Salemon est vraye, qui dit: broches de miel sont bonnes paroles bien
ordonnées, car elles donnent doulceur à l’âme et santé au corps. Car
pour tes paroles très doulces, et pour ce aussi que j’ay esprouvé ta
grant sapience et ta grant loyaulté, je me vueil du tout gouverner par
ton conseil.
Puis, dist Prudence, que tu te veulx gouverner par mon conseil, je
te vueil enseignier comment tu te dois avoir en conseil prendre.
Premièrement, en toutes tes euvres et devant tous autres conseils, tu
dois amer et prendre le conseil de Dieu et le demander, et te dois
mettre en tel lieu et en tel estat qu’il te daigne conseillier et
conforter. Pour ce dist Thobie à son fils: en tout temps bénéis Dieu
et lui prie qu’il t’adrece tes voies, et tous tes conseils soient en
lui tout temps. Saint Jaques si a dit: se aucun de nous a mestier de
sapience, si la demande à Dieu. Après, tu dois prendre conseil en toy
et entrer en ta pensée et examiner ce que mieulx te vault. Et lors
dois-tu oster trois choses de toy qui sont contrarieuses à conseil,
c’est assavoir: ire, convoitise et hastiveté. Premièrement donques,
cellui qui demande conseil à soy mesmes doit estre sans yre par moult
de raisons. La première est car cellui qui est courreciés cuide
tousjours plus povoir faire qu’il ne puet, et pour ce, son conseil[321]
surmonte tousjours sa force: l’autre car cellui qui est courroucié,
selon ce que dit Sénèque, ne puet parler fors que choses crimineuses,
et par ceste manière il esmeut les autres à courroux et à yre; l’autre
car cellui qui est courcié ne puet bien juger et par conséquent bien
conseiller. Après, tu dois oster de toy convoitise, car, selon ce que
dit l’apostre, convoitise est racine de tous maulx, et le convoiteux ne
puet riens juger fors que en la fin sa convoitise soit acomplie, qui
acomplir ne se puet, car tant com plus a li convoiteux, plus désire.
Après tu dois oster de toy hastiveté, car tu ne dois pas juger pour
le meilleur ce que tantost te vendra au devant, ains y dois penser
souvent, car, selon ce que tu as oy dessus, l’en dist communément:
qui tost juge, tost se repent. Tu n’es pas toutes heures en une
disposition, ains trouveras que ce qui aucune fois te semblera bon de
faire, l’autre fois te semblera mauvais. Et quant tu auras pris conseil
à toy mesme et auras jugié à grant délibération ce qui mieulx te vault,
tien le secret et te garde de révéler à nulle personne, se tu ne cuides
que en révélant tu faces ta condition meilleur et que le révéler te
portera prouffit. Car Jhésu-Sirac[322] dit: à ton ami ne à ton ennemi
ne raconte ton secret ne ta folie, car ils te orront et te regarderont
et te supporteront en ta présence, et par derrière se moqueront de toy.
Et un autre dit: à peine trouveras-tu un, tant seulement, qui puisse
bien céler secret. Et Pierre Alphons dit: tant comme ton secret est
en ton cuer, tu le tiens en ta prison, et quant tu le révèles à autruy
il le tient en la sienne; et pour ce il te vault mieulx taire et ton
secret céler que prier cellui à qui tu le révèles qu’il le cèle, car
Sénèque dit: se tu ne te pues taire et ton secret céler, comment ose-tu
prier un autre qu’il le vueille céler?
Se tu cuides que révéler ton secret à autre et avoir son conseil face
ta condition meilleur, lors le quiers, et maintien-toy en telle guise:
premièrement, tu ne dois pas faire semblant [à ton conseil][323] quelle
partie tu veulx tenir ne monstrer ta voulenté, car communément tous
conseillers sont losengeurs, espécialment ceulx qui sont du conseil
des grans seigneurs, car ils s’efforcent plus de dire chose plaisant
que proufitable, et pour ce, riche homme n’aura jà bon conseil se
il ne l’a de soy mesmes. Après tu dois considérer tes amis et tes
ennemis. Entre tes amis tu dois considérer le plus loial et le plus
sage, le plus ancien et le plus esprouvé en conseil, et à ceulx tu
dois conseil demander. Premièrement doncques, tu dois appeller à ton
conseil tes bons et tes loyaulx amis, car Salemon dit ainsi: comme
le cuer se délite en bonne odeur, conseil de bons amis fait à l’âme
doulceur; et dit encores: à l’amy loyal nulle chose ne se compare,
car ne or ne argent ne sont tant dignes comme la voulenté du loyal
amy. Et dit oultre: amy loyal est une forte défense: qui le trouve, il
treuve un grant trésor. Après tu dois regarder que les loyaulx amis que
tu appelles à ton conseil soient sages, car il est escript: requier
tousjours le conseil du sage. Par ceste mesme raison tu dois appeller
les anciens qui assez ont veu et assez ont esprouvé, car il est escript
en Job: ès anciens est la sapience, et en moult de temps est prudence.
Et Tulles dit: les grans besongnes ne se font pas par force ne par
légièreté de corps, mais par bon conseil et par auctorité de personne
et par science: lesquelles trois choses ne affoiblissent pas en
vieillesse, mais enforcent et croissent tous les jours. Après, en ton
conseil tu dois garder ceste règle car au commencement tu dois appeller
pou de gens des plus espéciaulx, car Salemon dit: efforce-toy d’avoir
pluseurs amis, mais entre mil eslis-en un pour ton conseiller. Quant
tu auras en ton conseil pou de gens, si le peus révéler, se mestier
est, à plusieurs. Toutesvoies les trois conditions dessus dictes si
doivent estre ès conseillers tousjours gardées, et ne te souffise pas
un conseillier tant seulement, mais en fais plusieurs, car Salemon dit:
sainement est la chose où plusieurs conseillers sont.
Après ce que je t’ay monstré à qui tu dois prendre conseil, je te
vueil monstrer lequel conseil tu dois fuir; [premièrement tu dois] le
conseil des fols eschiver, car Salemon dit: à fol ne vueil prendre
conseil, car il ne te saura conseiller fors ce qu’il aime et qui luy
plaist; et il est escript: en la propriété du fol est que il croit
légièrement tous maulx d’autruy et tous biens de luy. Après, tu dois
fuir le conseil des faintifs et losengeurs qui s’efforcent plus de
loer ta personne et à toy plaire que de dire vérité. Et Tulles dit:
entre toutes les pestilences qui en amitié sont, la plus grant est
losengerie. Et pour ce tu dois plus doubter et fuir les doulces paroles
[de celui qui te loera] que [les aigres paroles de] celui qui vérité te
dira, car Salemon dit: homme qui dit paroles de losengerie est un las
pour prendre les innocens; et dit aussi autre part: homme qui parle à
son amy paroles doulces et souefves, luy met devant les piés la rais
pour le prendre. Pour ce dit Tulles: garde que ne enclines point tes
oreilles aux losengeurs et ne reçoy point en ton conseil paroles de
losengerie. Et Caton dit ainsi: advise-toy d’eschever paroles doulces
et souefves.
Après, tu dois eschever le conseil de tes anciens ennemis qui sont
réconciliés, car il est escript: nul ne retourne seurement en la grâce
de son ennemy. Et Ysope dit: ne vous fiez point en ceulx à qui vous
avez eu guerre ou inimitié anciennement et ne leur révélez point vos
consaulx ou secrets; et la raison rent Sénèque et dit ainsi: il ne peut
estre que là où le feu a esté longuement, qu’il n’y demeure tousjours
aucune vapeur. Pour ce dit Salemon: en ton ancien ennemy ne te vueilles
nul temps fier, et encores s’il est réconcilié, se humilité est en luy
par semblant, et encline sa teste devant toy, ne le croy néant, car il
le fait plus [pour son proffit que] pour l’amour de toy, afin qu’il
puisse avoir victoire de toy en soy humiliant envers toy, laquelle
victoire il ne peut avoir en toy poursuiant. Et Pierre Alphons dit: ne
t’acompaigne pas à tes anciens ennemis, car ce que tu feras de bien,
ils le pervertiront ou amenuiseront.
Après tu dois fuir le conseil de ceulx qui te servent et portent
révérence, car ils le font plus par doubtance que par amour. Car un
philosophe dit: nul n’est bien loyal à celui que il trop doubte; et
Tulles dit: nulle puissance d’empire n’est si grant que elle puisse
durer longuement se elle n’a plus l’amour du peuple que la paour.
Après, tu dois fuir le conseil de ceulx qui sont souvent yvres, car
ils ne scevent riens céler, et dit Salemon: nul secret n’est là où
règne yvresse. Après tu dois avoir le conseil suspect de ceulx qui
conseillent une chose en secret, et puis autre dient en appert.
Car Cassiodores dit: une manière de grever son ami est de monstrer
en appert ce dont l’en veult le contraire. Après, tu dois avoir en
suspect le conseil des mauvais hommes, car il est escript: les conseils
des mauvais hommes sont tousjours plains de fraude; et David dit:
bieneureux est l’homme qui n’a point esté ès consaulx des mauvais!
Après, tu dois fuir le conseil des jeunes gens, car le sens des jeunes
gens n’est pas encores meur. De quoy Salemon dit: dolente est la terre
qui a enfant à seigneur[324]! Et le philosophe dit que nous n’eslisons
pas les jeunes en princes, car communément ils n’ont point de prudence;
et dit encores Salemon: dolente est la terre de quoy le prince ne se
liève matin!
Puis que je t’ay monstré à qui tu dois prendre conseil et de qui
conseil tu dois eschever et fuir, je te vueil apprendre comment tu dois
conseil examiner. En examinant doncques ton conseil, selon ce que dit
Tulles et enseigne, tu dois considérer plusieurs choses. Premièrement,
tu dois considérer que en ce que tu proposes et sur quoy tu veulx avoir
conseil, vérité soit gardée et dicte, car l’en ne puet bien conseillier
à cellui qui ne dit vérité. Après tu dois considérer toutes les choses
qui s’accordent à ce que tu proposes faire selon ton conseil: se raison
s’y accorde et si ta puissance s’y accorde, si plusieurs et meilleurs
s’y accordent que discordent, ou non. Après, tu dois considérer au
conseil ce qui s’ensuit: se c’est haine ou amour, paix ou guerre,
prouffit ou dommage, et aussi de moult d’autres choses; et en toutes
ces choses tu dois tousjours eslire ce qui est ton prouffit, toutes
autres choses reffusées et rabatues. Après, tu dois considérer de
quelle racine est engendrée la matière de ton conseil et quel prouffit
elle puet concevoir et engendrer, et dois encores considérer toutes les
causes dont elle est venue.
Quant tu auras examiné ton conseil en la manière dicte, et trouvé
laquelle partie est meilleur et plus prouffitable et esprouvée de
plusieurs sages et anciens, tu dois considérer se tu le pouras mener à
fin, car nul ne doit commencer chose s’il n’a povoir de la parfaire,
et ne doit prendre charge qu’il ne puisse porter. L’en dit en un
proverbe: qui trop embrasse, pou estraint; et Caton dit: essaye-toy
de faire ce que tu as povoir de faire, pour ce que la charge ne te
presse tant qu’il te faille laissier ce que tu as commencié à faire,
et s’il est doubte se tu le pourras mener à fin ou non, eslis plus
tost le délaissier que le commencier. Car Pierre Alphons dit: se tu as
povoir de faire une chose dont il te conviengne repentir, il te vault
mieulx souffrir que encommencier. Bien disent ceulx qui deffendent à un
chascun chose faire [dont il duelt et doubte se elle est de faire] ou
non. En la fin, quant tu auras examiné ton conseil en la manière dessus
dicte et auras trouvé que tu le pourras mener à fin, lors le retien et
le conferme.
Or est raison que je te monstre quant et pourquoy on doit changier son
conseil sans répréhension. L’en peut changier son conseil et son propos
quant la cause cesse ou quant nouvelle cause survient. Car la loy dit:
les choses qui de nouvel surviennent ont mestier de nouvel conseil. Et
Sénèque dit: se ton conseil est venu à la congnoissance de ton ennemy,
lors change ton conseil. Après, l’en peut changier son conseil quant
l’en treuve après que par erreur ou par autre cause mal ou dommage en
puet venir; après, quant le conseil est déshonneste ou vient de cause
déshonneste, car les lois dient que toutes promesses déshonnestes sont
de nulle valeur; après, quant il est impossible ou ne se puet garder
bonnement; et en moult d’autres manières. Après ce, tu dois tenir pour
règle générale que ton conseil est mauvais quant il est si ferme que
l’en ne le puet changier pour condition qui surviengne.
Quant Mellibée ot oy ces enseignemens de dame Prudence, si respondi:
Prudence, jusques à l’eure de maintenant vous m’avez assez enseignié
comment en général je me doy porter en conseil prendre ou retenir, or
vouldroie-je bien que vous descendissiez en espécial et me deissiez ce
que vous semble du conseil que nous avons eu en ceste propre besongne.
Lors respondi dame Prudence: Sire, dist-elle, je te prie que tu ne
rappelles point en ton courage se je dy chose qui te desplaise, car
tout ce que je te dy, je l’entens dire à ton honneur et à ton prouffit,
et ay espérance que tu le prendras en patience. Et pour ce je te fais
assavoir que ton conseil, à parler proprement, ne doit estre appellé
conseil, mais un fol esmouvement sans discrétion ouquel tu as erré en
moult de manières.
Premièrement, tu as erré en assemblant ton conseil, car au
commencement tu deusses avoir appellé moult peu de gens, et puis après
plusieurs, se besoing fust; mais tantost tu as appellé une multitude
de gent chargeuse et ennuyeuse. Après tu as erré, car tu deusses avoir
appellé tant seulement tes loyaulx amis, sages et anciens; mais avec
ceulx tu as appellé gens estranges, jouvenceaulx, fols, losengeurs,
ennemis réconciliés et gens qui te portent révérence sans amour. Après
tu as erré quant tu es venu à conseil, car tu avoies avec toy ensemble
ire, convoitise et hastiveté, lesquelles trois choses sont contraires
à conseil, et ne les as pas abaissées en toy ne en ton conseil ainsi
comme tu deusses. Après tu as erré, car tu as démonstré à ton conseil
ta voulenté et la grant affection que tu avoies de faire guerre
incontinent et de prendre vengence, et pour ce ils ont plus suivy ta
voulenté que ton prouffit. Après tu as erré, car tu as esté content
d’un conseil tant seulement, et toutesvoies en si grant besongne et
si haulte estoient bien nécessaires plusieurs conseils. Après tu as
erré, car [quant tu as fait la division entre ceulx de ton conseil,]
tu n’as pas suivy la voulenté de tes loyaulx amis sages et anciens,
mais as regardé seulement le plus grant nombre. Et tu scez bien que les
fols sont tousjours en plus grant nombre que les sages, et pour ce le
conseil des chappitres et des grans multitudes de gens où l’on regarde
plus le nombre que les mérites des personnes erre souvent, car en tel
conseil les fols ont toujours gaignié par multitude.
Mellibée adonc respondi: je confesse bien que j’ay erré, mais pour ce
que tu m’as dit dessus que cellui ne fait pas à reprendre, qui change
son conseil en moult de cas, je suis appareillié à le changier à ta
voulenté, car péchier est euvre d’omme, mais persévérer en péchié est
euvre de déable; et pour ce je ne vueil plus en ce persévérer.
Lors dit Prudence: examinons tout ton conseil [et véons lesquels ont
parlé plus raisonnablement et donné meilleur conseil,] et pour ce
que l’examination soit mieulx faicte, commençons aux cirurgiens et
aux phisiciens qui premièrement parlèrent. Je dy, dist-elle, que les
cirurgiens et les phisiciens dirent ou conseil ce qu’ils devoient
dire et parlèrent sagement, car à leur office appartient à un chascun
prouffiter et à nul nuire, et selon leur art ils doivent avoir grant
diligence de la cure de ceulx qu’ils ont en leur gouvernement, ainsi
comme ils ont dit et respondu sagement; et pour ce je conseille qu’ils
soient haultement guerdonnés, en telle manière qu’ils entendent
plus liement à la cure de ta fille. Car jasoit-ce qu’ils soient tes
amis, toutesvoies tu ne dois pas souffrir qu’ils te servent pour
néant, mais les dois plus largement païer et guerdonner. Mais quant
à la proposition que les phisiciens adjoustèrent, que ès maladies
un contraire se garit par autre contraire, je vouldroie bien savoir
comment tu l’entens.
Certes, dist Mellibée, je l’entens ainsi: car comme ils m’ont fait un
contraire, que je leur en face un autre, et pour ce qu’ils se sont
vengiés de moy et m’ont fait injure, je me vengeray d’eulx et leur
feray injure et lors auray gary un contraire par autre.
Or véez, dist Prudence, comment un chascun croit légièrement ce
qu’il veut et désire! Certes, dist-elle, la parole des phisiciens ne
doit pas estre ainsi entendue, car mal n’est pas contraire à mal, ne
vengence à vengence, ne injure à injure, mais sont semblables. Et
pour ce, vengence par vengence, ne injure par injure n’est pas curé,
mais accroist l’une l’autre. Mais la parole doit estre ainsi entendue:
ainsi que mal et bien, sont contraires paix et guerre, vengence et
souffrance, discorde et concorde, et ainsi de moult d’autres; mais mal
se doit gairir par bien, discorde par accord, guerre par paix, et ainsi
de tous les autres; et à ce s’accorde saint Pol l’appostre en plusieurs
lieux: ne rendez, dit-il, mal pour mal, ne mesdit pour mesdit, mais
faites bien à cellui qui mal vous fera, et bénéissez cellui qui vous
maudira. Et en moult d’autres lieux de ses épistres il admoneste à paix
et à concorde.
Or convient parler du conseil que donnèrent les advocas, les sages
et les anciens, qui furent tous d’un accord et dirent que devant
toutes choses tu dois mettre diligence en garder ta personne et en
garnir ta maison, et dirent aussi que en ceste besongne l’en doit aler
adviséement et à grant délibération. Quant au premier point qui touche
la garde de ta personne, tu dois savoir que cellui qui a guerre doit
tous les jours, devant toutes choses, humblement et dévotement demander
la garde et l’aide de Dieu, [car en cest monde nul ne se puet garder
souffisamment sans la garde de nostre Seigneur.] Pour ce dit David le
prophète: se Dieu de la cité n’est garde, pour néant veille qui la
garde. Après, en la garde de ta personne tu dois mettre tes loyaux amis
esprouvés et congneus et à eulx dois demander aide pour toy garder, car
Caton dit: se tu as besoing d’aide, demande-le à tes amis, car il n’est
si bon phisicien comme le loyal amy. Après, tu te dois garder de toutes
gens estranges et mescongneus et avoir leur compaignie suspecte, car
Pierre Alphons dit: ne t’acompaigne en voye à nulle personne se tu ne
la congnois devant, et s’aucune personne s’acompaigne avec toy sans ta
voulenté et enquière de ta vie et de ta voie, fains que tu veulx aler
plus loing que tu n’as proposé; et se il porte lance, si te tieng à sa
dextre: se il porte espée, si te tieng à sa senestre.
Après, garde-toy sagement de tous ceulx[325] que je t’ay dit, car
tu dois leur conseil eschever et fuir. Après, garde-toy en telle
manière que pour la présumption de ta force tu ne desprises point
ton adversaire tant que[326] laisses tes gardes, car sage homme
doit tousjours doubter, espécialment ses ennemis. Et Salemon dit:
beneuré est cellui qui tousjours se doubte, car à cellui qui par
la dureté de son cuer a trop grant présumption, mal lui vendra. Tu
dois doncques doubter tous agais et toutes espies. Car, selon ce que
dit Sénèque[327], qui toutes choses doubte, en nulle ne cherra; et
encores dit-il: sage est celluy qui doubte, et eschiève tous maulx. Et
jasoit-ce qu’il te soit semblant estre bien asseur et en seur lieu,
toutesvoies tu dois avoir tousjours diligence de toy garder, car
Sénèque dit: qui seur se garde n’a doubte de nuls périls. Après tu te
dois garder non pas tant seulement de ton grant et fort ennemi, mais
de tout le plus petit, car Sénèque dit: il appartient à homme bien
enseignié qu’il doubte son petit ennemi. Et Ovide, ou livre du _Remède
d’amours_, dit: la petite vivre[328] occist le grant torel, et le chien
qui n’est pas moult grant relient bien le sanglier. Toutesvoies, tu ne
dois pas estre tant doubteux que tu doubtes là où riens n’a à doubter,
car il est escript: aucunes gens ont enseignié leur décevoir mais ils
ont trop doubté que l’en les déceust[329]. Après, tu te dois garder de
venin et de compaignie de moqueurs, car il est escript: avecques le
moqueur n’aies compaignie, mais la fuy et ses paroles comme le venin.
Quant au second point, c’est assavoir ouquel dirent les sages que tu
dois garnir ta maison à grant diligence, je vouldroie bien savoir
comment tu entens ceste garnison.
Dist Mellibée: Je l’entens ainsi que je doy garnir ma maison de tours,
de chasteaulx[330], d’eschifes[331] et autres édifices par lesquels
je me puisse garder et deffendre, et pour cause desquels les ennemis
doubteront à approuchier ma maison.
Lors Prudence respondi: La garnison de tours haultes et des grans
édifices appartient aucunes fois à orgueil. L’en fait les tours et les
grans édifices à grant travail et à grans despens, et quant elles sont
faites, elles ne vallent riens se elles ne sont deffendues par sages et
par bons amis loyaux, et à grans missions[332]. Et pour ce sachiez que
la plus grant garnison et la plus fort que un riche homme puisse avoir
à garder son corps et ses biens, c’est qu’il soit amé de ses subjects
et de ses voisins, car Tulles dit: une garnison que l’en ne puet
vaincre ne desconfire, c’est l’amour des citoyens.
Quant au tiers point, où les sages et anciens dirent que l’en ne
doit point aler en ceste besongne soudainement ne hastivement, mais
se doit-on pourveoir et appareillier à grant diligence et à grant
délibération, je croy qu’ils parlèrent bien et sagement, car Tulles
dit: en toutes besongnes, devant ce que l’en les commence, on se doit
appareillier à grant diligence. En vengence doncques, en guerre, en
bataille et en garnison faire, devant ce que l’en commence, l’en
doit faire son appareil à grant délibération, car Tulles dit: long
appareillement de batailles fait brief victoire; et Cassiodores[333]
dit: la garnison est plus puissant quant elle est plus long temps
pensée.
Or convient aler au conseil que te donnèrent tes voisins qui te portent
révérence sans amour, tes ennemis réconciliés, les losengeurs, ceux
qui te conseillièrent une chose en secret et autre disoient en appert,
les jeunes gens, qui tous te conseillèrent vengier tantost et faire
guerre incontinent. Et certes, ainsi comme je t’ay dit dessus, tu erras
moult en appelant telles gens à ton conseil, et ce conseil est assez
réprouvé pour les choses dessus dictes. Toutesvoies, puis qu’elles sont
dictes en général, nous descendrons en espécial. Or véons doncques
premièrement, selon ce que dit Tulles, de la vérité de ce conseil. Et
certes de la vérité de ceste besongne ne convient pas moult enquerre,
car l’en scet bien qui sont ceulx qui te ont fait ceste injure, et
quans[334] ils sont, et comment, et quant, et quelle injure ils te ont
faite. Examinons doncques la seconde condition que Tulles met, qu’il
appelle consentement, c’est à dire qui sont ceulx et quans ils sont qui
se consentent à tel conseil et à ta voulenté, et considérons aussi qui
sont ceulx et quans qui se consentent à tes adversaires.
Quant au premier, l’en scet bien quels gens se consentent à ta
voulenté, car tous ceulx que j’ay dessus nommés conseillent que tu
faces guerre tantost. Or véons doncques qui tu es et qui sont ceulx que
tu tiens tant à ennemis. Quant à ta personne, jasoit-ce que tu soies
riche et puissant, tu es tout seul et n’as nul enfant masle; tu n’as
fors une seule fille tant seulement: tu n’as frères ne cousins germains
ne nuls autres bien prouchains parens, pour paour desquels tes ennemis
se cessassent de toy poursuivre et destruire; et ta personne destruite,
tu scez bien que tes richesses se diviseront en diverses parties,
et quant chascun aura sa partie, ils ne seront forcés de vengier ta
mort. Mais tes ennemis sont trois et ont moult d’enfans, de frères et
d’autres bien prouchains amis et parens, desquels quant tu en auras
occis deux ou trois, encores en demourra assez qui pourront vengier
leur mort et te pourront occire. Et jasoit-ce que tes amis soient trop
plus que les amis de tes adversaires, ils t’appartiennent de moult
loing, et les amis de tes adversaires leur sont moult plus prouchains,
et en ce leur condition est meilleur que la tienne.