tantost prendre, se consent à raison. Et certes tu scez que non, car,
selon droit, nul ne doit faire vengence [d’autrui, fors le juge qui
a la jurisdiction sur lui, jasoit-ce que vengence soit] ottroyée ou
permise à aucun quant on la fait incontinent et attrempéement, selon ce
que droit le commande. Après, encores sur ce mot consentement, tu dois
regarder se ton povoir se consent à ta voulenté et à ton conseil. Et
certes tu pues dire que non, car à parler proprement, nous ne povons
riens fors ce que nous povons faire deuement et selon droit; et pour
ce que selon droit tu ne dois prendre vengence de ta propre auctorité,
l’en puet dire que ton povoir ne se consent point à ta voulenté.
Or convient examiner le tiers point que Tulles appelle conséquent. Tu
dois doncques savoir que à vengence que tu veulx faire, est conséquent
et s’ensuit autre vengence, périls, guerres et d’autres maulx sans
nombre et moult de dommages lesquels l’en ne voit maintenant.
Quant au quart point que Tulles appelle engendrement, tu dois savoir
que injure est engendrée de haine, acquisition[335] d’ennemis
enflamblés de vengence; de haine et contens guerres naissent, et
dégastement de tous biens.
Quant aux causes, qui est le derrenier point que Tulles y met, tu dois
savoir que en l’injure qui t’a esté faite a deux causes ouvrières et
efficiens: la loingtaine et la prouchaine; la loingtaine est Dieu qui
est cause de toutes causes: la prouchaine sont tes trois ennemis. La
cause accidentelle fut hayne; la cause matériel sont les cinq plaies
de ta fille; la cause formal fut la manière de faire l’injure, c’est
assavoir qu’ils appoièrent eschelles contremont les murs et entrèrent
par les fenestres; la cause final fut que ils vouldrent occire ta
fille, et par eulx ne demoura. Mais la cause final loingtaine, à quel
fin ils avendront de ceste besongne, nous ne la povons pas bien savoir,
fors par conjectures et par présumptions, car nous devons présumer
qu’ils avendront à male fin par la raison du Décret qui dit: à grant
peine sont menées à bonne fin les choses qui sont mal commencées.
Qui me demanderoit pourquoy Dieu a voulu et souffert qu’ils t’aient
fait telle injure, je n’en sauroie pas bien respondre pour certain,
car, selon ce que dit l’appostre, la science et jugement nostre
Seigneur sont si parfont que nuls ne le puet comprendre ne encerchier
souffisamment. Toutesvoies, par aucunes présumptions je tien que Dieu
qui est juste et droiturier a souffert que ce soit advenu pour cause
juste et raisonnable; car tu qui as nom Mellibée qui vault autant comme
_cellui qui boit le miel_, [le miel as tant voulu boire,] c’est à dire
la doulceur des biens temporels, des richesses, des délices et des
honneurs de ce monde, que tu en as esté tout yvres et as oublié Dieu
ton créateur, ne ne lui as pas porté honneur ne révérence ainsi comme
tu deusses. Tu n’as pas retenu en ta mémoire la parole Ovide[336] qui
dit: dessoubs le miel de la doulceur des biens du corps, est abscondu
le venin qui occit l’âme. Et Salemon dit: se tu as trouvé le miel, si
en mengue à souffisance, car se tu en mengues oultre mesure, il te
convendra vomir. Pour ce, par adventure, Dieu en despit de toy a tourné
sa face et les oreilles de sa miséricorde [autre part], et a souffert
que tu as [esté prins en la manière que tu as] péchié contre lui. Tu
as péchié contre nostre Seigneur, car les trois ennemis de l’umain
lignage, qui sont le monde, la char et le Déable, tu as laissié entrer
en ton cuer tout franchement par les fenestres du corps, sans toy
deffendre souffisamment contre leur assault et leurs temptacions, en
telle manière qu’ils ont navrée sa fille, c’est assavoir l’âme de toy,
de cinq plaies: c’est à dire de tous les péchiés mortels qui entrèrent
ou cuer parmy chascun des cinq sens naturels. Par ceste semblance
nostre Seigneur a voulu et souffert que ces trois ennemis sont entrés
en ta maison par les fenestres et ont navrée ta fille en la manière
dessus dicte.
Certes, dist Mellibée, je voy bien que vous vous efforciez moult par
doulces paroles de moy encliner à ce que je ne me venge point de mes
ennemis, et m’avez monstré moult sagement les périls et les maulx qui
pourroient advenir de ceste vengence. Mais qui vouldroit considérer
en toutes vengences tous les périls qui s’en pourroient ensuir, l’en
ne feroit jamais vengence, et ce seroit moult grant dommage, car par
vengence les mauvais sont ostés d’entre les bons, et ceulx qui ont cuer
de mal faire se retraient[337] quant ils voient que l’en punist les
malfaiteurs.
A ce respond dame Prudence: certes, dist-elle, je vous octroie que de
vengence vient moult de biens, mais faire vengence n’appartient pas à
un chascun, fors seulement aux juges et à ceulx qui ont la jurisdiction
sur les malfaiteurs, et dy oultre que ainsi que une personne singulière
pécheroit en faisant vengence, [ainsi pécheroit le juge en laissant
faire[338] vengence,] car Sénèque dit: cellui nuist aux bons, qui
espargne les mauvais; et, selon ce que dist Cassiodores, l’en doubte
faire les oultrages, quant on scet qu’il desplairoit aux juges et aux
souverains. Et un autre dit: le juge qui doubte faire les drois[339],
fait les gens mauvais; et saint Pol l’appostre dist en l’épistre aux
Rommains que le juge ne porte pas le glaive sans cause, mais le porte
pour punir les mauvais [et pour deffendre les] preudomes. Se tu veulx
doncques avoir ta vengence de tes ennemis, tu recourras au juge qui
a la jurisdiction sur eulx, et il les punira selon droit, et encores
s’ils l’ont desservi, en leur avoir[340] en telle manière que ils
demourront povres et vivront à honte.
Hé! dist Mellibée, ceste vengence ne me plaist point: je regarde que
fortune m’a nourry dès mon enfance et m’a aidié à passer moult de fors
pas. Je la vueil maintenant essayer, et croy que à l’aide de Dieu elle
m’aidera à vengier [ma honte].
Certes, dit Prudence, se tu veulx ouvrer de mon conseil, tu ne
essaieras point fortune ne ne t’appoieras à elle, car, selon ce que
dit Sénèque, les choses se font folement, qui se font à l’espérance de
fortune. Car fortune est comme une verrière qui de tant comme elle est
plus clere et plus resplendissant, de tant est-elle plus tost brisée;
et pour ce, ne t’y fie point, car elle n’est point estable, et là où
tu cuideras estre plus seur de son aide, elle te fauldra. Et pour ce
que tu dis que fortune t’a nourry dès ton enfance, je te dy que de
tant tu te dois moins fier en elle et en ton sens, car Sénèque dit que
cellui que fortune nourrist trop, elle le fait fol. Puis doncques que
tu demandes vengence, et la vengence qui se fait selon l’ordre de droit
et devant le juge ne te plaist, et la vengence qui se fait en espérance
de fortune est mauvaise et périlleuse et si n’est point certaine,
tu n’as remède de recours fors au souverain et vray juge qui venge
toutes villenies et injures, et il te vengera, selon ce que lui mesmes
tesmoingne: à moy, dit-il, laisse la vengence et je la feray.
Mellibée respondi: Se je, dit-il, ne me venge de la villenie que l’en
m’a faite, je semondray ceulx qui l’a m’ont faicte et tous autres
mauvais à moy faire une nouvelle villenie, car il est escript: se tu
sueffres sans vengier la vieille villenie, tu semons à la nouvelle. Et
ainsi, par souffrir l’en me feroit tant de villenies de toutes pars
que je ne le pourroie souffrir ne porter, ains seroie au bas du tout
en tout, car il est escript: en moult souffrant, t’avendront assez de
choses que souffrir ne pourras.
Certes, dit Prudence, je te ottroie que trop grant souffrance n’est
pas bonne, mais pour ce ne s’ensuit-il pas que chascune personne à qui
l’en fait injure prengne la vengence, car ce appartient aux juges tant
seulement, qui ne doivent pas souffrir que les villenies et injures ne
soient vengées. Et pour ce, les deux auctorités que tu as avant traites
sont entendues tant seulement des juges que quant ils seuffrent trop
faire les injures et villenies sans punition, ils ne semonnent pas tant
seulement faire les injures, mais les commandent. Ainsi le dit un sage.
Le juge, dit-il, qui ne corrige le pécheur, luy commande à péchier; et
pourroient bien tant souffrir les juges et les souverains [de maulx]
en leur terre, que les malfaiteurs les getteroient hors de leur terre,
et leur convendroit perdre leur seignorie à la parfin. Mais or posons
que tu aies licence de toy vengier, je dy que tu n’as pas la puissance
quant à présent, car se tu veulx faire comparoison de ta puissance à
la puissance de tes adversaires, tu trouveras trop de choses, selon ce
que je t’ay monstré dessus, par quoy leur condition est meilleur que la
tienne, et pour ce je te dy qu’il est bon, quant à maintenant, de toy
souffrir et avoir patience.
Après, tu scez que l’en dit communément que contendre à plus fort,
c’est enragerie: contendre à esgal, c’est péril: contendre à moindre,
c’est honte. Et pour ce, l’en doit fuir toute contention tant comme
l’en puet, car Salemon dit que c’est grant honneur à homme quant il se
scet guetter de brigue et de contens. Et se plus fort de toy te griève,
estudie-toy plus à le appaisier que à toy vengier, car Sénèque dit que
cellui se met en grant péril, qui se courrouce à plus fort de lui; et
Caton dit: se plus grant que toy te griefve, sueffre-toy: car cellui
qui t’a une fois grevé, te pourra une autre fois aidier.
Or posons que tu aies licence et puissance de toy vengier, je dy
encores que moult de choses sont, qui te doivent retraire et te doivent
encliner à toy souffrir et avoir patience en l’injure qui t’a esté
faicte et aux autres tribulations de ce monde.
Premièrement [se tu veulx considérer les deffaulx qui sont en] toy,
pour lesquels Dieu a voulu souffrir que ceste tribulation te soit
advenue, selon ce que j’ay dit dessus, car le poëte dit que nous
devons porter en patience les tribulations qui nous viennent, quant
nous pensons que nous les avons desservies. Et saint Grégoire dit que
quant un chascun considère le grant nombre de ses défaulx et de ses
péchiés, les peines et les tribulations qu’il sueffre lui en appairent
plus petites; et de tant comme[341] son péchié monte, lui semble la
peine plus légière. Après, moult te doit encliner à patience, la
patience nostre Seigneur Jhésu-Crist, selon ce que dit saint Pierre en
ses épistres. Jhésu-Crist, dit-il, a souffert [pour nous] et a donné
exemple à un chascun de lui ensuivre, car il ne fist oncques péchié,
ne onques de sa bouche n’yssi une villenie. Quant on le maudissoit,
il ne maudissoit point: quant on le batoit, il ne menaçoit point.
Après, moult te doit encliner à patience, la grant patience des Sains
de paradis qui ont eu si grant patience ès tribulations qu’ils ont
souffertes sans leur coulpe. Après, moult te doit encliner à patience
que les tribulations de ce monde durent très petit de temps et sont
tantost passées, et la gloire que l’en acquiert pour avoir patience ès
tribulations est pardurable, selon ce que dit l’épistre seconde à ceulx
de Corinthe.
Après, tien fermement que cellui n’est pas bien enseigné qui ne scet
avoir patience, car Salemon dit que la doctrine de l’omme est congneue
par patience, et nostre Seigneur dit que patience vaint; et encores dit
que en nostre patience nous possiderons nos âmes. Et autre part dit
Salemon que cellui est patient qui se gouverne par grant prudence; et
cellui mesmes dit que l’omme courrouceux fait les noises, et le patient
les attrempe. Aussi dit-il que mieulx vault estre bien patient que
bien fort, et plus fait à prisier cellui qui puet avoir la seignourie
de son cuer que cellui qui par grant force prent les grans cités; et
pour ce dit saint Jaques en ses épistres que patience est euvre de
perfection.
Certes, dit Mellibée, je vous ottroye, dame Prudence, que patience
est une grant vertu, mais chascun ne puet pas avoir la perfection que
vous alez quérant. Je ne suis pas du nombre des bien parfais, et pour
ce mon cuer ne puet estre en paix jusques à tant que je soye vengié.
Et jasoit-ce que en ceste vengence eust grant péril, je regarde que
aussi [avoit-il grant péril à faire la villenie qui m’a esté faite,
et toutesvoies] mes adversaires n’ont pas regardé le péril, mais ont
hardiement acompli leur voulenté, et pour ce il me semble que l’en ne
me doit pas reprendre se je me met en un pou de péril pour moy vengier
et se je fais un grant excès, car on dit que excès n’est corrigé
que par excès, c’est à dire que oultrage ne se corrige fors que par
oultrage.
Hé! dit dame Prudence, vous dictes vostre voulenté, mais en nul cas
du monde l’en ne doit faire oultrage ne excès pour soy venger ne
autrement, car Cassiodores dit que autant de mal fait cellui qui se
venge par oultrage comme cellui qui a fait oultrage. Et pour ce, vous
vous devez vengier selon l’ordre de droit, non pas par excès ne par
oultrage, car ainsi que vous savez que vos adversaires ont péchié
encontre vous par leur oultrage, [aussi péchiez-vous se vous vous
voulez venger] autrement que droit ne l’a commandé; et pour ce dit
Sénèque que l’en ne doit nulle fois vengier mauvaistié. Et se vous
dictes que droit octroie que l’en deffende violence par violence
et barat par barat, certes c’est vérité quant la deffense se fait
incontinent et sans intervalle et pour soy deffendre, non pas pour soy
venger, et s’y convient mettre telle diligence[342] et deffense que
l’en ne puisse reprendre cellui qui se deffent d’excès ne d’oultrage,
car autrement ce seroit contre droit et contre raison. Or vois-tu
bien que tu ne fais pas incontinent deffense, ne pour toy deffendre,
mais pour toy vengier, et si n’as pas voulenté de faire ton fait
attrempéement; et pour ce il me semble encores que la patience est
bonne, car Salemon dit que cellui qui n’est pas patient aura dommage.
Certes, dit Mellibée, je vous octroye que quant un homme est impatient
et courroucié de ce qui ne le touche et ne lui appartient, se dommage
lui vient n’est pas merveille. Car la règle de droit dit que cellui est
coupable qui s’entremet de ce qui ne lui appartient point; et Salemon
dit ès Proverbes que cellui qui s’entremet des noises d’autruy est
semblable à cellui qui prent le chien par les oreilles. Et aussi comme
cellui qui tient le chien estrange qu’il ne congnoist est aucune fois
mors du chien, aussi est-il raison que dommage viengne à cellui qui
par impatience et par courroux se mesle de la noise d’autruy qui riens
ne lui appartient. Mais vous savez bien que ce fait me touche moult de
près, et pour ce j’en suis courroucié et impatient, et ce n’est pas
merveille; et si ne vois mie, sauve vostre grâce, que grant dommage me
puisse venir de moy vengier, car je suis plus riche et plus puissant
que ne sont mes adversaires et vous savez bien que par argent se
gouvernent et font les choses et le fait de ce monde, et Salemon dit
que toutes choses obéissent à pécune.
Prudence, quant elle oy son mary vanter de sa richesse et de sa
puissance et soy esjouir, et despriser la povreté de ses adversaires,
parla en ceste manière: je vous octroie que vous estes riche et
puissant et que les richesses sont bonnes à ceulx qui les ont bien
acquises et bien en usent, car ainsi comme le corps ne puet vivre sans
[l’âme, ainsi ne puet-il vivre sans] les biens temporels, et par les
richesses l’en puet acquerre les grans lignages et les amis. Et pour
ce dit Pamphile[343]: se la fille d’un bouvier est riche, elle puet
eslire de mil hommes lequel qu’elle veult pour son mary, car nul ne
la refusera pas; et dit encores: se tu es, dit-il, bien euré, c’est
à dire riche, tu trouveras grant nombre de compaignons et d’amis, et
se ta fortune se change et que tu soies povre, tu demoureras tout
seul. Et oultre dit Pamphile que par richesses sont nobles ceulx qui
sont villains par lignage; et ainsi comme de grans richesses vient
moult de biens, ainsi de grant povreté viennent moult de maulx, car
grant povreté contraint la personne à moult de maulx faire, et pour ce
[l’appelle Cassiodores mère de crimes, et dit aussi] Pierre Alphons:
une des grans adversités de ce siècle, si est quant un homme franc par
nature est contraint par povreté mendier l’aumosne de son ennemy; et
la raison de ce rent Innocent[344] en un sien livre, disant: dolente
et meschant est la condition des povres mendians, car se ils ne
demandent, ils meurent de fain, et se ils demandent, ils meurent de
honte; et toutesvoies nécessité les contraint à demander. Et pour ce
dit Salemon que mieulx vault mourir que avoir telle povreté, car, selon
ce qu’il dit autre part, mieulx vault la mort amère que telle vie.
Par les raisons que je t’ay dictes et moult d’autres que dire je te
pourroie, je t’ottroie que bonnes sont les richesses à ceulx qui
bien les acquièrent et qui bien en usent; et pour ce, je te vueil
monstrer comment tu te dois avoir en amassant les richesses et en
usant d’icelles. Premièrement, tu les dois acquerre non mie ardemment,
mais à loisir et attrempéement et par mesure, car l’homme qui est trop
ardent d’acquerre richesses se abandonne légièrement à tous vices et
à tous autres maulx; et pour ce dit Salemon: qui trop se haste de soy
enrichir, il ne sera pas innocent; et dit aussi autre part que la
richesse hastivement venue, hastivement s’en va, mais celle qui est
venue petit à petit se croist tousjours et se multiplie. Après, tu dois
acquerre les richesses par ton sens et par ton travail, à ton prouffit
et sans dommage d’autruy, car la loy dit que nul ne se face riche au
dommage d’autruy, et Tulles dit que douleur, ne peine, ne mort, ne
autre chose qui puisse advenir à homme, n’est tant contraire à homme
ne contre nature, comme accroistre ses richesses au dommage d’autruy;
et Cassiodores dit que vouloir accroistre sa richesse de ce petit que
le mendiant a, surmonte toute cruaulté. Et pour ce que tu les puisses
acquerre plus loyaulment, tu ne dois pas estre oiseux ne paresseux de
faire ton prouffit, mais dois fuir toute oisiveté, car Salemon dit que
oisiveté enseigne moult de maulx à faire; et dit autre part que cellui
qui travaille et cultive sa terre mengera du pain, mais cellui qui est
oiseux cherra en povreté et mourra de fain. Cellui qui est oiseux ne
treuve nul temps convenable à faire son prouffit, car, selon ce que dit
un versifieur, il s’excuse en yver de ce qu’il fait trop froit, et en
esté de ce qu’il fait trop chault. Pour ces causes dit Caton: veille
souvent et ne t’abandonne à trop dormir, car trop grant repos est le
nourissement des vices. Et pour ce dit saint Jhérome: fay tousjours
aucunes bonnes euvres pour ce que l’ennemi ne te treuve oiseux, car
l’ennemi ne trait pas légièrement en son euvre celluy qui est occupé
en bonnes euvres. En acquérant doncques les richesses, tu dois fuir
oisiveté.
Après, des richesses que tu auras acquises par ton sens et par ton
travail et deuement, tu dois user en telle manière, c’est assavoir
que tu ne sois tenu pour trop eschars ne pour fol larges, car ainsi
comme fait à blasmer avarice, ainsi fait à blasmer et reprendre folle
largesse. Et pour ce dit Caton: use des choses acquises par telle
manière que l’en ne t’appelle pas povre ne chétif, car grant honte est
à homme qui a le cuer povre et la bourse riche. Aussi dist-il: use
des biens que tu auras acquis, sagement, sans mésuser, car ceulx qui
folement desgastent ce qu’ils ont, quant ils n’ont plus riens, ils se
abandonnent légièrement à prendre l’autrui. Je dy doncques que tu dois
fuir avarice en usant des richesses acquises, en telle manière que l’en
ne die pas que tes richesses soient ensevelies, mais que tu les as en
ta puissance; car un sage reprent l’omme aver et dit ainsi en deux
vers: pourquoy homme qui est cendre et qui mourir convient, ensevelit
son avoir par si grant avarice? Pourquoy se joinct-il tant à son avoir
que l’en ne puet l’en déssevrer? Car quant il mourra, il ne l’emportera
pas avec soy. Et pour ce dit saint Augustin: l’omme aver est semblable
à enfer, car plus dévoure, et plus veult dévourer. Et ainsi comme tu
dois d’avoir user en manière que l’en ne te clame aver et chétif, ainsi
tu te dois garder que l’en ne te clame pour un fol large. Pour ce dit
Tulles: les biens de ton hostel ne doivent pas estre tant enclos que
pitié ne débonnaireté ne les puissent ouvrir, et aussi ne doivent-ils
pas tant estre ouvers qu’ils soient abandonnés à un chascun.
Après, en acquérant les richesses et en usant d’icelles, tu dois
tousjours avoir trois choses en ton cuer, c’est assavoir Dieu,
conscience et bonne fame et renommée. Tu dois doncques avoir Dieu en
ton cuer, car pour nulle richesse tu ne dois faire chose qui desplaise
à Dieu ton créateur, car, selon le dit Salemon, mieulx vault petit
avoir et de Dieu la paour que grant trésor acquerre et perdre son
seigneur. Et le philosophe dit que mieulx vault estre preudome et petit
avoir que estre mauvais et avoir grans richesses. Après, je dy que tu
dois acquerre et user des richesses, sauve tousjours ta conscience,
car l’appostre dit que la chose dont nous devons avoir plus grant
gloire, si est quant nostre conscience nous porte bon tesmoignage; et
le sage dit: bonne est la substance dont l’acquérir ne nuit point à la
conscience.
Après, en acquérant les richesses et en usant d’icelles, tu dois
avoir grant cure et grant diligence comment ta bonne fame et renommée
soit tousjours gardée, car il est escrit: le gaing doit estre appellé
perte, qui sa bonne fame ne garde; et Salemon dit: mieulx vault la
bonne renommée que les grans richesses; et pour ce, il dit autre part:
aies grant diligence de garder ton bon renom et ta bonne fame, car
ce te demourra plus que nul trésor grant et précieux. Et certes il
ne doit pas estre dit gentils homs, qui toutes autres choses arrière
mises après Dieu et conscience, n’a grant diligence de garder sa
bonne renommée. Pour ce dit Cassiodores: il est signe de gentil cuer,
quant il affecte et désire bon nom et bonne fame; et pour ce dit
saint Augustin: deux choses te sont nécessaires, c’est assavoir bonne
conscience pour toy, bonne fame pour ton prouchain: et cellui qui tant
se fie en sa bonne conscience qu’il néglige sa bonne renommée et ne
fait force de la garder, il est cruel et villain.
Or t’ay-je monstré comment tu te dois porter en acquérant les richesses
et usant d’icelles; et pour ce que vous vous fiez tant en vos richesses
que pour la fiance que vous y avez vous voulez mouvoir guerre [et faire
bataille, je vous conseille que vous ne commencez point guerre, car la
grant] fiance de vos richesses ne souffit point à guerre maintenir.
Pour ce dit un philosophe: homme qui guerre vuelt avoir, n’aura jà à
souffisance avoir, car de tant comme l’omme est plus riche, de tant lui
convient faire plus grans mises se il veut avoir honneur et victoire;
car Salemon dit: où plus a de richesses, plus a de despendu. Après,
très chier seigneur, jasoit-ce que par vos richesses moult de gens vous
puissiez avoir, toutesvoies pour ce ne vous convient pas commencier
guerre là où vous povez avoir autrement paix à vostre honneur et à
vostre proffit, car la victoire des batailles de ce monde ne gist pas
ou grant nombre de gens ne en la vertu des hommes, mais en la main
et en la voulenté de Dieu. Et pour ce, Judas Machabeus qui estoit
chevalier de Dieu, quant il se deut combattre contre son adversaire
qui avoit plus grant nombre de gens qu’il n’avoit, il reconforta sa
petite compaignie et dit: aussi légièrement puet donner Dieu victoire à
pou de gens comme à moult, car la victoire des batailles ne vient pas
du grant nombre de gens, mais vient du ciel. Et pour ce, très chier
seigneur, que nul n’est certain s’il est digne que Dieu lui doint
victoire ne plus que il est certain se il est digne de l’amour de Dieu
ou non, selon ce que dit Salemon, un chascun doit avoir grant paour de
faire guerre, et pour ce que ès batailles a moult de périls, et advient
aucunes fois que aussi tost occist-l’en le grant comme le petit.
Car, selon ce qu’il est escript ou second livre des Rois, les fais
des batailles sont adventureux et ne sont pas certains[345], ainçois
également occist maintenant l’un, maintenant l’autre; et pour ce que
péril y a, tout homme sage doit fuir les guerres tant comme il puet
bonnement, car Salemon dit: qui aime le péril, il cherra en péril.
Après ce que dame Prudence ot parlé, Mellibée respondi: je voy bien,
dist-il, dame Prudence, par vos belles parolles et par les raisons que
vous mettez avant, que la guerre ne vous plaist point, mais je n’ay pas
encore oy vostre conseil comment je me doy porter en ceste besongne.
Certes, dist-elle, je vous conseille que vous accordiez[346] à vos
adversaires et que vous ayez paix avec eulx, car Sénèque dit en ses
escrips que par concorde les richesses petites deviennent grandes, et
par discorde les grandes deviennent petites et vont à déclin et se
fondent tousjours; et vous savez que un des grans biens de ce monde ce
est paix. Pour ce dit Jhésu-Crist à ses appostres: bieneurés sont ceulx
qui aiment et pourchassent la paix, car ils sont appellés enfans de
Dieu.