Quant Mellibée ot oy Prudence, si dist: je voy bien que la parole

Salemon est vraye, qui dit: broches de miel sont bonnes paroles bien

ordonnées, car elles donnent doulceur à l’âme et santé au corps. Car

pour tes paroles très doulces, et pour ce aussi que j’ay esprouvé ta

grant sapience et ta grant loyaulté, je me vueil du tout gouverner par

ton conseil.

Puis, dist Prudence, que tu te veulx gouverner par mon conseil, je

te vueil enseignier comment tu te dois avoir en conseil prendre.

Premièrement, en toutes tes euvres et devant tous autres conseils, tu

dois amer et prendre le conseil de Dieu et le demander, et te dois

mettre en tel lieu et en tel estat qu’il te daigne conseillier et

conforter. Pour ce dist Thobie à son fils: en tout temps bénéis Dieu

et lui prie qu’il t’adrece tes voies, et tous tes conseils soient en

lui tout temps. Saint Jaques si a dit: se aucun de nous a mestier de

sapience, si la demande à Dieu. Après, tu dois prendre conseil en toy

et entrer en ta pensée et examiner ce que mieulx te vault. Et lors

dois-tu oster trois choses de toy qui sont contrarieuses à conseil,

c’est assavoir: ire, convoitise et hastiveté. Premièrement donques,

cellui qui demande conseil à soy mesmes doit estre sans yre par moult

de raisons. La première est car cellui qui est courreciés cuide

tousjours plus povoir faire qu’il ne puet, et pour ce, son conseil[321]

surmonte tousjours sa force: l’autre car cellui qui est courroucié,

selon ce que dit Sénèque, ne puet parler fors que choses crimineuses,

et par ceste manière il esmeut les autres à courroux et à yre; l’autre

car cellui qui est courcié ne puet bien juger et par conséquent bien

conseiller. Après, tu dois oster de toy convoitise, car, selon ce que

dit l’apostre, convoitise est racine de tous maulx, et le convoiteux ne

puet riens juger fors que en la fin sa convoitise soit acomplie, qui

acomplir ne se puet, car tant com plus a li convoiteux, plus désire.

Après tu dois oster de toy hastiveté, car tu ne dois pas juger pour

le meilleur ce que tantost te vendra au devant, ains y dois penser

souvent, car, selon ce que tu as oy dessus, l’en dist communément:

qui tost juge, tost se repent. Tu n’es pas toutes heures en une

disposition, ains trouveras que ce qui aucune fois te semblera bon de

faire, l’autre fois te semblera mauvais. Et quant tu auras pris conseil

à toy mesme et auras jugié à grant délibération ce qui mieulx te vault,

tien le secret et te garde de révéler à nulle personne, se tu ne cuides

que en révélant tu faces ta condition meilleur et que le révéler te

portera prouffit. Car Jhésu-Sirac[322] dit: à ton ami ne à ton ennemi

ne raconte ton secret ne ta folie, car ils te orront et te regarderont

et te supporteront en ta présence, et par derrière se moqueront de toy.

Et un autre dit: à peine trouveras-tu un, tant seulement, qui puisse

bien céler secret. Et Pierre Alphons dit: tant comme ton secret est

en ton cuer, tu le tiens en ta prison, et quant tu le révèles à autruy

il le tient en la sienne; et pour ce il te vault mieulx taire et ton

secret céler que prier cellui à qui tu le révèles qu’il le cèle, car

Sénèque dit: se tu ne te pues taire et ton secret céler, comment ose-tu

prier un autre qu’il le vueille céler?

Se tu cuides que révéler ton secret à autre et avoir son conseil face

ta condition meilleur, lors le quiers, et maintien-toy en telle guise:

premièrement, tu ne dois pas faire semblant [à ton conseil][323] quelle

partie tu veulx tenir ne monstrer ta voulenté, car communément tous

conseillers sont losengeurs, espécialment ceulx qui sont du conseil

des grans seigneurs, car ils s’efforcent plus de dire chose plaisant

que proufitable, et pour ce, riche homme n’aura jà bon conseil se

il ne l’a de soy mesmes. Après tu dois considérer tes amis et tes

ennemis. Entre tes amis tu dois considérer le plus loial et le plus

sage, le plus ancien et le plus esprouvé en conseil, et à ceulx tu

dois conseil demander. Premièrement doncques, tu dois appeller à ton

conseil tes bons et tes loyaulx amis, car Salemon dit ainsi: comme

le cuer se délite en bonne odeur, conseil de bons amis fait à l’âme

doulceur; et dit encores: à l’amy loyal nulle chose ne se compare,

car ne or ne argent ne sont tant dignes comme la voulenté du loyal

amy. Et dit oultre: amy loyal est une forte défense: qui le trouve, il

treuve un grant trésor. Après tu dois regarder que les loyaulx amis que

tu appelles à ton conseil soient sages, car il est escript: requier

tousjours le conseil du sage. Par ceste mesme raison tu dois appeller

les anciens qui assez ont veu et assez ont esprouvé, car il est escript

en Job: ès anciens est la sapience, et en moult de temps est prudence.

Et Tulles dit: les grans besongnes ne se font pas par force ne par

légièreté de corps, mais par bon conseil et par auctorité de personne

et par science: lesquelles trois choses ne affoiblissent pas en

vieillesse, mais enforcent et croissent tous les jours. Après, en ton

conseil tu dois garder ceste règle car au commencement tu dois appeller

pou de gens des plus espéciaulx, car Salemon dit: efforce-toy d’avoir

pluseurs amis, mais entre mil eslis-en un pour ton conseiller. Quant

tu auras en ton conseil pou de gens, si le peus révéler, se mestier

est, à plusieurs. Toutesvoies les trois conditions dessus dictes si

doivent estre ès conseillers tousjours gardées, et ne te souffise pas

un conseillier tant seulement, mais en fais plusieurs, car Salemon dit:

sainement est la chose où plusieurs conseillers sont.

Après ce que je t’ay monstré à qui tu dois prendre conseil, je te

vueil monstrer lequel conseil tu dois fuir; [premièrement tu dois] le

conseil des fols eschiver, car Salemon dit: à fol ne vueil prendre

conseil, car il ne te saura conseiller fors ce qu’il aime et qui luy

plaist; et il est escript: en la propriété du fol est que il croit

légièrement tous maulx d’autruy et tous biens de luy. Après, tu dois

fuir le conseil des faintifs et losengeurs qui s’efforcent plus de

loer ta personne et à toy plaire que de dire vérité. Et Tulles dit:

entre toutes les pestilences qui en amitié sont, la plus grant est

losengerie. Et pour ce tu dois plus doubter et fuir les doulces paroles

[de celui qui te loera] que [les aigres paroles de] celui qui vérité te

dira, car Salemon dit: homme qui dit paroles de losengerie est un las

pour prendre les innocens; et dit aussi autre part: homme qui parle à

son amy paroles doulces et souefves, luy met devant les piés la rais

pour le prendre. Pour ce dit Tulles: garde que ne enclines point tes

oreilles aux losengeurs et ne reçoy point en ton conseil paroles de

losengerie. Et Caton dit ainsi: advise-toy d’eschever paroles doulces

et souefves.

Après, tu dois eschever le conseil de tes anciens ennemis qui sont

réconciliés, car il est escript: nul ne retourne seurement en la grâce

de son ennemy. Et Ysope dit: ne vous fiez point en ceulx à qui vous

avez eu guerre ou inimitié anciennement et ne leur révélez point vos

consaulx ou secrets; et la raison rent Sénèque et dit ainsi: il ne peut

estre que là où le feu a esté longuement, qu’il n’y demeure tousjours

aucune vapeur. Pour ce dit Salemon: en ton ancien ennemy ne te vueilles

nul temps fier, et encores s’il est réconcilié, se humilité est en luy

par semblant, et encline sa teste devant toy, ne le croy néant, car il

le fait plus [pour son proffit que] pour l’amour de toy, afin qu’il

puisse avoir victoire de toy en soy humiliant envers toy, laquelle

victoire il ne peut avoir en toy poursuiant. Et Pierre Alphons dit: ne

t’acompaigne pas à tes anciens ennemis, car ce que tu feras de bien,

ils le pervertiront ou amenuiseront.

Après tu dois fuir le conseil de ceulx qui te servent et portent

révérence, car ils le font plus par doubtance que par amour. Car un

philosophe dit: nul n’est bien loyal à celui que il trop doubte; et

Tulles dit: nulle puissance d’empire n’est si grant que elle puisse

durer longuement se elle n’a plus l’amour du peuple que la paour.

Après, tu dois fuir le conseil de ceulx qui sont souvent yvres, car

ils ne scevent riens céler, et dit Salemon: nul secret n’est là où

règne yvresse. Après tu dois avoir le conseil suspect de ceulx qui

conseillent une chose en secret, et puis autre dient en appert.

Car Cassiodores dit: une manière de grever son ami est de monstrer

en appert ce dont l’en veult le contraire. Après, tu dois avoir en

suspect le conseil des mauvais hommes, car il est escript: les conseils

des mauvais hommes sont tousjours plains de fraude; et David dit:

bieneureux est l’homme qui n’a point esté ès consaulx des mauvais!

Après, tu dois fuir le conseil des jeunes gens, car le sens des jeunes

gens n’est pas encores meur. De quoy Salemon dit: dolente est la terre

qui a enfant à seigneur[324]! Et le philosophe dit que nous n’eslisons

pas les jeunes en princes, car communément ils n’ont point de prudence;

et dit encores Salemon: dolente est la terre de quoy le prince ne se

liève matin!

Puis que je t’ay monstré à qui tu dois prendre conseil et de qui

conseil tu dois eschever et fuir, je te vueil apprendre comment tu dois

conseil examiner. En examinant doncques ton conseil, selon ce que dit

Tulles et enseigne, tu dois considérer plusieurs choses. Premièrement,

tu dois considérer que en ce que tu proposes et sur quoy tu veulx avoir

conseil, vérité soit gardée et dicte, car l’en ne puet bien conseillier

à cellui qui ne dit vérité. Après tu dois considérer toutes les choses

qui s’accordent à ce que tu proposes faire selon ton conseil: se raison

s’y accorde et si ta puissance s’y accorde, si plusieurs et meilleurs

s’y accordent que discordent, ou non. Après, tu dois considérer au

conseil ce qui s’ensuit: se c’est haine ou amour, paix ou guerre,

prouffit ou dommage, et aussi de moult d’autres choses; et en toutes

ces choses tu dois tousjours eslire ce qui est ton prouffit, toutes

autres choses reffusées et rabatues. Après, tu dois considérer de

quelle racine est engendrée la matière de ton conseil et quel prouffit

elle puet concevoir et engendrer, et dois encores considérer toutes les

causes dont elle est venue.

Quant tu auras examiné ton conseil en la manière dicte, et trouvé

laquelle partie est meilleur et plus prouffitable et esprouvée de

plusieurs sages et anciens, tu dois considérer se tu le pouras mener à

fin, car nul ne doit commencer chose s’il n’a povoir de la parfaire,

et ne doit prendre charge qu’il ne puisse porter. L’en dit en un

proverbe: qui trop embrasse, pou estraint; et Caton dit: essaye-toy

de faire ce que tu as povoir de faire, pour ce que la charge ne te

presse tant qu’il te faille laissier ce que tu as commencié à faire,

et s’il est doubte se tu le pourras mener à fin ou non, eslis plus

tost le délaissier que le commencier. Car Pierre Alphons dit: se tu as

povoir de faire une chose dont il te conviengne repentir, il te vault

mieulx souffrir que encommencier. Bien disent ceulx qui deffendent à un

chascun chose faire [dont il duelt et doubte se elle est de faire] ou

non. En la fin, quant tu auras examiné ton conseil en la manière dessus

dicte et auras trouvé que tu le pourras mener à fin, lors le retien et

le conferme.

Or est raison que je te monstre quant et pourquoy on doit changier son

conseil sans répréhension. L’en peut changier son conseil et son propos

quant la cause cesse ou quant nouvelle cause survient. Car la loy dit:

les choses qui de nouvel surviennent ont mestier de nouvel conseil. Et

Sénèque dit: se ton conseil est venu à la congnoissance de ton ennemy,

lors change ton conseil. Après, l’en peut changier son conseil quant

l’en treuve après que par erreur ou par autre cause mal ou dommage en

puet venir; après, quant le conseil est déshonneste ou vient de cause

déshonneste, car les lois dient que toutes promesses déshonnestes sont

de nulle valeur; après, quant il est impossible ou ne se puet garder

bonnement; et en moult d’autres manières. Après ce, tu dois tenir pour

règle générale que ton conseil est mauvais quant il est si ferme que

l’en ne le puet changier pour condition qui surviengne.

Quant Mellibée ot oy ces enseignemens de dame Prudence, si respondi:

Prudence, jusques à l’eure de maintenant vous m’avez assez enseignié

comment en général je me doy porter en conseil prendre ou retenir, or

vouldroie-je bien que vous descendissiez en espécial et me deissiez ce

que vous semble du conseil que nous avons eu en ceste propre besongne.

Lors respondi dame Prudence: Sire, dist-elle, je te prie que tu ne

rappelles point en ton courage se je dy chose qui te desplaise, car

tout ce que je te dy, je l’entens dire à ton honneur et à ton prouffit,

et ay espérance que tu le prendras en patience. Et pour ce je te fais

assavoir que ton conseil, à parler proprement, ne doit estre appellé

conseil, mais un fol esmouvement sans discrétion ouquel tu as erré en

moult de manières.

Premièrement, tu as erré en assemblant ton conseil, car au

commencement tu deusses avoir appellé moult peu de gens, et puis après

plusieurs, se besoing fust; mais tantost tu as appellé une multitude

de gent chargeuse et ennuyeuse. Après tu as erré, car tu deusses avoir

appellé tant seulement tes loyaulx amis, sages et anciens; mais avec

ceulx tu as appellé gens estranges, jouvenceaulx, fols, losengeurs,

ennemis réconciliés et gens qui te portent révérence sans amour. Après

tu as erré quant tu es venu à conseil, car tu avoies avec toy ensemble

ire, convoitise et hastiveté, lesquelles trois choses sont contraires

à conseil, et ne les as pas abaissées en toy ne en ton conseil ainsi

comme tu deusses. Après tu as erré, car tu as démonstré à ton conseil

ta voulenté et la grant affection que tu avoies de faire guerre

incontinent et de prendre vengence, et pour ce ils ont plus suivy ta

voulenté que ton prouffit. Après tu as erré, car tu as esté content

d’un conseil tant seulement, et toutesvoies en si grant besongne et

si haulte estoient bien nécessaires plusieurs conseils. Après tu as

erré, car [quant tu as fait la division entre ceulx de ton conseil,]

tu n’as pas suivy la voulenté de tes loyaulx amis sages et anciens,

mais as regardé seulement le plus grant nombre. Et tu scez bien que les

fols sont tousjours en plus grant nombre que les sages, et pour ce le

conseil des chappitres et des grans multitudes de gens où l’on regarde

plus le nombre que les mérites des personnes erre souvent, car en tel

conseil les fols ont toujours gaignié par multitude.

Mellibée adonc respondi: je confesse bien que j’ay erré, mais pour ce

que tu m’as dit dessus que cellui ne fait pas à reprendre, qui change

son conseil en moult de cas, je suis appareillié à le changier à ta

voulenté, car péchier est euvre d’omme, mais persévérer en péchié est

euvre de déable; et pour ce je ne vueil plus en ce persévérer.

Lors dit Prudence: examinons tout ton conseil [et véons lesquels ont

parlé plus raisonnablement et donné meilleur conseil,] et pour ce

que l’examination soit mieulx faicte, commençons aux cirurgiens et

aux phisiciens qui premièrement parlèrent. Je dy, dist-elle, que les

cirurgiens et les phisiciens dirent ou conseil ce qu’ils devoient

dire et parlèrent sagement, car à leur office appartient à un chascun

prouffiter et à nul nuire, et selon leur art ils doivent avoir grant

diligence de la cure de ceulx qu’ils ont en leur gouvernement, ainsi

comme ils ont dit et respondu sagement; et pour ce je conseille qu’ils

soient haultement guerdonnés, en telle manière qu’ils entendent

plus liement à la cure de ta fille. Car jasoit-ce qu’ils soient tes

amis, toutesvoies tu ne dois pas souffrir qu’ils te servent pour

néant, mais les dois plus largement païer et guerdonner. Mais quant

à la proposition que les phisiciens adjoustèrent, que ès maladies

un contraire se garit par autre contraire, je vouldroie bien savoir

comment tu l’entens.

Certes, dist Mellibée, je l’entens ainsi: car comme ils m’ont fait un

contraire, que je leur en face un autre, et pour ce qu’ils se sont

vengiés de moy et m’ont fait injure, je me vengeray d’eulx et leur

feray injure et lors auray gary un contraire par autre.

Or véez, dist Prudence, comment un chascun croit légièrement ce

qu’il veut et désire! Certes, dist-elle, la parole des phisiciens ne

doit pas estre ainsi entendue, car mal n’est pas contraire à mal, ne

vengence à vengence, ne injure à injure, mais sont semblables. Et

pour ce, vengence par vengence, ne injure par injure n’est pas curé,

mais accroist l’une l’autre. Mais la parole doit estre ainsi entendue:

ainsi que mal et bien, sont contraires paix et guerre, vengence et

souffrance, discorde et concorde, et ainsi de moult d’autres; mais mal

se doit gairir par bien, discorde par accord, guerre par paix, et ainsi

de tous les autres; et à ce s’accorde saint Pol l’appostre en plusieurs

lieux: ne rendez, dit-il, mal pour mal, ne mesdit pour mesdit, mais

faites bien à cellui qui mal vous fera, et bénéissez cellui qui vous

maudira. Et en moult d’autres lieux de ses épistres il admoneste à paix

et à concorde.

Or convient parler du conseil que donnèrent les advocas, les sages

et les anciens, qui furent tous d’un accord et dirent que devant

toutes choses tu dois mettre diligence en garder ta personne et en

garnir ta maison, et dirent aussi que en ceste besongne l’en doit aler

adviséement et à grant délibération. Quant au premier point qui touche

la garde de ta personne, tu dois savoir que cellui qui a guerre doit

tous les jours, devant toutes choses, humblement et dévotement demander

la garde et l’aide de Dieu, [car en cest monde nul ne se puet garder

souffisamment sans la garde de nostre Seigneur.] Pour ce dit David le

prophète: se Dieu de la cité n’est garde, pour néant veille qui la

garde. Après, en la garde de ta personne tu dois mettre tes loyaux amis

esprouvés et congneus et à eulx dois demander aide pour toy garder, car

Caton dit: se tu as besoing d’aide, demande-le à tes amis, car il n’est

si bon phisicien comme le loyal amy. Après, tu te dois garder de toutes

gens estranges et mescongneus et avoir leur compaignie suspecte, car

Pierre Alphons dit: ne t’acompaigne en voye à nulle personne se tu ne

la congnois devant, et s’aucune personne s’acompaigne avec toy sans ta

voulenté et enquière de ta vie et de ta voie, fains que tu veulx aler

plus loing que tu n’as proposé; et se il porte lance, si te tieng à sa

dextre: se il porte espée, si te tieng à sa senestre.

Après, garde-toy sagement de tous ceulx[325] que je t’ay dit, car

tu dois leur conseil eschever et fuir. Après, garde-toy en telle

manière que pour la présumption de ta force tu ne desprises point

ton adversaire tant que[326] laisses tes gardes, car sage homme

doit tousjours doubter, espécialment ses ennemis. Et Salemon dit:

beneuré est cellui qui tousjours se doubte, car à cellui qui par

la dureté de son cuer a trop grant présumption, mal lui vendra. Tu

dois doncques doubter tous agais et toutes espies. Car, selon ce que

dit Sénèque[327], qui toutes choses doubte, en nulle ne cherra; et

encores dit-il: sage est celluy qui doubte, et eschiève tous maulx. Et

jasoit-ce qu’il te soit semblant estre bien asseur et en seur lieu,

toutesvoies tu dois avoir tousjours diligence de toy garder, car

Sénèque dit: qui seur se garde n’a doubte de nuls périls. Après tu te

dois garder non pas tant seulement de ton grant et fort ennemi, mais

de tout le plus petit, car Sénèque dit: il appartient à homme bien

enseignié qu’il doubte son petit ennemi. Et Ovide, ou livre du _Remède

d’amours_, dit: la petite vivre[328] occist le grant torel, et le chien

qui n’est pas moult grant relient bien le sanglier. Toutesvoies, tu ne

dois pas estre tant doubteux que tu doubtes là où riens n’a à doubter,

car il est escript: aucunes gens ont enseignié leur décevoir mais ils

ont trop doubté que l’en les déceust[329]. Après, tu te dois garder de

venin et de compaignie de moqueurs, car il est escript: avecques le

moqueur n’aies compaignie, mais la fuy et ses paroles comme le venin.

Quant au second point, c’est assavoir ouquel dirent les sages que tu

dois garnir ta maison à grant diligence, je vouldroie bien savoir

comment tu entens ceste garnison.

Dist Mellibée: Je l’entens ainsi que je doy garnir ma maison de tours,

de chasteaulx[330], d’eschifes[331] et autres édifices par lesquels

je me puisse garder et deffendre, et pour cause desquels les ennemis

doubteront à approuchier ma maison.

Lors Prudence respondi: La garnison de tours haultes et des grans

édifices appartient aucunes fois à orgueil. L’en fait les tours et les

grans édifices à grant travail et à grans despens, et quant elles sont

faites, elles ne vallent riens se elles ne sont deffendues par sages et

par bons amis loyaux, et à grans missions[332]. Et pour ce sachiez que

la plus grant garnison et la plus fort que un riche homme puisse avoir

à garder son corps et ses biens, c’est qu’il soit amé de ses subjects

et de ses voisins, car Tulles dit: une garnison que l’en ne puet

vaincre ne desconfire, c’est l’amour des citoyens.

Quant au tiers point, où les sages et anciens dirent que l’en ne

doit point aler en ceste besongne soudainement ne hastivement, mais

se doit-on pourveoir et appareillier à grant diligence et à grant

délibération, je croy qu’ils parlèrent bien et sagement, car Tulles

dit: en toutes besongnes, devant ce que l’en les commence, on se doit

appareillier à grant diligence. En vengence doncques, en guerre, en

bataille et en garnison faire, devant ce que l’en commence, l’en

doit faire son appareil à grant délibération, car Tulles dit: long

appareillement de batailles fait brief victoire; et Cassiodores[333]

dit: la garnison est plus puissant quant elle est plus long temps

pensée.

Or convient aler au conseil que te donnèrent tes voisins qui te portent

révérence sans amour, tes ennemis réconciliés, les losengeurs, ceux

qui te conseillièrent une chose en secret et autre disoient en appert,

les jeunes gens, qui tous te conseillèrent vengier tantost et faire

guerre incontinent. Et certes, ainsi comme je t’ay dit dessus, tu erras

moult en appelant telles gens à ton conseil, et ce conseil est assez

réprouvé pour les choses dessus dictes. Toutesvoies, puis qu’elles sont

dictes en général, nous descendrons en espécial. Or véons doncques

premièrement, selon ce que dit Tulles, de la vérité de ce conseil. Et

certes de la vérité de ceste besongne ne convient pas moult enquerre,

car l’en scet bien qui sont ceulx qui te ont fait ceste injure, et

quans[334] ils sont, et comment, et quant, et quelle injure ils te ont

faite. Examinons doncques la seconde condition que Tulles met, qu’il

appelle consentement, c’est à dire qui sont ceulx et quans ils sont qui

se consentent à tel conseil et à ta voulenté, et considérons aussi qui

sont ceulx et quans qui se consentent à tes adversaires.

Quant au premier, l’en scet bien quels gens se consentent à ta

voulenté, car tous ceulx que j’ay dessus nommés conseillent que tu

faces guerre tantost. Or véons doncques qui tu es et qui sont ceulx que

tu tiens tant à ennemis. Quant à ta personne, jasoit-ce que tu soies

riche et puissant, tu es tout seul et n’as nul enfant masle; tu n’as

fors une seule fille tant seulement: tu n’as frères ne cousins germains

ne nuls autres bien prouchains parens, pour paour desquels tes ennemis

se cessassent de toy poursuivre et destruire; et ta personne destruite,

tu scez bien que tes richesses se diviseront en diverses parties,

et quant chascun aura sa partie, ils ne seront forcés de vengier ta

mort. Mais tes ennemis sont trois et ont moult d’enfans, de frères et

d’autres bien prouchains amis et parens, desquels quant tu en auras

occis deux ou trois, encores en demourra assez qui pourront vengier

leur mort et te pourront occire. Et jasoit-ce que tes amis soient trop

plus que les amis de tes adversaires, ils t’appartiennent de moult

loing, et les amis de tes adversaires leur sont moult plus prouchains,

et en ce leur condition est meilleur que la tienne.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 17 / 54 段