Et pour ce, belle seur, sachiez vos secrets céler a tous, vostre

mary excepté, et ce sera grant sens, car ne créez pas que une autre

personne cèle pour vous ce que vous mesmes n’arez peu ou sceu céler;

et pour ce soyez secrète et célant à tous fors à vostre mary, car à

celluy ne devez-vous riens céler, mais tout dire, et luy à vous aussi

ensemble. Et il est dit _Ad Ephesios_ Vº: _Sic viri debent diligere

uxores scilicet ut corpora sua_. Ideo ibidem dicitur: _Viri diligite

uxores vestras_; et _Unusquisque uxorem suam diligat sicut se ipsum_,

c’est à dire quel’homme doit amer sa femme comme son propre corps, et

pour ce, vous deux, c’est assavoir l’homme et la femme, devez estre

tout un, et en tout et partout l’un de l’autre conseil ouvrer, et ainsi

font et doivent faire les bonnes et sages gens. Et vueil bien que les

maris sachent que aussi doivent-ils céler et couvrir les simplesses

jà faictes par leurs femmes, et doulcement pourveoir aux simplesses à

venir. Et ainsi le voult faire un bon preudome de Venise.

A Venise furent deux mariés qui orent trois enfans en mariage. Après,

la femme fu gisant au lit de la mort et se confessa, entre les autres

choses, de ce que l’un des enfans n’estoit pas de son mary. Le

confesseur à la parfin luy dist qu’il auroit advis quel conseil il luy

donroit et retourneroit à elle. Icelluy confesseur vint au phisicien

qui la gouvernoit et luy demanda l’estat de la maladie d’elle. Le

phisicien dist qu’elle n’en pourroit eschapper. Adonc le confesseur

vint à elle et luy dist comment il s’estoit conseillié de son cas et

ne véoit mie que Dieu luy donnast santé, se elle ne crioit mercy à son

mary du tort qu’elle luy avoit fait. Elle manda son mary et fist tous

vuidier hors de la chambre excepté sa mère et son confesseur qui la

mirent et soustindrent dedens son lit à genoulx, et les mains joinctes

devant son mary, luy pria humblement mercy de ce qu’elle avoit péchié

en la loy de son mariage et avoit eu l’un de ses enfans d’autre que de

luy: et disoit oultre, mais son mary l’escria en disant: Ho! ho! ho!

n’en dictes plus! Sur ce la baisa et luy pardonna en disant: Jamais

plus ne le dictes, ne nommez à moy ne à autre lequel c’est de vos

enfans, car je les vueil aimer autant l’un comme l’autre si également

que en vostre vie ne après vostre mort vous ne soïez blasmée, car

en vostre blasme aroie-je honte, et vos enfans mesmes et autres par

eulx, c’est assavoir nos parens, en recevroient vilain et perpétuel

reprouche. Si vous en taisiez: je n’en vueil plus savoir afin que l’en

ne die mie que je face tort aux autres deux. Qui que cestuy soit, je

luy donne en pur don, dès maintenant, à mon vivant, ce que le droit de

nos successions luy monteroit.

Belle seur, ainsi véez-vous que le sage homme fleschi son courage pour

saulver l’onneur de sa femme qui redondoit à luy et à ses enfans, et

par ce vous appert que les sages hommes et les sages femmes doivent

faire l’un pour l’autre pour sauver son honneur. Et à ce propos peut

estre trait autre exemple.

Il fut un grant sage homme que sa femme laissa pour aler avec un autre

homme jeune en Avignon, lequel quant il en fut saoul la laissa, comme

il est acoustumé que tels jeunes hommes font souvent. Elle fut povre

et desconfortée; si se mist au commun pour ce qu’elle ne sceut de quoi

vivre. Son mary le sceut depuis et en fut moult courroucié et mist le

remède qui s’ensuit. Il mist à cheval deux des frères de la femme et

leur donna de l’argent et leur dist qu’ils alassent querre leur seur

qui estoit ainsi comme toute commune en Avignon, et qu’elle feust

vestue de housse et chargiée de coquilles, à l’usage de pelerins venant

de Saint Jaques, et montée souffisament, et quant elle seroit à une

journée près de Paris, qu’ils le luy mandassent. A tant se partirent.

Le sage homme publia et dist partout à un et à autre qu’il estoit bien

joyeulx de ce que sa femme retournoit en bon point, Dieu mercy, de là

où il l’avoit envoyée, et quant on luy demandoit où il l’avoit envoyée,

il disoit qu’il l’avoit pieçà envoyée à Saint Jaques en Galice pour

faire pour luy un pélérinage que son père à son trespassement luy avoit

enchargié. Chascun estoit tout esbahy de ce qu’il disoit, considéré

ce que l’en avoit par avant dit d’icelle. Quant sa femme fut venue à

une journée près de Paris, il fist parer son hostel et mettre du may

et de l’erbe vert[300] et assembla ses amis pour aler au devant de sa

femme. Il fut au devant et s’entre-baisièrent, puis commencèrent l’un

et l’autre à plourer, et puis firent très grant joye. Il fist dire

à sa femme que à tous elle parlast esbatéement[301], haultement et

hardiement, et à luy mesmes, et mesmement devant la gent, et qu’elle

venue à Paris alast sur toutes ses voisines l’une après l’autre et ne

fist nul semblant de rien que de joye. Et ainsi le bon homme retourna

et garda l’onneur de sa femme.

Et, par Dieu, se un homme garde l’onneur de sa femme et une femme

blasme son mary ou seuffre qu’il soit blasmé, ne couvertement, ne en

appert, elle mesmes en est blasmée, et non sans cause; car, ou il

est blasmé à tort, ou il est blasmé à droit: s’il est blasmé à tort,

donc le doit-elle aigrement revenchier; s’il est blasmé à droit, donc

le doit-elle gracieusement couvrir et doulcement défendre, car il

est certain que se le blasme demouroit sans estre effacié, de tant

comme auroit plus meschant mary, seroit elle réputée pour meschant et

partiroit à son blasme pour ce qu’elle se seroit mariée à si meschant.

Car, tout ainsi comme celluy qui joue aux eschez tient longuement en sa

main son eschec avant qu’il l’assiée pour adviser de le mettre en lieu

seur, tout ainsi la femme se doit tenir pour advisier et choisir et se

mettre en bon lieu. Et s’elle ne le fait, si luy soit reprouchié, et

doit partir au blasme de son mary; et se il est en rien taché, elle le

doit couvrir et céler de tout son povoir. Et autel doit faire le mary

de sa femme, comme dit est dessus et dit sera cy après.

Je sceus un bien notable advocat en Parlement, lequel advocat avoit

eu une fille qu’il avoit engendrée en une povre femme, qui la mist

à nourrisse: et par deffault de paiement, ou de visitation, ou des

courtoisies que les hommes ne scevent pas faire aux nourrisses en tels

cas, fu de ce telles paroles que la femme de l’advocat le sceut, et

sceut aussi que je faisoie les paiemens de ceste nouriture et pour

couvrir l’honneur du seigneur à qui j’estoie et suis bien tenu, Dieu

le gart! Et pour ce la femme d’icelluy advocat vint à moy et me dist

que je faisoie grant péchié que son seigneur fust esclandry et diffamé,

et qu’elle estoit mieulx tenue à souffrir le danger[302] de ceste

nouriture que moy, et que je la menasse où l’enfant estoit[303].... la

mist en garde avec une cousturière et luy fist aprendre son mestier et

puis la maria, ne oncques un maltalent ne un seul courroux ou laide

parole son mary n’en apparceut. Et ainsi font les bonnes femmes vers

leurs maris et les bons maris vers leurs femmes quant elles faillent.

NEUVIÈME ARTICLE.

Le neuviesme article doit monstrer que vous soyez sage à ce que se

vostre mary folloie comme jeunes gens ou simples gens font souvent,

que doulcement et sagement vous le retrayez de ses folies. Primo, s’il

veult soy courroucier ou mal exploitier contre vous, gardez que par

bonne patience et par la doulceur de vos paroles vous occiez l’orgueil

de sa cruaulté, et se ainsi le savez faire, vous l’arez vaincu

tellement qu’il ne vous pourra faire mal néant plus que s’il fust

mort, et si luy souvendra depuis tellement de vostre bien, jasoit-ce

qu’il n’en die mot devant vous, que vous l’aurez du tout attrait à

vous. Et se vous ne le povez desmouvoir qu’il ne vous courrousse,

gardez que vous ne vous en plaigniez à vos amis ne autres dont il se

puisse apparcevoir, car il en tendroit moins de bien de vous et luy en

souvendroit autre fois, mais alez en vostre chambre plourer bellement

et coyement, à basse voix, et vous en plaignez à Dieu; et ainsi le font

les sages dames. Et s’il est ainsi qu’il se vueille esmouvoir contre

autre personne plus estrange, si le refrenez sagement; et, à ce propos,

est une histoire ou traictié qui dit ainsi[304]:

Un jouvencel appellé Mellibée, puissant et riche, ot une femme nommée

Prudence, et de celle femme ot une fille. Advint un jour qu’il s’ala

esbatre et jouer et laissa en son hostel sa femme et sa fille et

les portes closes. Trois de ses anciens ennemis approuchièrent et

appoièrent escheles aux murs de sa maison, et par les fenestres

entrèrent dedans, et batirent sa femme [forment], et navrèrent

sa fille de cinq plaies mortels en cinq lieux de son corps c’est

assavoir ès piés, ès oreilles, ou nez, en la bouche et ès mains, et la

laissièrent presque morte, puis s’en alèrent.

Quant Mellibée retourna à son hostel et vit cest meschief, si commença

et prist à plaindre et à plourer et à soy batre, et en manière de

forcené sa robe dessirer. Lors Prudence sa femme le prist à admonester

qu’il se souffrist[305]; et il tousjours plus fort crioit. Adonc

Prudence se appensa de la sentence Ovide, ou livre _des Remèdes

d’amours_, qui dit que cellui est fol qui s’efforce d’empeschier la

mère de plorer la mort de son enfant, jusques à tant qu’elle se soit

bien vuidée de larmes et saoulée de plorer. Lors il est temps de la

conforter et attremper sa douleur par doulces paroles.

Pour ce Prudence se souffri un pou de temps, et puis quant elle vit son

temps, si lui dist: Sire, dist-elle, pourquoy vous faites-vous sembler

fol? Il n’appartient pas à sage homme de démener si grant dueil. Vostre

fille eschappera se Dieu plaist: se elle estoit ores morte, vous ne

vous devriez pas pour luy destruire, car Sénèque dit que li sages ne

doit point prendre grant desconfort de [la mort de] ses enfans, ains

doit souffrir leur mort aussi légièrement comme il attend la sienne

propre. Mellibée respondi: qui est celluy qui se pourroit tenir de

plorer en si grant cause de douleur? Nostre Seigneur Jhésu-Crist mesmes

plora de la mort du ladre son amy.--Certes, dist Prudence, pleurs ne

sont mie deffendus à celluy qui est triste ou entre les tristes,

mais leur est ottroié, car, selon ce que dit saint Pol l’apostre en

l’epistre aux Rommains, on doit mener joye avec ceulx qui ont joye et

mainnent, et doit-on plourer avec ceulx qui pleurent. Mais jasoit-ce

que plourer atrempéement soit permis, toutesvoies plorer desmesuréement

est deffendu, et pour ce l’on doit garder la mesure que Sénèque met.

Quant tu auras, dit-il, perdu ton amy, ton œil ne soit ne trop sec ne

trop moistes, car jasoit-ce que la larme viengne à l’œil, elle n’en

doit pas issir; et quant tu auras perdu ton ami, pense et efforce-toy

d’un autre recouvrer, car il te vault mieulx un autre ami recouvrer

que l’ami perdu plorer. Se tu veulx vivre sagement, oste tristesse de

ton cuer, car Sénèque dit: le cuer lié et joyeux maintient la personne

en la fleur de son aage, mais l’esperit triste luy fait séchier les

os[306]; et dist aussi que tristesse occist moult de gens[307]. Et

Salemon dit que tout ainsi comme la tigne ou l’artuison[308] nuit à la

robe et le petit ver au bois, tout ainsi griève tristesse au cuer. Et

pour ce nous devons porter [patiemment] en la perte de nos enfans et de

nos autres biens temporels ainsi comme Job [lequel,] quant il ot perdu

ses enfans et toute sa substance et eut receu moult de tribulations en

son corps, il dist: nostre Seigneur le m’a donné, nostre Seigneur le

m’a tolu: ainsi comme il le m’a voulu faire, il l’a fait; benoist soit

le nom nostre Seigneur!

Mellibée respondi à Prudence sa femme ainsi: toutes les choses que tu

dis sont vrayes et profitables, mais mon esperit est si troublé que

je ne sçay que je doie faire. Lors Prudence lui dist: appelle tous tes

loyaulx amis, tes affins[309] et tes parens, et leur demande conseil

de ceste chose, et te gouverne selon le conseil qu’ils te donront, car

Salemon dit: tous tes fais par conseil feras, ainsi ne t’en repentiras.

Adonc Mellibée appella moult de gens, c’est assavoir cirurgiens,

phisiciens vieillars et jeunes, et aucuns de ses anciens ennemis qui

estoient réconciliés [par semblance], et retournés en sa grâce et

en son amour, et aucuns de ses voisins qui lui portèrent révérence

plus par doubtance que par amour, et avec ce vindrent plusieurs de

losengeurs et moult de sages clers et bons advocas. Quant ceulx

furent ensemble, il leur recompta et monstra bien par la manière de

son parler qu’il estoit moult courroucié, et qu’il avoit moult grant

désir de soy vengier tantost et faire guerre incontinent: toutesvoies

il demanda sur ce leur conseil. Lors un cirurgien par le conseil des

autres cirurgiens se leva disant: Sire, il appartient à un cirurgien

que il porte à un chascun prouffit et à nul dommage, dont il advient

aucunes fois que quant deux hommes par malice se sont combatus ensemble

et navrés l’un l’autre, un mesme cirurgien garist l’un et l’autre; et

pour ce il n’appartient point à nous de esmouvoir ou nourrir guerre

ne supporter partie[310], mais à ta fille garir. Jasoit-ce qu’elle

soit navrée malement, nous mettrons toute nostre cure de jour et de

nuit, et, à l’aide de nostre Seigneur, nous te la rendrons toute

saine. Presques en ceste manière respondirent les phisiciens, et

oultre adjoustèrent avec ce aucuns que tout ainsi comme selon l’art

de médicine les maladies se doivent garir par contraires, ainsi

doit-l’en garir guerre par vengence. Les voisins envieux, les ennemis

réconciliés par semblant, les losengeurs, firent semblant de plorer

et commencèrent le fait moult à aggraver en loant moult Mellibée en

puissance d’avoir et d’amis, et en vitupérant la puissance de ses

adversaires, et dirent que tout oultre il se devoit tantost vengier et

incontinent commencier la guerre. Adonc un sage advocat de la voulenté

des autres se leva et dist: Beaulx seigneurs, la besongne pour quoy

nous sommes cy assemblés est moult haulte et pesante pour cause de

l’injure et du maléfice qui est moult grant, et pour raison des grans

maulx qui s’en pevent ensuivre ou temps advenir, et pour la force des

richesses et des puissances des parties; pour laquelle chose il seroit

grant péril errer en ceste besongne. Pour ce, Mellibée, dès maintenant

nous te conseillons que sur toutes choses tu aies diligence de garder

ta personne, et euvres en telle manière que tu soies bien pourveu

d’espies[311] et guettes[312] pour toy garder. Et après tu mettras en

ta maison bonne garnison et fort pour toy et ta maison défendre. Mais

de mouvoir guerre et de toy vengier tantost, nous n’en povons pas bien

jugier en si pou de temps lequel vault mieulx. Si demandons [espace]

d’avoir délibération, car l’on dit communément: qui tost juge, tost se

repent; et dit-on aussi que le juge est bon qui tost entent et tart

juge. Car jasoit-ce que toute demeure soit ennuyeuse, toutesvoies elle

ne fait pas à reprendre en jugement et en vengence quant elle est

souffisant et raisonnable. Et ce nous monstre nostre Seigneur par

exemple, quant la femme qui estoit prinse en adultère lui fut admenée

pour jugier d’icelle ce que on en devoit faire. Car jasoit-ce qu’il

sceust bien qu’il devoit respondre, toutesvoies il ne respondi pas

tantost, mais voult avoir délibération et escript deux fois en terre.

Pour ces raisons, nous demandons délibération, laquelle eue, nous te

conseillerons, à l’aide de Dieu, chose qui sera à ton proufit.

Lors les jeunes gens et la plus grant partie de tous les autres

mocquèrent[313] ce sage et firent grant bruit, et dirent que tout ainsi

comme l’en doit batre le fer tant comme il est chault, ainsi l’en doit

vengier l’injure tant comme elle est fresche, et se escrièrent à haulte

voix: _guerre! guerre! guerre!_

Adonques se leva un des anciens et estendit la main et cria que l’en

feist silence et dist ainsi: moult de gens crient _guerre!_ haultement,

qui ne scevent que guerre se monte. Guerre en son commencement est si

large et a si grant entrée que un chascun y puet entrer et la puet

trouver légièrement, mais à très grant peine puet-l’en savoir à quelle

fin l’en en puet venir. Car quant la guerre commence, moult de gens ne

sont encores nés, qui pour cause de la guerre mourront jeunes, ou en

vivront en douleur et en misère et fineront leur vie en chétiveté. Et

pour ce, avant que l’en mueve guerre, l’en doit avoir grant conseil et

grant délibération.

Quant icelluy ancien cuida confermer son dit par raisons, ils se

levèrent presque tous encontre luy et entrerompirent son dit souvent,

et lui dirent qu’il abrégeast ses paroles, car la narration de cellui

qui presche à ceulx qui ne le veulent oïr, est ennuyeuse; c’est à dire

que autant vault parler devant cellui à qui il ennuye comme chanter

devant cellui qui pleure. Quant ce sage ancien vit qu’il ne povoit

avoir audience, ne se efforça plus de parler. Si dit: je vois bien

maintenant que le proverbe commun est vray: lors fault le bon conseil,

quant le grant besoing est[314]. Et ce dit, il s’assist comme tout

honteulx.

Encores avoit en conseil Mellibée moult de gens qui lui conseilloient

autre chose en l’oreille et autre chose en appert. Quant Mellibée eust

oy son conseil, il conceut et advisa que trop plus grant partie se

accordoit et conseilloit que l’en feist guerre; si se arresta en leur

sentence et la conferma. Lors dame Prudence, quant elle vit son mary

qui se appareilloit de soy vengier et de faire guerre, si lui vint au

devant et lui dist moult doulcement: Sire, je vous pry que vous ne

vous hastez et que vous pour tous dons me donnez espace de parler,

car Pierre Alphons[315] dit: qui te fera bien ou mal, ne te haste du

rendre, car ainsi comme plus long temps te attendra ton amy, ainsi

plus long temps te doubtera ton ennemi. Mellibée respondi à Prudence

sa femme: je ne propose point de user de ton conseil et pour moult de

raisons. Premièrement, car chascun me tendroit pour fol, se je par ton

conseil et par ton consentement changeoie ce qui est ordonné par moult

de bonnes gens: après car toutes femmes sont mauvaises, et une seule

n’est bonne, selon le dit de Salemon: en mil hommes, dit-il, j’ay bien

trouvé un preudomme, mais de toutes les femmes je n’en treuve nulle

bonne. Après est la tierce raison, car se je me gouvernoie de ton

conseil, il sembleroit que je te donnasse sur moy seignorie, laquelle

chose ne doit pas estre. Car Jhésu-Sirac[316] dit: se la femme a la

seignorie, elle est contraire à son mary. Et Salemon dit: à ton fils,

à ta femme, à ton frère, à ton amy ne donne puissance sur toy en toute

ta vie, car il te vault mieulx que tes enfans te requièrent ce que

mestier sera pour eulx que toy regarder ès mains de tes enfans. Après,

se je vouloye user de ton conseil, il conviendroit aucunes fois que le

conseil fust secret jusques à tant qu’il fust temps de le révéler, et

ce ne se pourroit faire, car il est escript: la jenglerie des femmes ne

puet riens céler fors ce qu’elle ne scet. Après, le philosophe dit: en

mauvais conseil les femmes vainquent les hommes. Pour ces raisons je ne

doy point user de ton conseil.

Dame Prudence, après ce qu’elle ot oy débonnairement et en grant

patience toutes les choses que son mary voult avant traire, si demanda

licence de parler et puis dist: Sire, à la première raison que vous

m’avez avant mise, puet-on respondre légièrement. Car je dy qu’il n’est

pas folie de changer son conseil quant la chose se change ou quant la

chose appert autrement que devant. Après, je dy encores plus, car se tu

avoies promis et juré de faire ton emprise et tu la laissoies à faire

pour juste cause, l’en ne devroit pas dire que tu fusses mensongier

ne parjure, car il est escript: le sage ne ment mie quant il mue son

courage[317] en mieulx. Et jasoit-ce que ton emprise soit estable

et ordonnée par grant multitude de gens, pour ce ne la convient pas

accomplir, car la vérité des choses et le prouffit sont mieulx trouvés

par pou de gens sages et parlans par raison que par multitude de gens

où chascun brait et crie à sa voulenté: et telle multitude n’est point

honneste.

A la seconde raison, quant vous dittes que toutes femmes sont mauvaises

et nulles bonnes, sauf vostre grâce, [vous parlez trop généraulment

quant] vous les desprisez ainsi toutes, car il est escript: qui

tout desprise, à tout desplait; et Sénèque dit que cellui qui veult

acquerre sapience ne doit nul desprisier, mais ce qu’il scet, il le

doit enseigner sans présumption, et ce qu’il ne scet, il ne doit pas

avoir honte de demander à maindre de luy. Et que moult de femmes soient

bonnes, l’en le puet prouver légièrement. Premièrement, car nostre

Seigneur Jhésu-Crist ne se fust oncques daigné descendre en femme se

elles fussent toutes mauvaises ainsi comme tu le dis. Après, pour la

bonté des femmes, nostre Seigneur Jhésu-Crist, quant il fut ressuscité

de mort à vie, il apparut premier[318] à Marie Magdalaine que aux

apostres; et quant Salemon dist que de toutes femmes il n’en a trouvé

nulle bonne, pour ce ne s’ensuit pas que nulle ne soit bonne. Car

jasoit-ce qu’il ne l’ait trouvée, moult des autres en ont bien trouvé

plusieurs bonnes et loyaulx; ou, par adventure, quant Salemon dit qu’il

n’a point trouvé de bonne femme, il entend de la bonté souveraine de

laquelle nul n’est bon fors Dieu seulement, selon ce que lui mesmes

le dit en l’Euvangile, car nulle créature n’est tant bonne, à qui ne

faille aucune chose, sans comparoison à la perfection de son Créateur.

La tierce chose si est comme tu dis se tu te gouvernoies par mon

conseil, il sembleroit que tu me donnasses par dessus toy seignorie.

Sauve ta grâce, il n’est pas ainsi: car selon ce, nul ne prendroit

conseil fors à cellui à qui il vouldroit sur lui puissance, et ce

n’est pas vray, car cellui qui demande conseil a franchise et libérale

voulenté de faire ce que l’en luy conseille, ou de le laissier.

Quant à la quarte raison, où tu dis que la jenglerie des femmes ne

puet céler fors ce qu’elles ne scevent pas, ceste parole doit estre

entendue d’aucunes femmes jengleresses desquelles on dit: trois choses

sont qui gettent homme hors de sa maison, c’est assavoir la fumée[319],

la goutière et la femme mauvaise. Et de telles femmes parle Salemon

quant il dit: il vauldroit mieulx habiter en terre déserte que avec

femme rioteuse et courrouceuse. Or scez-tu bien que tu ne m’as pas

trouvée telle, ains as souvent esprouvé ma grant silence et ma grant

souffrance, et comme j’ai gardé et célé les choses que l’en devoit

céler et tenir secrètes.

Quant à la quinte raison, où tu dis que en mauvais conseil les femmes

vainquent les hommes, ceste raison n’a point cy son lieu, car tu ne

demandes pas conseil de mal faire, et se tu vouloies user de mauvais

conseil et mal faire, et ta femme t’en povoit retraire et vaincre, ce

ne seroit pas à reprendre, mais à loer. Et ainsi l’en doit entendre

le dit du philosophe: en mauvais conseil vainquent les femmes les

hommes, car aucunes fois quant les hommes veullent ouvrer de mauvais

conseil, les femmes les en retraient et les vainquent. Et quant vous

blasmez tant les femmes et leur conseil, je vous monstreray par moult

de raisons que moult de femmes ont esté bonnes et leur conseil bon et

proufitable. Premièrement, l’en a acoustumé de dire: conseil de femme,

ou il est très chier, ou il est très vil. Car jasoit-ce que moult de

femmes soient très mauvaises et leur conseil vil, toutesvoies l’en

en treuve assez de bonnes et qui très bon conseil et très chier ont

donné. Jacob par le bon conseil de Rébeca sa mère gaigna la bénéiçon

de Isaac son père et la seignorie sur tous ses frères. Judith par son

bon conseil délivra la cité de Buthulie où elle demouroit, des mains

de Holofernes qui l’avoit assiégée et la vouloit destruire. Abigaïl

délivra Nagal son mari de David qui le vouloit occire et appaisa le

roy par son sens et par son conseil. Hester par son conseil esleva

moult son peuple ou royaume de Assuere le roy: et, ainsi puet-l’en

dire de plusieurs autres. Après, quant nostre Seigneur ot créé Adam le

premier homme, il dist: Il n’est pas bon estre [l’homme] tout seul.

Faisons-lui aide semblable [à lui]. Se elles doncques n’estoient bonnes

et leur conseil [bon], nostre Seigneur ne les eust pas appellées[320]

adjutoires de hommes, car elles ne fussent pas adjutoires de l’homme,

mais en dommage et en nuisance. Après, un maistre fist deux vers ès

quels il demande et respont et dit ainsi: [quelle chose vault mieux

que l’or? Jaspe. Quelle chose vaut plus que jaspe? Sens.] Quelle chose

vault mieulx que sens? Femme. Quelle chose vault mieulx que femme?

Riens. Par ces raisons et par moult d’autres pues-tu veoir que moult

de femmes sont bonnes et leur conseil bon et proufitable. Se tu veulx

doncques maintenant croire mon conseil, je te rendray ta fille toute

saine, et feray tant que tu auras honneur en ce fait.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 16 / 54 段