Et à ce propos je tray un raconte qui dit: Trois abbés et trois mariés

estoient en une compaignie, et entre eulx mut une question en disant

lesquels estoient plus obéissans, ou les femmes à leurs maris, ou les

religieux à leur abbé; et sur ce eurent moult de paroles, d’argumens

et exemples racontés d’une part et d’autre. Se les exemples estoient

vrais, je ne sçay: mais en conclusion ils demourèrent contraires et

ordonnèrent que une preuve s’en feroit loyaument, et secrètement

jurée entre eulx par foy et par serement, c’est assavoir que chascun

des abbés commanderoit à chascun de ses moines que sans le sceu des

autres il laissast la nuit sa chambre ouverte et unes verges soubs son

chevet, en attendant la discipline que son abbé luy vouldroit donner;

et chascun des maris commanderoit secrètement à sa femme, à leur

couchier, et sans ce que aucun de leur mesgnie en sceussent rien, ne

aucun fors eulx deux, qu’elle meist et laissast toute nuit un balay

derrière l’uis de leur chambre; et dedens huit jours rassembleroient

illecques les abbés et les mariés, et jureroient lors d’avoir exécuté

leur essay et de rapporter justement et loyaument, sans fraude, ce

qui en seroit ensuivi; et ceulx ou des abbés ou des mariés à qui l’en

auroit moins obéy paieroient un escot de dix frans. Ainsi fut acordé

et exécuté. Le rapport de chascun des abbés fut tel que, sur l’âme

d’eulx, ils et chascun d’eulx avoient fait le commandement à chascun

de leurs moines, et à mienuit chascun avoit reviseté chascune chambre

et avoient trouvé leur commandement acompli. Les mariés firent après

leur rappors l’un après l’autre. Le premier dit qu’il fist, avant

couchier, secrètement le commandement à sa femme qui luy demanda moult

fort à quoy c’estoit bon et que ce vauldroit. Il ne le voult dire.

Elle refusoit adonc à le faire, et il adonc fist semblant de soy

courroucier, et pour ce elle luy promist qu’elle le feroit. Le soir ils

se couchèrent et envoièrent leurs gens qui emportèrent la clarté[247].

Il fist adoncques lever sa femme et oy bien qu’elle mist le balay.

Il lui en sceut bon gré et s’endormi un petit, et tantost après se

resveilla et senti bien que sa femme dormoit; si se leva tout bellement

et ala à l’uis et ne trouva point de balay, et se recoucha secrètement

et esveilla sa femme et lui demanda se le balay estoit derrière l’uis;

elle luy dist: oil. Il dit que non estoit et qu’il y avoit esté. Et

lors elle luy dit: par Dieu, pour[248] perdre la meilleur robe que

j’aye, je ne l’y eusse laissié, car quant vous fustes endormy, les

cheveulx me commencèrent à hérisser, et commençay à tressuer et n’eusse

peu dormir tant qu’il eust esté en ceste chambre; si l’ay gecté en

la rue par les fenestres. L’autre dit que depuis ce qu’ils estoient

couchiés il avoit fait relever sa femme, et en grant desplaisance

elle toute courroucée avoit mis le balay derrière l’uis, mais elle

s’estoit revestue incontinent, et parti de la chambre en disant

qu’elle ne coucheroit jà en chambre où il fust, et que voirement ils

pussent les ennemis d’enfer venir; et ala couchier toute vestue avec

sa chamberière. L’autre dit que sa femme lui avoit respondu qu’elle

n’estoit venue ne yssue d’enchanteurs ne de sorciers, et qu’elle ne

savoit jouer des basteaulx[249] de nuit, ne des balais[250], et pour

mourir elle ne le feroit, ne ne consentiroit, ne jamais en l’hostel ne

gerroit s’il estoit fait.

Ainsi les moines furent obéissans en plus grant chose et à leur abbé

qui est plus estrange: mais c’est raison, car ils sont hommes; et les

femmes mariées furent moins obéissans et en mendre chose et à leurs

propres maris qui leur doivent estre plus espéciaulx, car c’est leur

nature, car elles sont femmes; et par elles perdirent leurs maris dix

frans et furent déceus de leur oultrageuse vantance, qui se estoient

vantés de l’obéissance de leurs femmes. Mais je vous pry, belle seur,

ne soiez pas de celles, mais plus obéissant à vostre mary qui sera,

et en petite choses, et en estranges, soit à certes, par jeu, par

esbatement, ou autrement: car tout est bon.

Par Dieu, je veis à Meleun[251] une chose aussi bien estrange, un

jour que le sire d’Andresel estoit capitaine de la ville; car en

plusieurs lieux les Anglois estoient logiés à l’environ: les Navarrois

estoient logiés dedens le chastel. Et un après-disner le dit sire

d’Andresel[252] estoit à la porte et luy ennuyoit et se démenoit

qu’il ne savoit où aler esbatre pour passer le jour; un escuier luy

dit: Sire, voulez-vous aler veoir une damoiselle demourant en ceste

ville qui fait quanque son mary luy commande? Le sire d’Andresel

lui respondi: oyl, alons. Lors il se prirent à aler, et en alant

fut monstré au sire d’Andresel un escuier duquel l’en luy dit que

c’estoit le mary d’icelle demoiselle. Le sire d’Andresel l’appella et

lui demanda se sa femme faisoit ce qu’il lui commandoit. Et icellui

escuier luy dit: par Dieu, Sire, oy, s’il n’y a villenie grant. Et

le sire d’Andresel luy dit: Je mettray à vous pour un disner, que je

vous conseilleray à luy faire faire telle chose où il n’y aura point

de villenie et si ne le fera pas. L’escuier respondi: Certes, Sire,

elle le feroit et gaigneroie; et par autres plusieurs manières puis-je

gaignier plus honnourablement avecques vous, et par ceste aray-je plus

d’onneur à perdre et païer le disner; si vous prie que vous gaigez

qu’elle le fera et je gaigerai que non. Le sire d’Andresel dit: Je

vous commande que vous gaigiez ainsi que j’ay dit. Adonc l’escuier

obéist et accepta la gaigeure. Le sire d’Andresel vouloit estre présent

et tous ceulx qui là estoient; l’escuier dist qu’il le vouloit bien.

Adoncques le sire d’Andresel qui tenoit un baston lui dit: Je vueil que

si tost que nous serons arrivés, et sans dire autre chose, que devant

nous tous vous direz à vostre femme qu’elle saille pardessus ce baston

devant nous trestous, et que ce soit fait sans froncier ou guigner ou

faire aucun signe. Ainsi fut fait, car tous entrèrent en l’hostel de

l’escuier ensemble. Et incontinent la damoiselle leur vint au devant.

L’escuier mist et tint à terre le baston et dit: Damoiselle, saillez

par cy dessus! Elle saillit tantost. Il lui dist: Resaillez! Elle

resaillit encores. Saillez! Elle sailli trois fois sans dire un seul

mot fors que voulentiers. Le sire d’Andresel fut tout esbahi et dit

qu’il devoit et paieroit le disner l’endemain en son hostel d’Andresel.

Et tantost se partirent tous pour aler là; et tantost qu’il fut entré

en la porte d’Andresel, la dame d’Andresel vint au devant et s’enclina.

Tantost que le sire d’Andresel fut descendu, il qui tenoit encores

le baston pardessus lequel la damoiselle avoit sailli à Meleun, mist

icellui baston à terre et cuida pardessus icelluy faire saillir la dame

d’Andresel qui de ce faire fut refusant; dont le sire d’Andresel fut

parfaictement courroucié. Et du surplus je me tais, et pour cause: mais

tant en puis-je bien dire, et le sçay bien, que s’elle eust acompli le

commandement de son mary, lequel il faisoit plus pour jeu et pour essay

que pour prouffit, elle eust mieulx gardé son honneur et mieux lui en

eust pris; mais à aucunes ne vient pas tousjours bien et à aucunes si

fait.

Et encores à ce propos je puis bien dire une chose bien aussi estrange,

que une fois, ès jours d’esté, je venoie de devers Chaumont en Bassigny

à Paris, et à une heure de vespres me arrestay pour logier en la ville

de Bar sur Aube. Plusieurs des jeunes hommes de la ville mariés en

icelle, desquels aucuns avoient à moy aucune congnoissance, vindrent

à moy prier de soupper avecques eulx, si comme ils disoient, et

disoient leur cas estre tel: ils estoient plusieurs hommes jeunes et

assez nouvellement mariés et à jeunes femmes, et s’estoient trouvés en

une compaignie sans autres gens sages, si avoient enquis de l’estat

l’un de l’autre et trouvèrent par les dis d’un chascun que chascun

d’eulx cuidoit avoit la meilleur et la plus obéissant femme de toutes

obéissances, commandemens et défenses, petites ou grans. Si avoient

pour ce prins complot, si comme ils disoient, d’aler tous ensemble en

chascun hostel de chascun d’eulx, et là le seigneur demanderoit à sa

femme une esguille, ou une espingle, ou unes forcettes[253], ou la

clef de leur coffre, ou aucune chose semblable; et se la femme disoit:

_à quoy faire?_ ou: _qu’en ferez-vous?_ ou: _est-ce à certes?_ ou:

_vous mocquez-vous de moy?_ ou: _je n’en ay point_, ou elle ait autre

réplication ou retardement, le mary paieroit un franc pour le soupper;

et se sans rédargution ou délaier elle bailloit tantost à son mary ce

qu’il demandoit, le mary estoit tenus pour bien eureux d’avoir si saige

femme et obéissant, et pour sage homme de la maintenir et garder en

icelle obéissance et estoit assis au plus hault et ne paieroit riens.

Et jasoit-ce qu’ils soient aucunes femmes qui à telles menues

estranges choses ne se sauroient ou daigneroient fléchir, mais les

desdaigneroient et mespriseroient et tous ceulx et celles qui ainsi en

useroient, toutesvoies, belle seur, povez-vous bien savoir qu’il est

nécessité que d’aucune chose nature se resjoïsse; mesmes les povres,

les impotens, les maladifs ou enlangourés et ceulx qui sont au lit

de la mort preignent et quièrent plaisir et joye, et par plus forte

raison les sains. Des uns tout leur déduit est de chasser ou vouler:

des autres de jouer d’instrumens: des autres noer[254], ou dancer, ou

chanter, ou jouster: chascun selon sa condition prent son plaisir;

mesmes le vostre quérez-vous diversement en quelques choses diverses;

doncques, se vostre mary qui sera a telle imagination qu’il vueille

prendre son plaisir ou en vostre service ou en vostre obéissance telle

que dessus, si l’en servez et saoulez, et sachiez que Dieu vous aura

fait plus grant grâce que vostre mary prengne plaisir plus en vous

que en une autre chose; car se vous estes la clef de son plaisir, il

vous servira, suivra et aimera pour ce, et s’il a plaisir à autre

chose, il la suivra et serez derrière. Si vous conseille et admonneste

de faire son plaisir en très petites choses et très estranges et en

toutes, et se ainsi le faictes-vous, ses enfans et vous mesmes serez

son ménestrier et ses joyes et plaisirs, et ne prendra pas ses joyes

ailleurs, et sera un grant bien et une grant paix et honneur pour vous.

Et s’il advient que d’aucune besongne il n’ait point souvenu à vostre

mary quant il s’est parti de vous, et pour ce ne vous en ait parlé,

ne commandé, ne deffendu, toutesvoies devez-vous faire à son plaisir,

quelque plaisir que vous ayez autre, et devez délaisser vostre plaisir

et mettre derrière et tousjours son plaisir mettre devant; mais se la

besongne estoit pesant et de telle attendue que vous peussiez luy faire

savoir, rescrivez luy comment vous créez que sa voulenté soit de faire

ainsi etc. et pour ce vous aiez vouloir de faire à son plaisir, mais

pour ce que en ce faisant tel inconvénient s’en peut ensuir, et telle

perte et tel dommage aussi, et qu’il vous semble qu’il seroit mieulx et

plus honnourable ainsi et ainsi etc., laquelle chose vous n’osez faire

sans son congié, qu’il lui plaise vous mander son vouloir sur ce, et

son mandement vous acomplirez de très bon cuer, de tout vostre povoir

etc.

Toutes ne font pas ainsi, dont il leur mesvient à la fin, et puis

quant elles sont moins prisées et elles voient les bonnes obéissans

qui sont bieneurées, acompaignées et aimées de leurs maris, icelles

meschans qui ne sont ainsi en guerroient sus à fortune et dient que ce

a fait fortune qui leur a couru sus, et la mauvaistié de leurs maris

qui ne se fient mie tant en elles; mais elles mentent, ce n’a pas fait

fortune: ce a fait leur inobédience et irrévérence qu’elles ont envers

leurs maris qui après ce qu’ils ont moult de fois défailly vers elles

qui leur ont désobéy et irrévéré, ne s’y osent plus fier, et ont quis

iceulx maris et trouvé obéissance ailleurs où ils se fient.

Et me souvient, par Dieu, que je vis une de vos cousines qui bien aime

vous et moy, et si fait son mary, et vint à moy disant ainsi: Cousin,

nous avons telle besongne à faire, et me semble qu’elle seroit bien

faicte ainsi et ainsi, et me plairoit bien; que vous en semble? Et

je luy dis: Le premier point est de savoir le conseil de vostre mary

et son plaisir; luy en avez-vous point parlé? Et elle me respondi:

par Dieu, cousin, nennil; car par divers moyens et estranges parlers,

j’ay sentu qu’il vouldroit ainsi et ainsi, et non pas comme je dy,

et j’aroie trop chier de la faire comme j’ay dit. Et vous savez,

cousin, qu’il est maindre blasme de faire aucune chose sans le congié

de son souverain que après sa deffense, et je suis certaine qu’il

le me deffendroit et suis certaine qu’il vous aime et tient bonne

personne, et se j’avoie ainsi fait comme je dy, par vostre conseil,

quelque chose qu’il en advenist, puis que je me excuseroie de vostre

conseil, il seroit de légier appaisié, tant vous aime. Et je luy dis:

puis qu’il m’aime, je le doy amer et faire son plaisir, et pour ce

je vous conseille que vous ouvrez selon son plaisir et mettez lei

vostre plaisir au néant. Et autre chose ne peut avoir et s’en parti

toute courroucée de ce que je ne lui aidie à achever sa voulenté qui

estoit toute contraire à la voulenté de son mary; et du courroux de

son mary ne luy chaloit puis qu’elle eust esté oye à dire: _Vous ne

le m’avez point autrement commandé etc. vostre cousin le me conseilla

ainsi à faire_. Or véez-vous son courage et comment la femme est bien

entalentée de faire un grant plaisir à son mary et quelle obéissance

elle luy donne!

Chère seur, aucunes autres femmes sont, qui quant elles ont désir de

faire une chose en une manière, mais icelle doubte que son mary ne le

vueille pas ainsi, si n’en dure ou pose, et frétille et frémie, et

quant elle apperçoit que son mary et elle sont à seul et parlent de

leurs besongnes, affaires et esbatemens, et la femme par aucuns parlers

prouchains à aucune matière enquiert soubtillement et sent de icelle

besongne que son mary entend à faire et poursuivre par autre voie

qu’elle ne voulsist, adonc la femme met son mary en autre propos, afin

que d’icelluy il ne luy die mie oultréement: _de celle besongne faictes

ainsi_; et cautement se passe et met son mary en autres termes et

concluent sur autre besongne loingtaine à celle. Et tantost que icelle

femme voit son point, elle fait faire icelle première besongne à son

plaisir et ne luy chault du plaisir de son mary duquel elle ne tient

compte et s’atend à soy excuser pour dire: _vous ne m’en avez riens

dit_, car à elle ne chault du courroux ne du desplaisir de son mary,

mais que le sien passe et que sa voulenté soit faicte. Et me semble

que c’est mal fait d’ainsi barater, décevoir et essaier son mary; mais

plusieurs sont, qui tels essais et plusieurs autres font, dont c’est

mal fait, car l’on doit tousjours tendre à faire le plaisir de son

mary quant il est sage et raisonnable; et quant l’en essaie son mary

couvertement et cautement, soubs couverture malicieuse et estrange,

supposé que ce soit pour mieux exploictier, si est-ce mal fait, car

avec son mary l’en ne doit mie besongnier par aguet ou malice, mais

plainement et rondement, cuer à cuer.

Mais encores est-ce pis quant la femme a mary preudomme et débonnaire

et elle le laisse pour espérance d’avoir pardon ou excusation de mal

faire, si comme il est trouvé ou livre des Sept Sages de Romme[255] que

en la cité avoit un sage vefve, ancien de grant aage, et moult riche

de terre et de bonne renommée qui jadis avoit eu deux femmes espousées

qui estoient trespassées. Ses amis lui dirent que encores il prist

femme. Il leur dist que ils la luy quéissent et que il la prendroit

voulentiers. Ils la luy quirent belle et jeune et advenant de corps,

car à peine verrez-vous jà si vieil homme qui ne prengne voulentiers

jeune femme. Il ot espousé: la dame fut avecques lui un an que point

ne luy feist ce que vous savez. Or avoit icelle dame une mère; un jour

elle estoit au moustier emprès sa mère, si luy dist tout bas qu’elle

n’avoit nul soulas de son seigneur et pour ce elle vouloit amer. Fille,

dist la mère, se tu le faisoies, il t’en mesprendroit trop asprement,

car certes il n’est nulle si grant vengence que de vieil homme, et

pour ce, se tu me crois, ce ne feras-tu mie, car tu ne pourroies jamais

rapaisier ton mary. La fille respondi que si feroit. La mère luy dist:

quant autrement ne peut estre, je vueil que tu essaies, avant, ton

mary. Voulentiers, dist la fille, je le essaieray ainsi: il a en son

vergier une ante[256] qui est tant belle et qu’il aime plus que tous

autres arbres, je la coupperay: si verray se je le pourray rapaisier. A

cest accord demourèrent et à tant se partirent hors du moustier.

La jeune dame s’en vint à son hostel et trouva que son seigneur estoit

alé esbatre aux champs. Si prent une coignée, vient à l’ante, et y

commence à férir à dextre et à sénestre tant qu’elle la couppa, et

la fist tronçonner par un varlet et apporter au feu. Et ainsi que

celluy l’apportoit, le seigneur entra en son hostel et voit celluy

qui apportoit les tronçons de l’ante en sa main; le seigneur demanda:

dont vient ceste buche? La dame luy respondi: Je viens oresendroit du

moustier et l’en me dist que vous estiez alés aux champs: si doubtay,

pour ce qu’il avoit pleu, que vous ne retournissiez moullié et que

vous eussiez froit, si alay en ce vergier et couppay ceste ante: car

céans n’avoit point de buche. Dame, dit le seigneur, c’est ma bonne

ante! Certes, sire, fait la dame, je ne sçay. Le seigneur s’en vint en

son vergier et vit la souche de l’ante qu’il amoit tant, si fut iriés

assez plus que il ne monstroit le semblant et s’en revint et treuve

la dame qui de l’ante faisoit le feu et sembloit qu’elle le feist en

bonne pensée pour luy chauffer. Quant le seigneur fust venus, si dist

tels mots: Ores, dame, ce est ma bonne ante que vous avez couppée!

Sire, dit la dame, je ne m’en prins garde, car certes je le fis pour

ce que je savoie bien que vous venriez tout moullié et tout empluyé,

si doubtay que vous n’eussiez froit et que le froit ne vous feist mal.

Dame, dit le seigneur, je lairay ce ester[257] pour ce que vous dictes

que vous le feistes pour moy.

L’endemain la dame revint au moustier et trouva sa mère à laquelle

dit: J’ay mon seigneur essayé et couppé l’ante, mais il ne me fist

nul semblant qu’il fust moult iriés et pour ce sachiez, mère, que

j’aimeray.--Non feras, belle fille, dit la mère, laisse ester.--Certes,

dist la fille, si feray; je ne m’en pourroie plus tenir.--Belle fille,

dist la mère, puis qu’ainsi est que tu dis que tu ne t’en pourroies

tenir, essaie donc encores ton mary. Dist la fille: voulentiers, je

l’essaieray encores ainsi: il a une levrière que il aime à merveilles,

ne il n’en prendroit nul denier, tant est bonne, ne ne souffreroit pas

que nul de ses varlès la chassast hors du feu, ne que nul luy donnast à

mengier sinon luy: et je la tueray devant luy.

A tant s’en départirent. La fille s’en revint en son hostel; il fut

tart et fit froit, le feu fut beau et cler et les lis furent bien parés

et couvers de belles coustes-pointes[258] et de tapis, et la dame fut

vestue d’une pelice toute neufve. Le seigneur vint des champs. La dame

se leva encontre luy; si luy osta le mantel et puis luy voult oster les

esperons, mais le seigneur ne le voult pas souffrir, ains les fit oster

à un de ses varlès; moult s’offry la dame à luy servir: elle court,

si luy apporte un mantel de deux draps[259] et si luy met sur les

espaules et appareille une chaire[260] et met un quarrel[261] dessus,

et le fait seoir au feu et luy dit ainsi: Sire, certainement vous estes

tout pâle de froit, chauffez-vous et aisiez très bien! Ainsi qu’elle ot

ce dit, si se assit emprès luy et plus bas que luy sur une selle[262]

et estendi la robe[263] de sa pelice, regardant tousjours son mary.

Quant la levrière vit le beau feu, elle vint par sa mésaventure, si

se couche tantost sur le pan de la robe et de la pelice de la dame,

et la dame advise emprès elle un varlet qui avoit un grant coustel,

si le sache et en fiert parmy le corps d’icelle levrière qui commença

illecques à pestiller[264] et mourut devant le mary. Dame, fait-il,

comment avez-vous esté si osée comme de tuer, en ma présence, ma

levrière que j’amoie tant?--Sire, fait la dame, ne véez-vous chascun

jour comme il nous attournent? Il ne sera nuls deux jours qu’il ne

conviengne faire buée[265] céans pour vos chiens! Or regardez de ma

pelice que je n’avoie onquesmais vestue, quelle elle est attournée!

Cuidiez-vous que je n’en soye iriée? L’ancien sage respondi: Par Dieu!

c’est mal fait et vous en sçay très mauvais gré, mais maintenant je

n’en parleray plus. La dame dit: Sire, vous povez faire de moy vostre

plaisir, car je suis vostre et si sachiez bien que je me repens de ce

que en ay fait, car je sçay bien que vous l’aimiez moult; si me poise

de ce que je vous ay courroucié. Quant elle ot ce dit, si fist moult

grant semblant de plourer. Quant le seigneur vit ce, si ce laissa ester.

Et quant vint à l’endemain qu’elle fust alée au moustier, si trouva sa

mère à laquelle elle dit comment luy estoit advenu et que vraiement,

puisque ainsi bien luy estoit advenu et que ainsi bien lui en eschéoit,

qu’elle aimeroit. Ha! belle fille, dit la mère, non feras, tu t’en

pourras bien tenir.--Certes, dame, non feray. Alors dit la mère: Belle

fille, je me suis toute ma vie bien tenue à ton père, oncques telle

folie ne fis, ne n’en eus talent.--Ha! dame, respondi la fille, il

n’est mie ainsi de moy comme il est de vous, car vous assemblastes

entre vous et mon père jeunes gens; si avez eues vos joies ensemble,

mais je n’ay du mien joie ne soulas: si me convient à pourchasser.--Or,

belle fille, et se amer te convient, qui aimeras-tu?--Mère, dit la

fille, j’aimeray le chappellain de ceste ville, car prestres et

religieux craingnent honte et sont plus secrets. Je ne vouldroie

jamais amer un chevalier, car il se vanteroit plus tost et gaberoit de

moy et me demanderoit mes gages[266] à engager.--Ores, belle fille,

fais encores à mon conseil et essaye encores ton seigneur. Dist la

fille: Essaier tant et tant, et encores et encores, ainsi ne fineroie

jamais!--Par mon chief! fait la mère, tu l’essaieras encores par mon

los[267], car tu ne verras jà si male vengence ne si cruelle comme de

vieil homme.--Or, dame, fit la fille, voulentiers feray encores vostre

commandement, et l’essaieray ainsi: il sera jeudi le jour de Noël, si

tendra mon seigneur grant tinel[268] de ses parens et autres amis, car

tous les vavasseurs de ceste ville y seront, et je me seray assise au

chief de la table en une chaire; si tost comme le premier mès[269] sera

assis, je aray mes clefs meslées ès franges de la nappe, et quant je

auray ce fait, je me leveray à coup et tireray tout à moy et feray tout

espandre et verser quanque il y aura sur la table, et puis appaiseray

tout. Ainsi auray essaié mon seigneur par trois fois de trois grans

essais, et légièrement rappaisié, et à ce savez-vous bien que ainsi

légièrement le rappaiseray-je des cas plus obscurs et couvers et ès

quels ne pourra déposer[270] que par souspeçon.--Ores belle fille, dist

la mère, Dieu te doint bien faire!

Adonc se partirent; chascune vint en son hostel. La fille servit

cordieusement, par semblant, et moult attraiement et bien son seigneur,

et moult bel, tant que le jour de Noël vint. Les vavasseurs de Romme

et les damoiselles furent venues, les tables furent drécées et les

nappes mises, et tous s’assirent, et la dame fist la gouverneresse et

l’embesongnée et s’assist au chief de la table en une chaire, et les

serviteurs apportèrent le premier mès et brouets sur table. Ainsi comme

les varlès tranchans orent commencié à tranchier, la dame entortille

ses clefs ès franges de la fin de la nappe et quant elle sceut qu’elles

y furent bien entortillées, elle se liève à un coup et fait un grant

pas arrière, ainsi comme se elle eust chancelé en levant; si tire la

nappe, et escuelles plaines de brouet, et hanaps plains de vin, et

sausses versent et espandent tout quanque il y avoit sur la table.

Quant le seigneur vit ce, si ot honte et fu moult courroucié et luy

remembra des choses précédens. Aussitost la dame osta ses clefs qui

estoient entortillées en la nappe.--Dame, fit le seigneur, mal avez

exploictié!--Sire, fait la dame, je n’en puis mais, je aloie querre

vos cousteaulx à tranchier qui n’estoient mie sur table, si m’en

pesoit.--Dame, fit le seigneur, or nous apportez autres nappes. La dame

fit apporter autres nappes, et autres mès recommencent à venir. Ils

mengièrent liement, ne le seigneur n’en fit nul semblant d’ire ne de

courroux, et quant ils orent assez mengié et le seigneur les ot moult

honnourés, si s’en départirent.

Le seigneur souffri celle nuit tant qu’il vint à l’endemain. Lors luy

dit: Dame, vous m’avez fait trois grans desplaisirs et courroux, se je

puis vous ne me ferez mie le quart; et je sçay bien que ce vous a fait

faire mauvais sang: il vous convient saignier. Il mande le barbier et

fait faire le feu. La dame luy dit: Sire, que voulez-vous faire? Je ne

fus onques saignée.--Tant vault pis, fait le seigneur, encommencier le

vous convient: les trois mauvaises emprises que vous m’avez faictes, ce

vous a fait faire mauvais sang.

Lors luy fait eschauffer le bras destre au feu, et quant il fut

eschauffé, si la fist saignier; tant saigna que le gros et vermeil sang

vint. Lors la fist le seigneur estanchier, et puis luy fait l’autre

bras traire hors de la robe. La dame commence à crier mercy. Riens ne

luy vault, car il la fit eschauffer et saignier de ce second bras; et

commença à saignier: tant la tint qu’elle s’esvanoui, et perdi la

parolle et devint toute de morte couleur. Quant le seigneur vit ce,

si la fist estanchier et porter en son lit en sa chambre. Quant elle

revint de pamoison, si commença à crier et plourer et manda sa mère qui

tantost vint; et quant elle fut devant ly, tous vuidèrent la chambre

et les laissèrent ambedeux seul à seul. Quant la dame vit sa mère, si

luy dist: Ha! mère, je suis morte; mon seigneur m’a fait tant saignier

que je cuide bien que je ne jouiray jamais de mon corps.--Or, fille,

je pensoie bien que mauvais sang te démengoit: or me di, ma fille,

as-tu plus talent d’amer?--Certes, dame, nennil.--Fille, ne te di-je

bien que jà ne verroies si cruel vengence comme de vieil homme?--Dame,

oïl; mais, pour Dieu, aidiez-moi à relever et secourir à ma santé, et

par m’âme, mère, je n’aimeray jamais.--Belle fille, fait la mère, tu

feras que sage. Ton seigneur est bon preudomme et sage, aime-le et

sers, et croy qu’il ne t’en peut venir que bien et honneur.--Certes,

mère, je sçay ores bien que vous me donnastes et donnez bon conseil

et je le croiray d’ores-en-avant et honnoureray mon mary et jamais ne

l’essaieray ne ne courrouceray.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 14 / 54 段