Fais silence maintenant.

MNÈSILOKHOS.

Que je fasse silence sur la porte?

EURIPIDÈS.

Écoute.

MNÈSILOKHOS.

J'écoute et fais silence sur la porte.

EURIPIDÈS.

C'est là que se trouve habiter l'illustre Agathôn, le poète tragique.

MNÈSILOKHOS.

Qu'est-ce que cet Agathôn?

EURIPIDÈS.

C'est un certain Agathôn.

MNÈSILOKHOS.

Le basané, le vigoureux?

EURIPIDÈS.

Non pas, mais un autre. Ne l'as-tu jamais vu?

MNÈSILOKHOS.

Il a une barbe épaisse.

EURIPIDÈS.

Ne l'as-tu jamais vu?

MNÈSILOKHOS.

Non, de par Zeus! que je sache.

EURIPIDÈS.

Tu t'es pourtant rencontré de près avec lui; mais peut-être sans le

connaître.... Retirons-nous à l'écart. Voici un de ses serviteurs qui

sort, portant du feu et des branches de myrte: c'est sans doute un

sacrifice pour sa poésie.

LE SERVITEUR D'AGATHÔN.

Silence dans tout le peuple: bouche close. Car le thiase des Muses a élu

domicile dans la demeure de mon maître et y module ses chants. Que le

paisible æther retienne l'haleine des vents, et que le calme règne sur

l'azur des flots.

MNÈSILOKHOS.

Bombax!

EURIPIDÈS.

Tais-toi. Que dis-tu?

LE SERVITEUR.

Que la gent ailée s'endorme: que les pieds des bêtes sauvages errant

dans les bois perdent leur agilité.

MNÈSILOKHOS.

Bombalobombax!

LE SERVITEUR.

Le poète harmonieux Agathôn, notre maître, se dispose....

MNÈSILOKHOS.

A se prostituer?

LE SERVITEUR.

Qui donc a parlé?

MNÈSILOKHOS.

Le paisible æther.

LE SERVITEUR.

A charpenter les assises d'un drame. Il équarrit de nouvelles tirades

poétiques: il tourne tels vers et coud ensemble tels autres; il forge

des pensées, invente des antonomases, les coule en cire, les arrondit,

les met au creuset.

MNÈSILOKHOS.

Et joue de l'arrière-train.

LE SERVITEUR.

Quel rustre approche de cette enceinte?

MNÈSILOKHOS.

Un homme, tout prêt, avec toi et avec ton poète harmonieux, sous votre

enceinte, d'arrondir, de tourner cet engin et de le mettre au creuset.

LE SERVITEUR.

Quand tu étais jeune, tu devais être un joli drôle, vieillard!

EURIPIDÈS.

Mon brave, laisse cet homme tranquille; et toi, fais-moi venir ici

Agathôn par tous les moyens.

LE SERVITEUR.

Inutile de m'en prier: il va lui-même sortir bientôt, car il s'est mis à

versifier et, en hiver, il n'est pas facile d'arrondir des strophes sans

venir devant la porte, au soleil.

EURIPIDÈS.

Alors, que dois-je faire?

LE SERVITEUR.

Attends qu'il sorte.

EURIPIDÈS.

O Zeus! que songes-tu que j'aie à faire aujourd'hui?

MNÈSILOKHOS.

Par les dieux! je veux savoir ce que cela signifie. Pourquoi tes

gémissements, tes lamentations? Tu ne dois me cacher rien, à moi ton

beau-père.

EURIPIDÈS.

Un grand malheur se manigance contre moi.

MNÈSILOKHOS.

Lequel?

EURIPIDÈS.

Ce jour va décider si Euripidès doit vivre ou mourir.

MNÈSILOKHOS.

Et comment? Aujourd'hui les tribunaux ne doivent pas juger; le Conseil

n'a pas de séance parce que c'est le troisième jour, le jour du milieu

des Thesmophoria.

EURIPIDÈS.

C'est précisément là ce qui présage ma perte. Les femmes ont tramé un

complot contre moi, et elles vont, aujourd'hui même, se réunir dans le

Thesmophorion, pour délibérer sur ma ruine.

MNÈSILOKHOS.

Et pour quel motif?

EURIPIDÈS.

Parce que dans mes tragédies je dis du mal d'elles.

MNÈSILOKHOS.

Par Poséidôn! tu n'as que ce que tu mérites! Mais quel expédient as-tu

pour te tirer de là?

EURIPIDÈS.

Engager le poète tragique Agathôn à se rendre aux Thesmophoria.

MNÈSILOKHOS.

Pourquoi faire? dis-moi.

EURIPIDÈS.

Il se mêlerait à l'assemblée des femmes et, s'il le fallait, il

parlerait.

MNÈSILOKHOS.

Ouvertement ou par ruse?

EURIPIDÈS.

Par ruse, revêtu d'une robe de femme.

MNÈSILOKHOS.

Le procédé est joli, et tout à fait dans ta manière. En fait d'astuce, à

nous le gâteau!

EURIPIDÈS.

Silence!

MNÈSILOKHOS.

Qu'y a-t-il?

EURIPIDÈS.

Agathôn sort.

MNÈSILOKHOS.

Où est-il?

EURIPIDÈS.

L'homme roulé dans la machine.

MNÈSILOKHOS.

Je suis donc aveugle. Je ne vois pas un homme ici, je vois Kyrènè.

EURIPIDÈS

Silence! Il se prépare à mélodier.

MNÈSILOKHOS.

Des sentiers de fourmis ou des gazouillements plaintifs?

AGATHÔN.

Prenez la torche consacrée aux Déesses souterraines, jeunes filles, et,

au sein de votre patrie et de la liberté, mêlez les danses aux cris.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

De quelle divinité est-ce la fête? Dis-le-moi. La foi me rend prêt à

honorer les dieux.

AGATHÔN.

Voyons, Muse, célèbre maintenant le lanceur de flèches d'or, Phoebos,

qui a fondé les remparts d'une cité sur la terre du Simoïs.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

Salut à Phoebos dans mes chants les plus beaux, à Phoebos vainqueur dans

les combats poétiques.

AGATHÔN.

Chantez aussi celle qui se plaît aux chênaies montagneuses, Artémis la

vierge chasseresse.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

A mon tour, je chante et je glorifie l'auguste fille de Lèto, Artémis,

qui ne connaît point la couche nuptiale.

AGATHÔN.

Et Lèto, et les sons de la lyre asiatique imitant par le rhythme les

mouvements rhythmés des Kharites Phrygiennes.

LE CHOEUR D'AGATHÔN.

J'honore la puissante Lèto, et la kithare, mère des hymnes, aux mâles et

nobles accents, dont l'éclat fait étinceler les yeux de la Déesse, émue

par la soudaineté de notre voix. En retour, chante le souverain Phoebos.

Salut, heureux fils de Lèto.

MNÈSILOKHOS.

Combien est douce cette mélodie, ô vénérable Génétyllidès! Elle est

féminine, voluptueuse comme un baiser à bouche demi-close, si bien qu'en

l'écoutant, un chatouillement m'a saisi par-dessous mon siège. Et toi,

jeune homme, qui que tu sois, je veux t'interroger à la manière

d'Æskhylos, dans sa _Lykourgia_... D'où vient cet efféminé? Quelle est

sa patrie? Son vêtement? Pourquoi cette vie désordonnée? Un luth et une

robe couleur de safran? Une lyre et une résille? Une lékythe et une

ceinture? N'est-ce pas un contraste? Qu'y a-t-il de commun entre un

miroir et une épée? Toi-même, enfant, qui es-tu? Prétends-tu être un

homme? Où est ce qui fait l'être viril? Où est ta læna? ta chaussure

lakonienne? Serais-tu une femme? Alors où est ta gorge? Que réponds-tu?

Pourquoi garder le silence? D'ailleurs, je te devine à ton chant,

puisque toi-même tu ne veux rien dire.

AGATHÔN.

O vieillard, vieillard, c'est de la jalousie que provient le blâme que

je viens d'entendre; mais je n'en éprouve aucune douleur. Je porte un

costume en rapport avec ma pensée. Il faut qu'un poète s'ajustant aux

drames qu'il doit composer, y adapte son caractère. Si on compose des

drames à femmes, il faut que le corps prenne des manières féminines.

MNÈSILOKHOS.

Ainsi tu chevauches, quand tu composes _Phædra_?

AGATHÔN.

Si on fait des drames à hommes, il faut que le corps soit viril. Ce que

nous n'avons pas, l'imitation doit en suivre la piste.

MNÈSILOKHOS.

Si tu mets en scène des satyres, appelle-moi, je collaborerai derrière

toi dans la posture requise.

AGATHÔN.

D'ailleurs, il est de mauvais goût qu'un poète se montre grossier et

velu. Vois Ibykos, Anakréôn de Téos, Alkæos, qui ont donné de la saveur

à l'harmonie, ils portaient des mitres et dansaient l'Ionienne. Et

Phrynikhos, que tu as entendu, il était beau et couvert de beaux

vêtements; et voilà pourquoi beaux également étaient ses drames. La

nécessité veut que les oeuvres reproduisent la nature de l'ouvrier.

MNÈSILOKHOS.

Philoklès était laid: il a fait des pièces laides; Xénoklès était

méchant: il a fait des pièces méchantes; Théognis était froid: froids

ses vers.

AGATHÔN.

Absolue nécessité: et c'est parce que je le savais que j'ai soigné ma

personne.

MNÈSILOKHOS.

Comment cela, au nom des dieux?

EURIPIDÈS.

Cesse d'aboyer: j'étais comme lui à son âge, quand je commençais à

écrire.

MNÈSILOKHOS.

De par Zeus! je ne suis pas jaloux de ton éducation.

EURIPIDÈS.

Mais le motif pour lequel je suis venu, laisse-le-moi dire.

AGATHÔN.

Parle.

EURIPIDÈS.

Agathôn, sage est l'homme, qui a le talent de bien resserrer beaucoup de

pensées en peu de mots. Or, frappé d'un étrange malheur, je suis venu en

suppliant vers toi.

AGATHÔN.

De quoi as-tu besoin?

EURIPIDÈS.

Les femmes doivent me tuer aujourd'hui pendant les Thesmophoria, parce

que je dis du mal d'elles.

AGATHÔN.

En quoi pouvons-nous t'être utiles?

EURIPIDÈS.

En tout. Si, t'asseyant en secret au milieu des femmes et ayant l'air

d'en être une, tu prends ma défense, il est clair que tu me sauves. Seul

tu es en état de parler convenablement en ma faveur.

AGATHÔN.

Mais pourquoi ne vas-tu pas toi-même te défendre en personne?

EURIPIDÈS.

Je vais te le dire. D'abord je suis connu, ensuite je grisonne et j'ai

de la barbe; toi tu es joli garçon, le teint blanc, rasé de près, voix

de femme, délicat, charmant à voir.

AGATHÔN.

Euripidès.

EURIPIDÈS.

Qu'est-ce à dire?

AGATHÔN.

N'as-tu pas écrit quelque part: «Tu aimes à voir la lumière, crois-tu

que ton père ne l'aime pas aussi?»

EURIPIDÈS.

Oui.

AGATHÔN.

N'espère donc pas qu'aujourd'hui nous nous exposions à ton mal: nous

serions fous. Mais ce qui t'est personnel, supporte-le toi-même. C'est

justice de supporter les malheurs, non par la ruse, mais par la

patience.

MNÈSILOKHOS.

En effet, toi, débauché, tu t'es élargi le derrière, non par des

paroles, mais par la patience.

EURIPIDÈS.

Qu'est-ce qui te fait craindre de te rendre là-bas?

AGATHÔN.

Il m'arriverait encore pire qu'à toi.

EURIPIDÈS.

Comment?

AGATHÔN.

Comment? J'aurais l'air de dérober les mystères nocturnes des femmes, et

de leur ravir la Kypris féminine.

MNÈSILOKHOS.

Allons donc! Dérober! De par Zeus! tu veux dire être cajolé. Mais, de

par Zeus! le prétexte est spécieux.

EURIPIDÈS.

Eh bien! Le feras-tu?

AGATHÔN.

Ne t'en flatte pas.

EURIPIDÈS.

O trois fois malheureux! C'est fait de moi.

MNÈSILOKHOS.

Euripidès, mon bon ami, mon gendre, ne t'abandonne pas toi-même.

EURIPIDÈS.

Comment donc vais-je faire?

MNÈSILOKHOS.

Envoie cet homme où l'on gémit longuement, et fais de moi ce que tu

veux, je suis à toi.

EURIPIDÈS.

Voyons alors, puisque tu te livres à moi. Quitte ce vêtement.

MNÈSILOKHOS.

Il est par terre. Et que veux-tu faire de moi?

EURIPIDÈS.

Raser ce poil et brûler celui d'en bas.

MNÈSILOKHOS.

Fais-le, si bon te semble, puisque j'ai tant fait que de me dévouer.

EURIPIDÈS.

Agathôn, tu portes toujours sur toi quelque rasoir, prête-nous-en un

maintenant.

AGATHÔN.

Prends-en un toi-même dans l'étui.

EURIPIDÈS.

Tu es un brave homme. (_A Mnèsilokhos._) Assieds-toi: enfle la joue

droite.

MNÈSILOKHOS.

Holà là!

EURIPIDÈS.

Pourquoi cries-tu? Je t'enfonce une broche dans le gosier, si tu ne te

tais pas.

MNÈSILOKHOS.

Attatata, iattatata!

EURIPIDÈS.

Où cours-tu?

MNÈSILOKHOS.

Au temple des Déesses Vénérables. Par Dèmètèr! je ne reste pas ici pour

être mutilé.

EURIPIDÈS.

Mais tu vas être un comble de ridicule, avec la moitié de ta figure

rasée!

MNÈSILOKHOS.

Je n'en ai cure.

EURIPIDÈS.

Au nom des dieux, ne m'abandonne pas. Viens ici.

MNÈSILOKHOS.

Suis-je assez malheureux!

EURIPIDÈS.

Ne bouge pas: lève la tête. Par où te tournes-tu?

MNÈSILOKHOS.

Mu, mu!

EURIPIDÈS.

Pourquoi ces mu, mu? Tout va pour le mieux.

MNÈSILOKHOS.

Hélas! Quel malheur! Je suis engagé dans les troupes légères.

EURIPIDÈS.

Ne t'inquiète pas: tu es charmant tout à fait. Veux-tu te regarder?

MNÈSILOKHOS.

Oui, apporte un miroir.

EURIPIDÈS.

Te vois-tu?

MNÈSILOKHOS.

De par Zeus! ce n'est pas moi; c'est Klisthénès.

EURIPIDÈS.

Lève-toi, que je te brûle les poils: penche-toi.

MNÈSILOKHOS.

Malheur des malheurs! je vais être pourceau.

EURIPIDÈS.

Qu'on m'apporte de l'intérieur une torche ou une lampe! Penche-toi.

Prends garde à l'extrémité de la queue.

MNÈSILOKHOS.

Oui, de par Zeus! Mais tu me brûles. Malheur à moi! De l'eau! de l'eau!

voisins, ou mon derrière va prendre feu.

EURIPIDÈS.

Courage!

MNÈSILOKHOS.

Courage, quand on m'incendie?

EURIPIDÈS.

Allons donc! ce n'est pas une affaire pour toi: le plus pénible est

fait.

MNÈSILOKHOS.

Hélas! Quelle suie! Je suis tout noir dans la région des fesses.

EURIPIDÈS.

Sois sans crainte: on va te laver cela à l'éponge.

MNÈSILOKHOS.

Il gémira, celui qui me lavera le derrière!

EURIPIDÈS.

Agathôn, puisque tu refuses de te dévouer toi-même, prête-nous du moins

cette robe et cette ceinture: car tu ne peux pas dire que tu n'en as

pas.

AGATHÔN.

Prenez et usez-en; je ne refuse pas.

MNÈSILOKHOS.

Que dois-je prendre?

EURIPIDÈS.

Que prendre? Prends d'abord et mets cette robe jaune. Par Aphroditè!

elle a une bonne odeur de mâle.

MNÈSILOKHOS.

Passe-la-moi vite. Donne maintenant la ceinture.

EURIPIDÈS.

Voici.

MNÈSILOKHOS.

Allons, maintenant, mets-moi des anneaux aux jambes.

EURIPIDÈS.

Il te faut encore une résille et une mitre.

AGATHÔN.

Voici le couvre-tête que je porte la nuit.

EURIPIDÈS.

De par Zeus! c'est tout à fait ce qu'il faut.

MNÈSILOKHOS.

M'ira-t-il bien?

EURIPIDÈS.

Oui, de par Zeus! c'est à merveille. Voyons, où y a-t-il un mantelet?

AGATHÔN.

Prends celui qui est sur le lit.

EURIPIDÈS.

Il faut des chaussures.

AGATHÔN.

Prends les miennes.

MNÈSILOKHOS.

M'iront-elles?

EURIPIDÈS.

Tu aimes, il est vrai, à te chausser large.

AGATHÔN.

Essaie-les. Et maintenant que tu as tout ce qu'il te faut, qu'on me

roule au plus vite à l'intérieur.

EURIPIDÈS.

Cet homme nous a vraiment l'air d'une femme. Si tu parles, prends bel et

bien le son de voix féminin.

MNÈSILOKHOS.

J'essaierai.

EURIPIDÈS.

Va donc.

MNÈSILOKHOS.

Non, par Apollôn! à moins que tu ne me jures...

EURIPIDÈS.

Quoi?

MNÈSILOKHOS.

De me sauver par tous les moyens, s'il fond sur moi quelque chose de

fâcheux.

EURIPIDÈS.

Je le jure par l'Æther, séjour de Zeus.

MNÈSILOKHOS.

Pourquoi pas plutôt par la famille de Hippokratès?

EURIPIDÈS.

Eh bien! je jure par tous les dieux sans exception.

MNÈSILOKHOS.

Souviens-toi donc que «c'est le coeur qui a juré et que la langue n'a

point juré». Moi, je ne me suis pas lié par un serment.

EURIPIDÈS.

Hâte-toi: pars vite. Le signal de l'assemblée paraît sur le

Thesmophorion. Moi, je m'en vais.

MNÈSILOKHOS.

Viens donc, Thratta, suis-moi. Thratta, regarde ces torches embrasées:

quelle épaisse fumée elles répandent! Ah! belles Thesmophores,

accordez-moi une heureuse fortune ici et puis dans ma maison. Thratta,

dépose la corbeille, tires-en le gâteau, afin que je le prenne pour

sacrifier aux deux Déesses. Souveraine vénérée, Dèmètèr chérie, et toi,

Perséphonè, fais que, maintes fois, je t'offre maints sacrifices, et

surtout qu'aujourd'hui je me dérobe aux regards. Puisse ma fille nubile

épouser un homme riche, d'ailleurs sot et niais, et qu'elle tourne son

esprit et son coeur du côté de la gaudriole. Mais où donc, où

m'assoirai-je en bonne place, afin d'entendre les oratrices? Toi,

va-t'en, Thratta; détale. Il n'est pas permis aux esclaves d'écouter les

discours.

UNE FEMME HÉRAUT.

Observez, observez un religieux silence. Implorez les deux Thesmophores

Dèmètèr et Kora, Ploutos, Kalligénéia, Kourotrophos, Hermès, les

Kharites, pour que l'assemblée et la réunion actuelle produisent les

plus beaux et les meilleurs effets, très utiles à la cité des Athéniens

et heureuses pour nous! Que celle qui fera ou qui dira le mieux en

faveur du peuple des Athéniens et des femmes remporte la victoire!

Faites ces souhaits pour votre propre bonheur. Iè Pæan! Ie Pæan!

Réjouissons-nous!

LE CHOEUR.

Nous approuvons ces voeux, et nous prions la race divine de se montrer

favorable à ces prières. Zeus au grand nom, et toi, Dieu à la lyre d'or,

qui possèdes la sainte Dèlos, et toi, vierge puissante, à l'oeil gris et

à la lance d'or, qui habites la cité invincible, viens ici; et toi

aussi, qui portes divers noms, vierge chasseresse, rejeton de Lèto au

visage d'or. Et toi, vénérable Poséidôn, souverain des mers, roi des

ondes salées, quitte le gouffre poissonneux, qu'agitent les tempêtes; et

vous, filles marines de Nèreus, et vous, Nymphes errantes des montagnes.

Que la lyre d'or se mêle à nos prières. Nobles Athéniennes, qu'un ordre

parfait règne dans notre assemblée!

LA FEMME HÉRAUT.

Invoquez les dieux Olympiens et les déesses Olympiennes, les dieux

Pythiens et les déesses Pythiennes, les dieux Dèliens et les déesses

Dèliennes, et les autres dieux. Si quelqu'un conspire une perfidie

contre le peuple femme, ou offre la paix à Euripidès et aux Mèdes, afin

de causer quelque dommage aux femmes, si on aspire à la tyrannie ou au

rappel du tyran; si on dénonce une femme qui a supposé un enfant; si une

servante, confidente des galanteries de sa maîtresse, les dit à

l'oreille du mari; ou si une autre, chargée d'un message, fait un

rapport mensonger; si un séducteur trompe à l'aide de mensonges, et ne

donne pas ce qu'il a promis; si une vieille femme fait des présents à

son amant; si une hétaïre, trahissant celui qui l'aime, reçoit de la

main d'un autre; si un cabaretier ou une cabaretière fraude sur la

mesure du kongion ou des kotyles, demandez aux dieux leur perte et celle

de leur famille, et, pour vous, suppliez-les de vous accorder à tous de

nombreux biens.

LE CHOEUR.

D'un commun accord nous demandons que ces voeux soient accomplis pour la

cité, accomplis pour le peuple, et que le succès aille à celles qui

auront donné les meilleurs avis. Quant à celles qui trompent, qui

violent les serments solennels pour leur intérêt et aux dépens des

autres, ou qui cherchent à changer les décrets et la loi; celles enfin

qui révèlent nos secrets à nos amis, et qui introduisent les Mèdes dans

notre pays, pour le ruiner, ce sont des impies, des fléaux de la cité.

Pour toi, Zeus tout-puissant, exauce nos prières, si bien que les dieux

nous soient propices, quoique nous soyons des femmes!

LA FEMME HÉRAUT.

Écoutez toutes. Voici la décision du Conseil des femmes, Timokléia,

présidente; Lysilla, secrétaire; Sostrata, rapporteuse:

«Une assemblée sera tenue dès le matin du jour médial des Thesmophoria,

temps où nous avons le plus de loisir, à l'effet de délibérer avant tout

sur Euripidès et sur le châtiment qu'il mérite, car il est prévenu de

nous avoir outragées toutes.»

Qui veut prendre la parole?

PREMIÈRE FEMME.

Moi!

LA FEMME HÉRAUT.

Commence d'abord par ceindre cette couronne, avant de parler.

LE CHOEUR.

Silence, tais-toi; écoutez. La voilà qui crache comme font les orateurs:

elle paraît en avoir long à dire.

PREMIÈRE FEMME.

Femmes, ce n'est aucune idée d'ambition, j'en atteste les deux Déesses,

qui me fait lever pour prendre la parole; mais l'indignation que

j'éprouve, malheureuse, à nous voir, depuis si longtemps, en butte aux

insultes d'Euripidès, ce fils d'une marchande d'herbes, et à ses

invectives incessantes et de toute nature. Car quels outrages ne

répand-il pas sur nous? Il nous calomnie partout où se réunissent des

spectateurs, des tragédiens et des choeurs, nous appelant adultères,

débauchées, biberonnes, traîtresses, bavardes, malsaines, grand fléau

des hommes. Aussi nos maris, au sortir des planches du théâtre, nous

regardent en dessous, et examinent tout de suite s'il n'y a pas là

quelque amant caché. Il ne nous est plus permis de rien faire comme

autrefois, tant il a donné de mauvaises idées à nos maris. Ainsi, une

femme tresse-t-elle une couronne, on la croit amoureuse. Renverse-t-elle

un vase en allant et venant dans la maison, le mari demande aussitôt

pour qui elle a brisé la poterie: il est probable que c'est pour

l'étranger de Korinthos. Une fille est-elle malade? son père ne manque

pas de dire: «Ce teint-là ne me convient pas pour une fille.» Ce n'est

pas tout; une femme qui n'a pas d'enfants veut en supposer un: elle ne

peut pas s'isoler un instant; les hommes restent là, tout près. Les

vieillards, qui naguère épousaient de jeunes femmes, il les a si bien

calomniés, que pas un vieillard aujourd'hui ne veut se marier, sur la

foi de ce vers:

_Vieillard qui se marie a pour femme un tyran_.

C'est encore à cause de lui que sur les gynécées on applique des cachets

et du bois pour nous garder, et que l'on nourrit des chiens molosses,

épouvantail des amants. Or, cela même est excusable; mais nous n'avons

plus, comme autrefois, la liberté de disposer à notre gré, dans le

ménage, de l'orge, de l'huile, du vin: cela nous est interdit. Les

hommes portent toujours sur eux des petites clefs secrètes, tout ce

qu'il y a de plus perfide, venant de Lakonie, munies de trois crans.

Avant cela, pour ouvrir une porte, nous usions d'un cachet semblable au

leur, du prix d'un triobole; mais maintenant cette peste d'Euripidès les

a stylés à faire usage de cachets de bois vermoulu. Je suis donc d'avis

maintenant de nous défaire de notre ennemi d'une manière quelconque;

soit par le poison, soit par tout autre moyen, pourvu qu'il meure. Voilà

ce que je dis hautement: pour le reste, je le consignerai sur le

registre de la secrétaire.

LE CHOEUR.

Jamais je n'ai entendu femme pérorer avec plus de sagacité, ni

s'exprimer avec plus d'éloquence. Tout ce qu'elle dit est juste: elle a

scruté toutes les idées, elle a tout pesé dans la balance du bon sens,

elle a trouvé divers arguments serrés avec justesse et heureusement

rencontrés, si bien que si Xénoklès, fils de Karkinos, parlait à côté

d'elle, vous jugeriez toutes, je crois, qu'il ne dit rien qui vaille.

DEUXIÈME FEMME.

Je ne viens, moi-même, que pour dire quelques mots. En effet, l'oratrice

a bien formulé nos griefs. Cependant ce que j'ai souffert, je veux vous

le dire. Mon mari est mort à Kypros, me laissant cinq petits enfants,

que j'ai beaucoup de peine à élever en tressant des couronnes sur le

marché aux myrtes. Jusqu'ici, toutefois, je gagnais ma vie tant bien que

mal. Mais voici que cet homme, dans les tragédies qu'il compose, a

persuadé aux gens qu'il n'y a point de dieux, de telle sorte que ma

vente a diminué de moitié. Je vous le dis donc à vous toutes, et je le

répète, il faut châtier cet homme et pour beaucoup de raisons. Les

grossièretés sauvages qu'il entasse contre nous, femmes, viennent de ce

qu'il a été élevé au milieu de légumes grossiers. Mais je me rends à

l'Agora: j'ai à tresser pour les hommes vingt couronnes par moi

promises.

LE CHOEUR.

Cette liberté de langage offre quelque chose de plus piquant que le

premier discours. Que de traits lancés à propos! Qu'elle a du bon sens!

Quel raffinement de pensées! Rien d'inintelligible: tout est

convaincant. Oui, il faut tirer des outrages de cet homme une vengeance

éclatante.

MNÈSILOKHOS.

Aristophane; Traduction nouvelle, tome second · 第 7 / 18 段