Sur quoy, chière seur, ou cas que vous vouldriez entreprendre à

estre mesnagière, ou introduire une autre vostre amie, sachiez que

serviteurs sont de trois manières. Les uns qui sont prins comme

aides pour certaine heure, à un besoing hastif, comme porteurs à

l’enfeutreure[552], brouetiers, lieurs de fardeaulx et les semblables;

ou pour un jour ou deux, une sepmaine ou une saison, en un cas

nécessaire ou pénible ou de fort labour, comme soieurs, faucheurs,

bateurs en granche ou vendangeurs, hottiers, fouleurs, tonneliers et

les semblables. Les autres à temps et pour certain mistère, comme

cousturiers, fourreurs, boulengiers, bouchiers, cordoenniers et les

semblables qui euvrent à la pièce ou en tâche pour certain euvre. Et

les autres sont pris pour estre serviteurs domestiques pour servir à

l’année et demourer à l’ostel. Et de tous les dessusdis aucun n’est qui

voulentiers ne quière besongne et maistre.

Quant est des premiers, ils sont neccessaires pour descharger et

porter fardeaulx et faire grosses et pesans besongnes; et ceulx sont

communément ennuyeux, rudes et de diverses responses: arrogans,

haultains, fors à paier, près de dire injures et reprouches se l’en

ne les paie à leur gré quant la besongne est faicte. Si vous pry,

chière seur, que quant vous en aurez à faire, dictes à maistre Jehan le

despensier[553] ou autres de vos gens qu’ils quièrent et choisissent

et prennent ou facent choisir et prendre les paisibles; et tousjours

faictes marchander à eulx avant ce qu’ils mettent la main à la besoigne

afin qu’il n’y ait débat après, jasoit-ce que le plus souvent il ne

veulent marchander, mais se veulent bouter en la besoigne sans marchié

faire, et si doulcement dient: «_Monseigneur, ce n’est riens, il n’y

a que faire: vous me paierez bien, et de ce que vous vouldrez je

seray content._»--Et se ainsi maistre Jehan les prent, quant ce sera

fait ils diront: _Sire, il y avoit plus à faire que je ne cuidoie;

il y avait à faire et cecy et cela, et d’amont et d’aval_; et ne se

vouldront païer et crieront laides parolles et villaines. Si dictes à

maistre Jehan qu’il ne les embesoigne point, ne seuffre embesoigner,

sans marchander avant, car ceulx qui ont voulenté de gaigner sont vos

subjects avant que la besoigne soit commencée, et pour le besoing

qu’ils ont de gaigner, craignent que un autre ne l’entrepreigne par

devant eulx pour doubte de perdre le marchié et que autre n’ait ce

gaing: et pour ce ils se mettent à plus grant raison. Et se maistre

Jehan estoit si crédule à eulx et à leurs douces paroles ès quelles

il se fiast trop, et il advenoit que il souffrist que sans marchander

ils entrassent en la besoigne, ils scevent bien que après la besoigne

par eulx commencée, nul autre, pour honte, n’y mettra pardessus eulx

la main, et ainsi seriez en leur subjection après et en demanderoient

plus; et se lors ils ne sont païés à leur voulenté, ils crieront et

brairont vilain blasme et oultrageux, et ne sont honteux de rien et

publient male renommée, qui est le pis. Et pour ce est-il meilleur de

faire marchander à eulx plainement et entendiblement avant le coup

pour oster toutes paroles de débat. Et très à certes vous prie que

se le cas ou la besoinge le désire, vous faictes enquerre de quelle

condition sont et ont esté vers autres, ceulx que vous vouldrez faire

embesongner, et aussi que à gens repliquans, arrogans, haultains,

raffardeurs[554] ou de laides responses ne aiez riens à faire, quelque

prouffit que vous y véez ou quelque advantage, ne quelque bon marchié

qu’ils vous facent, mais gracieusement et paisiblement les esloingnez

de vous et de vos besongnes, car se ils s’y boutent, vous n’en

eschapperez jà sans esclandre ou débat. Et pour ce faictes par vos gens

prendre des serviteurs et aides paisibles et debonnaires et leur donnez

plus, car c’est tout repos et paix que d’avoir à faire à bonnes gens;

pour ce est-il dit que _qui a à faire à bonnes gens, il se repose_: et

par semblable peut-l’en dire que qui a à faire à hargneux, douleur luy

croist.

_Item_, des autres comme vignerons, bateurs en granche, laboureurs et

les semblables, ou autres comme cousturiers, drapiers, cordoenniers,

boulengiers, mareschaulx, chandeliers de suif[555], espiciers, fèvres,

charrons, vignerons et les semblables autres, chière seur, je vous

conseille et pry que vous aiez tousjours en mémoire de dire à vos gens

qu’ils aient à besongner à gens paisibles, et marchandent tousjours

avant le fait, et comptent et paient souvent sans attendre longue

créance sur taille ne sur papier, jasoit-ce que encores vault-il

mieulx taille ou escripture que soy attendre du tout à sa mémoire, car

les créditeurs cuident tousjours plus et les debteurs moins, et de

ce naissent débas, haines et lais reprouches; et vos bons créanciers

faictes païer voulentiers et souvent de ce que vous leur devrez et les

tenez en amour afin qu’ils ne vous changent, car l’en n’en recueuvre

mie bien tousjours de bien paisibles.

_Item_, quant aux chamberières et varlets d’ostel que l’en dit

domestiques[556], chière seur, sachiez que afin qu’elles vous

obéissent mieulx et qu’elles vous doubtent et craignent plus à

courroucier, je vous laisse la seignorie et auctorité de les faire

choisir par dame Agnès la béguine[557] ou autre de vos filles qui vous

plaira, à recevoir en nostre service, de les louer à vostre gré et de

les païer et tenir en nostre service tant comme il vous plaira et leur

donner congié quant vous vouldrez. Toutesvoies de ce devez-vous à part

secrètement parler à moy et faire par mon conseil pour ce que vous

estes trop jeune et y pourriez bien estre déceue par vos gens mesmes.

Et sachiez que d’icelles chamberières qui n’ont service, pluseurs sont

qui se offrent et ramentoivent et quierent à grant besoing maistres et

maistresses, et de celles ne prenez aucunes que vous ne sachiez avant

où elles ont demouré, et y envoiez de vos gens pour enquérir de leurs

conditions sur le trop parler, sur le trop boire: combien de temps

elles ont demouré: quel service elles faisoient et scevent faire: se

elles ont chambres ou acointances en ville: de quel païs et gens elles

sont: combien elles y demourèrent et pourquoy elles s’en partirent;

et par le service du temps passé, enquérez quelle créance ou espérance

l’en peut avoir de leur service pour le temps à venir. Et sachiez que

communément telles femmes d’estrange pays ont esté blasmées d’aucun

vice en leur pays, car c’est la cause qui les amaine à servir hors de

leur lieu. Car s’elles fussent sans tache, elles fussent maistresses

et non serviteresses; et di des hommes autel. Et se vous trouvez par

le rapport de leurs maistres ou maistresses, voisins ou autres, que

ce soit vostre besoigne, sachiez par elles, et devant elles faictes

par maistre Jehan le despensier enregistrer en son papier de la

despense[558] le jour que vous la retendrez, son nom et de son père et

de sa mère et d’aucuns de ses parens: le lieu de leur demourance et le

lieu de sa nativité et ses pleiges[559]; car elles en craindront plus

à faillir pour ce qu’elles considéreront bien que vous enregistrez

ces choses pour ce que s’elles se deffuioient de vous sans congié, ou

qu’elles feissent aucune offense, que vous en plaindriez ou rescririez

à la justice de leur pays ou à iceulx leurs amis. Et nonobstant tout,

aiez en mémoire le dit du philosophe lequel s’appelle Bertran le vieil,

qui dit que se vous prenez chamberière ou varlet de haultes responses

et fières, sachiez que au départir, s’elle peut, elle vous fera injure;

et se elle n’est mie telle, mais flateresse et use de blandices, ne

vous y fiez point, car elle bée en aucune autre partie à vous trichier;

mais se elle rougist et est taisant et vergongneuse quant vous la

corrigerez, amez la comme vostre fille.

Après, chière seur, sachiez que sur elles, après vostre mary, vous

devez estre maistresse de l’ostel, commandeur, visiteur, gouverneur et

souverain administrateur, et à vous appartient de les tenir en vostre

subjection et obéissance, les endoctriner, corrigier et chastier; et

pour ce, deffendez leur à faire excès ne gloutonnie de vie tellement

qu’elles en vaillent pis. Aussi deffendez les de rioter[560] l’une

à l’autre ne à vos voisins; deffendez leur de mesdire d’autruy,

fors seulement à vous et en secret, et en tant comme le meffait

toucheroit vostre prouffit seulement, et pour eschever vostre dommaige

et non plus; deffendez leur le mentir: le jouer à jeux illicites:

de laidement jurer et de dire parolles qui sentent villenies ne

parolles déshonnestes ne gouliardeuses, comme aucunes mescheans ou

mal endoctrinées qui maudient _de males sanglantes fièvres, de male

sanglante sepmaine, de male sanglante journée_. Il semble qu’elles

sachent bien qu’est sanglante journée, sanglante sepmaine etc., et

non font-elles, ne doivent point savoir qu’est sanglante chose, car

preudefemmes ne le scevent point, car elles sont toutes abhominables

de veoir seulement le sang d’un aignel ou d’un pigon quant on le tue

devant elles. Et certes, femmes ne doivent parler de nulle laidure, non

mie seulement... des secrès membres de nature, car c’est déshonneste

chose à femme d’en parler.

J’oy une fois raconter d’une jeune preudefemme qui estoit assise

en une presse de ses autres amis et amies, et par adventure, elle

dist par esbatement aux autres: Vous me pressez si fort que....[561]

Et jasoit-ce qu’elle l’eust dit par jeu et entre ses amis, cuidant

faire la galoise[562], toutesvoies les autres saiges preudefemmes ses

parentes l’en blasmèrent à part. _Item_, telles femmes gouliardoises

dient aucunes fois de femme qu’elle est p..... ou qu’elle est ribaude,

et par ce disant il semble qu’elles sachent qu’est p..... ou ribaude,

et preudefemmes ne scevent que ce est de ce; et pour ce deffendez leur

tel langaige, car elles ne scevent que c’est. Deffendez leur vengence,

et endoctrinez en toute patience à l’exemple de Melibée dont il est

cy-dessus parlé, et vous mesmes, belle seur, soiez telle en toutes

choses que par vos fais elles puissent en vous prendre exemple de tout

bien.

Or nous convient parler d’embesongner vos gens et serviteurs aux heures

propres à besongner, et aux heures convenables leur donner repos.--Sur

quoy, chière seur, sachiez que selon les besongnes que vous avez à

faire et que vos gens sont propres plus à une besongne que à l’autre,

vous et dame Agnès la béguine qui avec vous est pour vous aprendre

contenance sage et meure et vous servir et endoctriner, et à laquelle

principalment je donne la charge de ceste besongne, la devez diviser

et crier, et commander l’une besongne à l’un, et l’autre besongne à

l’autre. Et se vous leur commandez maintenant à faire aucune chose,

et iceulx vos serviteurs respondent: _il est assez à temps, il sera

jà bien fait_, ou _il sera fait demain bien matin_, tenez le pour

oublié: c’est à recommencier, c’est tout néant. Et aussi de ce que vous

commanderez généralment à tous, sachiez que l’un s’atend à l’autre:

c’est comme devant.

Si soiez advertie, et dictes à dame Agnès la béguine qu’elle voie

commencier devant elle ce que vous aurez à cuer estre tost fait; et

premièrement qu’elle commande aux chamberières que bien matin les

entrées de vostre hostel, c’est assavoir la salle et les autres lieux

par où les gens entrent et s’arrestent en l’ostel pour parler, soient

au bien matin balléyés et tenus nettement, et les marchepiés[563],

banquiers et fourmiers qui illecques sont sur les fourmes, despoudrés

et escoués; et subséquemment les autres chambres pareillement nettoiées

et ordonnées pour ce jour, et de jour en jour, ainsi comme il

appartient à nostre estat.

_Item_, que par la dicte dame Agnès vous faciez principalment et

songneusement et diligemment penser de vos bestes de chambre comme

petis chiennés, oiselets de chambre[564]: et aussi la béguine et vous

pensez des autres oiseaulx domeschés, car ils ne pevent parler, et pour

ce vous devez parler et penser pour eulx, se vous en avez.

Et aussi dy-je à dame Agnès la béguine que des autres bestes, quant

vous serez au village, elle commande à ceulx à qui il appartient à en

penser: comme à Robin le bergier, qu’il pense de ses moutons, brebis et

aigneaulx; à Josson le bouvier, des beufs et des toreaulx; à Arnoul le

vachier et Jehanneton la laictière, qu’ils pensent des vaches, genices

et veaulx, truies, cochons et pourceaulx; à Eudeline femme du mettoier

qu’elle pense des oés, oisons, coqs, gelines, poucins, coulons, pigons;

au charretier ou mettoier, qu’il pense de nos chevaulx, jumens et les

semblables. Et doit la dicte béguine et aussi vous devez faire semblant

devant vos gens qu’il vous en souviengne, que vous y congnoissiez et

que vous l’avez à cuer, car par ce en seront-ils plus diligens. Et

faictes faire, s’il vous en souvient, par vos gens penser du vivre

d’icelles bestes et oiseaulx, et y doit la dite dame Agnès embesongner

ceulx et celles qui y sont propres. Et sur ce est à noter que à vous

appartient bien à faire savoir par la dicte dame Agnès la béguine le

conte de vos moutons, brebis et aigneaulx, et les faire reviseter, et

enquérir de leur accroissement et descroissement, ne comment ne par qui

elles sont gouvernées, et elle le doit rapporter à vous, et entre vous

deux le devez faire enregistrer.

Et se vous este en païs ou il y ait repaire de loups, je vous

enseigneray maistre Jehan vostre maistre d’ostel ou vos bergiers et

gens de les tuer sans cop férir par la recepte qui s’ensuit.--_Recepte

de pouldre pour tuer loups et renars._--R.[565] la racine de l’ectoire

de canarade (c’est l’ectoire qui fait fleur de couleur blanche[566]),

et faictes séchier icelle racine meurement et sans soleil, et gectez

hors la terre: et adonc face-en pouldre en un mortier, et avec celle

poudre mettez la quinte partie de voirre bien moulu et la quarte partie

de la feuille de lis, et tout soit meslé et pilé ensemble, et tellement

qu’il se puisse passer ou cribler. _Item_, ait miel et sain[567] frès

autant de l’un comme de l’autre et mesle parmy de la poudre dessusdite,

et face paste qui soit dure et fort, et gros morceaulx rons du gros

d’un œuf de poule, et cuevre iceulx morceaulx de sain frès et les mette

sur les pierres ou tuillettes ès lieux qu’il saura que loups et renars

repaireront. Et se il veult faire amorse[568] de une vielle beste

morte, faire le peut deux ou trois jours devant. _Item_, sans faire

morceaulx, peut-il la poudre jetter sur la charongne.

Ainsi vous et la béguine embesongnez les unes de vos gens aux choses

et besongnes qui leur sont propres, et aussi dictes à maistre Jehan

le despensier qu’il envoie ou face envoier les autres reviseter vos

greniers, remuer et essorer[569] vos grains et autres garnisons[570];

et se vos mesgnies vous rapportent que les ras dommagent vos blés,

lars, fromages et autres garnisons, dictes à maistre Jehan qu’il les

puet destruire en six manières: 1º Par avoir garnison de bons chats.

2º Par ratières et soricières. 3º Par engins d’aiselles[571] appuiées

sur buchettes que les bons serviteurs font. 4º Par faire tourtellés de

paste et fromage frit ensemble et poudre de riagal[572], et mettre en

leur repaire où ils n’aient que boire. 5º Se vous ne les povez garder

qu’ils ne treuvent à boire, il convient faire de l’espurge[573] par

morcellés, et lors s’ils les avallent, plus tost buveront et plus tost

enfleront et mourront. 6º Prenez une once de riagal: deux onces fin

arcenic: un quarteron gresse de porc: une livre fleur de farine de

fourment et quatre œufs, et de ce faites pain et cuisiez au four et

tailliez par lesches et les clouez à un clou.

Or revien encores à ma matière de faire embesongner vos gens, vous et

la béguine, en temps convenable, par vos femmes essorer, esventer

et reviseter vos draps, couvertures, robes et fourreures, pennes et

autres telles choses.--Sur quoy sachiez et dictes à vos femmes que

pour conserver et garder vos pennes et draps, il les convient essorer

souvent pour eschever les dommages que les vers y pevent faire; et

pour ce que telle vermine se congrée par le ramolissement du temps

d’automne et de yver et naissent sur l’esté, en iceulx temps convient

les pennes et les draps mettre à bon soleil et beau temps et sec; et se

il survient une nuée noire et moicte qui s’assiée sur vos robes et en

tel estat vous les ploiez, cest air envelopé et ployé dedans vos robes

couvera et engendrera pire vermine que devant. Et pour ce, choisissiez

bel air qui soit continué et bien sec, et tantost que vous verrez autre

gros air survenir, avant qu’il soit venu vers vous, faictes mettre vos

robes à couvert et escourre pour oster la grosse pouldre[574], puis

nettoier à unes verges sèches[575]. Et la béguine scet bien et le vous

le dira que s’il y a aucune tache d’uille ou autre gresse, le remède

est tel: Ayez pis..t et le chauffez comme tiède, et mettez la tache

tremper dedans par deux jours, et puis espraignez le drap où est la

tache sans le tordre, et se la tache ne s’en est alée, si le face dame

Agnès la béguine, mettre en un autre pis..t et battre un fiel de beuf

avec, et face-l’en comme devant. Ou vous faictes ainsi: faites prendre

de la terre de robes[576] et tremper en lessive, puis mettre sur la

tache et laissiez sécher, et puis frotez; et se la terre ne s’en va

légièrement, si faictes mouillier en lessive, et laissiez encores

séchier et frotez tant qu’elle s’en soit alée; ou se vous n’avez

terre de robes, faictes mettre cendres tremper en lessive, et icelles

cendres bien trempées mettez sur la tache; ou vous faictes prendre de

bien nettes plumes de poucins et moulliez en eaue bien chaude pour là

laissier la gresse qu’elles auront prise, et remoulliez en eaue necte

bien chaude: bien refrottez aussi et tout s’en yra.

S’il y a sur robe de pers[577] aucune tache ou destaincture de couleur,

faictes prendre une espurge et la moulliez en necte et clère lessive,

puis espraigniez et traynnez sur la robe en frotant la tache, et la

couleur y revendra. Et se sur quelsconques autres couleurs de drap y

a tache de destainture de couleur, faictes prendre de la lessive bien

nette et qui point n’ait coullé sur drappeaulx, et mettre avec la

cendre sur la tache, et laissiez sécher, puis faictes frotter, et la

première couleur revendra.

Pour oster tache de robe de soie, satin, camelot, drap de Damas ou

autre, trempez et lavez la tache en vertjus et la tache s’en yra, et

mesmes se la robe est destainte, si revendra-elle en sa couleur (_ce

que je ne croy pas_)[578].

VERTJUS. Nota que ou temps que le vertjus nouvel se fait, l’en

en doit prendre, sans sel, une fiole et la garder, car ce vault pour

oster tache de robe et la remettre en sa couleur, et est tousjours bon,

et nouvel et vieil.

_Item_, et se aucunes de vos pennes ou fourreures ont esté moulliées

et se soient endurcies, faictes deffourrer le garnement[579], et

arrouser de vin la penne qui est dure, et soit arrousée à la bouche

ainsi comme un cousturier arrouse d’eaue le pan d’une robe qui veult

retraire, et sur icelluy arrousement faictes gecter de la fleur[580] et

laissiez sécher un jour; puis frottez très bien icelle penne[581]... en

son premier estat.

Or revien au propos que devant, et dy que vostre maistre d’ostel

doit savoir qu’il doit chascune sepmaine faire reviseter et boire

de vos vins, vertjus et vinaigres; veoir les grains, huilles, noix,

pois, fèves et autres garnisons. Et quant aux vins, sachiez que s’ils

deviennent malades, il les convient garir de maladies par la manière

qui s’ensuit:

Premièrement se le vin est pourri, il doit mettre la queue[582], en

yver, emmi une court sur deux tréteaulx afin que la gelée y frappe, et

il garira.

_Item_, se le vin est trop vert, il doit prendre plain pennier de

morillons[583] bien meurs, et gecte dedens la queue, par le bondonnail,

tous entiers, et il amendra.

_Item_, se le vin sent l’esventé[584], il doit prendre une once de

seurmontain[585] en pouldre et autant en graine de paradis[586] en

pouldre et mettre chascune desdictes pouldres en un sachet et le

pertuisier d’une greffe[587], et puis pendez tous les deux sachets

dedens la queue à cordelettes et estoupez bien le bondonnail.

_Item_, se le vin est gras, preigne douze œufs et mette boullir en eaue

tant qu’ils soient durs, et puis gecte hors le jaune et laisse le blanc

et les coquilles ensemble, et puis frire en paelle de fer et mettre

tout chault dedens un sachet et pertuisé d’une greffe comme dessus,

et pendre dedans la queue à une cordelette. _Item_, preigne un grant

pot neuf et le mette dessus un trepié vuit[588], et quant il sera bien

cuit, despièce le par pièces et le gecte dedans la queue, et il garira

de la gresse.

_Item_, pour desroussir le vin blanc, preigne plain pennier de feuilles

de houx et gecte dedens la queue par le bondonnail.

_Item_, se le vin est aigri, preigne une cruche d’eaue et gecte dedans

pour départir le vin de devers la lie, et puis preigne plain plat de

fourment et mettez tremper en eaue, et puis gectez l’eaue, et mettez

boullir en autre eaue, et faciez bien boullir en autre eaue tant qu’il

se vueille crever, et puis l’ostez; et s’il en y a des grains tous

crevés, si les gecte, et après gecte le froment tout chault dedens la

queue. Et se pour ce le vin ne veult esclarcir, preigne plain pennier

de sablon bien lavé en Saine et puis gecte dedens la queue par le

bondonnail et il esclarcira.

_Item_, pour faire ès vendenges un vin fort, n’emple pas la queue que

il s’en faille deux sextiers[589] de vin, et frotte tout entour le

bondonnail, et lors il ne pourra gecter et en sera plus fort.

_Item_, pour traire une queue de vin sans luy donner vent, face un

petit pertuis d’un foret emprès le bondonnail, et puis ait un petit

plastreau[590] d’estouppes du large d’un blanc et puis mette dessus,

et preigne deux petites bûchettes et mette en croix dessus le dit

plastreau, et mette un autre plastreau sur les dictes bûchettes.

Et pour esclarcir vin troublé, se c’est une queue, vuide-l’en deux

quartes[591], puis le remue-l’en à un baston ou autrement, tellement

que lie et tout soit bien meslé, puis preigne-l’en un quarteron d’œufs,

et soient batus moult longuement les moyeulx et les blans tant que tout

soit fin cler comme eaue, et tantost gectez après un quarteron d’alun

batu et incontinent une quarte d’eaue clère et l’estoupez, ou autrement

il se vuideroit par le bondonnail.

Et après ce et avec ce que dit est, belle seur, faictes commander par

maistre Jehan le despensier à Richart de la cuisine escurer, laver,

nettoier et tout ce que appartient à cuisine, et véez comme dame Agnès

la béguine quant aux femmes, et maistre Jehan le despensier quant aux

hommes, mettront vos gens en œuvre de toutes pars: l’un à-mont, l’autre

à-val, l’un aux champs, l’autre en la ville, l’un en chambre, l’autre

en solier[592] ou en cuisine et envoieront l’un ça, l’autre là, un

chascun selon son endroit et science, et tant que iceulx serviteurs

gaignent leur salaire chascun et chascune en ce qu’il saura et devra

faire; et s’ils le font, ils feront bien, car sachez que paresse et

oisiveté engendrent tous maulx.

Toutesvoies, belle seur, aux heures pertinentes faictes les seoir à

la table, et les faites repaistre d’une espèce de viande largement et

seulement, et non pas de plusieurs, ne délitables ou délicatives, et

leur ordonnez un seul buvrage nourrissant et non entestant, soit vin ou

autre et non de plusieurs; et les admonestez de mengier fort et boire

bien et largement, car c’est raison qu’ils mengeussent d’une tire,

sans seoir à oultrage[593], et à une alaine, sans reposer sur leur

viande ou arrester ou acouster[594] sur la table. Et si tost qu’ils

commenceront à compter des comptes ou des raisons, ou à eulx reposer

sur leurs coustes[595], commandez la béguine qu’on les face lever et

oster leur table, car les communes gens dient: _Quant varlet presche à

table et cheval paist en gué, il est tems qu’on l’en oste, que assez y

a esté_. Deffendez leur yvresse, et que personne yvrongne ne vous serve

ne approuche, car c’est péril, et après leur reffection prise à midy,

quant temps sera, les laissiez par vos gens remettre à besongner. Et

après leur second labour et aux jours de feste aient autre repas, et

après ce, c’est assavoir au vespre, soient repus habondamment comme

devant et largement, et se la saison le requiert soient chauffés et

aaisiés.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 24 / 54 段