Vous savez que mes adversaires ont commencié la riote et la brigue
par leur oultrage, et voiez qu’ils ne requièrent point la paix et ne
demandent pas la réconciliation; vous voulez doncques que je me voise
humilier et crier mercy? Certes, ce ne seroit pas mon honneur, car
ainsi comme l’on dit que trop grant familiarité engendre mesprisement,
aussi fait trop grant humilité.
Lors, dame Prudence fit semblant d’estre courrouciée et dist: Sire!
Sire! sauve vostre grâce, j’aime vostre honneur et vostre prouffit
comme le mien propre, et l’ay tousjours aimé, et vous ne autre ne
veistes oncques le contraire. Et se je vous avoie dit que vous deviez
pourchasser la paix et la réconciliation, je n’auroie pas tant mespris
comme il vous semble, car un sage dit: la dissension tousjours commence
par autre et la paix par toy; et le prophète dit: fuy le mal et
fay le bien, quier la paix et la pourchasse tant comme tu pourras.
Toutesvoies, je ne vous ay pas dit que vous requérez la paix premier
que vos adversaires, car je vous sçay bien de si dur cuer que vous ne
feriez à pièce[347] tant pour moy, et toutesvoies Salemon dit que mal
vendra en la fin à cellui qui a le cuer trop dur.
Quant Mellibée oy dame Prudence faire semblant de courroux, si dist:
Dame, je vous prie qu’il ne vous desplaise chose que je vous die, car
vous savez que je suis courroucié, et n’est mie merveille, et ceulx qui
sont courrouciés ne scevent pas bien qu’ils font ne qu’ils dient; pour
ce, dit le philosophe que les troublés ne sont pas bien cler-voyans.
Mais dictes et conseilliez ce qu’il vous plaira, et je suis appareillié
du faire; et se vous me reprenez de ma folie, je vous en doy plus
prisier et amer, car Salemon dit que cellui qui durement reprent cellui
qui fait folie, il doit trouver plus grant grâce envers lui que cellui
qui le déçoit par doulces paroles.
Je, dit Prudence, ne fay semblant d’estre yrée et courroucée fors
pour vostre grant prouffit, car Salemon dit: mieulx vault cellui qui
le fol reprent et qui lui monstre semblant d’ire, que le loer quant
il mesprent, et de ses grans folies rire; et dit après que par la
tristesse du visage corrige le fol son courage.
Adoncques dit Mellibée: Dame je ne sauroie respondre à tant de belles
raisons que vous mettez avant: dictes-moy briefment vostre voulenté et
vostre conseil, et je suis appareillié de l’acomplir.
Lors, dame Prudence descouvrit toute sa voulenté et dist ainsi: Je
conseille que devant toutes choses vous faciez paix à Dieu et vous
réconciliez à lui, car, selon ce que je vous ay dit autres fois, il
vous a souffert advenir ceste tribulation par vos péchiés, et se
vous faites ce, je vous promects de par lui que il vous amènera vos
adversaires [à vos piés et appareillés de faire toute vostre voulenté,
car] Salemon dit: quant les voies des hommes plaisent à Dieu, il leur
convertit leurs ennemis et les contraint de requérir paix. Après, je
vous prie qu’il vous plaise que je parle à secret à vos ennemis et
adversaires, sans faire semblant que ce viengne de vostre consentement:
et lors, quant je sauray leur voulenté, je vous pourray conseiller plus
seurement.
Faites, dit Mellibée, toute vostre voulenté, car je met tout mon fait
en vostre disposition.
Lors dame Prudence, quant elle vit la bonne voulenté de son mary, si
ot délibération en soy mesmes et pensa comment elle pourroit mener
ceste besongne à bonne fin. Et quant elle vit que temps fut, elle manda
les adversaires en secret lieu, et leur proposa sagement les grans
biens qui sont en paix et les grans périls qui sont en guerre, et leur
enseigna moult doulcement comment ils se devoient repentir de l’injure
qu’ils avoient faite à Mellibée son seigneur, à elle et à sa fille.
Quant ceulx oïrent les doulces paroles de dame Prudence, ils furent si
surprins et orent si grant joie que nul ne le pourroit extimer. Hé!
dame, dirent-ils, vous nous avez dénoncié en la bénéisson de doulceur
selon ce que dit David le prophète, car la réconciliation dont nous
ne sommes pas dignes et que nous vous deussions requerre à grant
dévotion et à grant humilité, vous, par vostre grant doulceur, la nous
avez présentée. Or véons-nous bien que la sentence Salemon est vraie,
qui dit que doulce parole multiplie les amis et fait débonnaires les
ennemis. Certes, dirent-ils, nous mettons nostre fait en vostre bonne
voulenté, et sommes appareilliés en tout et par tout obéir au dit et
au commandement de monseigneur Mellibée; et pour ce, très chère dame
et bénigne, nous vous requérons et prions tant humblement comme nous
povons plus, que il vous plaise acomplir par fait vos douces paroles.
Toutesvoies, très chère dame, nous considérons et congnoissons que
nous avons offendu monseigneur Mellibée oultre mesure et plus que ne
pourrions amender, et pour ce nous obligons nous et nos amis à faire
toute sa voulenté et son commandement; mais, par aventure, il, comme
courroucié, nous donnera telle peine que nous ne pourrons acomplir ne
porter. Et pour ce, plaise vous avoir en ce fait tel advisement que
nous et nos amis ne soions mie déshérités et perdus par nostre folie.
Certes, dit Prudence, il est dure chose et périlleuse que un homme se
commette du tout en l’arbitrage et en la puissance de ses ennemis,
car Salemon dit: oiez-moy, dit-il, tous peuples et toutes gens et
gouverneurs de l’Église: à ton fils, à ta femme, à ton frère et à ton
ami ne donne puissance sur toy, en toute ta vie. Se il a doncques
deffendu que l’en ne donne puissance sur soy à frère ne ami, par plus
fort raison il deffend que l’en ne la donne à son ennemi. Toutesvoies,
je vous conseille que vous ne vous deffiez point de mon seigneur: je
le congnois et sçay qu’il est debonnaire, large et courtois, et n’est
point convoiteux d’avoir; il ne désire en ce monde fors honneur tant
seulement. Après, je sçay bien que en ceste besongne il ne fera riens
sans mon conseil, et je feray, se Dieu plaist, que ceste chose vendra à
bonne fin, en telle manière que vous vous devrez loer de moy.
Adonc, dirent-ils: nous mettons nous et nos biens, en tout et partout,
en vostre ordonnance et disposition, et sommes appareilliés de venir
au jour que vous nous vouldrez donner, et faire obligation si forte
comme il vous plaira, que nous acomplirons la voulenté de monseigneur
Mellibée et la vostre.
Dame Prudence, quant elle oy la responce d’iceulx, si leur commanda
retourner en leurs lieux secrètement; elle d’autre part s’en retourna
vers son seigneur Mellibée, et lui conta comment elle avoit trouvé ses
adversaires repentans et recongnoissans leurs péchiés, et appareilliés
à souffrir toutes peines, et requérans sa pitié et sa miséricorde.
Lors Mellibée respondi: Icellui est digne de pardon, qui ne excuse
point son péchié, mais le recongnoist et s’en repent et demande
indulgence; car Sénèque dit: là est rémission où est confession, car
confession est prouchaine à innocence; et dit autre part: cellui est
presque innocent qui a honte de son péchié et le recongnoist. Et pour
ce je me accorde à paix, mais il est bon que nous la facions de la
voulenté et du consentement de nos amis.
Lors Prudence fist une chière lie et joieuse et dist: Certes, vous avez
trop bien parlé, car tout ainsi comme par le conseil et aide de vos
amis vous avez eu en propos de vous vengier et de faire guerre, aussi
sans demander leur conseil vous ne devez accorder ne faire paix, car la
loy dit que nulle chose n’est tant selon nature comme la chose deslier
par ce dont elle a esté liée.
Lors incontinent dame Prudence envoia messagiers et manda querre leurs
parens et leurs anciens amis loyaulx et sages, et leur raconta le
fait en la présence de Mellibée tout par ordre et en la guise que il
est devisé par dessus, et leur demanda quel conseil ils donroient
sur ce. Lors les amis Mellibée, toutes choses considérées et icelles
dessusdictes mesmes délibérées et examinées à grant diligence,
donnèrent conseil de paix faire et que l’en les receust à miséricorde
et à mercy. Quant dame Prudence ot oy le consentement de son seigneur
et le conseil de ses amis à son entention, si fut moult joyeuse de
cuer. L’en dist, fist-elle, ès Proverbes: le bien que tu peus faire au
matin, n’attens pas le soir ne l’endemain, et pour ce je te conseille
que tantost messagiers sages et advisés tu envoies à iceulx gens pour
leur dire que se ils veullent traictier de paix et d’accord ainsi comme
ils se sont présentés, que ils se traient vers nous incontinent et sans
dilation, ensemble leurs fiances[348] loyaulx et convenables.
Ainsi comme dame Prudence le conseilla, ainsi fut-il fait. Quant iceulx
trois malfaicteurs et repentans de leurs folies oïrent les messagiers,
ils furent liés et joyeux et respondirent, en rendant grâces à
monseigneur Mellibée et à toute sa compaignie, qu’ils estoient prests
et appareilliés d’aler vers eulx sans dilation et de obéir en tout et
partout à leur commandement. Et tantost après, ils se mirent à la voie
d’aler à la court monseigneur Mellibée, ensemble leurs femmes et aucuns
de leurs amis loyaulx.
Quant Mellibée les ot en sa présence, si dist: Il est vérité que vous,
sans cause et sans raison, avez fait injure à moy, à ma femme Prudence
et à ma fille, en entrant en ma maison à violence et en faisant tel
oultrage comme chascun scet, pour laquelle cause vous avez mort
desservie; et pour ce je vueil savoir de vous se vous vous voulez
mettre du tout à la punition et à la vengence de cest oultrage à ma
voulenté et à la voulenté de ma femme.
Lors l’ainsné et le plus sage de ces trois respondi pour tous. Sire,
dit-il, nous ne sommes pas dignes de venir à la court de si noble,
ne de tel homme comme vous estes, car nous avons tant meffait que
en vérité nous sommes dignes de mort, non pas de vie. Toutesvoies,
nous nous confions en vostre doulceur et en la debonnaireté dont
vous estes renommé par tout le monde et pour ce nous nous offrons et
sommes appareilliés de obéir à tous vos commandemens, et vous prions à
genoulx et à larmes que vous ayez pitié et miséricorde de nous. Lors
Mellibée [les releva] bénignement [et] receut leurs obligations par
leur serement et par leurs pleiges[349], et leur assigna journée de
retourner à sa court et de eulx offrir à sa personne pour oïr sentence
à sa voulenté[350].
Ces choses ainsi ordonnées, et un chascun d’une part et d’autre départi
de ensemble, dame Prudence parla premièrement à son seigneur Mellibée
et lui demanda quelle vengence il entendoit prendre de ses adversaires.
Certes, dit Mellibée, je entens à les déshériter de tout ce qu’ils ont
et eulx envoïer oultre mer, sans demourer plus en ce païs ne retourner.
Certes, dit Prudence, ceste sentence seroit moult félonneuse et contre
raison, car tu es trop riches et n’as pas besoing de l’autruy richesse
ne de l’autrui argent, et pourroies estre par raison notés et repris
de convoitise qui est un grant vice et racine de tous maulx. Et, selon
ce que dit l’appostre, il te vauldroit mieulx tout [perdre du tien
que prendre le leur; par ceste manière mieulx vault] perdre à honneur
que tout gaignier à honte; et autre part aussi: le gaing doit estre
appellé perte, qui la bone fame ne garde; et dit oultre que l’en ne se
doit pas seulement garder de faire chose par quoy l’en perde sa bonne
fame, mais se doit-on tousjours efforcier de faire chose aucune pour
acquérir nouvelle et meilleur fame, car il est escript: la vieille fame
est tost alée quant elle n’est renouvellée. Après, quant à ce que tu
dis que tu les veulx envoïer oultre la mer sans jamais retourner, il me
semble que ce seroit mésuser de la puissance que ils t’ont donnée sur
eulx pour faire à toi honneur et révérence, et le droit dit que cellui
est digne de perdre son prévilège qui mésuse de la puissance qui lui
a esté donnée. Et dis plus, car supposé que tu leur puisses enjoindre
telle peine selon droit, laquelle chose je ne octroie mie, je dis que
tu ne la pourroies pas mener de fait à exécution, ains, par aventure,
convendroit retourner à guerre comme devant. Et pour ce, se tu veulx
que l’en obéisse à toy, il te convient sentencier plus courtoisement,
car il est escript: à cellui qui plus doulcement commande, obéist-l’en
le mieulx; et pour ce je te prie que, en ceste besongne te plaise
vaincre ton cuer, car Sénèque dit: deux fois vaint, qui son cuer vaint;
et Tulles aussi dit: riens ne fait tant à loer en grant homme que quant
il est debonnaire et s’appaise légièrement. Et pour ce je te prie
qu’il te plaise toy porter en telle manière en ceste vengence que ta
bonne fame soit gardée et que tu soies loé de pitié et de doulceur, et
qu’il ne te conviengne pas repentir de chose que tu faces, car Sénèque
dit: mal vaint qui se repent de sa victoire. Pour ces choses je te prie
que tu adjoustes à ton jugement miséricorde, à celle fin que Dieu ait
de toy miséricorde en son derrain jugement, car saint Jacques dit en
son épistre: jugement sans miséricorde sera fait à cellui qui ne fera
miséricorde, car justice sans miséricorde est tirannie.
Quant Mellibée ot oy toutes les paroles dame Prudence et ses sages
enseignemens, si fut en grant paix de cuer et loua Dieu qui lui avoit
donné si sage compaigne, et quant la journée vint que ses adversaires
comparurent en sa présence, il parla à eulx moult doulcement et dit:
Jasoit-ce que vous vous soiez portés envers nous moult orguilleusement,
et de grant présumption vous soit advenu, toutesvoies la grant humilité
que je voy en vous me contraint à vous faire grâce, et pour ce nous
vous recevons en nostre amitié et en nostre bonne grâce, et vous
pardonnons toutes injures et tous vos meffais encontre nous, à celle
fin que Dieu au point de la mort nous vueille pardonner les nostres.
* * * * *
Belle seur, ainsi povez-vous veoir comment sagement ceste bonne preude
femme Prudence refraigni et couvri la grant douleur qu’elle mesmes
avoit en son cuer, qui estoit si triste et si dolente pour l’injure
qu’elle et sa fille avoient soufferte en leur propre corps, dont
elle ne disoit un seul mot pour ce qu’il sembloit et vray estoit que
Mellibée s’en fust plus désespéréement esmeu que devant; et ainsi
monstroit bien qu’elle l’aimoit, et sagement le rapaisoit; ne icelle
bonne dame ne se démonstroit estre courrouciée fors que par le courroux
que son mary prenoit tant seulement, et le sien courroux céloit et
tapissoit en son cuer, sans en faire quelconque démonstrance. Vous
povez aussi par ce que dit est en l’istoire veoir comment sagement
et subtillement, par bonne meurté et humblement, elle admonnestoit
son mary à tolérer et dissimuler son injure et luy preschoit patience
sur si grant cas, et devez considérer les grans et cordiales pensées
que luy en convenoit avoir jour et nuit à trouver si fors argumens
et si vives raisons pour oster la rigueur de l’emprise à quoy son
mary tendoit. A ce monstroit-elle bien qu’elle l’amoit et pensoit
à le retraire de sa fole voulenté, et povez veoir comment sagement
en la parfin elle amolia le courage d’icellui, et comment la bonne
dame, sans cesser, pourchassa par divers intervalles et exploita tant
qu’elle l’appaisa du tout. Et pour ce je vous di que ainsi sagement,
subtillement, cautement et doulcement doivent les bonnes dames
conseillier et retraire leurs maris des folies et simplesses dont elles
les voyent embrasés et entéchiés, et non mie cuidier les retourner par
maistrise, par hault parler, par crier à leurs voisins ou par les rues,
ou par les blasmer, par elles plaindre à leurs amis et parens, ne par
autres voies de maistrise. Car tout ce ne vault fors engaignement[351]
et renforcement de mal en pis, car cuer d’homme envis[352] se corrige
par domination ou seignourie de femme, et sachiez qu’il n’est si povre
homme ne de si petite valeur, puis qu’il soit marié, qui ne vueille
seignourir[353].
Encores ne me vueil-je pas taire d’un exemple servant au propos de
retraire son mary par debonnaireté, lequel exemple je oys pieçà compter
à feu mon père dont Dieux ait l’âme, qui disoit que il y avoit une
bourgoise demeurant à Paris, appelée dame Jehanne la Quentine qui
estoit femme de Thomas Quentin. Elle sceut que le dit Thomas son mary
simplement et nicement foloioit et repairoit et aucunefois gisoit
avec une povre fille qui estoit filleresse de laine au rouet, et
longuement, sans en monstrer semblant ou dire un seul mot, le tolléra
icelle dame Jehanne et le souffri moult patiemment; et en la parfin
enquist où icelle povre fille demouroit et tant en enquist qu’elle le
sceut. Et vint en l’hostel et trouva la povre fille qui n’avoit aucune
garnison[354] quelconque, ne de busche, ne de lart, ne de chandelle, ne
de huille, ne de charbon, ne de rien, fors un lit et une couverture,
son touret[355] et bien pou d’autre mesnage. Si luy dist tels mots:
Ma mie, je suis tenue de garder mon mary de blasme, et pour ce que je
sçay qu’il prent plaisir en vous et vous aime et qu’il repaire céans,
je vous prie que de luy vous parliez en compaignie le moins que vous
pourrez, pour eschever son blasme, le mien et de nos enfans, et que
vous le céliez de vostre part, et je vous jure que vous et luy serez
bien célés de la moye part, car puisqu’ainsi est qu’il vous aime, mon
intention est de vous amer, secourir et aidier de tout ce dont vous
aurez à faire, et vous l’apparcevrez bien; mais je vous prie du cuer
que son péchié ne soit révélé ne publié. Et pour ce que je sçay qu’il
est de bonnes gens[356], qu’il a esté tendrement nouri, bien peu, bien
chauffé, bien couchié et bien couvert à mon povoir, et que je voy que
de luy bien aisier vous avez pou de quoy, j’ai plus chier que vous et
moy le gardions en santé que je seule le gardasse malade. Si vous prie
que vous l’amez et gardez et servez tellement que par vous il soit
refraint et contregardé de viloter ailleurs en divers périls; et sans
ce qu’il en sache riens, je vous envoieray une grant paelle pour luy
souvent laver les piés, garnison de busche pour le chauffer, un bon lit
de duvet, draps et couverture selon son estat, cuevrechiefs, orilliers,
chausses et robelinges nettes; et quant je vous envoieray des nettes,
si m’envoiez les sales, et que de tout ce qui sera entre vous et moy
qu’il n’en sache rien, qu’il ne se hontoie; pour Dieu faictes avec luy
si sagement et secrètement qu’il n’apparçoive de nostre secret. Ainsi
fu promis et juré: Jehanne la Quentine s’en parti et sagement envoya ce
qu’elle avoit promis.
Quant Thomas vint au vespre à l’hostel de la jeune fille, il ot ses
piés lavés et fut très bien couchié en lit de duvet, en grans draps
déliés pendans d’une part et d’autre[357], très bien couvert, mieulx
qu’il n’avoit accoustumé, et l’endemain eust robelinge blanche,
chausses nettes et beaulx souliers[358] tous frais. Il se donna grant
merveille de ceste nouvelleté et fut moult pensif, et ala oïr messe
comme il avoit accoustumé, et retourna à la fille et lui mist sus que
ces choses venoient de mauvais lieu, et moult aigrement l’accusa de
mauvaistié afin qu’elle en sa deffense luy dist dont ce luy estoit
venu. Or savoit-il bien qu’il l’avoit laissée povre deux ou trois jours
devant, et que en si pou de temps ne povoit-elle pas estre de tant
enrichie. Quant elle se vit ainsi accusée et qu’il la convint respondre
pour soy deffendre, elle sceut bien tant de la conscience d’icellui
Thomas que de ce qu’elle luy dirait il l’en croirait, si n’ot loy de
mentir et lui dist la vérité de tout ce que dessus est dit.
Lors vint ledit Thomas tout honteux en son hostel et plus pensif que
devant, mais un seul mot ne dist à ladicte Jehanne sa femme, ne elle
à luy, mais le servi très joyeusement, et très doulcement dormirent
luy et sa femme la nuit ensemble sans en dire l’un à l’autre un seul
mot. L’endemain ledit Thomas de son seul mouvement ala oïr messe et
se confessa de ses péchiés, et tantost après retourna à la fille et
luy donna ce qu’elle avoit du sien, et voua continence et de soy
abstenir de toutes femmes excepté de sa femme, tant comme il vivroit.
Et ainsi le retrahi sa femme par subtilleté et moult humblement, et
cordieusement l’aima depuis. Et ainsi sagement, non pas par maistrise
ne par haultesse, doivent les bonnes dames conseiller et retraire
leurs maris par humilité; ce que les mauvaises ne scevent, ne leur
cuer ne le puet endurer, dont leurs besongnes vont souvent pis que
devant. Et jasoit-ce que plusieurs autres exemples on y pourroit donner
qui seraient longs à escripre, toutesvoies ce vous doit assez souffire
quant à cest article, car de ce derrenier cas n’avez-vous garde, et
aussi en savez-vous bien oster le péril[359].
FIN DE LA PREMIÈRE DISTINCTION ET DU TOME PREMIER.
LE
MÉNAGIER DE PARIS.
LE
MÉNAGIER DE PARIS.
TRAITÉ
DE MORALE ET D’ÉCONOMIE DOMESTIQUE.
COMPOSÉ VERS 1393.
PAR UN BOURGEOIS PARISIEN.
CONTENANT
Des préceptes moraux, quelques faits historiques, des instructions
sur l’art de diriger une maison, des renseignemens sur la consommation
du Roi, des Princes et de la ville de Paris, à la fin du quatorzième siècle,
des conseils sur le
jardinage et sur le choix des chevaux; un traité de cuisine fort étendu,
et un autre non moins complet sur la chasse à l’épervier.
ENSEMBLE:
L’histoire de Grisélidis, Mellibée et Prudence par Albertan de Brescia (1246),
traduit par frère Renault de Louens; et le chemin de Povreté et de Richesse,
poëme composé, en 1342, par Jean Bruyant, notaire au Châtelet de Paris;
PUBLIÉ POUR LA PREMIÈRE FOIS
PAR LA SOCIÉTÉ DES BIBLIOPHILES FRANÇOIS.
TOME SECOND.
[Illustration: colohpon LITTERIS PATRIÆQUE CARUS.]
A PARIS,
DE L’IMPRIMERIE DE CRAPELET,
RUE DE VAUGIRARD, 9.
M.D.CCC.XLVI.
[Illustration]
LE MÉNAGIER DE PARIS.
LE PREMIER ARTICLE
DE LA SECONDE DISTINCTION,
LEQUEL DOIT PARLER D’AVOIR SOIN DE SON MESNAGE.
Belle seur, sachiez que je suis en grant mélancolie ou de cy finer
mon livre ou d’en faire plus, pour ce que je doubte que je ne vous
ennuye, car je vous pourroie bien tant chargier que vous auriez cause
de moy tenir pour oultrageux et que mon conseil vous donroit charge en
si grant nombre de faix et si gréveux que vous désespéreriez de trop
grant fardel pour ce qu’il vous sembleroit que vous ne le pourriez
tout porter ne acomplir, dont je seroie honteux et courroucié. Et pour
ce je vueil ycy penser et adviser que je ne vous charge trop et que
je ne vous conseille à entreprendre fors les choses très neccessaires
et honnorables, et encores sur le moins que je pourray, afin que vous
soiez en icelles choses nécessaires plus fondée et mieulx faisant et
par conséquent plus honnorée en vos dis et en vos fais, car je sçay que
vous ne povez ne que une autre femme, et pour icelle cause je vueil
premièrement adviser combien je vous ay chargée, et se c’est du plus
nécessaire, et se je vous doy plus chargier, et de combien. Et se plus
y a à faire que vous ne pourriez, je vous vueil donner aide; et sur ce
je recueil mes commencemens.
Premièrement, je vous ay admonnestée à louer Dieu à vostre esveillier
et à vostre lever, et à vostre aler au moustier vous contenir, illec
oïr messe, vous confesser et vous mettre et tenir en l’amour et
grâce de Dieu. Par m’âme, il est nécessaire à vous, ne nul autre que
vostre personne n’y peut estre commise[360]. Et après ce, je vous ay
conseillié que vous soiez continent et chaste, aimer vostre mary,
luy obéir, penser de garder ses secrets, le savoir retraire se il
folie ou veult folier; et certes encores est cecy neccessaire et très
honnourable pour vous et à vous seule appartient et n’est point trop
chargé; vous le povez bien faire moyennant la doctrine dessus dicte qui
vous fera grant avantage: les autres femmes ne l’eurent oncques tel.
Or est-il certain aussi que après ce que dit est vous avez à penser
de vous, vos enfans et vostre chevance, mais à ces trois choses et
à chascune povez-vous bien avoir aide; si vous convient dire comment
vous vous y entendrez, quelles aides et quelles gens vous prendrez et
comment vous les embesongnerez, car de ce ne vueil-je que vous aiez
fors le commandement, la visitation et la diligence de le faire faire
par autres et aux despens de vostre mary.
Or véez-vous bien, chière seur, que vous ne vous devez pas plaindre et
que vous n’estes guères chargée, et n’avez charge fors celle qu’autre
ne puet faire que vous et de chose qui vous doit estre bien plaisant,
comme de servir Dieu et penser du corps de vostre mary, et en somme
c’est tout.