vilaines choses de vous, n'a rien qui me surprenne: il devait échauffer
votre bile. Moi-même, j'en jure par mes enfants, je déteste cet homme.
Autrement je serais folle. Cependant entre nous il faut parler raison.
Nous sommes seules: pas un mot ne sortira d'ici. Pourquoi
l'accusons-nous, et supportons-nous avec peine qu'il ait révélé deux ou
trois de nos forfaits, quand notre conduite en a dix mille? Moi tout
d'abord, pour n'en pas citer d'autre, j'ai beaucoup de vilaines choses
sur la conscience, entre autres celle-ci, qui est fort laide. J'étais
mariée depuis trois jours, mon mari dormait près de moi. J'avais un
amant qui m'avait séduite à l'âge de sept ans. Celui-ci, pris d'un vif
désir de m'avoir, vient gratter à la porte. Je comprends aussitôt, et je
me glisse hors du lit, en cachette. Mon mari me demande: «Où
vas-tu?--Où? j'ai la colique, mon ami, j'ai mal au ventre; je vais aux
lieux d'aisances.--Va,» me dit-il. Puis il se met à broyer des fruits de
cèdre, de l'aneth, de la sauge. Moi, je verse de l'eau sur les gonds et
je m'échappe auprès de mon amant. Je me livre à lui, à demi couchée sur
l'autel du Dieu des Rues, et me tenant attachée au laurier. Et voyez,
Euripidès n'a jamais soufflé un mot de cela, pas plus que de nos
complaisances pour des esclaves et des muletiers, à défaut d'autres. Il
n'en dit rien, ni du soin que nous prenons, après nos libertinages
nocturnes, de manger de l'ail le matin, pour que le mari, trompé par
l'odeur en revenant du rempart, ne soupçonne aucun méfait. Euripidès, tu
le vois, n'en a jamais parlé. S'il injurie Phædra, qu'est-ce que cela
nous fait? Il n'a jamais dit qu'une femme, déployant au grand jour,
devant son mari, la largeur de son manteau, fait échapper son amant
caché dessous: il ne l'a jamais dit. J'en sais une autre qui prétendit
durant dix jours qu'elle était en travail d'accouchement, jusqu'à ce
qu'elle eût acheté un enfant. Le mari court partout afin d'acheter des
remèdes qui hâtent la délivrance: une vieille apporte dans une marmite
l'enfant, qui a la bouche remplie de miel pour l'empêcher de crier. Sur
un signe de la vieille, la femme se met à crier: «Va-t'en, va-t'en, mon
mari, il me semble que je vais accoucher.» L'enfant gigote dans la
marmite, le mari s'éloigne tout joyeux. On ôte le miel de la bouche de
l'enfant, qui se met à crier. Alors la maudite vieille, qui a apporté
l'enfant, accourt souriante vers le mari et lui dit: «Un lion, un lion
t'est né, c'est tout ton portrait, c'est toi des pieds à la tête, y
compris les insignes de ta virilité, une vraie pomme de pin.» Ne sont-ce
pas là nos méfaits? Oui, certes, par Artémis. Et nous nous emportons
contre Euripidès, qui ne nous en fait pas plus que nous n'en avons fait?
LE CHOEUR.
Voilà qui est étrange! Où a-t-elle trouvé cela? Quel pays a produit une
pareille effrontée? Une femme d'une langue aussi perverse, si
ouvertement éhontée, je ne pensais pas qu'il y en eût parmi nous, ni
capable d'une telle audace. Mais tout peut arriver, et j'approuve le
vieux proverbe: «Il faut regarder sous chaque pierre, de peur qu'il n'en
sorte un orateur prêt à mordre.» Mais il n'y a rien au monde de pire que
les femmes naturellement sans pudeur, si ce n'est les femmes
elles-mêmes.
TROISIÈME FEMME.
J'en jure par Aglauros, femmes, vous avez perdu le sens ou vous êtes
sous l'influence d'un philtre, ou victimes d'un malheur étrange, pour
permettre que cette peste vous insulte toutes. S'il y en avait une parmi
vous... Eh bien! allons-y nous-mêmes avec nos servantes, prendre quelque
part de la cendre, lui épiler le bas-ventre, afin qu'elle apprenne,
étant femme, à ne pas parler mal des femmes dorénavant.
MNÈSILOKHOS.
Pas d'épilation, femmes! Si en toute franchise il est ici permis à
chaque citoyenne de dire son avis, et si j'ai exposé ce qui me semblait
juste à l'égard d'Euripidès, dois-je, pour cela, être épilée et punie
par vous?
TROISIÈME FEMME.
Quoi! ne pas être punie, toi qui seule as eu le front de prendre la
défense d'un homme qui nous a couvertes d'opprobres, et qui choisit pour
sujets tout ce qu'il y a de femmes coupables, des Mélanippas, des
Phædras, mais de Pénélopè jamais, parce qu'elle passait pour une femme
vertueuse?
MNÈSILOKHOS.
J'en sais la raison: c'est qu'on ne pourrait nommer une seule Pénélopè
parmi les femmes d'aujourd'hui, mais que toutes sont des Phædras.
TROISIÈME FEMME.
Vous entendez, femmes, ce que dit cette drôlesse: nous toutes sans
exception!
MNÈSILOKHOS.
Mais, de par Zeus! je n'ai pas dit tout ce que je sais. Voulez-vous que
j'en dise davantage?
TROISIÈME FEMME.
Tu ne le pourrais. Tu as exhalé tout ce que tu savais.
MNÈSILOKHOS.
Mais non, de par Zeus! ce n'est pas encore la dix millième partie de ce
que nous faisons. Ainsi je n'ai pas dit, tu vas voir, que nous nous
servons de nos lames d'or pour pomper le vin.
PREMIÈRE FEMME.
La peste te crève!
MNÈSILOKHOS.
Et qu'à la fête des Apatouria nous donnons des viandes à nos amants, et
qu'ensuite nous accusons le chat!...
TROISIÈME FEMME.
Ah! malheur! tu extravagues.
MNÈSILOKHOS.
Que celle-ci a tué son mari d'un coup de hache, je ne l'ai pas dit; ni
qu'une autre a rendu le sien fou au moyen de philtres, ou qu'un jour,
fouillant sous la baignoire...
TROISIÈME FEMME.
Va-t'en à la malemort!
MNÈSILOKHOS.
Une Akharnienne a enterré son père.
TROISIÈME FEMME.
Peut-on entendre patiemment de pareilles choses?
MNÈSILOKHOS.
Comment, ta servante étant accouchée d'un garçon, tu le lui as
soustrait à ton usage et tu lui as substitué ta petite fille.
TROISIÈME FEMME.
Par les deux Déesses! tu me paieras ce propos-là: je t'arracherai la
toison.
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! tu ne me toucheras pas.
TROISIÈME FEMME.
Tiens! vois!
MNÈSILOKHOS.
Vois aussi!
TROISIÈME FEMME.
Prends mon manteau, Philista.
MNÈSILOKHOS.
Approche seulement, et, par Artémis! je te...
TROISIÈME FEMME.
Que feras-tu?
MNÈSILOKHOS.
Le gâteau de sésame que tu as mangé, je te le ferai rendre par en bas.
LE CHOEUR.
Trêve aux injures: voici une femme qui se hâte d'accourir vers nous.
Avant qu'elle arrive, faites silence, afin que nous écoutions posément
ce qu'elle a à nous dire.
KLISTHÉNÈS.
Chères amies, avec qui je suis en conformité de goûts, ma sympathie pour
vous se voit à mon menton imberbe. J'ai la passion des femmes, et je
prends votre défense toujours. A l'instant même j'ai entendu parler
d'une grosse affaire qui vous concerne, et dont on s'entretenait tout à
l'heure sur l'Agora. Je viens donc en messager vous en faire part, afin
que vous veilliez attentivement et que vous vous teniez sur vos gardes
contre un danger grave et redoutable, s'il fondait sur vous à
l'improviste.
LE CHOEUR.
Qu'y a-t-il, mon enfant? Car il convient de t'appeler un enfant, tant
que tu as ainsi les joues glabres.
KLISTHÉNÈS.
On dit qu'Euripidès a envoyé ici aujourd'hui son beau-père, un
vieillard.
LE CHOEUR.
Et pour quoi faire? Dans quelle intention?
KLISTHÉNÈS.
Afin que tout ce que vous projetteriez ou seriez près de faire, il le
sût en épiant vos paroles.
LE CHOEUR.
Et comment s'est-il caché parmi les femmes, lui, un homme?
KLISTHÉNÈS.
Euripidès l'a flambé, épilé, et, des pieds à la tête, accoutré comme une
femme.
MNÈSILOKHOS.
Et vous croyez cela? Quel homme serait assez bête pour se laisser épiler
ainsi? Je ne le crois pas, moi, j'en atteste les deux vénérables
Déesses.
KLISTHÉNÈS.
Tu radotes: car, moi, je ne serais pas venu l'annoncer, si je ne l'avais
appris de gens bien informés.
LE CHOEUR.
On nous annonce là une terrible chose. Mais, ô femmes, il n'y a pas à
hésiter; il faut découvrir cet homme, et chercher partout comment il a
pu rester caché à nos regards. Et toi, cherche avec nous; nous t'aurons
ainsi double reconnaissance, mon ami.
KLISTHÉNÈS, _à une quatrième femme._
Voyons d'abord, qui es-tu, toi?
MNÈSILOKHOS, _à part_.
Où me fourrer?
KLISTHÉNÈS.
Il faut que toutes passent à l'inspection.
MNÈSILOKHOS, _à part_.
Malheur à moi!
QUATRIÈME FEMME.
Tu me demandes qui je suis? La femme de Kléonymos.
KLISTHÉNÈS.
Vous savez quelle est cette femme?
LE CHOEUR.
Oui, nous le savons. Mais regarde bien les autres.
KLISTHÉNÈS.
Quelle est celle-ci, qui porte un enfant?
QUATRIÈME FEMME.
De par Zeus! c'est ma nourrice!
MNÈSILOKHOS, _à part_.
Je suis perdu! (_Il fait un mouvement pour s'enfuir._)
KLISTHÉNÈS.
Holà! toi! Où vas-tu? Reste ici! Quel mal arrive-t-il?
MNÈSILOKHOS.
Laisse-moi aller pisser.
KLISTHÉNÈS.
Tu es une effrontée! Fais vite ton affaire: je t'attends ici.
LE CHOEUR.
Attends, et examine-la attentivement: c'est la seule ici, mon cher, que
nous ne connaissions pas.
KLISTHÉNÈS.
Tu mets bien du temps pour pisser, toi!
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! mon pauvre ami, j'ai une rétention d'urine: hier, j'ai
mangé du cresson.
KLISTHÉNÈS.
Qu'est-ce que tu chantes avec ton cresson? Allons, viens ici, devant
moi.
MNÈSILOKHOS.
Pourquoi me tires-tu comme cela? Je suis malade.
KLISTHÉNÈS.
Dis-moi, quel est ton mari?
MNÈSILOKHOS.
Tu me demandes quel est mon mari. Connais-tu un tel... du dême de
Kothôkidæ?
KLISTHÉNÈS.
Un tel? Qui?
MNÈSILOKHOS.
Oui, un tel qui une fois... un tel, fils d'un tel...
KLISTHÉNÈS.
Tu es folle, tu en as l'air! Es-tu déjà venue ici?
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! tous les ans.
KLISTHÉNÈS.
Quelle est ta camarade de chambre?
MNÈSILOKHOS.
C'est celle qui!... (_A part._) C'est fait de moi!
KLISTHÉNÈS.
Tu ne réponds pas.
CINQUIÈME FEMME.
Ne va pas plus loin: je vais la questionner à fond sur les cérémonies de
l'an dernier. Éloigne-toi, car tu ne dois pas entendre, en ta qualité
d'homme.--Allons, dis-moi, toi, quelle fut la première cérémonie
accomplie par nous.
MNÈSILOKHOS.
Voyons donc! Quelle a été la première cérémonie? Nous avons bu.
CINQUIÈME FEMME.
Et la seconde?
MNÈSILOKHOS.
Nous avons bu à nos santés.
CINQUIÈME FEMME.
Tu sais cela de quelqu'un. Et la troisième?
MNÈSILOKHOS.
Xénylla a demandé une tasse, parce qu'il n'y avait pas de pot de
chambre.
CINQUIÈME FEMME.
Tu es fou. Ici, viens ici, Klisthénès. Voilà l'homme que tu dis.
KLISTHÉNÈS.
Qu'ai-je à faire?
CINQUIÈME FEMME.
Déshabille-le: il déraisonne.
MNÈSILOKHOS.
Quoi! vous allez mettre nue une mère de neuf enfants?
KLISTHÉNÈS.
Allons, vite, ôte ta ceinture, effrontée!
CINQUIÈME FEMME.
Elle me fait l'effet d'être une vigoureuse gaillarde; mais, de par Zeus!
elle n'a pas de gorge comme nous!
MNÈSILOKHOS.
C'est que je suis bréhaigne, et je n'ai jamais eu d'enfant.
CINQUIÈME FEMME.
Ah! maintenant! Et tout à l'heure tu en avais neuf.
KLISTHÉNÈS.
Tiens-toi droit. De quel côté baisses-tu cet engin?
CINQUIÈME FEMME.
Il a relevé la tête, et il a une bonne couleur, le misérable!
KLISTHÉNÈS.
Où est-il?
CINQUIÈME FEMME.
Il se remet à saillir en avant.
KLISTHÉNÈS.
Mais non.
CINQUIÈME FEMME.
Ah! il recule de nouveau!
KLISTHÉNÈS.
Hé! l'homme, tu as là un isthme: tu tires l'objet en haut et en bas plus
souvent que les Korinthiens!
CINQUIÈME FEMME.
Le scélérat! Voilà pourquoi, en défendant Euripidès, il nous insultait.
MNÈSILOKHOS.
Malheureux, dans quelles affaires je me suis empêtré!
CINQUIÈME FEMME.
Que ferons-nous?
KLISTHÉNÈS.
Gardez-le bien, de peur qu'il ne se dérobe par la fuite. Moi, je vais
faire mon rapport aux Prytanes.
LE CHOEUR.
Nous donc, après cela, tenons les lampes allumées, mettons-nous à
l'oeuvre, ferme et virilement, quittons nos manteaux, et cherchons si
quelque autre homme a pénétré parmi nous, parcourons toute la Pnyx,
fouillons les tentes et les issues.
Et d'abord il faut partir d'un pied léger et examiner tout en silence.
L'essentiel est de ne pas tarder, n'ayant pas le temps de différer
davantage; il faut donc nous presser de faire tout de suite et
promptement notre ronde. Mets-toi sur la piste, explore vite tous les
coins, où un autre traître serait caché. Promène l'oeil de tous côtés,
et regarde bien tout à droite et à gauche: car si nous saisissons
l'auteur d'un acte impie, il en subira la peine, et de plus ce sera pour
tous les autres une leçon de ce qui attend l'effronterie, le crime et le
sacrilège: il proclamera qu'il y a des dieux; et par cela même il
enseignera aux hommes à vénérer les divinités, à respecter la justice, à
se soumettre aux lois sacrées, et à pratiquer ce qui est bien. Que s'ils
ne le font pas, il arrivera ceci. Qu'un d'eux soit pris à commettre un
acte impie, enflammé de fureur, égaré par le délire, en agissant de la
sorte, il fera voir clairement à tous les mortels, hommes et femmes,
qu'un dieu punit la violation des lois et l'impiété, et que le châtiment
frappe sans délai.
Mais il nous semble avoir bien fouillé partout, et nous ne voyons pas un
autre homme caché ici.
SIXIÈME FEMME.
Où fuis-tu? Holà! holà! l'homme! T'arrêteras-tu? Malheureuse que je
suis! malheureuse! Il vient de m'arracher mon enfant du sein, et il a
disparu.
MNÈSILOKHOS.
Crie! Mais tu ne lui donneras plus jamais à téter, si vous ne me lâchez
pas. Ici même, je la frappe aux cuisses avec ce couteau, et le sang de
ses veines rougira l'autel.
SIXIÈME FEMME.
Malheureuse que je suis! Femmes, ne viendrez-vous pas à mon secours? Me
refuserez-vous vos cris et votre aide? Ne souffrez pas qu'on me ravisse
mon unique enfant.
LE CHOEUR.
Oh! Oh! vénérables Moires, quel nouvel attentat frappe mes regards? Quel
amas d'oeuvres d'audace et d'effronterie! Quel nouvel acte il vient de
commettre! Mes amies, quel acte que celui-ci!
MNÈSILOKHOS.
Ah! comme je confondrai votre excès d'insolence!
LE CHOEUR.
N'y a-t-il pas là toutes sortes d'indignités et qui passent la mesure?
SIXIÈME FEMME.
Oui, c'est une indignité qu'il m'ait ravi mon enfant.
LE CHOEUR.
Que dire à cela, quand on voit qu'il ne rougit même pas?
MNÈSILOKHOS.
Je ne suis pas près de cesser.
SIXIÈME FEMME.
D'où que tu viennes, tu auras de la peine à t'échapper, pour aller dire
qu'après un tel forfait, tu n'as eu aucun mal.
MNÈSILOKHOS.
Puisse cela ne jamais arriver! C'est ce que je souhaite.
LE CHOEUR.
Quel dieu, oui, quel dieu, parmi les Immortels, viendrait en aide à
l'auteur de ces actes injustes?
MNÈSILOKHOS.
Vous criez en vain. Je ne lâcherai pas l'enfant.
LE CHOEUR.
Par les deux Déesses, tu vas cesser de rire de tes outrages et tu ne
tiendras plus ces propos impies. Tes actes sacrilèges auront de nous la
rétribution qu'ils méritent. Avant peu, victime d'un retour vers le
malheur, tu seras à la discrétion de la fortune. (_S'adressant à une des
femmes._) Mais prends ces femmes avec toi, et apporte du bois pour
brûler ce scélérat et le griller au plus vite.
SIXIÈME FEMME.
Allons chercher des sarments, Mania! (_A Mnèsilokhos._) Je veux
aujourd'hui te réduire en charbon.
MNÈSILOKHOS.
Grille, brûle! Toi, petite, quitte tout de suite ta robe krètique, et de
ces femmes n'accuse de ta mort que ta mère. Mais qu'est-ce à dire? Cette
fillette est devenue une outre pleine de vin, avec une chaussure
persique. O femmes débauchées, et biberonnes, comme de tout vous faites
des inventions pour boire: grand bien pour le cabaretier, mais grand mal
pour nous, fléau des meubles et des étoffes!
SIXIÈME FEMME.
Apporte un tas de fagots, Mania.
MNÈSILOKHOS.
Oui, apporte; mais toi, réponds-moi à ceci. Tu dis que tu as mis au
monde cette enfant?
SIXIÈME FEMME.
Oui, je l'ai portée dix mois.
MNÈSILOKHOS.
Tu l'as portée?
SIXIÈME FEMME.
J'en jure par Artémis!
MNÈSILOKHOS.
Un trikotyle, n'est-ce pas? Dis-moi.
SIXIÈME FEMME.
Qu'as-tu fait, impudent? Tu as dépouillé mon enfant, un si petit être!
MNÈSILOKHOS.
Si petit?
SIXIÈME FEMME.
Tout petit, de par Zeus!
MNÈSILOKHOS.
Quel âge a-t-il? Trois ou quatre ans de bouteille?
SIXIÈME FEMME.
Il est né à peu près aux dernières Dionysia. Mais rends-le-moi.
MNÈSILOKHOS.
Non, par Apollôn!
SIXIÈME FEMME.
Alors, nous te brûlons.
MNÈSILOKHOS.
C'est cela! Brûlez-moi, mais cette petite est égorgée à l'instant.
SIXIÈME FEMME.
Non, non! je t'en conjure. Fais-moi tout ce que tu voudras plutôt qu'à
elle.
MNÈSILOKHOS.
Tu es de ta nature une tendre mère. Mais je ne l'en égorgerai pas moins.
SIXIÈME FEMME.
Hélas! Ma fille! Donne-moi la coupe, Mania, afin que je recueille le
sang de mon enfant.
MNÈSILOKHOS.
Tiens-la dessous: c'est la seule grâce que je t'accorderai.
SIXIÈME FEMME.
Va-t'en à la malemort! Tu es un être détestable et cruel.
MNÈSILOKHOS.
Cette peau est pour la prêtresse.
SIXIÈME FEMME.
Qu'est-ce qui est pour la prêtresse?
MNÈSILOKHOS.
Ceci, prends.
SEPTIÈME FEMME
Infortunée Mika, qui t'a privée de ta fille? Qui t'a ravi ton enfant
chérie?
SIXIÈME FEMME.
Ce monstre-là. Mais, puisque te voici, garde-le bien pendant qu'avec
Klisthénès, je vais dénoncer aux Prytanes ce qu'il a fait.
MNÈSILOKHOS.
Voyons, quel sera mon moyen de salut? Quelle tentative? Quelle
invention? La cause de tout ceci, celui qui m'a jeté dans ces affaires
ne paraît pas encore. Allons, quel messager pourrais-je lui envoyer? Il
y a, à ma connaissance, un expédient renouvelé de Palamèdès. Ainsi que
lui, j'écrirai sur le plat d'une rame que j'abandonnerai aux flots. Mais
je n'ai pas de rames sous la main. Où? Où, malheureux, trouverai-je donc
des rames? Où? Eh! Pourquoi ne pas jeter à bas ces statues? J'écrirai
dessus en guise de rame. Cela vaut beaucoup mieux. Bois pour bois des
deux parts. O mes mains, mettez-vous à la besogne qui va me tirer
d'affaire. Allons, feuillets de mes tablettes polies, recevez les
empreintes du stylet, messagères de mes infortunes. Oh! oh! Voilà un P
(Rho) défectueux! Il sort de la ligne! Quel sillon! Partez, élancez-vous
sur toutes les routes, par-ci, par-là; hâtez-vous, il le faut.
PARABASE _OU_ CHOEUR.
Pour nous, maintenant, disons du bien de nous-mêmes dans notre parabase.
Il est d'usage qu'un chacun dise beaucoup de mal de la gent féminine,
comme quoi nous sommes un fléau pour les hommes; que de nous viennent
tous les maux, querelles, discordes, sédition funeste, douleur, guerre.
Mais voyons, si nous sommes un fléau, pourquoi nous épousez-vous? Oui,
si nous sommes réellement un fléau, pourquoi nous défendez-vous de
sortir et d'être prises à regarder dehors? Pourquoi vous donner tant de
peine à vouloir garder votre fléau? Si votre femme est sortie un instant
et que vous la rencontriez devant la porte, vous devenez fous furieux,
vous qui devriez rendre grâce au ciel et vous réjouir de ce que vous
trouvez le fléau absent et que vous ne l'avez plus chez vous. Si nous
nous endormons dans la maison des autres, lasses du jeu, chacun cherche
son fléau et rôde autour des lits. Si nous regardons par la fenêtre,
vous cherchez à voir le fléau. Si nous nous retirons par pudeur, chacun
désire beaucoup plus voir le fléau se pencher de nouveau dehors. Il est
donc évident que nous sommes bien meilleures que vous. La preuve est
aisée à voir. Voyons, comme preuve, lequel des deux sexes est le pire:
nous disons que c'est vous, et vous nous. Examinons, et mettons-les en
présence l'un de l'autre: opposons-les, femme à homme, nominalement.
Kharminos est au-dessous de Nausimakha: le fait est certain; Kléophôn
est, de tout point, pire que Salabakkho. Depuis longtemps pas un de vous
n'ose se mesurer avec Aristomakhè, l'héroïne de Marathôn, ni avec
Stratonikè. Quant à Euboulè, parmi les Conseillers de l'an dernier, qui
abandonnèrent à d'autres leurs fonctions, quel est celui qui valait
mieux qu'elle? Nul de vous ne le dira. Ainsi nous pouvons nous vanter
d'être bien meilleures que les hommes. Il n'y a pas de femme qui, après
avoir volé cinquante talents à l'État, parcoure la ville sur un char.
Leur plus grand larcin est un panier de blé, volé au mari, et rendu le
jour même.
Mais nous en montrerions bon nombre parmi les hommes qui en font autant.
En outre, ils sont bien plus que nous gourmands, voleurs d'habits,
bouffons et vendeurs d'esclaves. Et certes, en ce qui touche à l'avoir
paternel, ils sont au-dessous de nous pour le conserver. Ainsi nous
possédons encore aujourd'hui l'ensouple, la traverse, la corbeille, le
parasol, tandis que beaucoup de vous autres hommes ont perdu, en
sortant de leur maison, la hampe et la lance, et bon nombre d'autres,
dans les combats, ont rejeté loin de leurs épaules ce qui les
ombrageait. En réelle justice, nous aurions, nous femmes, de nombreux
reproches à faire aux hommes. En voici un qui les dépasse tous. Il
convient que, si l'une de nous a mis au monde un citoyen utile à la
ville, taxiarkhe ou stratège, elle reçût quelque honneur, qu'on lui
donnât la première place dans les Sténia ou dans les Skira, et dans les
autres fêtes que nous célébrons. La femme qui aurait mis au monde un
citoyen lâche et méchant, mauvais triérarkhe ou pilote inhabile,
s'assoirait la dernière, le haut de la tête rasé, après la mère d'un
brave. Est-il juste, en effet, citoyens, que la mère de Hyperbolos soit
assise, vêtue de blanc, la chevelure flottante, près de la mère de
Lamakhos, et qu'elle prête à intérêt, elle à qui ses débiteurs, si elle
avait prêté à quelqu'un et qu'elle exigeât l'intérêt, devraient refuser
l'intérêt, empocher de force son argent et lui dire: «Tu mérites bien un
produit, toi qui as produit une si jolie production!»
MNÈSILOKHOS.
Je suis devenu louche, à force d'écarquiller les yeux. Personne. D'où
peut venir l'obstacle? Il est impossible qu'il n'ait pas honte de la
froideur du _Palamèdès_. Par quel drame pourrais-je bien l'attirer? Ah!
je sais. Je vais contrefaire sa nouvelle Hélénè. Justement j'ai un
habillement de femme.
SEPTIÈME FEMME.
Quel tour brasses-tu encore? Qu'est-ce que tu as à inventer? Tu
trouveras Hélénè amère, si tu ne te tiens pas convenablement jusqu'à ce
qu'un des Prytanes soit venu.
MNÈSILOKHOS, _en Hélénè_.
«Voici le Nilos aux rives animées par des vierges charmantes; ses eaux
sont une rosée divine qui mouille la terre blanche d'Ægyptos, et son
peuple qui aime le syrmæa noir.»
SEPTIÈME FEMME.
Tu es un fin matois, j'en atteste la lumineuse Hécatè.
MNÈSILOKHOS.
«Ma patrie, à moi, n'est pas sans gloire; c'est Spartè, et mon père
Tyndaros.»
SEPTIÈME FEMME.
Lui ton père, à toi, misérable! Dis plutôt Phrynondas.
MNÈSILOKHOS.
«Hélénè est mon nom.»
SEPTIÈME FEMME.
Tu te déguises encore en femme, avant d'avoir été puni de ton premier
travestissement féminin.
MNÈSILOKHOS.
«Une foule de guerriers sont morts pour moi sur les rives du
Skamandros.»
SEPTIÈME FEMME.
Que n'as-tu fait comme eux!
MNÈSILOKHOS.
«Et moi, je suis ici, tandis que mon époux infortuné, Ménélaos, n'arrive
pas! Pourquoi donc suis-je encore en vie?»
SEPTIÈME FEMME.
C'est la faute des corbeaux.
MNÈSILOKHOS.
«Mais je sens comme chatouiller mon coeur. Ne fais pas mentir, ô Zeus!
la venue de l'espérance.»
EURIPIDÈS, _en Ménélaos_.
«A quel maître appartient ce superbe palais? Donnera-t-il l'hospitalité
à des étrangers sortis de l'onde salée, battus par l'orage et
naufragés?»
MNÈSILOKHOS.
«Ce palais est celui de Proteus.»
EURIPIDÈS.
«De quel Proteus?»
SEPTIÈME FEMME.
O trois fois misérable! Il ment, j'en atteste les deux Déesses! Proteus
est mort depuis dix ans.
EURIPIDÈS.
«Quelle terre a touché notre esquif?»
MNÈSILOKHOS.
«L'Ægyptos.»
EURIPIDÈS.
«Infortuné! Où la tempête nous a-t-elle jetés!»
SEPTIÈME FEMME.
Est-ce que tu crois à cet homme, digne de mille morts, débitant des
sornettes? C'est ici le Thesmophorion.
EURIPIDÈS.
«Proteus est-il à l'intérieur, ou sorti?»
SEPTIÈME FEMME.
Il est impossible que tu n'aies pas encore le mal de mer, étranger; tu
viens d'entendre dire que Proteus est mort, et tu demandes s'il est à
l'intérieur ou sorti!
EURIPIDÈS.
«Hélas! Il est mort! Où est la tombe où il repose!»
MNÈSILOKHOS.
«C'est le monument même où nous sommes assises.»
SEPTIÈME FEMME.
Puisses-tu périr misérablement, et périr encore, toi qui as l'audace
d'appeler monument funèbre un autel!
EURIPIDÈS.
«Pourquoi es-tu assise sur ce monument sépulcral, ô étrangère,
enveloppée d'un vêtement lugubre?»
MNÈSILOKHOS.
«Je suis contrainte de partager la couche nuptiale du fils de Proteus.»
SEPTIÈME FEMME.
Pourquoi, misérable, tromper encore cet étranger?
Étranger, ce fourbe est venu ici, parmi nous autres femmes, pour voler
de l'or.
MNÈSILOKHOS.
«Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives.»
EURIPIDÈS.
«Étrangère, quelle est cette vieille qui t'insulte?»
MNÈSILOKHOS.
«C'est Théonoè, la fille de Proteus.»
SEPTIÈME FEMME.
Non, par les deux Déesses, je suis Kritylla, fille d'Antithéos, du dême
de Gargettos. Toi, tu es un scélérat.
MNÈSILOKHOS.
«Tout ce que tu voudras, dis-le. Car je n'épouserai jamais ton frère. Je
ne trahirai jamais Ménélaos mon époux, qui combat devant Troia.»
EURIPIDÈS.
«Femme, qu'as-tu dit? Tourne vers moi tes brillantes prunelles!»
MNÈSILOKHOS.
«Je ne l'ose, ayant eu le visage outragé!»
EURIPIDÈS.
«Qu'est-ce ceci? Je me sens privé de la parole. O dieux! Quel visage
aperçois-je? Qui es-tu, femme?»
MNÈSILOKHOS.
«Toi-même, qui es-tu? Car nous avons, toi et moi, la même
préoccupation.»
EURIPIDÈS.
«Es-tu Hellène, ou une femme étrangère?»
MNÈSILOKHOS.
«Hellène. Dis-moi aussi quelle est ta patrie.»
EURIPIDÈS.
«Je trouve, femme, que tu ressembles tout à fait à Hélénè.»
MNÈSILOKHOS.
«Et moi que tu ressembles à Ménélaos, au moins d'après ces lavandes.»
EURIPIDÈS.
«Tu vois en personne ce mortel si infortuné!»
MNÈSILOKHOS.
«Oh! que tu as tardé à te rendre dans les bras de ton épouse!
Prends-moi, prends-moi, cher époux. Entoure-moi de tes bras. Laisse-moi
te donner un baiser. Emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi,
saisis-moi vite, vite.»
SEPTIÈME FEMME.
Il gémira, j'en atteste les deux Déesses, celui qui t'emmènera; je le
frappe de cette torche.
EURIPIDÈS.
«Ma femme, la fille de Tyndaros, tu veux m'empêcher de la conduire à
Spartè?»
SEPTIÈME FEMME.
Tu m'as l'air d'être aussi un profond scélérat, et tu sembles
d'intelligence avec lui: ce n'est pas pour rien que, depuis longtemps,
vous jasez de l'Ægyptos. Mais celui-ci au moins subira sa peine. Le
Prytane s'avance, ainsi que l'archer.
EURIPIDÈS.
Cela va mal. Il faut s'esquiver en tapinois.
MNÈSILOKHOS.
Et moi, malheureux! que vais-je faire?
EURIPIDÈS.
Sois tranquille, je ne te trahirai jamais, tant que j'aurai le souffle
et que mes dix mille ruses ne me feront pas défaut.
SEPTIÈME FEMME.
L'hameçon n'a rien pris.
LE PRYTANE.