Or m’as tu oy raconter
Comment on puet à pris monter:
Se tu crois mon enseignement,
Riche seras parfaictement,
Et auras, tout à ton vouloir,
Tout ce que tu sauras vouloir;
Et se tu veulx croire Raison,
Tu seras en toute saison
Chaitif, mendiant, povre et las,
Car si te tendra en ses las
Que monter plus hault ne pourras.
Or fay lequel que tu vouldras
Et y pense tout à loisir:
Quant à chois es, tu pues choisir.
Se tu veulx estre povres hom,
Si me laisse et croy Raison;
Et se tu veulx riche homs estre,
Si me tien pour seigneur et maistre,
Tant com tu vivras, et me croy,
Et de Raison croire recroy.
A ce mot s’est Barat téu,
Car assez m’ot ramentéu
Ses affaires et sa doctrine
Et enseignié tout son convine;
A tant de moy se départi.
Lors pensay moult au jeu-parti
Que Barat et Raison fait m’orent
Et enchargié tant comme ils porent,
Mais le jeu si parti avoie
Que lequel croire ne savoie,
Ou Raison qu’ot à moy parlé,
Ou Barat le bien enparlé;
Mais bien croi qu’au derrain créusse
Barat, s’autre conseil n’éusse,
Car si bel m’avoit flajolé
Que tout sus m’avoit affolé.
Lors vint à moy Entendement
Pour moi donner enseignement
Auquel des deux je me donnasse
Et cuer et corps habandonnasse.
Fol, dist-il, es-tu rassoté
Qui ce que Raison t’a noté
Veulx laissier pour estre trichierres
Faulx et mauvais et décevierres,
Et croire Barat le lobeur
Qui pires est que desrobeur?
Bien es fol et oultrecuidés
Et de sens naturel vidés,
Et bien pert que tu ne vois goute
Qui veulx mettre entente toute
A toy envers Barat plaissier,
Pour Raison la sage laissier,
Car oncques nuls ne la laissa,
Ne vers Barat ne se plessa
A qui n’en meschéist après,
Sans faillir, à loing ou à près.
De ton temps véoir l’as péu
Que maint grant maistre décéu
En ont esté, et mis à honte
Pourcequ’il ne tenoient compte
De Raison ne ses fais ensuire,
Mais se penoient de la fuire,
Et adnichilloient droiture,
Contre Dieu, Raison et Mesure.
Et combien qu’avec eulx féusse,
Jà d’eux audience n’eusse
A desdire leur voulenté,
Tant ièrent espris et tempté
Par Fol-cuidier le pou séur,
Qu’estre cuidoient asséur,
Et tousjours Barat surmontoient
Pour ce que par lui hault montoient,
Et amassèrent les trésors
Qui erent très-vils et très-ors;
Car de ce qui par Barat vient,
En la fin nul bien n’en avient.
Il n’est pas bon logicien:
Belle entrée a et beau moyen,
Mais tousjours fait conclusion
A honte et à confusion;
Car tout quanque Barat aüne[499],
En vingt ans, anientist fortune
En une seule heure de jour,
Ne nuls n’y puet mettre séjour.
Ainsi ne puet Barat durer,
Car ne le pourroit endurer
Droit qui tout adresse et aligne
Et qui ne fait riens fors à ligne,
Mais est enclin à son affaire
A tout ce que Raison veult faire.
Croi doncques Raison et la sers,
Car vraiement tu seras sers
D’une mauvaise servitude
Se tu mes en Barat t’estude.
Pluseurs par ses las sont passés,
Plus sages que tu n’es d’assez,
A qui mal en est advenu,
Tu le vois souvent et menu.
Plus sages que tu n’es? Vraiement,
Par le mien mesmes jugement
Plus saiges voir ne sont-ils mie,
Car en eulx n’a de sens demie,
Combien qu’ils aient de sens le nom
Par grant abit et par renom,
Car tels est saiges qui est fols
En ce monde, bien dire l’os,
Tel y est fol qui est bien sage,
Ce voit on par commun usage;
Car selon le dit de ce monde,
Ly homs qui de richesse habonde
Et a assez or et argent
Pour sage est tenu de la gent
Et est prisié en tous pays
Combien qu’il soit uns fols naïs;
Donc il est sage et fol ensemble
Par ce que j’ay dit[500], ce me semble:
Voire sage pour son avoir,
Et fol naïs pour pou savoir.
Et li povre, par opposite
De l’exemplaire que j’ay dicte,
Tant soit-il sage à grant devise,
Nul ne l’aime, honnoure ne prise,
Ains le tient-on pour fol et nice
Et est tenu son sens pour vice,
Car quant il dit sage parole,
Si la tiennent la gent pour fole,
Ne de riens ne puet avoir los,
Dont il est sage, et si est fols:
Fols, pour ce qu’il est povres hom:
Sage, pour ce qu’il a raison,
Et sens en soy de lui retraire
De mal faire, et à bien atraire.
Or vois-tu bien que je te preuve
Tout clèrement par une preuve
Qu’il n’a fors pure vérité
En ceste contrariété
Que je t’ay voulu cy espondre[501],
Ne nuls n’y sauroit que respondre
Pour le contraire soustenir
S’il se veult à raison tenir.
Soies sages et me croi doncques,
Tu ne féis si bon sens oncques.
Croy Raison et à luy te tiens
Et ses enseignemens retiens,
Et tu en vendras à grant bien.
Tu le verras ains dix ans bien,
Faillir n’y pues par nulles voies
Se par Barat ne te desvoies.
A tant se tut Entendement;
Lors commençay parfondément
A penser à la vérité
Que devant m’avoit récité;
Adonc apparceu-je de voir
Que voir m’ot dit, sans décevoir,
Entendement le sages hom
Que trop mieulx vault croire Raison
Que Barat; si m’y assenti,
Car onc nuls ne s’en repenti.
Lors vint Raison, sans demourée,
Blanche, vermeille, colourée,
Faisant grant joie et bonne chière
Com celle qui n’a riens tant chière
En ce monde, comme personne
Qui de bon cuer à lui se donne.
Ami, Dieux te gart, dist Raison,
Or est-il bien temps et saison
Que tu faces ma volenté,
Quant je t’en voi entalenté;
Tout maintenant jurer te fault
Que par toi n’y aura default,
Et que de cuer me serviras,
Ne contre mon vouloir n’iras
Jamais, quoy que Barat te die,
Ne nul de ceulx de sa mesnie,
Par leur beau parler décevable.
Aies le cuer ferme et estable
A mes œuvres continuer
Sans ton courage point muer
En pensée, n’en fait, n’en dit,
Comme autrefois je le t’ay dit
Et monstré pour prendre chastoy,
Quant je fus cy parler à toy;
Mais si tost com je m’entourné,
Par Barat fus tantost tourné
Et par la force de son vent,
Tout ainsi que l’en voit souvent,
Quelque part que le vent s’atourne,
Le cochet d’un clochier se tourne.
Prens doncques en toy fermeté,
Vertu, force et estableté
A bien tenir les convenances,
Que je vueil que m’enconvenances
Pour avoir de toy séurté
Que tu me tendras loyaulté
Et que tous mes commans tendras
En quelque lieu que tu vendras.
Et saches bien que mon service
Est au monde droicte franchise;
Qui me sert, puet partout aler
Et devant toutes gens parler
Baudement, sans baissier la chière
Et sans traire le cul arrière:
Paour ne doit avoir ne honte
Devant pape, roy, duc, ne conte,
Ne devant autre justicier
Ordonné pour gens justicier,
Non voir devant homme qui vive,
Car mon sergent à nul n’estrive,
Ne sa pensée en nul endroit
Ne vouldroit mettre, fors en droit
Et en vérité maintenir,
Et s’y veult soir et main tenir.
Pour ce, vueil-je que tu deviengnes
Mon sergent, et qu’à moy te tiengnes,
Sans t’en départir à nul fuer,
Et espécialment ton cuer;
Et je aussi en ton cuer seray,
Ne jà ne m’en départiray
Jusques à la mort, ne t’en doubtes,
Se maugré moy hors ne m’en boutes.
Se tu m’aimes, bien te suivra,
Et se ce non, il te fuira.
Se tu n’as l’entendement trouble,
Tu vois que mon salaire est double;
Que ce soit voir, je le te preuve
Par preuve où n’a point de repreuve.
En moi servant, premièrement,
Pues-tu vivre tout seurement,
Sans nul doubter fors Dieu mon père:
Qui ce ne croit, il le compère.
Après, quant tu trespasseras
De ceste vie, tu seras
Avecques mon père en sa gloire,
Ceste sentence est toute voire,
Et là vivras-tu finement
Sans jamais avoir finement,
Car tu dois créance avoir ferme
Que quant personne vient au terme
Qu’elle en ce monde doit mourir,
Adonc commence-elle à flourir
Et prent commencement de vie
Tout aussi tost qu’elle dévie,
Car elle ist de vie muable
Et entre en vie pardurable.
Tout donc pues tu veoir clèrement
(S’en toy a point d’entendement)
Que mon loyer se double bien
Quant on en reçoit double bien,
C’est assavoir honneur parfait
Au monde, par œuvre et par fait,
Et paradis en la parfin
Qui durera tousjours sans fin.
N’il n’est nul autre bien, sans faille,
Qui le mendre de ces deux vaille;
Or te gard donc de les perdre
Et te veuilles du tout aherdre
A mes euvres si bien ensuivre
Que tu les aies à délivre,
Et laisse Barat et ses euvres,
Car saches que se tu en euvres
Et en son service remains,
Tu perdras le plus pour le mains.
Car ces deux biens dessus nommés
Qui tant sont beaulx et renommés
Par son service auras perdus
Et tu mesmes seras pendus
Corporelment, par aventure,
A grant angoisse et à laidure.
Tu y perdras, bien dire l’os,
Se tu le sers, corps, âme et los
Qui sont trois très souverains biens,
Et si ne te puet donner riens
Fors plaisance d’acquerre avoir
Sans point de conscience avoir,
Car tousjours son servant atise
D’avoir sur l’autrui convoitise,
Et quant son servant a assez
D’avoir et trésors amassés
Et il cuide vivre asséur,
Lors lui vient aucun méséur
Qui tout met ce dessus dessoubs:
Par nuls n’en puet estre ressoubs,
Ne nul de son meschief ne pleure,
Mais chascun, de fait, lui queurt seure,
Et tel, espoir, ne le vit oncques
Qui en dit moult de mal adoncques
Et en a le cuer esjoy
Pour le mal qu’il en a oy,
Et n’en fait fors chanter et rire,
Et souvent par ramposne[502] dire:
Trop estoit riche devenu,
Tout estoit du deable venu
Et au deable tout s’en ira
Tout ainsi chascun s’en rira
Et n’aura nuls de lui pité,
Ains sera vilment despité
Et de Dieu et du monde ensemble.
Donc pues tu voir, ce me semble,
Que Barat fait mauvais servir
Puisque l’en ne puet desservir
Fors que honte, angoisse et doleur,
Et que qui le sert fait foleur.
Met le doncques en non chaloir,
Et m’aimes qui te puis valoir
En tous cas, vers Dieu et le monde,
Et aies le cuer pur et monde.
Aies en toy humilité,
Loyaulté, foy et vérité,
Et se humble es de contenance,
Gardes qu’il n’y ait décevance,
De cuer le soies et de fait,
Car tel humble et loyal se fait
Devant la gent, qui ne l’est mie
Ne n’a d’humilité demie,
Mais sa chiere humble et encline
Fait acroire à ceulx qu’il encline
Qu’il est preudoms, par son semblant.
Ainsi leur va leurs cuers emblant
Par sa simple papelardie
Qui est pleine de renardie
Et de faulseté, car soubs l’ombre
De la simplesse où il s’aombre,
Deçoit tous ceulx qui le regardent
Qui du faulx semblant ne se gardent;
Si avuglés les a sans doubte
Que nulluy de luy ne se doubte,
Mais jurroit chascun fermement
Qu’il est preudoms parfaictement,
Combien qu’en faulseté habonde.
Tout ainsi deçoit-il le monde,
Mais Dieu ne puet-il decevoir:
Cellui en scet bien tout le voir,
Car il voit tout à descouvert
Le mal qu’en son cuer a couvert;
Jà si ne le saura répondre[503]:
Devant lui l’en fauldra respondre
Quant il son jugement tendra
Que sentence à chascun rendra
Par rigueur, selon le forfait
Qu’il aura au monde forfait.
Ou milieu du trosne sera,
Les plaies à chascun monstrera,
Les cloux, la couronne et la lance:
Lors sera chascun en balance,
Là n’aura roy ne empereour
Qui n’ait en son cuer grant paour.
Là tendra-on aussi grant compte
D’un savettier comme d’un conte,
Et de ceulx qui vestent les rois[504]
Comme des prelas et des rois,
Mais que loyaulx aient esté,
Prenans en gré leur povreté,
Et la seurté de Souffisance,
Et qu’ils aient éu créance
En Dieu, telle qu’il appartient
Et comme Crestienté tient.
Là ne pourra nuls pour avoir
Vers mon père sa paix avoir
Qu’il n’ait ce qu’aura deservi
Selon ce qu’il aura servi:
Tuit cil qui seront d’Adam nés
Auront paour d’estre dampnés,
Jà si justes ne sauront estre.
Mais Dieu fera aler à destre
Mes gens que il congnoistra bien,
Qui n’ont entendu fors à bien
Au monde, et selon moy vescu;
Là leur seray-je bon escu,
Car Dieu tretous les béneira.
Ainsi mes gens départira
D’avec les gens Barat, sans doubte,
Qui seront tous en une route
Dolens à senestre partie;
Là iert la chose mi-partie,
Car mes gens qu’à destre seront
Tons ensemble joye feront
Et auront parfaite léesse
Exemps de dueil et de tristesse.
Et les gens Barat, d’autre part,
Dont mon père aura fait depart
D’avec les miens, par leur foleur,
Grant pleur, grant cri et grant doleur
Adonc tous ensemble menront
Quant ils condempnés se verront
Et tournés à perdition
Sans espérer rédemption.
Or ne te fay pas donc hessier[505]
De moi prendre et Barat laissier,
Rens toy à moy tout en ceste heure,
Sans querre y terme ne demeure,
Fay moy tost hommage mains joinctes,
Et selon mes œuvres t’apointes
Si com je t’ay cy-devant trait,
Et persévères sans retrait,
Car qui aujourd’uy bien feroit
Et demain ne perséverroit,
Tout ce ne vauldroit un festu.
Lors me dit Raison: Que fais-tu?
Il me semble que tu n’oies goute.
Dame, dis-je, je vous escoute,
Car tant me plaist à vous oïr
Que tout me faites resjoïr
Des grans biens que vous m’aprenez,
Et pour ce à tort me reprenez,
Car vous m’avez dit et apris
Que qui veult avenir à pris,
Il doit oïr et bien entendre
Avant qu’il doie response rendre,
Et qu’à parler si à point preigne
Et par avis, qu’il ne mespreigne:
Et que de parler ne se haste,
Ne que nuls n’en doit avoir haste
Qu’avant n’y ait trois fois avis;
Et pour ce, dame, il m’est avis
Se je vous ay laissié parler
Sans reprendre vostre parler
Que je n’ay fait cy nullement
Fors selon vostre enseignement
Auquel faire je sui tenu.
C’est voir, tu l’as bien retenu,
Ce dit Raison, et à cuer mis:
Si en seras à honneur mis
S’ainsi le veulx continuer
Sans ton courage point muer.
Puisqu’estre veulx de mes complices,
Garde bien que tu acomplisses
Mes commandemens, sans retraire,
Que tu m’as oy cy retraire.
Je respondi: Voulentiers, dame,
Tout sui vostre de corps et d’âme;
En vous ay mis tout mon courage,
Tenez et je vous fay hommage
Et me rent jointes mains à vous,
Comme le vostre, à nus genouls;
Et si vous ay enconvenant
Que bien vous tendray convenant
En tous les lieux où je seray,
Ne jamais chose ne feray,
Que je puisse, qui vous desplaise.
Lors Raison se baisse et me baise
Et en baisant s’esvanouy.
Plus parler ne la vis, n’oy,
Mais bien dedens moy la senti,
N’oncques puis je ne m’assenti
De faire à nulluy desraison
N’autre chose contre raison,
A tout le mains que je péusse
Ne que congnoissance en éusse.
Quant dedens moi senti ainsi
Raison la sage que j’aim si
Que tousjours en mon cuer demeure,
Lors vindrent à moy, sans demeure,
Un moult simples homs et sa femme;
Bien sembloient gens sans diffame
Et sans estre de mal tempté:
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Se faisoient-ils appeller.
(Tels noms n’affierent à céler.)
Chascun moult bel se maintenoit;
Bonne-voulenté si menoit
Un enfant bel et doulx et gent
Et gracieux à toute gent,
(En tous cas ert de bon affaire,)
Nommé fut Talent-de-bien-faire;
Bon-cuer le preudom fut son père
Et Bonne-voulenté sa mère.
Tous trois de lez moy s’arrestèrent
Et moult bel semblant me monstrèrent;
Bon-cuer premier m’araisonna
Et moult bel salut me donna
Par doulx parler, com simples hom:
Amis, dist-il, puisque Raison
As avec toy acompaignie,
Tu m’auras en ta compaignie
Tous temps, et avec toi seray,
Ne jamais jour ne te lairay;
Ma femme et mon fils que vois cy
Ne te lairont jamais aussi;
Nous trois te conduirons ensemble
A la voie, se bon te semble,
Que Raison t’a dit et apris
Qui fait gens avenir à pris;
Et se tu nous veulx croire et suire,
Tous prets sommes de toy conduire
Et d’aprouver en vérité
Ce que Raison t’a endité;
Et sans nous trois ne pues-tu faire
Chose qui puist à Raison plaire,
Car ne saroies assener[506]
Au chemin qui te doit mener
Au noble chastel de Richesse
Qui tant parest plain de noblesse.
Qui sans nous y vouldroit aler
Il ne feroit que reculer
Jusqu’à tant qu’il se fust bouté
Droit au chemin de Povreté
Qui tant parest boueux et ort.
Lors lui dis: Sire, je m’acort
A vous trois, et si vous requier
Que vous me vueilliez convoïer
Ou chemin que je tant désir,
Si m’acomplirez mon désir:
C’est au chemin de Diligence
Que je ne say où l’en commence
A y entrer, qu’onques n’y fuy,
Dont dolent et courroucié suy.
Tu y entreras tout en l’eure,
Dist Bon-cuer, or tost, sans demeure,
Lieves sus et si t’apareilles;
Il fauldra bien que tu t’esveilles
Tel fois que tu dormisses bien,
Se tu veulx avenir à bien:
En ce chemin faut traveillier,
Pou dormir et souvent veillier.
Par trop dormir pues-tu bien perdre,
Nuls ne s’en scet à quoi aherdre[507]
Se n’est à robe dessirée
Qui n’est pas chose désirée
De personne qui honte craint;
Pour ce est saige qui se contraint
A souffrir un pou d’abstinence
Dont on vient à telle excellence
Que on a des biens a planté.
Lors parla Bonne-volenté:
Beaux fils, dist-elle, à moi entens,
Il te fault employer ton temps
Tout autrement que tu n’as fait,
Et si bien maintenir ton fait
Que tu puisses acquerre avoir
Sans chose de l’autrui avoir;
Et me croy moi et mon seigneur,
Si en vendras à grant honneur.
Tu n’y verras jà le contraire,
Amis, dist Talent-de-bien-faire,
Croy ma mère que tu os cy,
Et mon père Bon-cuer aussi;
En leur conseil met tout assens
Et les aimes, si feras sens:
Lieves sus tost, sans plus d’atente,
Si te menrons droit à la sente
Du beau chemin de Diligence;
Et ne met point de débat en ce,
Car tu en pues venir à pris,
Si comme Raison t’a apris.
A ce mot respondi en l’eure:
Sire, voulentiers, sans demeure;
Jà par moy n’y aura débat;
Vostre conseil pas ne débat,
Ains le vueil du tout acomplir.
Lors me commençay à vestir
Et me chaussay appertement,
Puis dis: C’est fait, alons nous en,
Véez moy cy tout apresté.
Lors ala Bonne-voulenté
Tantost alumer la chandelle,
Car moult estoit le cuer chault d’elle
Que fusse entré en Diligence
Le beau chemin plain d’excellence;
Puis dist doulcement, sans hault braire,
A son fils Talent-de-bien-faire:
Tien, dist-elle, mon enfant doulx,
Ceste chandelle devant nous
Porte, si que plus cler voyons
Tant qu’en Diligence soions;
Or tost, n’y ait plus séjourné.
Dame, véez me ci attourné,
Dist Talent-de-bien-faire adoncques.
Désobéissant n’en fut oncques,
A la voie se mist devant,
Pié à pié l’alasmes suivant.
Tous quatre ensemble tant errasmes
Que nous en Diligence entrasmes,
Où je onquesmais entré n’avoie
Pour ce que aler n’y savoie.
En ce chemin grant et ferré
N’éusmes pas grantment erré
Que nous trouvasmes un chastel,
Onques personne ne vit tel
Se ce ne fust cellui meismes;
Et quant à la porte venismes
Et nous cuidasmes ens entrer,
Adonc nous vint à l’encontrer
Cellui qui la porte gardoit,
Qui moult fellement regardoit
Et moult estoit mal engroigné
Et, par semblant, embesoigné.
Moult lourdement me print à dire:
Qu’est-ce que voulez-vous, beau sire?
Voulez-vous entrer sans congié
Si tost que vous l’avez songié?
Nul n’entre ou chastel de céans,
S’il n’est à moy obédiens
Et à ma femme que veez cy.
Ay! sire, pour Dieu mercy!
Ce dist lors Talent-de-bien-faire,
Ne vous vueille à tous deux desplaire,
Il n’y vueil pas, sans vous entrer.
Lors a prins Bon-cuer à parler:
Sire, dist-il, il est bien digne
D’entrer léans sans long termine,
Car je le sçay pour vérité.
C’est mon, dist Bonne-voulenté,
Sire, n’en soie en doubtance,
Car je sçay bien qu’il a béance,
Grant voulenté et grant désir
D’acomplir tout vostre plaisir
Et de la dame de vos biens,
Car sans ce ne vauldroit-il riens;
Dictes que voulez-vous qu’il face,
Et il le fera sans fallace.
Lors dist le portier doulcement:
Puisque de son assentement
L’avez jusques ci amené,
Il sera moult bien assené
Ne il ne le pourroit mieulx estre.
Adonc me prist par la main destre
Et me commença à preschier
En disant: Mon amy très chier,
Puisque tu es céans venu,
Tu seras désormais tenu
De moy et ma femme obéir,
Se tu veulx Richesse véir,
Qui demeure assez près de cy
En son bel chastel seignoury.
A elle ne puet nuls aler
Sans à ceulx de céans parler
Et toute leur voulenté faire
Et persévérer sans retraire;
A moy fault parler tout premier
Qui suis de ce chastel portier,
Qu’on clame chastel de Labour[508],
Où l’en besongne nuit et jour;
On m’appelle par mon nom Soing
Qui maine les gens par le poing,
Entre moy et Cure ma femme,
A monseigneur et à madame
Qui de céans ont le demaine,
Qu’on appelle Travail et Peine:
Si que, beaux amis, se tu veulx,
Nous te menrons tout droit à eulx,
Mais moult t’y fauldra endurer
On tu n’y pourras jà durer,
Car on te feroit hors chacier,
En l’eure, sans toy menacier,
Se n’y faisoies ton devoir.
Je ne te vueil pas décevoir,
Demourer pues, ou retourner;
On dit souvent qu’à l’enfourner
Font li fournier les pains cornus[509].
Sire, dis-je, n’en parle nuls,
De retourner n’est pas m’entente
Pour nulle durté que je y sente:
Jà ne m’en verrez remuer
Pour froit, pour chaut, ne pour suer;
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Le vous ont assez créanté,
Et Talent-de-bien-faire aussi,
Qu’amené m’ont avec eulx cy,
Et se defaillir m’en véez,
Jamais, nul jour, ne me créez.
Lors me menèrent Soing et Cure
Ens ou chastel grant aléure.
Là avoit bien plus de cent mille
Ouvriers ouvrans par la ville,
Dont chascun faisoit son mestier
Si comme il lui estoit mestier;
Là n’ot homme ne femme oiseux.
Tant estoit ce chastel noiseux
De férir et de marteller[510]
Qu’on n’y oïst pas Dieu tonner;
Qui de trois jours n’eust sommeillé
Si fust-il là tout esveillé.
Quant les ouvriers vy et oy,
J’en eu le cuer tout esjoy
Et me fut tart que je m’y veisse
Et que je aussi comme eulx feisse.
Soing et Cure me regardèrent
Talentif[511], si me demandèrent
Se je vouloie demourer
En Labour et y labourer:
Oïl, dis-je, pour Dieu mercy!
Moult me plaist à demourer cy;
Au chastellain bien parleray
Et à sa femme, quant j’aray
Icy esté jusques au soir.
Dist Soing et Cure: Tu dis voir,
Or commence donc, de par Dieu.
Adonc prins ma place et mon lieu
Et m’alay tost mettre en conroy.
Ma chandelle mis devant moy
Sur la table, en un chandelier,
Pour mieulx véoir à besongnier.
Et comme je m’apareilloie
Et que je commencier vouloie,
Es-vous venir la chastellaine
De ce chastel, à grant alaine,
Peine qui aloit visitant
Tous les ouvriers dont je vy tant.
Les pans avoit à sa ceinture
Et moult aloit grant aléure;
De telle ardeur se remuoit
Qu’a pou que le sang ne suoit;
Nulle fois surcot ne vestoit,
Mais en sa povre cote estoit
Et aucune fois en chemise,
Quant elle l’avoit blanche mise.
En passant Peine m’apparçut,
Et pour ce que ne me congnut,
Demanda à Soing le portier:
Qui est, dist-elle, cel ouvrier
Que je voy là tout seul séoir?
Ne l’ay point apris à véoir,
Il est venu tout nouvel huy,
Je vueil aler parler à luy
Savoir s’il croire me voulra
Et s’à mon plaisir labourra.
Dame, dist Soing, vueilliez savoir
Qu’il a grant fain de vous véoir;
Tesmoingnié nous a bien esté:
Bon-cuer et Bonne-voulenté
Et aussi Talent-de-bien-faire
Dient qu’il est de bon affaire
Et qu’il d’estre oiseux n’a cure.
Lors parla moult haultement Cure
Et dist: Vraiement, se n’a mon[512],
Et pour ce nous du cuer l’amon
Entre moy et mon mari Soing,
Avec lui serons près et loing:
Prests sommes de le vous plégier
Et de nous en bien obligier.
Lors respondi la chastellaine:
Puisqu’il est, dist-elle, en tel vaine,
Je le vueil aler essaier
Si me pourra si appaier
Comme vous dictes, or y parra;
S’ainsi le fait, il acquerra
Pour l’amour de moy moult d’avoir
Que nuls ne puet sans moy avoir.
Peine se trait lors près de moy:
Amis, ne soies en esmoy,
Dist-elle, mais fay liement
Ta besoigne, et appertement
A ta main entens sans muser
Et ne t’entens pas à ruser,
Mais si l’ouvrage continues
Que par force d’ouvrer tressues,
Car nuls ne doit céans oser
Soy alaschir ne repouser,
Car tantost seroit bouté hors.
Je respondi humblement lors:
Dame, dis-je, j’ay grant désir
De faire tout vostre plaisir,
Ne jà jour ne vous pourrez plaindre
De moy que m’aiez véu faindre,
Ne que vous face mesprenture,
En tesmoing de Soing et de Cure.
Amis, dist Peine, c’est bien dit,
Fay que le fait s’accorde au dit,
Ou tout ce ne vauldroit un ail,
Si que quant mon mari Travail
Vendra au soir, puist parcevoir
Que bien aies fait ton devoir.
Je visite nos gens au main,
Et il les visite au serain:
Or fay tant qu’il ne se courrouce,
Carde pou parle, tence et grouce.
A tant se tut la chastellaine
Qui moult estoit d’angoisse plaine;
A besognier commençay lors,
Entente y mis, et cuer et corps.
Ainsi besongnay sans séjour
Jusqu’à tant que je vy le jour
Par les fenestres pairoir cler:
Lors ma chandelle alay souffler,
Puis entendi à ma besoigne,
Sans querre y terme ne essoigne,
Jusqu’à heure de desjuner
Qui vault desjuner et disner
A la coustume des ouvriers.
De ceulx illec vis-je premiers
La manière et la contenance[513],
Qui vivoient en abstinence.
N’y ot si grant ne si petit
Qui ne préist grant appétit
En pain sec, en aux et en sel,
Ne il ne mengoit riens en el
Mouton, buef, oye ne poucin;
Et puis prenoient le bacin,
A deux mains, plain d’eaue et buvoient
A plain musel, tant qu’ils povoient.
Quant je regarday cel afaire,
Grant talent me print d’ainsi faire
Combien que pas ne l’eusse apris;
Mais aux ouvriers exemple pris,
Qui mengoient, si me prist fain:
Lors fis tant que j’êus du pain
De Corbueil[514], du sel et des aulx,