pas indigne que cet homme ait le front de prendre la parole,

et cela quand il s'agit du salut de l'État, lui qui n'a pas su sauver

ses paupières?» Lui, alors, criant et jetant les yeux autour de lui:

«Que devais-je donc faire?» dit-il.

BLÉPYROS.

«Broyer de l'ail avec du jus de silphion, en y mêlant du tithymale de

Lakonie, et t'en frotter les paupières le soir,» voilà ce que je lui

aurais dit, si je m'étais trouvé là.

KHRÉMÈS.

Après lui, le très habile Evæôn s'est avancé nu, à ce qu'il semblait au

plus grand nombre; mais il prétendait, lui, qu'il avait un manteau. Il a

tenu ensuite les discours les plus démocratiques. «Voyez, dit-il, que

moi-même j'ai besoin d'être sauvé, et il s'en faut de quatre statères.

Je dirai néanmoins comment vous sauverez la société et les citoyens. Si

les foulons fournissent des lænas à ceux qui en ont besoin, au premier

moment où le soleil se détourne, jamais aucun de nous n'attrapera de

pleurésie. Que ceux qui n'ont ni lit, ni couvertures, aillent coucher,

après le bain, chez les corroyeurs; et si l'un d'eux ferme sa porte, en

hiver, qu'il soit condamné à trois peaux de mouton.»

BLÉPYROS.

Par Dionysos! c'est parfait. Il eût dû ajouter, et personne ne l'aurait

contredit: «Que les marchands de farine d'orge doivent fournir trois

khoenix à tous les pauvres pour leur nourriture, sous peine de gémir

longuement: c'est le seul moyen de profiter du bien de Nausikydès.»

KHRÉMÈS.

Après cela, un beau jeune homme, au teint blanc, semblable à Nikias,

s'est élancé pour haranguer le peuple, et il a commencé par dire qu'il

faut abandonner aux femmes le gouvernement de l'État. Alors grand

tumulte et cris: «Qu'il parle bien!» dans la bande des cordonniers. Mais

les gens de la campagne éclatent en murmures.

BLÉPYROS.

Ils avaient raison, de par Zeus!

KHRÉMÈS.

Mais ils étaient en minorité. Pour lui, il domine leurs clameurs,

disant beaucoup de bien des femmes et beaucoup de mal de toi.

BLÉPYROS.

Et qu'a-t-il dit?

KHRÉMÈS.

D'abord il a dit que tu es un vaurien.

BLÉPYROS.

Et toi?

KHRÉMÈS.

Ne m'interroge pas encore là-dessus. Puis un voleur.

BLÉPYROS.

Moi seul?

KHRÉMÈS.

Et puis, de par Zeus! un sykophante.

BLÉPYROS.

Moi seul?

KHRÉMÈS.

Toi, de par Zeus! et toute cette foule-ci.

BLÉPYROS.

Qui prétend le contraire?

KHRÉMÈS.

Il a dit que la femme est un être bourré d'esprit et capable d'acquérir

de la fortune, ajoutant que nulle d'entre elles ne divulgue les secrets

des Thesmophoria, tandis que toi et moi nous révélons toujours les

décisions du Conseil.

BLÉPYROS.

Par Hermès! il n'a pas menti sur ce point.

KHRÉMÈS.

Il disait ensuite qu'elles se prêtent entre elles des habits, des bijoux

d'or, de l'argent, des coupes, seule à seule, et sans témoins; qu'elles

rendent tous ces objets et ne se font point tort, chose, dit-il, si

fréquente parmi nous.

BLÉPYROS.

Oui, par Poséidôn! même quand il y a des témoins.

KHRÉMÈS.

Qu'elles ne font ni délations, ni procès, ni soulèvement contre le

peuple; mais qu'elles ont de nombreuses et excellentes qualités; et

autres grands éloges des femmes.

BLÉPYROS.

Et qu'a-t-on résolu?

KHRÉMÈS.

Que tu leur remettes le gouvernement de la cité, à elles; d'autant que

c'est la seule chose qui ne se soit jamais faite dans la ville.

BLÉPYROS.

Et cela a été résolu?

KHRÉMÈS.

Comme je te le dis.

BLÉPYROS.

Tout va leur être subordonné de ce qui est confié aux citoyens?

KHRÉMÈS.

Il en est ainsi.

BLÉPYROS.

Et je n'irai plus au tribunal, mais ma femme?

KHRÉMÈS.

Ce ne sera plus toi qui élèveras les enfants que tu as, mais ta femme.

BLÉPYROS.

Je n'aurai plus le souci des affaires dès le point du jour?

KHRÉMÈS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome second · 第 13 / 18 段