retenir et de bien obéir, car sur ceste matière d’obéissance, nous
avons cy dessus parlé de ce qui est à faire quant le mary commande
petites choses par jeu, à certes ou autrement, et puis de ce qui est à
faire quant le mary n’a commandé ne deffendu pour ce que à luy n’en est
souvenu, et tiercement des excès que les femmes font pour acomplir leur
vouloir oultre et pardessus le vouloir de leurs maris. Et maintenant
à ce derrière nous parlerons que l’en ne face pas contre la défense
d’iceulx, soit en petit cas ou en grant, car du faire c’est trop mal
fait. Et je commence ès petis cas ès quels on doit obéir aussi bien;
je le monstre mesmes par les jugemens de Dieu, car vous savez, chère
seur, que par la désobéissance de Adam qui pardessus la défense de
Dieu menga une pomme qui est pou de chose, tout le monde fut mis en
servaige. Et pour ce je vous conseille que les très petites choses et
de très petite valeur et ne fust fors d’un festu que vostre mary qui
sera après moy vous commandera à garder, que vous, sans enquerre pour
quoy ne à quelle fin, puis que la parole sera telle yssue de la bouche
de vostre mary qui sera, vous fectes et gardez très soingneusement et
très diligemment, car vous ne savez, ne ne devez adonc enquérir, si
ne le vous dist de son mouvement, qui à ce le meut ou a meu: se il a
cause, ou se il le fait pour vous essaier. Car, s’il a cause, donc
estes-vous bien tenue de le garder, et s’il n’y a point de cause,
mais le fait pour vous essaier, donc devez-vous bien vouloir qu’il
vous treuve obéissant et diligent à ses commandemens, et mesmement
devez penser que puisque sur un néant il vous treuvera obéissant à son
vouloir et que vous en tenrez grant compte, croira-il que sur un gros
cas vous trouveroit-il encores en cent doubles plus obéissant. Et vous
véez que nostre Seigneur commist à Adam de luy garder pou de chose,
c’est assavoir un seul pommier, et povez penser que nostre Seigneur ne
se courrouça pas à Adam pour une seule pomme, car à si grant seigneur
c’estoit bien pou de chose que une pomme, mais luy despleut pour
la mesprenture de Adam qui si pou avoit prisié son commandement ou
défense quant pour si pou d’avantage luy désobéissoit. Et aussi véez
et considérez que de tant que Adam estoit plus près de nostre Seigneur
qui l’avoit fait de sa propre main et le tenoit son famillier et garde
de son jardin, de tant fut nostre Seigneur pour pou de chose plus
aigrement meu contre luy; et puis la désobéissance ne voult sanctifier:
et par semblable raison, de tant que vous estes plus prouchaine et près
de vostre mary, seroit-il contre vous plus tost et pour mendre chose
plus aigrement courroucié, comme nostre Seigneur se courrouça à Lucifer
qui estoit plus prouchain de luy.
Mais aucunes femmes sont, qui cuident trop soubtillement eschapper,
car quant leur mary leur a deffendu aucune chose qui leur pleust
à faire et voulsissent bien faire, elles délayent et attendent et
passent temps jusques à ce que la deffense soit entr’oubliée par le
mary, ou qu’il s’en soit alé, ou qu’il est chargié d’autres si gros
fait que d’icelluy ne luy souvient. Et après, tantost, incontinent et
hastivement, la femme fait icelle besongne à son plaisir et contre la
voulenté et deffense du mary, ou la fait faire par ses gens disant:
faictes hardiement! Monseigneur ne s’en apparcevra jà, il n’en saura
riens. Or véez-vous que par ce, ceste est, en son courage et voulenté,
pure rebelle et désobéissant, et sa malice et mauvaistié qui riens ne
vallent empirent son cas et démonstrent plainement son mauvais courage.
Et sachiez qu’il n’est riens qui à la parfin ne soit sceu, et quant
le mary le saura, et apparcevra que celle sépare l’union de leurs
voulentés qui doivent estre tout un, comme dit est devant, icelluy mary
s’en taira par adventure comme fit le sage de Romme dont il est parlé
cy devant en l’article, mais son cuer en sera si parfondément navré que
jamais n’en garira, mais toutes fois qu’il lui en souvendra naistra
nouvelle douleur.
Si vous pry, chère seur, que de tels essais et entreprinses à faire à
autre mary que à moy, se vous l’avez, vous vous gaittiez et gardez très
espécialement, mais vostre courage et le sien soient tout un, comme
vous et moy sommes à présent; et ce souffist quant à cest article.
SEPTIÈME ARTICLE.
Le septiesme article de la première distinction doit monstrer que vous
devez estre curieuse et songneuse de la personne de vostre mary. Sur
quoy, belle seur, se vous avez autre mary après moy, sachiez que vous
devez moult penser de sa personne, car puis que une femme a perdu
son premier mary et mariage, communément à paine treuve-elle, selon
son estat, le second à son advenant, ains demeure toute esgarée et
desconseillée long temps; et par plus grant raison quant elle pert le
second. Et pour ce aimez la personne de vostre mary songneusement, et
vous pry que vous le tenez nettement de linge, car en vous en est, et
pour ce que aux hommes est la cure et soing des besongnes de dehors, et
en doivent les maris soignier, aler, venir et recourir de çà et de là,
par pluies, par vens, par neges, par gresles, une fois moullié, autre
fois sec, une fois suant, autre fois tremblant, mal peu, mal herbergié,
mal chauffé, mal couchié. Et tout ne luy fait mal pour ce qu’il est
reconforté de l’espérance qu’il a aux cures que la femme prendra de
luy à son retour, aux aises, aux joies et aux plaisirs qu’elle luy
fera ou fera faire devant elle; d’estre deschaux à bon feu, d’estre
lavé les piés, avoir chausses[271] et soulers frais, bien peu, bien
abeuvré, bien servi, bien seignouri, bien couchié en blans draps, et
cueuvrechiefs[272] blans, bien couvert de bonnes fourrures, et assouvi
des autres joies et esbatemens, privetés, amours et secrets dont je me
tais. Et l’endemain, robes-linges[273] et vestemens nouveaulx.
Certes, belle seur, tels services font amer et désirer à homme le
retour de son hostel et veoir sa preudefemme et estre estrange des
autres. Et pour ce je vous conseille à reconforter ainsi vostre autre
mary à toutes ses venues et demeures, et y persévérez; et aussi à luy
tenir bonne paix, et vous souviengne du proverbe rural qui dit que
trois choses sont qui chassent le preudomme hors de sa maison, c’est
assavoir maison descouverte, cheminée fumeuse et femme rioteuse. Et
pour ce, chère seur, je vous prie que pour vous tenir en l’amour
et grâce de vostre mary, soyez luy doulce amiable et débonnaire.
Faictes-luy ce que les bonnes simples femmes de nostre païs dient que
l’en a fait à leurs fils quant ils sont enamourés autre part et elles
n’en pevent chevir. Il est certain que quant les pères ou les mères
sont morts, et les parrastres et marrastres qui ont fillastres les
arguent, tencent et estrangent, et ne pensent de leur couchier, de leur
boire ou mengier, de leur chausses, chemises, ne autres nécessités
ou affaires, et iceulx enfans trouvent ailleurs aucun bon retrait
et conseil d’aucune autre femme qui les recueille avecques elle et
laquelle pense de leur chauffer à aucun povre tison avec elles, de leur
couchier, de les tenir nettement, à faire rappareiller leurs chausses,
brayes[274], chemises et autres vestemens, iceulx enfans les suivent et
désirent leur compaignie et estre couchiés et eschauffés entre leurs
mamelles, et du tout en tout s’estrangent de leurs mères ou pères qui
par avant n’en tenoient compte, et maintenant les voulsissent retraire
et ravoir, mais ce ne peut estre, car iceulx enfans ont plus cher la
compagnie des plus estranges qui de eux pensent et aient soing que de
leurs plus prouchains qui d’eulx ne tiennent compte. Et puis brayent
et crient, et dient que icelles femmes ont leurs enfans ensorcellés,
et sont enchantés, et ne les pevent laissier, ne ne sont aises se
ils ne sont avecques elles. Mais, quoy que l’en die, ce n’est point
ensorcellement, c’est pour les amours, les curialités, les privetés,
joies et plaisirs qu’elles leur font en toutes manières, et par m’âme,
il n’est autre ensorcellement. Car qui à un ours, un lou ou un lyon
feroit tous ses plaisirs, icelluy ours, lou ou lyon feroit et suivroit
ceulx qui ce luy feroient, et par pareille parole pourroient dire les
autres bestes, se elles parloient, que icelles qui ainsi seroient
aprivoisées serroient ensorcellées. Et, par m’âme, je ne croy mie qu’il
soit autre ensorcellement que de bien faire, ne l’en ne peut mieulx
ensorceller un homme que de luy faire son plaisir[275].
Et pour ce, chère seur, je vous pry que le mary que vous arez vous
le vueillez ainsi ensorceller et rensorceller et le gardez de maison
maucouverte et de cheminée fumeuse et ne luy soyez pas rioteuse, mais
doulce, amiable et paisible. Gardez en yver qu’il ait bon feu sans
fumée, et entre vos mamelles bien couchié, bien couvert, et illec
l’ensorcellez. Et en esté gardez que en vostre chambre ne en vostre
lit n’ait nulles puces, ce que vous povez faire en six manières, si
comme j’ay oy dire. Car, j’ay entendu par aucuns, qui sème sa chambre
de fueilles d’aune, les puces s’y prennent. Item, j’ay oy dire que qui
aroit de nuit un ou plusieurs tranchouers[276] qui feussent pardessus
oins de glus ou de trébentine et mis parmy la chambre, ou millieu de
chascun tranchouer une chandelle ardant, elles s’y venroient engluer
et prendre. L’autre que j’ay essayé et est vray: prenez un drap
estru[277] et le estendez parmy vostre chambre et sur vostre lit, et
toutes les puces qui s’y pourront bouter s’y prendront, tellement que
vous les pourrez porter avec le drap où vous vouldrez. Item des peaulx
de mouton. Item, j’ai veu mettre des blanchets[278] sur le feurre[279]
et sur le lit, et quant les puces qui noires estoient s’y estoient
boutées, l’en les trouvoit plus tost parmy le blanc et les tuoit-l’en.
Mais le plus fort est de soy gaittier de celles qui sont ès
couvertures et ès pennes[280], ès draps des robes dont l’en se cueuvre.
Car sachiez que j’ay essaié que quant les couvertures, pennes ou robes
où il a puces sont enclos et enfermés serréement, comme en male bien
liée estroictement de courroies, ou en sac bien lié et pressé, ou
autrement mis et compressé que icelles puces soient sans jour et sans
air et tenues à destroit, ainsi périront et mourront sur heure. Item,
j’ay veu aucunes fois en plusieurs chambres que quant l’en estoit
couchié, l’en se trouvoit tout plain de cincenelles[281] qui à la fumée
de l’alaine se venoient asseoir sur le visage de ceulx qui dormoient
et les poingnoient si fort qu’il se convenoit lever et alumer du foing
pour faire fumée pour laquelle il les convenoit fuir ou mourir, et
aussi bien le pourroit-l’en faire de jour qui s’en doubteroit, et aussi
bien par un cincenellier[282], qui l’a, s’en peut-l’en garantir.
Et se vous avez chambre ou estage où il ait très grant repaire de
mouches, prenez petis floqueaux de feuchière[283] et les liez à
filets[284] comme filopes[285] et les tendez, et toutes les mouches
s’y logeront au vespre: puis destendez les filopes et les gectez
hors. Item, fermez très bien vostre chambre au vespre, mais qu’il y
ait seulement un petit pertuis ou mur devers Orient, et si tost que
l’aube esclarcira, toutes les mouches s’en yront par ce pertuis, puis
soit estoupé. Item, prenez une escuelle de lait et l’amer[286] d’un
lièvre et meslez l’un parmy l’autre, et puis mettez-en deux ou trois
escuelles ès lieux là où les mouches repairent, et toutes celles qui
en tasteront, mourront. Item, autrement, ayez une chausse de toille
liée au fons d’un pot qui ait le cul percié, et mettez icelluy pot ou
lieu où les mouches repairent et oingnez-le par dedens de miel, ou
de pommes, ou de poires; quant il sera bien garny de mouches, mettez
un tranchouer sur la gueule, et puis hochez[287]. Item, autrement,
prenez des ongnons rouges crus et les broiez et espraignez le jus en
une escuelle et le mettez où les mouches repairent, et toutes celles
qui en tasteront, mourront. Item, ayez des palettes pour les tuer à
la main. Item, aiez des vergettes[288] gluées sur un bacin d’eaue.
Item, aiez vos fenestres closes bien justement de toille cirée ou
autre, ou de parchemin ou autre chose[289] si justement que nulle
mouche y puisse entrer, et les mouches qui seront dedens soient tuées
à la palette ou autrement comme dessus, et les autres n’y entreront
plus. Item, ayez un cordon pendant et moullié en miel, les mouches y
vendront asseoir, et au soir soient prinses en un sac. En somme, il me
semble que les mouches ne se arresteront point en chambre où il n’ait
tables dréciées, fourmes[290], dreçouers, ou autres choses sur quoy
ils se puissent descendre et reposer, car se ils ne se pevent aherdre
ou arrester fors aux parois qui sont droites, ils ne s’y arresteront
point, ne aussi en lieu ombragé et moicte. Et pour ce me semble que se
la chambre est bien arrousée et bien close et bien fermée, et qu’il n’y
ait rien gisant sur le plat[291], jà mouche ne s’y arrestera.
Et ainsi le[292] garantissez et gardez de toutes mésaises et lui donnez
toutes les aises que vous pourrez penser et le servez et faictes
servir en vostre hostel, et vous attendez à luy des choses de dehors,
car s’il est bon, il en prendra plus de peine et travail que vous ne
vouldriez, et par faisant ce que dit est, il aura tousjours son regret
et son cuer à vous et à vostre amoureux service et guerpira tous autres
hostels, toutes autres femmes, tous autres services et mesnages: tout
ne lui sera que terre au regard de vous qui en penserez comme dit est
et que faire le devez par l’exemple mesmes que vous véez des gens
chevauchans parmy le monde, que vous véez que si tost qu’ils sont en
leur hostel revenus d’aucun voyage, ils font à leurs chevaulx blanche
lictière jusques au ventre, iceulx chevaulx sont defferrés et mis au
bas, ils sont emmiellés[293], ils ont foing trié, et avoine criblée,
et leur fait-l’en en leur hostel plus de bien à leur retour que en nul
autre lieu. Et par plus forte raison, se les chevaulx sont aisiés, les
personnes, mesmement les souverains[294], à leurs despens le soient à
leur retour. Aux chiens qui viennent des bois et de la chasse fait-l’en
lictière devant leur maistre, et luy mesmes leur fait lictière blanche
devant son feu; l’en leur oint de sain doulx leurs piés au feu, l’en
leur fait souppes, et sont aisiés par pitié de leur travail; et par
semblable, se les femmes font ainsi à leurs maris que font les gens
à leurs chevaulx, chiens, asnes, mulles et autres bestes, certes
les autres hostels où ils ont esté servis ne leur sembleroient que
prisons obscures et lieux estranges envers le leur qui leur sera donc
un paradis de repos. Et ainsi sur le chemin les maris auront regard
à leurs femmes, ne nulle peine ne leur sera griefve pour espérance
et amour qu’ils auront à leurs femmes auxquelles reveoir ils auront
aussi grant regret comme les povres hermites, les penanciers[295] et
les religieux abstinens ont de veoir la face Jhésu-Crist; ne iceulx
maris ainsi servis n’auront jamais voulenté d’autre repaire ne d’autre
compaignie, mais en seront gardés, reculés et retardés: tout le
remenant ne leur semblera que lit de pierres envers leur hostel; mais
que ce soit continué, et de bon cuer, sans faintise.
Mais aucunes vieilles sont, qui sont rusées et font les sages et
faignent grant amour par démonstrance de grant service de leur cuer,
sans autre chose; et sachez, belle seur, que les maris sont petit
sages se ils ne s’en apparçoivent; et quant ils s’en apparçoivent, et
le mary et la femme s’en taisent et dissimulent l’un contre l’autre,
c’est mauvais commencement et s’ensuit pire fin. Et aucunes femmes
sont, qui au commencement font trop bien leur service vers leurs maris,
et leur semble bien que leurs maris lesquels elles voient bien adonc
estre amoureux d’elles et vers elles débonnaires tellement, se leur
semble, que à peine se oseroient-ils courroucier à elles se elles en
faisoient moins, si se laschent et essaient petit à petit à moins
faire de révérence, de service et d’obéissance, mais, qui plus est,
entreprennent auctorité, commandement et seigneurie, une fois sur
un petit fait, après sur un plus grant, après un petit un jour, un
autre petit en un autre. Ainsi essaient et s’avancent et montent, se
leur semble, et cuident que leurs maris qui par débonnaireté, ou, par
adventure, par aguet s’en taisent, n’y voient goutte pour ce qu’ils le
seuffrent ainsi. Et certes ce n’est pas bien pensé ne servi, car quant
les maris voient qu’elles discontinuent leur service et montent en
domination et qu’elles en font trop et que du souffrir mal en pourroit
bien venir, elles sont à un coup, par la voulenté du droit de leurs
maris, trébuchées comme fut Lucifer qui estoit souverain des anges
de paradis, et lequel nostre Seigneur aima tant qu’il tollera et lui
souffri faire moult de ses voulentés, et il s’enorguilli et monta en
oultrecuidance. Tant fist et entreprist d’autres qu’il en fist trop,
et en despleut à nostre Seigneur qui longuement avoit dissimullé et
souffert sans dire mot, et lors à un coup tout luy vint à souvenance.
Si le trébucha ou plus parfont d’enfer pour ce qu’il ne continua
son service à quoy il estoit ordonné et pour lequel il avoit au
commencement acquis l’amour de nostre Seigneur qu’il avoit si grande.
Et pour ce devez-vous estre obéissant au commencement et tousjours
persévérer à cest exemple.
HUITIÈME ARTICLE.
Le huitiesme article de la première distinction dit que vous soiés
taisant ou au moins attrempéement parlant, et sage pour garder et
céler les secrets de vostre mary. Sur quoy, belle seur, sachiez que
toute personne qui s’eschauffe en sa parole n’est mie bien attrempé en
son sens, et pour ce sachez que savoir mettre frain en sa langue est
souveraine vertu, et moult de périls sont venus de trop parler, et par
espécial quant l’en prent paroles à gens arrogans, ou de grant courage,
ou gens de court de seigneurs. Et par espécial gardez-vous en tous
vos fais de prendre paroles à telles gens; et se par adventure telles
gens se addressent à vous, si les eschevez et laissiez sagement et
courtoisement, et ce sera souverainement grant sens à vous, et sachez
que d’ainsi faire il vous est pure nécessité; et jasoit-ce que le cuer
en face mal, toutesvoies le convient-il aucunes fois mestrier[296],
et n’est pas sage qui ne le puet faire, car il est trouvé un proverbe
rural qui dit que aucun n’est digne d’avoir seignourie ou maistrise sur
autruy qui ne peut estre maistre de luy mesmes.
Et pour ce, en ce cas et en tous autres, devez-vous si estre maistre de
vostre cuer et de vostre langue qu’elle soit subjecte à vostre raison,
et advisez toudis devant qui et à qui vous parlerez; et vous prie et
admoneste que soit en compaignie, soit à table, gardez-vous de trop
habondamment parler, car en habondance de paroles ne peut estre qu’il
n’en y ait aucune fois de mal assises aucunes, et dit-l’en aucunes
fois, par esbatement et par jeu, paroles de revel[297] qui depuis
sont prinses et recordées à part en grant dérision et mocquerie de
ceulx qui les ont dictes. Et pour ce gardez devant qui et de quoy vous
parlerez, ne à quel propos, et ce que vous direz, dictes à trait[298]
et simplement: et en parlant pensez que riens ne ysse qui ne doie yssir
et que la bride soit devant les dens pour refraindre le trop. Et soyez
bon secrétaire et aiez tousjours souvenance de garder les secrets de
vostre mary qui sera; premier[299] ses meffais, vices ou péchiés, se
vous en savez aucuns, célez-les et couvrez, mesmes sans son sceu,
afin qu’il ne s’en hontie, car à peine trouverez-vous aucun que s’il
a aucun amy qui apparçoive son péchié, jà puis ne le verra de si bon
cuer que devant et aura honte de luy et l’aura en regard. Et ainsi
vous conseille-je que ce que vostre mary vous dira en conseil, vous
ne le revélez point à quelque personne tant soit privée de vous, et
vainquez en ce la nature des femmes qui est telle, si comme l’en dit,
qu’elles ne pevent riens céler, c’est à dire les mauvaises et meschans.
Dont un philosophe appellé Macrobe raconte, et est trouvé ou livre du
Songe Scipion, qu’il estoit à Romme un enfant, jeune fils, qui avoit
nom Papire, qui une fois avec son père lequel estoit sénateur de Romme
s’en ala en la chambre des sénateurs, en laquelle chambre les sénateurs
rommains tenoient leur conseil. Et illecques firent serement que leur
conseil nul n’oseroit révéler sur paine de perdre la teste. Et quant
ils orent tenu conseil et l’enfant retourna à l’hostel, sa mère luy
demanda dont il venoit, et il respondi du conseil du Sénatoire avec
son père. La mère luy demanda quel conseil c’estoit; il dist qu’il ne
l’oseroit dire sur paine de mort. Adonc fut la mère plus en grant désir
de le savoir, et commença maintenant à flater, et en après à menacier
son fils qu’il luy dist. Et quant l’enfant vit qu’il ne povoit durer
à sa mère, si luy fist premièrement promettre qu’elle ne le diroit à
nulluy et elle luy promist. Après il luy dist ceste mençonge, c’est
assavoir que les sénateurs avoient eu en leur conseil entre eulx, ou
que un mary eust deux femmes, ou une femme deux maris. Quant la mère oy
ce, si luy deffendi qu’il ne le dist à nul autre, et puis s’en ala à
ses commères et leur dist le conseil en secret, et l’autre à l’autre,
et ainsi sceurent toutes ce conseil, chascune en son secret.
Si advint un pou après que toutes les femmes de Romme vindrent au
Sénatoire où les sénateurs estoient assemblés, et par moult de fois
crièrent à haulte voix qu’elles aimoient mieulx que une femme eust deux
maris que un homme deux femmes. Les sénateurs estoient tous esbahis et
ne savoient que ce vouloit dire, et se taisoient et regardoient l’un
l’autre en demandant dont ce venoit, jusques à tant que l’enfant Papire
leur compta tout le fait. Et quant les sénateurs oyrent ce, si en
furent tous courroucés et le firent sénateur et establirent que jamais
d’ores-en-avant nul enfant ne fust en leur compaignie.
Ainsi appert par ceste exemple que l’enfant masle qui estoit jeune
sceut céler et taire et évada, et la femme qui avoit aage convenable
pour avoir sens et discrétion ne sceut taire ne céler ce qu’elle avoit
juré et promis sur son serement, et mesmes le secret qui touchoit
l’honneur de son mary et de son fils.
Et encores est-ce le pis que quant femmes racontent aucune chose
l’une à l’autre, tousjours la derrenière y adjouste plus et accroist
la bourde et y met du sien, et l’autre encores plus. Et à ce propos
raconte-l’en un conte rural d’une bonne dame qui avoit acoustumé à soy
lever matin. Un jour ne se leva mie si matin qu’elle avoit acoustumé;
sa commère se doubta qu’elle ne feust malade, si l’ala veoir en son lit
et luy demanda moult qu’elle avoit. La bonne dame qui eut honte d’avoir
tant jeu, ne sceut que dire fors qu’elle estoit moult pesante et malade
et tellement qu’elle ne le sceut dire. La commère la pressa et pria
par amours qu’elle luy dist, et elle luy jura, promist, et fiança que
jamais ce qu’elle luy diroit ne seroit révélé pour rien de ce monde à
nulle créature vivant, père, mère, seur, frère, mary, ne confesseur, ne
autre. Après celle promesse et serement la bonne dame qui ne savoit que
dire, par adventure, luy dist que elle avoit un œuf ponnu. La commère
en fut moult esbahie et monstra semblant d’en estre bien courroucée,
et jura plus fort que devant que jamais parole n’en seroit révélée.
Assez tost après icelle commère se parti et en s’en retournant encontra
une autre commère qui luy emprist à dire dont elle venoit, et celle
tantost luy dist qu’elle venoit de veoir la bonne dame qui estoit
malade et avoit ponnu deux œufs, et luy pria et aussi l’autre luy
promist que ce seroit secret. L’autre encontra une autre et en secret
luy dist que la bonne dame avoit ponnu quatre œufs: l’autre encontra
une autre et luy dist huit œufs, et ainsi de plus en plus multiplia
le nombre. La bonne dame se leva et sceut que par toute la ville l’en
disoit qu’elle avoit ponnu une pannerée d’œufs. Ainsi s’apparceut
comment femmes sont mal secrètes, et qui pis est le racontent tousjours
en pire endroit.