Et, par Dieu, il n’est pas tousjours saison de dire à son souverain:

Je n’en feray riens, ce n’est pas raison; plus de bien vient d’obéir,

et pour ce je tray à exemple la parole de la benoite vierge Marie,

quant l’ange Gabriel luy apporta la nouvelle que nostre Seigneur

s’enumbreroit en elle. Elle ne respondi pas: ce n’est pas raison, je

suis pucelle et vierge, je n’en souffreray rien, je seroie diffamée;

mais elle obéissamment respondi: _Fiat michi secundum verbum tuum_,

qui vault autant à dire comme: ce qui luy plaist soit fait. Ainsi

elle fut vraie humble et obéissant, et par son humilité et obéissance

grant bien nous est venu, et par inobédience et orgueil grant mal et

mauvaise conclusion vient, comme il est dit dessus de celle qui fut

arse, et comme on lit en la Bible de Ève, par la désobéissance et

orgueil de laquelle elle et toutes celles qui après elle sont venues

et vendront, furent et ont esté par la bouche de Dieu mauldictes. Car,

si comme dit l’Historieur, pour ce que Ève pécha doublement elle eust

deux maléditions. Premièrement, quand elle s’éleva par orgueil et

que elle voult estre semblable à Dieu: pour ce fut-elle abaissiée et

humiliée en la première malédition où Dieu dist ainsi: _Multiplicabo

ærumnas tuas et sub potestate viri eris, et ipse dominabitur tibi_.

C’est à dire: Je multiplieray tes peines, tu seras soubs la puissance

d’homme, et il aura seignourie sur toy. L’Histoire dit que avant

qu’elle péchast, elle estoit bien aucunement subjecte à homme pour ce

qu’elle avoit esté faicte d’homme et de la coste d’icellui, mais icelle

subjection estoit moult doulce et attrempée et naissoit de droicte

obéissance et fine[225] voulenté, mais après ceste malédition, elle fut

de tout en tout subjecte par nécessité et voulsist ou non, et toutes

les autres qui d’elle vindrent et vendront ont eu et auront à souffrir

et obéir à ce que leurs maris vouldront faire, et seront tenues de

entériner[226] leurs commandemens. La seconde malédition fut telle:

_Multiplicabo conceptus tuos; in dolore paries filios tuos_. Dist Dieu:

Je multiplieray tes concevemens, c’est à dire: tu concevras plusieurs

enfans en douleur, et en travail enfanteras tes fils. L’Histoire dit

que la malédition ne fut pas pour l’enfant, mais de la douleur que

femmes ont à l’enfanter.

Aussi véez-vous la malédition que nostre Seigneur voult donner pour

la désobéissance[227] de Lucifer. Car jadis Lucifer fut le plus

solemnel ange, et le mieulx amé et le plus prouchain de Dieu qui fust

adoncques en paradis, et pour ce estoit-il de tous appellé Lucifer,

c’est _quasi lucem ferens_, qui est à dire portant lumière, car au

regart des autres toute clarté et toute joie estoit où il venoit pour

ce qu’il représentoit et donnoit souvenance d’icellui souverain

Seigneur qui tant l’amoit et dont il venoit et duquel il estoit si

prouchain. Et si tost que icelluy Lucifer laissa humilité et en orgueil

haussa son courage, le mist nostre Seigneur plus loing de luy, car

il le fist trébuchier plus bas que nul autre, c’est assavoir ou plus

parfont d’enfer où il est le plus ort, le pire et le plus meschant des

meschans. Aussi pareillement sachiez que vous serez si prouchaine de

vostre mary que partout où il vendra il portera mémoire, souvenance et

remembrance de vous. Et vous le véez de tous mariés, car tantost que

l’en voit le mary, l’en lui demande: comment le fait[228] vostre femme?

Et aussi, quant l’en voit la femme, l’en luy demande: comment le fait

vostre mary? Tant est la femme jointe avecques le mary.

Doncques véez-vous, tant par les jugemens de Dieu mesmes que par les

exemples dessus allégués, que se vous n’estes obéissant en toutes

choses grandes et petites à vostre mary qui sera, vous serez plus à

blasmer et punir de vostre dit mary que un autre qui luy désobéiroit,

en tant que vous estes plus prouchaine de lui. Se vous estiez moins

obéissant, et vostre chamberière luy feist par amours[229] et service

ou autrement, obéissance tellement que en vous délaissant il convenist

à elle commettre les espéciaulx besongnes qu’il vous devroit commettre,

et il ne vous commeist riens et vous laissast derrière, que diroient

vos amis? Que présumeroit vostre cuer quant il s’en apparcevroit?

Et puis que il auroit traîné[230] son plaisir illecques, comment le

pourriez-vous depuis retraire? Certes, il ne serait mie en vostre

puissance.

Et, pour Dieu, gardez-vous que ce meschief n’aviengne, que une seule

fois il prengne autruy service que le vostre. Et doncques vous

soient ses commandemens, mesmement les petis qui de prime face vous

sembleroient estre de nulle valeur ou estranges, tellement attachés

au cuer que de vos plaisirs ne vous chaille fors que des siens, et

gardez que par vostre main et par vous mesmes et en vostre personne

les siens soient achevés; et quant à lui ne à ses affaires qui vous

appartendront, ne souffrez aucun approucher, ne nul n’y mette la main

que vous, et les vostres affaires soient par vous commandés et commis à

vos enfans et à vos privés mesgnies qui sont dessoubs vous, à chascun

selon son endroit, et s’ils ne le font, si les en punissez.

Et pour ce que je vous ay dit que vous soiez obéissant à vostre mary

qui sera, c’est assavoir plus que à nul autre et pardessus toute

autre créature vivant, peut ceste parole d’obédience estre entendue

et à vous déclairée; c’est assavoir que en tous cas, en tous termes,

en tous lieux et en toutes saisons, vous faictes et acomplissiez

sans redargution tous ses commandemens quelconques. Car sachiez que

puis qu’il soit homme raisonnable et de bon sens naturel, il ne vous

commandera riens sans cause, ne ne vous laissera riens faire contre

raison. Jasoit-ce qu’ils sont aucunes femmes qui pardessus la raison

et sens de leurs maris veulent gloser et esplucher, et encores pour

faire les sages et les maistresses, font-elles plus devant les gens que

autrement, qui est le pis. Car jasoit-ce que je ne vueille mie dire

qu’elles ne doivent tout savoir et que leurs maris ne leur doivent

tout dire, toutesvoies ce doit estre dit et fait à part, et doit

venir du vouloir et de la courtoisie du mary, non mie de l’auctorité,

maistrise et seignourie de la femme qui le doie, par manière de

domination, interroguer devant la gent. Car devant la gent, pour

monstrer son obéissance et pour son honneur garder, n’en doit-elle

sonner mot, pour ce qu’il sembleroit à la gent qui ce orroient que le

mary eust accoustumé à rendre compte de ses vouloirs à sa femme, ce que

femme ne doit pas vouloir que l’en apparçoive, car en tel cas elles se

démonstreroient comme maistresses et dames, et à elles-mesmes feroient

grant blasme, et grant vilenie à leurs maris.

De rechief, aucunes sont à qui leurs maris commandent faire aucunes

choses qui à elles semblent petites et de petite valeur, et elles

n’ont pas regard à l’encontre de celluy de qui le commandement vient,

ne à l’obéissance qu’elles luy doivent, mais à la valeur de la chose

seulement, laquelle valeur elles jugent selon leur sens et non mie

aucunes fois selon la vérité, car elles ne la scevent pas, puisque

l’en ne leur a dicte. Exemple qui peut avenir: Un homme nommé Robert

qui me doit deux cens frans me vient dire adieu et dit qu’il s’en va

oultre mer et me dit telles paroles: Sire, fait-il, je vous doy deux

cens frans lesquels j’ay bailliés à ma femme qui ne vous congnoist,

mais je lui ay dit qu’elle les baille à celluy qui lui portera son nom

par escript de ma main, et véez-le-cy. Et à tant se part, et tantost

qu’il s’est party de moy, sans dire le cas, je le commande à garder à

ma femme à qui je me fie, laquelle ma femme le fait lire à un autre,

et quant elle voit que c’est le nom d’une femme, elle en pensant à mal

le gecte ou feu, et par courroux me vient dire qu’elle ne daigneroit

estre ma maquerelle. Cy a belle obéissance! Item, je lui bailleray

un festu ou un viés clou ou un caillou qui m’ont esté baillés pour

aucunes enseignes[231] d’aucuns grans cas, ou un fil ou une vergette

de bois pour mesure d’aucune grosse besongne dont, par oubliance ou

par autre adventure, je ne diray riens à ma femme du cas ne de la

matière, mais je luy bailleray pour garder espécialment; celle n’aura

regard fors à la valeur du fil ou de la vergette et autre compte ne

tendra de mon commandement, en despit de ce que je ne luy auray porté

honneur et révérence de lui dire le cas au long. Et communément telles

femmes rebelles, haultaines et couvertes[232], quant pour monstrer leur

maistrise elles ont tout honni[233], elles cuident, en elles excusant,

faire croire à leurs maris qu’elles cuidoient que ce fust un néant et

pour ce n’ont point fait leur commandement; mais se leurs maris sont

saiges, ils voient bien que c’est par desdaing et despit de ce qu’ils

ne leur avoient pas porté telle honneur que de leur dire le cas tantost

et sans délay, et par aventure ont le commandement en nonchalance par

leur fierté, ne ne leur chault en riens du desplaisir de leurs maris,

mais que[234] seulement elles ayent achoison d’elles excuser et dire:

ce n’estoit riens, mais se ce eust esté grant chose, je l’eusse fait.

Et pour tant, ce leur semble, seront excusées, mais il leur semble

mal, car jasoit-ce que lors le mari n’en die rien adonc, toutesvoies

elles perdent tousjours le nom de la vertu d’obéissance, et la tache

de la désobéissance demeure long temps après dedens le cuer du mary si

attachée qu’à une autre fois il en souviendra au mary quant la femme

cuidera que la paix soit faicte et que le mary l’ait oublié. Or escheve

donc femme ce dangereux péril, et prengne garde à ce que dit l’apostre

_Ad Hebreos_ XIIIº: _Obedite_, etc.

Or dit encores cest article que la femme doit obéir à son mary et

faire ses commandemens quelconques grans et petis, et mesmes les très

petis; ne il ne convient point que vostre mary vous die la cause de son

commandement, ne qui le meut, car ce sembleroit un signe de le vouloir

ou non vouloir faire selon ce que la cause vous sembleroit ou bonne ou

autre, ce qui ne doit pas cheoir en vous ne en vostre jugement, car

à lui appartient de le savoir tout seul, et à vous n’appartient pas

de luy demander, se ce n’est après, à vous deux seulement et à privé.

Car pardessus son commandement vous ne devez avoir en quelque chose

reculement, reffus, retardement ou délay, ne pardessus sa deffence

rien faire, corrigier, acroistre, apeticier, eslargir ou estrecier en

quelque manière; car en tout et partout, soit bien, soit mal que vous

ayez fait, vous estes quictes et délivres en disant: mon mary le m’a

commandé. Encores, se mal vient par vostre ouvrage, si dit-l’en d’une

femme mariée: elle fist bien puis que son mary luy commanda, car en ce

faisant elle fist son devoir. Et ainsi, au pis venir, vous en seriez

non mie seulement excusée, mais bien louée.

Et à ce propos je vous diray une piteuse merveille et que je plain

bien[235]. Je sçay une femme de très grant nom en bourgeoisie qui est

mariée à une bonne personne, et sont deux bonnes créatures, jeunes

gens paisibles, et qui ont de beaux petis enfans. La femme est blasmée

d’avoir receu la compaignie d’un grant seigneur, mais, par Dieu,

quant l’on en parle, les autres femmes et hommes qui scevent le cas,

et mesmement ceux qui héent ce péchié, dient que la femme n’en doit

point estre blasmée, car son mary luy commanda. Le cas est tel qu’ils

demeurent en une des plus grans cités de ce royaume. Son mary et

plusieurs autres bourgois furent de par le Roy emprisonnés pour une

rébellion que le commun avoit faicte. Chascun jour l’en en coppoit les

testes à trois ou à quatre d’iceulx. Elle et les autres femmes d’iceulx

prisonniers estoient chascun jour devers les seigneurs, plourans et

agenoillans, et les mains joinctes requérans que l’en eust pitié et

miséricorde et entendist-l’en à la délivrance de leurs maris. L’un

des seigneurs qui estoit entour le Roy, comme non crémant Dieu ne sa

justice, mais comme cruel et félon tirant, fist dire à icelle bourgoise

que s’elle vouloit faire sa voulenté, sans faulte il feroit délivrer

son mary. Elle ne respondi riens sur ce, mais dist au messaige que

pour l’amour de Dieu il feist par devers ceulx qui gardoient son mary

en la prison qu’elle veist son mary et qu’elle parlast à luy. Et ainsi

fut fait, car elle fut mise en prison avec son mary, et toute plourant

luy dist ce qu’elle véoit ou povoit apparcevoir des autres, et aussi

de l’estat de sa délivrance, et la vilaine requeste que l’en lui avoit

faicte. Son mary luy commanda que comment qu’il fust elle feist tant

qu’il eschappast sans mort, et qu’elle n’y espargnast ne son corps,

ne son honneur, ne autre chose, pour le sauver et rescourre sa vie. A

tant se partirent l’un de l’autre, tous deux plourans. Plusieurs des

autres prisonniers bourgois furent décapités, son mary fut délivré. Si

l’excuse-l’en d’un si grant cas que, supposé encores qu’il soit vray,

si n’y a-elle ne péchié ne coulpe, ne n’y commist délit ne mauvaistié

quant son mary luy commanda, mais le fist, pour sauver son mary,

sagement et comme bonne femme. Mais toutesvoies, je laisse le cas

qui est vilain à raconter et trop grant, (maudit soit le tirant qui

ce fist!) et revien à mon propos que l’en doit obéir à son mary, et

laisseray les grans cas et prendray les petis cas d’esbatement.

Par Dieu, je croy que quant deux bonnes preudes gens sont mariés,

toutes autres amours sont reculées, annichilées et oubliées, fors

d’eulx deux, et me semble que quant ils sont présens et l’un devant

l’autre, ils s’entre-regardent plus que autres, ils s’entre-pincent,

ils s’entre-hurtent, et ne font signe ne ne parlent voulentiers, fors

l’un à l’autre. Et quant ils s’entr’éloignent, si pensent-ils l’un

à l’autre, et dient en leur cuer: quant je le verray, je luy feray

ainsi, je luy diray ainsi, je le prieray de tel chose. Et tous leurs

plaisirs espéciaulx, leurs principaulx désirs et leurs parfaictes joies

sont de faire les plaisirs et obéissances l’un de l’autre, et s’ils

s’entre-aiment, il ne leur chault de obéissance ne de révérence, fors

le commun qui est trop petite entre plusieurs.

Et à ce propos de jeux et esbatemens entre les maris et les femmes,

par Dieu, j’ay ouy dire au bailli de Tournay[236] qu’il a esté en

plusieurs compaignies et disners avecques hommes qui estoient de long

temps mariés, et avecques iceulx a fait plusieurs bourgages[237] et

gaigeures de païer le disner qu’ils auroient fait et plusieurs escos et

disners à païer sur condition que d’illecques tous les compaignons de

l’escot iroient ensemble en l’hostel de tous iceulx mariés, l’un après

l’autre, et celluy de l’assemblée qui aroit femme si obéissant qu’il

la peust arrangéement et sans faillir faire compter jusques à quatre,

sans arrest, contradition, mocquerie ou réplication, seroit quicte de

l’escot, et cellui ou ceulx de qui les femmes seroient rebelles et

répliqueroient, mocqueroient ou desdiroient, icelluy escot rendroient,

ou chascun autant. Et quant ainsi estoit accordé, l’en aloit adoncques

par droit esbatement et par droit jeu en l’hostel Robin qui appelloit

Marie sa femme qui bien faisoit la gorgue[238], et devant tous le mary

luy disoit: Marie, dictes après moy ce que je diray. Voulentiers,

sire.--Marie dictes: empreu[239],--empreu--et deux--et deux--et

trois... Adonc, Marie un peu fièrement disoit: et sept, et douze, et

quatorze! Esgar[240]! vous mocquez-vous de moy? Ainsi le mary Marie

perdoit. Après ce, l’en aloit en l’hostel Jehan qui appelloit Agnesot

sa femme qui bien savoit faire la dame, et luy disoit: dictes après moy

ce que je diray--Empreu.--Agnesot disoit par desdain: et deux. Adonc

perdoit. Tassin disoit à dame Tassine: Empreu.--Tassine par orgueil

disoit en hault: C’est de nouvel! Ou disoit: Je ne suis mie enfant pour

aprendre à compter. Ou disoit: or çà, de par Dieu, esgar, estes-vous

devenu ménestrier? Et les semblables. Et ainsi perdoit; et tous ceulx

qui avoient espousées les jeunes bien aprises et bien endoctrinées

gaignoient et estoient joyeux.

Regardez mesmes que Dieu qui est sage sur toute sagesse fist pour

ce que Adam, désobéissant et mesprisant le commandement de Dieu ou

deffense, menga la pomme (qui estoit peu de chose à luy que une pomme),

et comment il en fut courroucié; il ne se courrouça pas pour la pomme,

mais pour la désobéissance et le petit compte qu’il tenoit de luy.

Regardez comment il ama la vierge Marie pour son obéissance. Regardez

des obéissances et fais d’Abraham, dont il est parlé cy dessus à deux

feuillets près, qui par simple mandement fist si grans et terribles

choses sans demander la cause. Regardez de Grisilidis, quels fais elle

supporta et endura en son cuer sans demander cause pour quoy, et si

n’y povoit estre apparceu ne considéré cause aucune, ne couleur de

cause, proufit à venir, ne nécessité de faire, fors que seule voulenté

terrible et espoventable, et si n’en demandoit ne n’en disoit mot, et

dont elle acquist telle louenge que maintenant que sommes cinq cens ans

après sa mort, il est lecture de son bien.

Et n’est mie maintenant commencement de faire doctrine de l’obéissance

des femmes envers leurs maris. Il est trouvé en Genesy, ou XXIXe

chappitre, que Loth et sa femme se partirent d’une cité; Loth deffendit

à sa femme qu’elle ne regardast point derrière ly. Elle s’en tint une

pièce, et après mesprisa le commandement et y regarda. Incontinent,

Dieu la converti en une pierre de sel, et la demoura, et encores est

telle et sera. C’est propre texte de la Bible et le nous convient

croire par nécessité, ou autrement nous ne serions pas bons chrestiens.

Or véez-vous, se Dieu essayoit adoncques ses amis et ses serviteurs en

bien petites choses, comme pour une pomme l’un, pour regarder derrière

luy l’autre, aussi n’est-ce pas merveille se les maris qui par leur

bonté ont mis tout leur cuer, toutes leurs joies et esbatemens en leurs

femmes et arrière mises toutes autres amours, preignent plaisir en leur

obéissance, et par amoureux esbatement et à autruy non nuisibles les

essayer.

Et pour ce, en reprenant ce que dessus, comment les maris essaient

l’obéissance des femmes, jasoit-ce que ce ne soit que jeu, toutesvoies

à tous qui estoient désobéis et qui par ce perdoient, le cuer leur

douloit de la mocquerie et de la perte, et quelque semblant qu’ils

en feissent, ils en estoient tous honteux et moins amoureux de leurs

femmes qui leur estoient peu humbles, craintives et obéissans, ce

qu’elles ne devoient pas estre en tant soit petite chose, toutesvoies

s’il n’y avoit grant cause, laquelle cause elle luy devroit dire en

secret et à part. Et sont aucunes fois les jeunes et fols maris si

meschans que sans raison que par petites et inutiles achoisons[241]

dont les commencemens sont venus par jeu et de néant, et par

continuelles désobéissances de leurs preudefemmes, ils amassent et

amoncellent un secret et couvert courroux en leurs cuers dont pis

vient à tous les deux, et aucunes fois se acointent de meschans et

deshonnestes femmes qui les obéissent en toutes choses et honnorent

plus qu’ils ne sont honnorés de leurs preudefemmes; adonc, iceulx

mariés comme fols se assotent[242] d’icelles méchans femmes qui

scevent garder leur paix et iceulx honnorer et obéir à tous propos et

faire leurs plaisirs. Car, ne doubtez, il n’est nul si meschant mary

qui ne vueille estre obéy et esjoy de sa femme, et quant les maris

se treuvent mieulx obéis autre part que devant n’estoient en leurs

hostels, si laissent comme fols à nonchalance[243] leurs espouses

pour les haultesses et désobéissances d’icelles, lesquelles en sont

depuis courroucées après, quant icelles mariées voient que en toutes

compaignies elles ne sont mie si honnourées comme celles qui sont

accompaigniées de leurs maris qui[244] jà, comme fols, sont si fort

par le cuer enlassiés que l’en ne les peut descharner[245]. Et l’en ne

peut mie si légièrement reprendre son oisel quant il est eschappé de la

cage comme de garder qu’il ne s’envole: aussi ne pevent-elles retraire

les cuers de leurs maris, quant iceulx maris ont essayé et trouvé

meilleure obéissance ailleurs, et icelles en donnent à leurs maris la

coulpe qui est à elles mesmes.

Chère seur, vous véez que comme il est dit des hommes et femmes, l’en

peut dire des bestes sauvaiges, et encores non mie seulement des bestes

sauvaiges, mais des bestes qui ont acoustumé à ravir et à dévorer,

comme ours, loups et lyons: car icelles bestes aprivoise-l’en et

attrait-l’en par leur faire leurs plaisirs, et vont après et suivent

ceulx qui les servent, acompaignent et aiment; et fait-l’en les ours

chevauchier, les singes et autres bestes saillir, dancer, tumber et

obéir à tout ce que le maistre veult; et aussi par ceste raison vous

puis-je monstrer que vostre mary vous chérira, aimera et gardera se

vous pensez à luy faire le sien plaisir. Et pour ce que j’ay dit, et

j’ay dit voir, que les bestes ravissables sont apprivoisées etc., je

dy par le contraire, et vous le trouverez, que non mie seulement vos

maris, mais vos pères et mères, vos seurs, vous estrangeront se vous

leur estes farouche et ne leur soiez débonnaire et obéissant.

Or savez-vous bien que vostre principal manoir, vostre principal labour

et amour et vostre principal compaignie est de vostre mary, pour

l’amour et compaignie duquel vous estes riche et honnorée, et se il se

desfuit, retrait ou eslonge de vous par vostre inobédience ou autre

quelque cause que ce soit, à tort ou à droit, vous demourrez seule et

despariée, et si vous en sera donné le blasme et en serez moins prisée,

et se une seule fois il ait ce mal de vous, à paine le pourriez-vous

jamais rappaisier que la tache du maltalent ne luy demeure en son

cuer pourtraicte et escripte tellement que jasoit-ce qu’il n’en

monstre rien, ne ne die, elle ne pourra estre de long temps planée ou

effaciée. Et se la seconde désobéissance revient, gardez-vous de la

vengence de laquelle il sera parlé cy après en ce mesmes chappitre

et article, ou § _Mais encores_ etc.[246] Et pour ce, je vous prie,

aimez, servez et obéissez vos maris, mesmes ès très petites choses

d’esbatement, car aucunes fois essaie-l’en en très petites choses, bien

petites, d’esbatement, et qui semblent de nulle valeur pour ce que la

désobéissance d’icelles porte petit dommaige, pour essayer, et par

ce scet-l’en comment l’en se doit attendre d’estre obéy ès grans ou

désobéy; voire mesmement ès choses bien estranges et sauvaiges et dont

vostre mary vous fera commandement soit par jeu ou à certes, si di-je

que vous devez incontinent obéir.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 13 / 54 段