Chère seur, assez souffist quant à ce point, qui a la voulenté de

retenir et de bien obéir, car sur ceste matière d’obéissance, nous

avons cy dessus parlé de ce qui est à faire quant le mary commande

petites choses par jeu, à certes ou autrement, et puis de ce qui est à

faire quant le mary n’a commandé ne deffendu pour ce que à luy n’en est

souvenu, et tiercement des excès que les femmes font pour acomplir leur

vouloir oultre et pardessus le vouloir de leurs maris. Et maintenant

à ce derrière nous parlerons que l’en ne face pas contre la défense

d’iceulx, soit en petit cas ou en grant, car du faire c’est trop mal

fait. Et je commence ès petis cas ès quels on doit obéir aussi bien;

je le monstre mesmes par les jugemens de Dieu, car vous savez, chère

seur, que par la désobéissance de Adam qui pardessus la défense de

Dieu menga une pomme qui est pou de chose, tout le monde fut mis en

servaige. Et pour ce je vous conseille que les très petites choses et

de très petite valeur et ne fust fors d’un festu que vostre mary qui

sera après moy vous commandera à garder, que vous, sans enquerre pour

quoy ne à quelle fin, puis que la parole sera telle yssue de la bouche

de vostre mary qui sera, vous fectes et gardez très soingneusement et

très diligemment, car vous ne savez, ne ne devez adonc enquérir, si

ne le vous dist de son mouvement, qui à ce le meut ou a meu: se il a

cause, ou se il le fait pour vous essaier. Car, s’il a cause, donc

estes-vous bien tenue de le garder, et s’il n’y a point de cause,

mais le fait pour vous essaier, donc devez-vous bien vouloir qu’il

vous treuve obéissant et diligent à ses commandemens, et mesmement

devez penser que puisque sur un néant il vous treuvera obéissant à son

vouloir et que vous en tenrez grant compte, croira-il que sur un gros

cas vous trouveroit-il encores en cent doubles plus obéissant. Et vous

véez que nostre Seigneur commist à Adam de luy garder pou de chose,

c’est assavoir un seul pommier, et povez penser que nostre Seigneur ne

se courrouça pas à Adam pour une seule pomme, car à si grant seigneur

c’estoit bien pou de chose que une pomme, mais luy despleut pour

la mesprenture de Adam qui si pou avoit prisié son commandement ou

défense quant pour si pou d’avantage luy désobéissoit. Et aussi véez

et considérez que de tant que Adam estoit plus près de nostre Seigneur

qui l’avoit fait de sa propre main et le tenoit son famillier et garde

de son jardin, de tant fut nostre Seigneur pour pou de chose plus

aigrement meu contre luy; et puis la désobéissance ne voult sanctifier:

et par semblable raison, de tant que vous estes plus prouchaine et près

de vostre mary, seroit-il contre vous plus tost et pour mendre chose

plus aigrement courroucié, comme nostre Seigneur se courrouça à Lucifer

qui estoit plus prouchain de luy.

Mais aucunes femmes sont, qui cuident trop soubtillement eschapper,

car quant leur mary leur a deffendu aucune chose qui leur pleust

à faire et voulsissent bien faire, elles délayent et attendent et

passent temps jusques à ce que la deffense soit entr’oubliée par le

mary, ou qu’il s’en soit alé, ou qu’il est chargié d’autres si gros

fait que d’icelluy ne luy souvient. Et après, tantost, incontinent et

hastivement, la femme fait icelle besongne à son plaisir et contre la

voulenté et deffense du mary, ou la fait faire par ses gens disant:

faictes hardiement! Monseigneur ne s’en apparcevra jà, il n’en saura

riens. Or véez-vous que par ce, ceste est, en son courage et voulenté,

pure rebelle et désobéissant, et sa malice et mauvaistié qui riens ne

vallent empirent son cas et démonstrent plainement son mauvais courage.

Et sachiez qu’il n’est riens qui à la parfin ne soit sceu, et quant

le mary le saura, et apparcevra que celle sépare l’union de leurs

voulentés qui doivent estre tout un, comme dit est devant, icelluy mary

s’en taira par adventure comme fit le sage de Romme dont il est parlé

cy devant en l’article, mais son cuer en sera si parfondément navré que

jamais n’en garira, mais toutes fois qu’il lui en souvendra naistra

nouvelle douleur.

Si vous pry, chère seur, que de tels essais et entreprinses à faire à

autre mary que à moy, se vous l’avez, vous vous gaittiez et gardez très

espécialement, mais vostre courage et le sien soient tout un, comme

vous et moy sommes à présent; et ce souffist quant à cest article.

SEPTIÈME ARTICLE.

Le septiesme article de la première distinction doit monstrer que vous

devez estre curieuse et songneuse de la personne de vostre mary. Sur

quoy, belle seur, se vous avez autre mary après moy, sachiez que vous

devez moult penser de sa personne, car puis que une femme a perdu

son premier mary et mariage, communément à paine treuve-elle, selon

son estat, le second à son advenant, ains demeure toute esgarée et

desconseillée long temps; et par plus grant raison quant elle pert le

second. Et pour ce aimez la personne de vostre mary songneusement, et

vous pry que vous le tenez nettement de linge, car en vous en est, et

pour ce que aux hommes est la cure et soing des besongnes de dehors, et

en doivent les maris soignier, aler, venir et recourir de çà et de là,

par pluies, par vens, par neges, par gresles, une fois moullié, autre

fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal herbergié,

mal chauffé, mal couchié. Et tout ne luy fait mal pour ce qu’il est

reconforté de l’espérance qu’il a aux cures que la femme prendra de

luy à son retour, aux aises, aux joies et aux plaisirs qu’elle luy

fera ou fera faire devant elle; d’estre deschaux à bon feu, d’estre

lavé les piés, avoir chausses[271] et soulers frais, bien peu, bien

abeuvré, bien servi, bien seignouri, bien couchié en blans draps, et

cueuvrechiefs[272] blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi

des autres joies et esbatemens, privetés, amours et secrets dont je me

tais. Et l’endemain, robes-linges[273] et vestemens nouveaulx.

Certes, belle seur, tels services font amer et désirer à homme le

retour de son hostel et veoir sa preudefemme et estre estrange des

autres. Et pour ce je vous conseille à reconforter ainsi vostre autre

mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez; et aussi à luy

tenir bonne paix, et vous souviengne du proverbe rural qui dit que

trois choses sont qui chassent le preudomme hors de sa maison, c’est

assavoir maison descouverte, cheminée fumeuse et femme rioteuse. Et

pour ce, chère seur, je vous prie que pour vous tenir en l’amour

et grâce de vostre mary, soyez luy doulce amiable et débonnaire.

Faictes-luy ce que les bonnes simples femmes de nostre païs dient que

l’en a fait à leurs fils quant ils sont enamourés autre part et elles

n’en pevent chevir. Il est certain que quant les pères ou les mères

sont morts, et les parrastres et marrastres qui ont fillastres les

arguent, tencent et estrangent, et ne pensent de leur couchier, de leur

boire ou mengier, de leur chausses, chemises, ne autres nécessités

ou affaires, et iceulx enfans trouvent ailleurs aucun bon retrait

et conseil d’aucune autre femme qui les recueille avecques elle et

laquelle pense de leur chauffer à aucun povre tison avec elles, de leur

couchier, de les tenir nettement, à faire rappareiller leurs chausses,

brayes[274], chemises et autres vestemens, iceulx enfans les suivent et

désirent leur compaignie et estre couchiés et eschauffés entre leurs

mamelles, et du tout en tout s’estrangent de leurs mères ou pères qui

par avant n’en tenoient compte, et maintenant les voulsissent retraire

et ravoir, mais ce ne peut estre, car iceulx enfans ont plus cher la

compagnie des plus estranges qui de eux pensent et aient soing que de

leurs plus prouchains qui d’eulx ne tiennent compte. Et puis brayent

et crient, et dient que icelles femmes ont leurs enfans ensorcellés,

et sont enchantés, et ne les pevent laissier, ne ne sont aises se

ils ne sont avecques elles. Mais, quoy que l’en die, ce n’est point

ensorcellement, c’est pour les amours, les curialités, les privetés,

joies et plaisirs qu’elles leur font en toutes manières, et par m’âme,

il n’est autre ensorcellement. Car qui à un ours, un lou ou un lyon

feroit tous ses plaisirs, icelluy ours, lou ou lyon feroit et suivroit

ceulx qui ce luy feroient, et par pareille parole pourroient dire les

autres bestes, se elles parloient, que icelles qui ainsi seroient

aprivoisées serroient ensorcellées. Et, par m’âme, je ne croy mie qu’il

soit autre ensorcellement que de bien faire, ne l’en ne peut mieulx

ensorceller un homme que de luy faire son plaisir[275].

Et pour ce, chère seur, je vous pry que le mary que vous arez vous

le vueillez ainsi ensorceller et rensorceller et le gardez de maison

maucouverte et de cheminée fumeuse et ne luy soyez pas rioteuse, mais

doulce, amiable et paisible. Gardez en yver qu’il ait bon feu sans

fumée, et entre vos mamelles bien couchié, bien couvert, et illec

l’ensorcellez. Et en esté gardez que en vostre chambre ne en vostre

lit n’ait nulles puces, ce que vous povez faire en six manières, si

comme j’ay oy dire. Car, j’ay entendu par aucuns, qui sème sa chambre

de fueilles d’aune, les puces s’y prennent. Item, j’ay oy dire que qui

aroit de nuit un ou plusieurs tranchouers[276] qui feussent pardessus

oins de glus ou de trébentine et mis parmy la chambre, ou millieu de

chascun tranchouer une chandelle ardant, elles s’y venroient engluer

et prendre. L’autre que j’ay essayé et est vray: prenez un drap

estru[277] et le estendez parmy vostre chambre et sur vostre lit, et

toutes les puces qui s’y pourront bouter s’y prendront, tellement que

vous les pourrez porter avec le drap où vous vouldrez. Item des peaulx

de mouton. Item, j’ai veu mettre des blanchets[278] sur le feurre[279]

et sur le lit, et quant les puces qui noires estoient s’y estoient

boutées, l’en les trouvoit plus tost parmy le blanc et les tuoit-l’en.

Mais le plus fort est de soy gaittier de celles qui sont ès

couvertures et ès pennes[280], ès draps des robes dont l’en se cueuvre.

Car sachiez que j’ay essaié que quant les couvertures, pennes ou robes

où il a puces sont enclos et enfermés serréement, comme en male bien

liée estroictement de courroies, ou en sac bien lié et pressé, ou

autrement mis et compressé que icelles puces soient sans jour et sans

air et tenues à destroit, ainsi périront et mourront sur heure. Item,

j’ay veu aucunes fois en plusieurs chambres que quant l’en estoit

couchié, l’en se trouvoit tout plain de cincenelles[281] qui à la fumée

de l’alaine se venoient asseoir sur le visage de ceulx qui dormoient

et les poingnoient si fort qu’il se convenoit lever et alumer du foing

pour faire fumée pour laquelle il les convenoit fuir ou mourir, et

aussi bien le pourroit-l’en faire de jour qui s’en doubteroit, et aussi

bien par un cincenellier[282], qui l’a, s’en peut-l’en garantir.

Et se vous avez chambre ou estage où il ait très grant repaire de

mouches, prenez petis floqueaux de feuchière[283] et les liez à

filets[284] comme filopes[285] et les tendez, et toutes les mouches

s’y logeront au vespre: puis destendez les filopes et les gectez

hors. Item, fermez très bien vostre chambre au vespre, mais qu’il y

ait seulement un petit pertuis ou mur devers Orient, et si tost que

l’aube esclarcira, toutes les mouches s’en yront par ce pertuis, puis

soit estoupé. Item, prenez une escuelle de lait et l’amer[286] d’un

lièvre et meslez l’un parmy l’autre, et puis mettez-en deux ou trois

escuelles ès lieux là où les mouches repairent, et toutes celles qui

en tasteront, mourront. Item, autrement, ayez une chausse de toille

liée au fons d’un pot qui ait le cul percié, et mettez icelluy pot ou

lieu où les mouches repairent et oingnez-le par dedens de miel, ou

de pommes, ou de poires; quant il sera bien garny de mouches, mettez

un tranchouer sur la gueule, et puis hochez[287]. Item, autrement,

prenez des ongnons rouges crus et les broiez et espraignez le jus en

une escuelle et le mettez où les mouches repairent, et toutes celles

qui en tasteront, mourront. Item, ayez des palettes pour les tuer à

la main. Item, aiez des vergettes[288] gluées sur un bacin d’eaue.

Item, aiez vos fenestres closes bien justement de toille cirée ou

autre, ou de parchemin ou autre chose[289] si justement que nulle

mouche y puisse entrer, et les mouches qui seront dedens soient tuées

à la palette ou autrement comme dessus, et les autres n’y entreront

plus. Item, ayez un cordon pendant et moullié en miel, les mouches y

vendront asseoir, et au soir soient prinses en un sac. En somme, il me

semble que les mouches ne se arresteront point en chambre où il n’ait

tables dréciées, fourmes[290], dreçouers, ou autres choses sur quoy

ils se puissent descendre et reposer, car se ils ne se pevent aherdre

ou arrester fors aux parois qui sont droites, ils ne s’y arresteront

point, ne aussi en lieu ombragé et moicte. Et pour ce me semble que se

la chambre est bien arrousée et bien close et bien fermée, et qu’il n’y

ait rien gisant sur le plat[291], jà mouche ne s’y arrestera.

Et ainsi le[292] garantissez et gardez de toutes mésaises et lui donnez

toutes les aises que vous pourrez penser et le servez et faictes

servir en vostre hostel, et vous attendez à luy des choses de dehors,

car s’il est bon, il en prendra plus de peine et travail que vous ne

vouldriez, et par faisant ce que dit est, il aura tousjours son regret

et son cuer à vous et à vostre amoureux service et guerpira tous autres

hostels, toutes autres femmes, tous autres services et mesnages: tout

ne lui sera que terre au regard de vous qui en penserez comme dit est

et que faire le devez par l’exemple mesmes que vous véez des gens

chevauchans parmy le monde, que vous véez que si tost qu’ils sont en

leur hostel revenus d’aucun voyage, ils font à leurs chevaulx blanche

lictière jusques au ventre, iceulx chevaulx sont defferrés et mis au

bas, ils sont emmiellés[293], ils ont foing trié, et avoine criblée,

et leur fait-l’en en leur hostel plus de bien à leur retour que en nul

autre lieu. Et par plus forte raison, se les chevaulx sont aisiés, les

personnes, mesmement les souverains[294], à leurs despens le soient à

leur retour. Aux chiens qui viennent des bois et de la chasse fait-l’en

lictière devant leur maistre, et luy mesmes leur fait lictière blanche

devant son feu; l’en leur oint de sain doulx leurs piés au feu, l’en

leur fait souppes, et sont aisiés par pitié de leur travail; et par

semblable, se les femmes font ainsi à leurs maris que font les gens

à leurs chevaulx, chiens, asnes, mulles et autres bestes, certes

les autres hostels où ils ont esté servis ne leur sembleroient que

prisons obscures et lieux estranges envers le leur qui leur sera donc

un paradis de repos. Et ainsi sur le chemin les maris auront regard

à leurs femmes, ne nulle peine ne leur sera griefve pour espérance

et amour qu’ils auront à leurs femmes auxquelles reveoir ils auront

aussi grant regret comme les povres hermites, les penanciers[295] et

les religieux abstinens ont de veoir la face Jhésu-Crist; ne iceulx

maris ainsi servis n’auront jamais voulenté d’autre repaire ne d’autre

compaignie, mais en seront gardés, reculés et retardés: tout le

remenant ne leur semblera que lit de pierres envers leur hostel; mais

que ce soit continué, et de bon cuer, sans faintise.

Mais aucunes vieilles sont, qui sont rusées et font les sages et

faignent grant amour par démonstrance de grant service de leur cuer,

sans autre chose; et sachez, belle seur, que les maris sont petit

sages se ils ne s’en apparçoivent; et quant ils s’en apparçoivent, et

le mary et la femme s’en taisent et dissimulent l’un contre l’autre,

c’est mauvais commencement et s’ensuit pire fin. Et aucunes femmes

sont, qui au commencement font trop bien leur service vers leurs maris,

et leur semble bien que leurs maris lesquels elles voient bien adonc

estre amoureux d’elles et vers elles débonnaires tellement, se leur

semble, que à peine se oseroient-ils courroucier à elles se elles en

faisoient moins, si se laschent et essaient petit à petit à moins

faire de révérence, de service et d’obéissance, mais, qui plus est,

entreprennent auctorité, commandement et seigneurie, une fois sur

un petit fait, après sur un plus grant, après un petit un jour, un

autre petit en un autre. Ainsi essaient et s’avancent et montent, se

leur semble, et cuident que leurs maris qui par débonnaireté, ou, par

adventure, par aguet s’en taisent, n’y voient goutte pour ce qu’ils le

seuffrent ainsi. Et certes ce n’est pas bien pensé ne servi, car quant

les maris voient qu’elles discontinuent leur service et montent en

domination et qu’elles en font trop et que du souffrir mal en pourroit

bien venir, elles sont à un coup, par la voulenté du droit de leurs

maris, trébuchées comme fut Lucifer qui estoit souverain des anges

de paradis, et lequel nostre Seigneur aima tant qu’il tollera et lui

souffri faire moult de ses voulentés, et il s’enorguilli et monta en

oultrecuidance. Tant fist et entreprist d’autres qu’il en fist trop,

et en despleut à nostre Seigneur qui longuement avoit dissimullé et

souffert sans dire mot, et lors à un coup tout luy vint à souvenance.

Si le trébucha ou plus parfont d’enfer pour ce qu’il ne continua

son service à quoy il estoit ordonné et pour lequel il avoit au

commencement acquis l’amour de nostre Seigneur qu’il avoit si grande.

Et pour ce devez-vous estre obéissant au commencement et tousjours

persévérer à cest exemple.

HUITIÈME ARTICLE.

Le huitiesme article de la première distinction dit que vous soiés

taisant ou au moins attrempéement parlant, et sage pour garder et

céler les secrets de vostre mary. Sur quoy, belle seur, sachiez que

toute personne qui s’eschauffe en sa parole n’est mie bien attrempé en

son sens, et pour ce sachez que savoir mettre frain en sa langue est

souveraine vertu, et moult de périls sont venus de trop parler, et par

espécial quant l’en prent paroles à gens arrogans, ou de grant courage,

ou gens de court de seigneurs. Et par espécial gardez-vous en tous

vos fais de prendre paroles à telles gens; et se par adventure telles

gens se addressent à vous, si les eschevez et laissiez sagement et

courtoisement, et ce sera souverainement grant sens à vous, et sachez

que d’ainsi faire il vous est pure nécessité; et jasoit-ce que le cuer

en face mal, toutesvoies le convient-il aucunes fois mestrier[296],

et n’est pas sage qui ne le puet faire, car il est trouvé un proverbe

rural qui dit que aucun n’est digne d’avoir seignourie ou maistrise sur

autruy qui ne peut estre maistre de luy mesmes.

Et pour ce, en ce cas et en tous autres, devez-vous si estre maistre de

vostre cuer et de vostre langue qu’elle soit subjecte à vostre raison,

et advisez toudis devant qui et à qui vous parlerez; et vous prie et

admoneste que soit en compaignie, soit à table, gardez-vous de trop

habondamment parler, car en habondance de paroles ne peut estre qu’il

n’en y ait aucune fois de mal assises aucunes, et dit-l’en aucunes

fois, par esbatement et par jeu, paroles de revel[297] qui depuis

sont prinses et recordées à part en grant dérision et mocquerie de

ceulx qui les ont dictes. Et pour ce gardez devant qui et de quoy vous

parlerez, ne à quel propos, et ce que vous direz, dictes à trait[298]

et simplement: et en parlant pensez que riens ne ysse qui ne doie yssir

et que la bride soit devant les dens pour refraindre le trop. Et soyez

bon secrétaire et aiez tousjours souvenance de garder les secrets de

vostre mary qui sera; premier[299] ses meffais, vices ou péchiés, se

vous en savez aucuns, célez-les et couvrez, mesmes sans son sceu,

afin qu’il ne s’en hontie, car à peine trouverez-vous aucun que s’il

a aucun amy qui apparçoive son péchié, jà puis ne le verra de si bon

cuer que devant et aura honte de luy et l’aura en regard. Et ainsi

vous conseille-je que ce que vostre mary vous dira en conseil, vous

ne le revélez point à quelque personne tant soit privée de vous, et

vainquez en ce la nature des femmes qui est telle, si comme l’en dit,

qu’elles ne pevent riens céler, c’est à dire les mauvaises et meschans.

Dont un philosophe appellé Macrobe raconte, et est trouvé ou livre du

Songe Scipion, qu’il estoit à Romme un enfant, jeune fils, qui avoit

nom Papire, qui une fois avec son père lequel estoit sénateur de Romme

s’en ala en la chambre des sénateurs, en laquelle chambre les sénateurs

rommains tenoient leur conseil. Et illecques firent serement que leur

conseil nul n’oseroit révéler sur paine de perdre la teste. Et quant

ils orent tenu conseil et l’enfant retourna à l’hostel, sa mère luy

demanda dont il venoit, et il respondi du conseil du Sénatoire avec

son père. La mère luy demanda quel conseil c’estoit; il dist qu’il ne

l’oseroit dire sur paine de mort. Adonc fut la mère plus en grant désir

de le savoir, et commença maintenant à flater, et en après à menacier

son fils qu’il luy dist. Et quant l’enfant vit qu’il ne povoit durer

à sa mère, si luy fist premièrement promettre qu’elle ne le diroit à

nulluy et elle luy promist. Après il luy dist ceste mençonge, c’est

assavoir que les sénateurs avoient eu en leur conseil entre eulx, ou

que un mary eust deux femmes, ou une femme deux maris. Quant la mère oy

ce, si luy deffendi qu’il ne le dist à nul autre, et puis s’en ala à

ses commères et leur dist le conseil en secret, et l’autre à l’autre,

et ainsi sceurent toutes ce conseil, chascune en son secret.

Si advint un pou après que toutes les femmes de Romme vindrent au

Sénatoire où les sénateurs estoient assemblés, et par moult de fois

crièrent à haulte voix qu’elles aimoient mieulx que une femme eust deux

maris que un homme deux femmes. Les sénateurs estoient tous esbahis et

ne savoient que ce vouloit dire, et se taisoient et regardoient l’un

l’autre en demandant dont ce venoit, jusques à tant que l’enfant Papire

leur compta tout le fait. Et quant les sénateurs oyrent ce, si en

furent tous courroucés et le firent sénateur et establirent que jamais

d’ores-en-avant nul enfant ne fust en leur compaignie.

Ainsi appert par ceste exemple que l’enfant masle qui estoit jeune

sceut céler et taire et évada, et la femme qui avoit aage convenable

pour avoir sens et discrétion ne sceut taire ne céler ce qu’elle avoit

juré et promis sur son serement, et mesmes le secret qui touchoit

l’honneur de son mary et de son fils.

Et encores est-ce le pis que quant femmes racontent aucune chose

l’une à l’autre, tousjours la derrenière y adjouste plus et accroist

la bourde et y met du sien, et l’autre encores plus. Et à ce propos

raconte-l’en un conte rural d’une bonne dame qui avoit acoustumé à soy

lever matin. Un jour ne se leva mie si matin qu’elle avoit acoustumé;

sa commère se doubta qu’elle ne feust malade, si l’ala veoir en son lit

et luy demanda moult qu’elle avoit. La bonne dame qui eut honte d’avoir

tant jeu, ne sceut que dire fors qu’elle estoit moult pesante et malade

et tellement qu’elle ne le sceut dire. La commère la pressa et pria

par amours qu’elle luy dist, et elle luy jura, promist, et fiança que

jamais ce qu’elle luy diroit ne seroit révélé pour rien de ce monde à

nulle créature vivant, père, mère, seur, frère, mary, ne confesseur, ne

autre. Après celle promesse et serement la bonne dame qui ne savoit que

dire, par adventure, luy dist que elle avoit un œuf ponnu. La commère

en fut moult esbahie et monstra semblant d’en estre bien courroucée,

et jura plus fort que devant que jamais parole n’en seroit révélée.

Assez tost après icelle commère se parti et en s’en retournant encontra

une autre commère qui luy emprist à dire dont elle venoit, et celle

tantost luy dist qu’elle venoit de veoir la bonne dame qui estoit

malade et avoit ponnu deux œufs, et luy pria et aussi l’autre luy

promist que ce seroit secret. L’autre encontra une autre et en secret

luy dist que la bonne dame avoit ponnu quatre œufs: l’autre encontra

une autre et luy dist huit œufs, et ainsi de plus en plus multiplia

le nombre. La bonne dame se leva et sceut que par toute la ville l’en

disoit qu’elle avoit ponnu une pannerée d’œufs. Ainsi s’apparceut

comment femmes sont mal secrètes, et qui pis est le racontent tousjours

en pire endroit.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 15 / 54 段