maman.
KINÉSIAS.
Ah! méchante, que tu fais donc mal de te laisser entraîner par les
autres femmes: tu me fais de la peine et tu t'affliges toi-même.
MYRRHINA.
Ne me touche pas; à bas la main!
KINÉSIAS.
Les affaires de la maison, les miennes et les tiennes sont, par ta
faute, dans le pire état.
MYRRHINA.
Je ne m'en soucie guère.
KINÉSIAS.
Et tu ne te soucies pas non plus de ta toile déchiquetée par les poules?
MYRRHINA.
Nullement, de par Zeus!
KINÉSIAS.
Tes sacrifices à Aphroditè datent de bien longtemps; ne reviens-tu pas?
MYRRHINA.
Non, de par Zeus! à moins que vous ne fassiez la paix et que vous ne
mettiez fin à la guerre.
KINÉSIAS.
Hé bien, si tu le veux, nous ferons la paix.
MYRRHINA.
Alors, si tu le veux, je reviendrai ici; maintenant, je suis liée par un
serment.
KINÉSIAS.
Au moins, couche un instant avec moi.
MYRRHINA.
Pas du tout, et pourtant je ne saurais nier que je t'aime.
KINÉSIAS.
Tu m'aimes? Pourquoi donc alors ne veux-tu pas te coucher, ma
Myrrhinette?
MYRRHINA.
O drôle d'homme! Devant cet enfant!
KINÉSIAS.
Hé, de par Zeus! Manès, remporte-le à la maison. Tu vois, l'enfant ne te
gêne plus. Pourquoi ne te couches-tu pas?
MYRRHINA.
Mais, malheureux, où pourrait-on faire cela?
KINÉSIAS.
Dans la grotte de Pan, la place est bonne.
MYRRHINA.
Mais comment me purifier pour rentrer dans l'Akropolis?
KINÉSIAS.
Très facilement; tu te laveras à la klepsydre.
MYRRHINA.
Mais, puisque j'ai juré, je me parjurerai, malheureux!
KINÉSIAS.
Que tout retombe sur moi! Ne t'inquiète pas de ton serment.
MYRRHINA.
Attends, je vais apporter un petit lit pour nous deux.
KINÉSIAS.
Inutile; la terre nous suffit.
MYRRHINA.
Au nom d'Apollôn, je ne souffrirai pas, moi, que, si pressé que tu
sois, tu couches par terre.
KINÉSIAS.
Combien ma femme m'aime, c'est aisé à voir.
MYRRHINA.
Allons, couche-toi, pour en finir: je me déshabille. Mais, cependant,
malepeste! il faut apporter une natte.
KINÉSIAS.
Pourquoi, une natte? Pas pour moi.
MYRRHINA.
Au nom d'Artémis, il serait honteux de coucher sur des sangles.
KINÉSIAS.
Donne-moi un baiser.
MYRRHINA.
Voilà.
KINÉSIAS.
Ah! ah! Reviens vite.
MYRRHINA.
Voilà la natte. Couche-toi, je me déshabille. Mais, quel malheur! tu
n'as pas d'oreiller.
KINÉSIAS.
Je n'en ai pas besoin, moi.
MYRRHINA.
A moi, de par Zeus! il en faut un.
KINÉSIAS.
L'engin que j'ai là est traité comme Hèraklès.
MYRRHINA.
Allons, lève-toi!
KINÉSIAS.
As-tu maintenant tout?
MYRRHINA.
Tout absolument.
KINÉSIAS.
Viens à présent, mon trésor.
MYRRHINA.
Je détache ma ceinture; mais souviens-toi. Ne me trompe pas au sujet de
la paix.
KINÉSIAS.
Non, de par Zeus! ou je meure!
MYRRHINA.
Tu n'as pas de couverture.
KINÉSIAS.
Ah! de par Zeus! je n'en ai pas besoin; je veux t'avoir entre mes bras.
MYRRHINA.
Sois tranquille, tu vas le faire: je reviens à l'instant.
KINÉSIAS.
Cette femme-là me fera mourir avec ses couvertures.
MYRRHINA.
Redresse-toi.
KINÉSIAS.
Mais c'est tout dressé.
MYRRHINA.
Veux-tu que je te parfume?
KINÉSIAS.
Mais non, de par Apollôn!
MYRRHINA.
Par Aphroditè, il le faut, que tu le veuilles ou non.
KINÉSIAS.
Que la fiole soit bientôt vide, ô Zeus souverain!
MYRRHINA.
Tends la main, prends et frotte-toi.
KINÉSIAS.
Par Apollôn, ce parfum n'est pas agréable, à moins qu'il ne le devienne
en frottant: il ne sent pas la couche nuptiale.
MYRRHINA.
Maladroite! J'ai apporté du parfum de Rhodos.
KINÉSIAS.
C'est bon; laissons cela, folle que tu es!
MYRRHINA.
Tu veux rire.
KINÉSIAS.
Qu'il aille à la malheure celui qui le premier a distillé ce parfum!
MYRRHINA.
Prends cette fiole.
KINÉSIAS.
Mais j'en tiens une autre. Allons, mauvaise, couche-toi et ne m'apporte
plus rien.
MYRRHINA.
Je le ferai, j'en atteste Artémis. Je me déchausse. Mais, mon chéri,
décide quelque chose en faveur de la paix.
KINÉSIAS.
J'y songerai. _(Myrrhina s'en va)_. Comment, elle m'a exténué, elle m'a
tué, cette femme, et elle me laisse là écorché vif! Hélas! que je
souffre! Sur qui passer mon envie, trompé par la plus belle de toutes?
Comment élèverai-je cet enfant? Où est Kynalopex? Gage-moi une nourrice!
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Un mal affreux, infortuné, met au supplice ton âme déçue. Et moi, j'ai
pitié de toi; hélas! hélas! Quels reins, en effet, pourraient y tenir?
Quelle vigueur? Quel appareil prolifique? Quelles hanches? Quelle
tension de nerfs? Et n'avoir personne à caresser le matin!
KINÉSIAS.
O Zeus! les horribles convulsions!
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Voilà pourtant où t'a réduit en ce moment la plus détestable, la plus
scélérate des femmes!
KINÉSIAS.
De par Zeus! dis la plus chérie, la plus douce.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Comment la plus douce? Une méchante, une coquine, j'en atteste Zeus.
Oui, Zeus! puisses-tu, comme la paille, l'enlever dans un tourbillon et
dans un orage, la rouler, puis la lâcher, de manière que, entraînée vers
la terre, elle tombe soudain sur un engin viril qui l'embroche!
UN HÉRAUT.
Où est le Conseil des Anciens d'Athènes, où sont les Prytanes? Je viens
leur annoncer du nouveau.
LE PROBOULOS.
Qui es-tu, toi? Un homme ou Konisalos?
LE HÉRAUT.
Je suis un héraut, ô grand enfant; et, j'en atteste les Gémeaux, je
viens de Spartè pour la trêve.
LE PROBOULOS.
Et c'est pour cela que tu portes une lance sous l'aisselle?
LE HÉRAUT.
Moi, non, de par Zeus!
LE PROBOULOS.
Pourquoi te détournes-tu? Pourquoi tirer ainsi ta khlamyde? Est-ce que
la marche t'a donné des tumeurs dans l'aine?
LE HÉRAUT.
Par Kastor! assurément cet homme est fou!
LE PROBOULOS.
Mais tu es dans un état scandaleux, homme sans pudeur!
LE HÉRAUT.
Moi, non, de par Zeus! Pas de plaisanteries.
LE PROBOULOS.
Qu'est-ce donc que cela?
LE HÉRAUT.
Une skytale lakonienne.
LE PROBOULOS.
Soit! C'est une skytale lakonienne. Mais comme à un homme qui la sait,
dis-moi la vérité. Comment vont vos affaires à Lakédæmôn?
LE HÉRAUT.
Toute Lakédæmôn est en l'air, et tous les alliés sont en rut: il leur
faut Pellènè.
LE PROBOULOS.
D'où vous est tombé ce fléau? Vient-il de Pan?
LE HÉRAUT.
Non; mais Lampito, je crois, à donné le signal, et alors les autres
femmes de Spartè, comme enfermées par la même barrière, ont toutes exclu
leurs maris de leur couche.
LE PROBOULOS.
Comment faites-vous?
LE HÉRAUT.
Nous nous morfondons. A travers la ville, nous marchons courbés, comme
si nous portions des lanternes. Les femmes, en effet, ne veulent pas
laisser manier leur jardinet avant que tous, d'un commun accord, nous
ayons fait la paix avec la Hellas.
LE PROBOULOS.
C'est une conspiration organisée surtout entre les femmes; je comprends
maintenant. Mais va dire au plus vite, relativement à la trêve, qu'on
envoie ici des ministres plénipotentiaires. Je dirai au Conseil d'en
envoyer d'autres ici, en leur montrant ce qui nous tourmente au milieu
du corps.
LE HÉRAUT.
Je vole. Tu ne dis que des choses excellentes.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Il n'y a pas de fauve plus invincible que la femme: ni le feu, ni la
panthère ne sont plus impudents.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Tu sais cela, et pourtant tu me fais la guerre, quand tu pourrais,
méchant, avoir en moi une constante amie.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Non, jamais je ne cesserai de haïr les femmes.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Comme tu voudras. Pour le moment, je ne te laisserai pas dans cette
nudité. Je vois combien tu es ridicule. Allons, je vais aller te mettre
cette exomis.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
C'est, de par Zeus! une bonne chose que vous faites: je l'avais retirée
dans un mauvais accès de colère.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Tout de suite tu as l'air d'un homme, et puis tu n'es plus ridicule. Si
tu ne m'avais pas fait de peine, je saisirais et j'enlèverais cette bête
que tu as à présent dans l'oeil.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
C'est donc là ce qui me faisait mal: prends cet anneau; retire la bête
et montre-la-moi, après l'avoir enlevée. De par Zeus! il y a longtemps
qu'elle me pique l'oeil.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Je suis prête à le faire, quoique tu sois un homme désagréable. O Zeus!
l'énorme moucheron que tu avais là! Ne vois-tu pas? C'est un moucheron
de Trikorynthos.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
De par Zeus! quel soulagement tu m'as apporté! Depuis longtemps il me
crevait l'oeil comme un puits. Maintenant qu'il est enlevé, mes larmes
coulent en abondance.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Je t'essuierai, tout méchant que tu es, et je te donnerai un baiser.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Pas de baiser.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Que tu le veuilles ou non.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Allez à la malheure! Comme elles sont de nature câline, et qu'on a
raison de dire ce mot, qui n'est pas mal formulé: «Pas moyen de vivre
avec ces drôlesses, et pas moyen de vivre sans elles!»
LE CHOEUR DES FEMMES.
Allons, je te promets, pour le moment et pour l'avenir, de ne te faire
aucun tort, et tu t'engages à ne me rien faire de mal. Réunissons-nous
donc et chantons en commun.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Nous ne nous disposons pas, ô hommes, à dire le moindre mal d'aucun
citoyen, mais plutôt à en dire tout le bien possible, et à agir dans le
même sens. Il suffit des maux présents. Or, faites-nous savoir, homme ou
femme, si quelqu'un a besoin de recevoir un peu d'argent, deux ou trois
mines. Il y en a là beaucoup, et nous avons des bourses. Si jamais la
paix arrive, quiconque nous fera un emprunt aujourd'hui, ne rendra point
ce qu'il aura reçu. Nous devons traiter quelques hôtes de Karystos,
hommes beaux et bons. J'ai de la purée et un petit porc, que j'ai
immolé: vous aurez à manger une chair tendre et de bonne mine. Venez
donc chez moi aujourd'hui; il faut que ce soit de bonne heure, après le
bain, vous et vos enfants. Vous entrerez sans rien dire à personne, mais
allant tout droit, comme chez vous, hardiment; et la porte sera...
fermée.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Voici les députés de Spartè: ils viennent avec leurs barbes traînantes:
on dirait qu'ils ont une cage à porcs entre les cuisses. Hommes
Lakoniens, tout d'abord, salut; puis, dites-nous comment vous allez.
UN LAKONIEN.
Il n'est pas besoin de vous dire beaucoup de paroles: vous pouvez voir
dans quel état nous sommes.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Oh! oh! le mal acquiert une intensité effrayante; on dirait une
inflammation de la pire espèce.
LE LAKONIEN.
C'est à n'y pas croire. Mais que dire? Envoyez-nous quelqu'un qui, à
n'importe quelle condition, traite avec nous de la paix.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Mais je vois aussi de nos compatriotes qui, en vrais lutteurs, écartent
les vêtements de leurs ventres, si bien qu'on dirait une maladie
d'athlètes.
UN ATHÉNIEN.
Qui me dira où est Lysistrata? voilà où nous en sommes, nous autres
hommes.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Autre chanson sur la même maladie. Êtes-vous pris de tensions de nerfs
le matin?
L'ATHÉNIEN.
Oui, de par Zeus! et cet état-là nous tue. Si on ne conclut pas la paix
au plus vite, il nous faudra nous rabattre sur Klisthénès.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Si vous êtes sages, remettez vos vêtements, afin de n'être pas vus par
quelque mutilateur de Hermès.
L'ATHÉNIEN.
De par Zeus! tu parles d'or.
LE LAKONIEN.
Au nom des Gémeaux, c'est tout à fait cela. Voyons, remettons nos
vêtements.
L'ATHÉNIEN.
Salut, Lakoniens; nous sommes dans un piteux état.
LE LAKONIEN.
Oui, mon très cher, c'eût été une triste chose, si des hommes m'avaient
vu ainsi la lance en arrêt.
L'ATHÉNIEN.
Voyons, Lakonien, il faut dire carrément ce qui est. Pourquoi êtes-vous
ici?
LE LAKONIEN.
On nous envoie traiter de la paix.
L'ATHÉNIEN.
Bien dit, et nous aussi. Que n'appelons-nous donc Lysistrata, qui seule
peut nous mettre d'accord?
LE LAKONIEN.
Oui, au nom des Gémeaux, appelez même Lysistratos.
L'ATHÉNIEN.
Nous n'avons pas besoin, ce me semble, de l'appeler: elle nous a
entendus, elle vient d'elle-même.
LE CHOEUR DES VIEILLARDS.
Salut à la plus courageuse de toutes. Voici l'instant de te montrer
redoutable et bonne, humble et vénérable, sévère et indulgente, afin que
les chefs des Hellènes, séduits par tes charmes, s'abandonnent à toi et
te remettent, d'un commun accord, le jugement de leurs griefs.
LYSISTRATA.
La besogne n'est pas difficile, si on les prend au milieu de leurs
désirs et n'essayant pas de se consoler les uns les autres. Je le saurai
bientôt. Où est la Paix?--Va prendre et amène-moi d'abord les Lakoniens,
mais pas d'une main rude et arrogante: ne fais pas comme nos hommes les
malappris, mais comme il convient aux femmes, en toute douceur. S'ils ne
t'offrent pas la main, amène-les par où tu sais. Amène-moi aussi les
Athéniens, et prends-les par où ils se donneront.--Lakoniens, tenez-vous
près de moi.--Vous, de ce côté.--Écoutez ce que j'ai à dire. Je ne suis
qu'une femme, mais j'ai du bon sens. De moi-même, je ne suis pas mal
partagée en fait de raison; et de la bouche de mon père et des
vieillards j'ai recueilli beaucoup de discours, qui ne m'ont pas mal
instruite. Je veux vous adresser à tous en commun des railleries que
vous méritez, vous qui, arrosant les autels de la même eau lustrale, en
vrais parents, à Olympia, aux Thermopyles, à Pytho (et combien d'autres
localités je pourrais citer, si je voulais m'étendre!), perdez, sous les
yeux de l'armée des Barbares, vos ennemis, et les Hellènes et leurs
villes! Voilà déjà une partie de ce que j'ai à vous dire.
UN ATHÉNIEN.
Moi, je meurs de désirs.
LYSISTRATA.
Pour vous, Lakoniens, car je m'adresse à vous, ne vous souvient-il plus
comment le Lakonien Périklidas vint un jour à Athènes, en suppliant, et
s'assit auprès des autels, pâle, vêtu de pourpre, demandant des secours?
Car alors Messènè vous inquiétait, et un dieu ébranlait votre terre.
Parti avec mille hoplites, Kimôn sauva Lakédæmôn entière. Traités ainsi
par les Athéniens, vous ravagez le pays qui vous a rendu ce bon service.
L'ATHÉNIEN.
Oui, de par Zeus! ils ont tort, Lysistrata.
UN LAKONIEN.
Nous avons tort; mais impossible de dire combien son derrière est beau.
LYSISTRATA.
Et vous, Athéniens, pensez-vous que je vais vous passer sous silence? Ne
vous souvenez-vous plus que les Lakoniens, au temps où vous portiez la
peau de mouton, venant, à leur tour, la lance en main, mirent à mort un
grand nombre de Thessaliens, un grand nombre d'amis ou d'alliés de
Hippias? Se faisant seuls vos champions dans cette journée, ils vous
rendirent la liberté, qui permit au peuple de quitter la peau de mouton,
pour revêtir la læna retrouvée.
LE LAKONIEN.
Je n'ai jamais vu plus digne femme.
L'ATHÉNIEN.
Ni jamais de plus beaux appas.
LYSISTRATA.
Pourquoi donc, après vous être rendu de si nombreux services, vous
faites-vous la guerre et ne mettez-vous pas fin à votre méchanceté?
Pourquoi ne pas conclure la paix? Qui vous empêche?
LE LAKONIEN.
Nous le voulons bien, si l'on veut nous rendre l'enkyklos.
LYSISTRATA.
Lequel, mon cher?
LE LAKONIEN.
Pylos, que, depuis longtemps, nous demandons et convoitons.
L'ATHÉNIEN.
Par Poséidôn! nous ne ferons jamais cela.
LYSISTRATA.
Laissez-la-leur, mes amis.
L'ATHÉNIEN.
Alors où mettrons-nous le désordre?
LYSISTRATA.
Demandez une autre place en échange.
L'ATHÉNIEN.
Eh bien! donnez-nous donc Ékhinousa, et le golfe Maliaque, qui est
derrière, et les Jambes de Mégara.
LE LAKONIEN.
Par les Gémeaux! pas tout cela, espèce de fou!
LYSISTRATA.
Laissez donc cela: ne disputez pas à propos de jambes.
L'ATHÉNIEN.
Je voudrais déjà mettre habit bas et labourer la terre.
LE LAKONIEN.
Et moi tout d'abord la fumer, j'en prends les Gémeaux à témoin.
LYSISTRATA.
Commencez par faire la paix, et puis vous agirez. Si donc vous désirez
la conclure, mettez l'affaire en délibération et communiquez-la à nos
alliés.
L'ATHÉNIEN.
A quels alliés, ma chère? Nous n'en pouvons plus. Crois-tu que tous nos
alliés ne soient d'avis de coucher avec leurs femmes?
LE LAKONIEN.
Et les nôtres aussi, j'en atteste les Gémeaux.
L'ATHÉNIEN.
Et les Karystiens également, de par Zeus!
LYSISTRATA.
Bien dit. Maintenant purifiez-vous, et nous, femmes, nous vous recevrons
dans l'Akropolis, avec les paniers que nous avons. Là, engagez les uns
aux autres vos serments et votre foi; puis chacun prendra sa femme et
s'en ira avec elle.
L'ATHÉNIEN.
Allons-y au plus vite.
LE LAKONIEN.
J'irai où tu voudras.
L'ATHÉNIEN.
De par Zeus! au plus tôt, dépêchons.
LE CHOEUR DES FEMMES.
Stromates bigarrés, lænas, xystis, bijoux d'or à moi, je n'ai nul regret
à les offrir à tous vos enfants, pour qu'ils les portent, si l'une de
vos filles est kanéphore. Oui, je vous permets à tous de prendre chez
moi ce qui s'y trouve: il n'y a rien de si bien scellé, dont on ne
puisse rompre les cachets, et emporter ce qu'il y a dedans. Personne, en
cherchant, n'y verra rien, quelqu'un de vous fût-il plus clairvoyant
que moi. Si quelqu'un de vous n'a pas de provisions pour nourrir ses
serviteurs et ses nombreux petits-enfants, il peut prendre chez moi du
grain tout broyé, et y voir un pain d'un boisseau, d'une belle venue.
Ainsi, que ceux des pauvres qui le veulent viennent chez moi avec des
sacs et des besaces, ils recevront du blé. Manès, un esclave à moi, leur
en fournira. Toutefois, je vous préviens de ne pas approcher de ma
porte: autrement, gare au chien!
UN FLANEUR.
Ouvre la porte, toi.
UN SERVITEUR.
Veux-tu bien t'en aller? Pourquoi restez-vous là? Moi, je vais prendre
une torche et vous brûler. Le poste est désagréable.
LE FLANEUR.
Je n'en ferai rien.
LE SERVITEUR.
S'il faut absolument le faire pour vous plaire, cela nous portera
malheur.
LE FLANEUR.
Et nous serons malheureux avec toi.
LE SERVITEUR.
Vous ne partez pas? Vos cheveux en pâtiront. Partez donc pour que les
Lakoniens s'en aillent tranquillement d'ici, après avoir fait bonne
chère.
UN ATHÉNIEN.
Je ne vis jamais pareil festin. Les Lakoniens mêmes y étaient charmants.
Nous étions, dans le vin, des convives très sages.
DEUXIÈME ATHÉNIEN.
C'est justice; à jeun nous n'avons pas le sens commun. Si les Athéniens
veulent croire à mes paroles, nous nous enivrerons dans toutes nos
députations. Maintenant, quand nous entrons à jeun à Lakédæmôn, nous
regardons aussitôt par où jeter le désordre; si bien que ce qu'ils
disent nous ne l'entendons pas, et ce qu'ils ne disent pas, nous
l'interprétons mal. Aussi nos rapports sur ce qui est ne sont pas
conformes à ce qui est. Mais aujourd'hui tout nous plaît. Qu'on chante
la chanson de Télamôn, au lieu de chanter celle de Klitagoras, nous
applaudirons tout de même, et nous n'hésiterons pas à nous parjurer.
PREMIER ATHÉNIEN.
Mais voilà ces gens qui pour la seconde fois reviennent ici. Ne
décampez-vous pas, gibier d'étrivières?
DEUXIÈME ATHÉNIEN.
De par Zeus! les voilà qui sortent déjà.
UN LAKONIEN.
Mon tendre ami, prends tes flûtes, afin que je danse et que je chante
quelque chose de beau en l'honneur des Athéniens et de nous-mêmes.
DEUXIÈME ATHÉNIEN.
Oui, prends tes flûtes, au nom des dieux. Rien ne me réjouit plus que de
vous voir danser.
LE CHOEUR DES LAKONIENS.
Inspire ces jeunes gens, Mnémosynè, ainsi que la Muse, qui me connaît
et qui connaît les Athéniens. Ceux-ci, près d'Artémision, s'élancèrent,
semblables à des dieux, sur les vaisseaux des Mèdes et les vainquirent.
Pour nous, Léonidas nous conduisit, pareils, ce semble, à des sangliers
aiguisant leurs défenses: une sueur abondante florissait le long de nos
joues et coulait abondamment de nos jambes. C'est que les Perses étaient
aussi nombreux que les sables du rivage. Souveraine des bois, Artémis
chasseresse, viens ici, vierge divine, présider à notre alliance, pour
qu'elle dure longtemps. Qu'aujourd'hui une amitié éternelle résulte de
nos traités; et mettons fin à nos ruses de renard. Viens ici, vierge
chasseresse.
LYSISTRATA.
Voyons maintenant, puisque tout est pour le mieux, Lakoniens, emmenez
vos femmes; que le mari se tienne près de sa femme et la femme près de
son mari; ensuite, pour cet heureux événement, formons des danses en
l'honneur des dieux, et gardons-nous à l'avenir de retomber dans les
mêmes fautes.
LE CHOEUR DES ATHÉNIENS.
Introduis le choeur, fais appel aux Kharites, invoque Artémis et son
jumeau, l'aimable dieu des choeurs qu'on appelle à grands cris, puis le
dieu de Nysa, suivi des Mænades, Bakkhos au regard étincelant, et Zeus
qui fait briller la flamme, et son épouse auguste et bienheureuse, et
les dæmones, que nous prenons pour témoins, toujours présents, de la
noble paix conclue sous les auspices de la divine Kypris. Alala! Io!
Pæan! Sautez! Iè! comme pour une victoire, Iè! Evoé! Evoé! Evoé! Evoé!
LYSISTRATA.
Lakonien, après ta nouvelle chanson, fais entendre une chanson nouvelle.
CHOEUR DES LAKONIENS.
Le Taygéton à l'aimable sommet, quitte-le, Muse lakonienne, et viens
célébrer avec nous Apollôn, dieu souverain d'Amyklæ, Athèna Khalkioeque,
et les vaillants Tyndarides, qui s'exercent sur les bords de l'Eurotas.
Voyons, élance-toi, bondis d'un vol léger: chantons Spartè, qui aime les
choeurs des dieux et le bruit des pas. Comme des coursiers, les jeunes
filles, sur les bords de l'Eurotas, bondissent et frappent la terre d'un
pied rapide, laissant aller leurs chevelures, ainsi que des bakkhantes
qui agitent leurs thyrses, en se jouant. A la tête du choeur est la
fille de Lèda, chaste et belle. Allons, rattache ta chevelure avec une
bandelette, et bondis comme une biche. Que tes applaudissements animent
la danse, et chante la plus puissante des divinités, Khalkioeque, déesse
des combats.
FIN DE LYSISTRATA
LES
THESMOPHORIAZOUSES
OU
LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
(L'AN 412 AVANT J.-C.)
S'emparant du bruit qui faisait d'Euripide un misogyne, Aristophane,
dans les Thesmophoriazouses, s'amuse à le tourner en ridicule. Euripide,
averti que les femmes méditent un complot contre lui et que, enfermées
dans le temple des Thesmophores, elles délibèrent sur sa perte, envoie
pour prendre sa défense son beau-père Mnèsilokhos, déguisé en femme.
Celui-ci est vite reconnu et maltraité. Euripide, déguisé successivement
en Ménélas, en Persée, en nymphe Écho et en vieille femme, finit par se
dérober aux coups qui le menacent et aux étreintes d'un archer scythe,
dont le bredouillement et la grossièreté, violemment épicées, provoquent
des accès de grosse gaieté, comme les facéties drolatiques des deux
Suisses dans _Monsieur de Pourceaugnac_.
_PERSONNAGES DU DRAME_
MNÈSILOKHOS, beau-père d'Euripidès.
EURIPIDÈS.
UN SERVITEUR D'AGATHÔN.
AGATHÔN.
CHOEUR D'AGATHÔN.
UN HÉRAUT.
CHOEUR DES THESMOPHORIAZOUSES.
SEPT FEMMES.
KLISTHÉNÈS.
UN PRYTANE.
UN ARCHER SKYTHE.
THRATTA.
ÉLAPHIÔN, courtisane et danseuse. Personnage muet.
TÉRÈDÔN, joueuse de flûte. Personnage muet.
_La scène se passe devant la maison d'Agathôn, et ensuite dans le
Thesmophorion ou Temple de Dèmètèr_.
LES
THESMOPHORIAZOUSES
OU
LES FEMMES AUX FÊTES DE DÈMÈTÈR
MNÈSILOKHOS.
O Zeus! l'hirondelle, quand paraîtra-t-elle? Cet homme me tuera en me
mettant en mouvement dès le matin. Puis-je, avant que la rate me crève,
savoir de toi où tu me conduis, Euripidès?
EURIPIDÈS.
Il est inutile que tu entendes tout ce que tu vas bientôt voir de tes
yeux devant toi.
MNÈSILOKHOS.
Comment dis-tu? Répète? Il est inutile que j'entende?...
EURIPIDÈS.
Ce que tu dois voir.
MNÈSILOKHOS.
Et inutile que je voie?...
EURIPIDÈS.
Ce que tu dois entendre.
MNÈSILOKHOS.
Que me contes-tu là? Cependant tu parles à merveille. Tu prétends que je
ne dois ni entendre, ni voir.
EURIPIDÈS.
Ce sont, en effet, deux fonctions naturelles distinctes.
MNÈSILOKHOS.
Ne pas entendre et ne pas voir?
EURIPIDÈS.
C'est bien cela.
MNÈSILOKHOS.
Comment distinctes?
EURIPIDÈS.
Voici comment cette distinction s'est faite. Lorsque l'æther se mit à
fonctionner à part et à engendrer des animaux doués du mouvement, afin
de leur donner la vue, il imagina d'abord de faire l'oeil rond comme le
disque du soleil, et puis il creusa les oreilles en guise d'entonnoir.
MNÈSILOKHOS.
Et c'est grâce à cet entonnoir que je n'entends ni ne vois. De par Zeus!
je suis bien aise de savoir cela. La belle chose que les entretiens avec
les sages!
EURIPIDÈS.
Tu pourrais en apprendre bien d'autres de ma bouche.
MNÈSILOKHOS.
Que ne peux-tu, outre ces bienfaits, trouver à m'enseigner le moyen de
ne plus clocher de la jambe!
EURIPIDÈS.
Viens ici, et prête attention.
MNÈSILOKHOS.
Voici.
EURIPIDÈS.
Vois-tu cette petite porte?
MNÈSILOKHOS.
Oui, par Hèraklès! Je le crois du moins.
EURIPIDÈS.