Lors la commença Sarre à approuchier, et la tint vile jusques à tant

qu’elle mesmes, par le commandement de l’ange, se humilia et à sa dame

cria mercy; et Sarre la garda tant qu’elle ot enfanté son fils qui

ot nom Ysmaël, dont Sarre ot grant joye et le garda et fist garder

moult bien. Après ce, nostre Seigneur visita Sarre et s’apparut aussi

à Abraham ou val de Mambré, devant son tabernacle, et lui dist qu’il

auroit un fils de Sarre sa franche moullier, et auroit nom Ysaac, et

ce fils vivroit et sa lignée il multiplieroit ainsi comme les estoiles

du ciel et la gravelle de la mer ou la pouldre de la terre. Encores

dist-il à Abraham: en ta lignée ou semence toutes gens seront beneurés.

Et quant Sarre qui estoit derrière l’uis du tabernacle oy quelle

concevroit, si commença à rire et dist à soy mesmes: je suis vieille

et ancienne, et Abraham aussi; comment pourray-je avoir enfant? Et

merveilles ne fut pas de ce quelle rit et dit ainsi, qu’elle avoit jà

plus de quatre-vingts ans, et Abraham en avoit plus de cent. Et Dieu

qui la vit bien rire dist à Abraham: Pourquoy a ris Sarre ta moullier?

Et Sarre qui ot paour respondi qu’elle n’avoit pas ris, et Dieu lui

dist: Je te vis bien rire derrière ton huis; ne sont pas toutes choses

légières à Dieu quant il les veult faire? Après ce, Sarre conceut quant

il pleust à Dieu et enfanta un fils lequel Abraham appella Ysaac, et

le circonci au jour vingtième qu’il fut né. Lors dist Sarre par moult

grant joie: Dieu m’a fait rire, et tous ceulx et celles qui orront dire

que j’ay enfanté riront aussi avec moy. Qui creroit, dist-elle, Abraham

se il disoit que Sarre alaitast un enfant qu’elle luy aroit enfanté

en sa vieillesse? Et pour certain toutes gens qui oient de ce parler

pevent bien croire et penser que Dieu ama moult Abraham et Sarre aussi

quant il leur fist si belle grâce. Mais Abraham estoit si saint et si

bon patriarche que Dieu parla à lui par moult de fois et lui promist

que il mesmes se donroit à sa lignée[193], et aussi ama-il moult Sarre

pour sa grant loyauté et sa grant bonté.

Moult bien nourri Sarre son fils Ysaac, et quant il fut si grant

qu’elle le sevra et qu’il deust mengier à la table son père Abraham,

elle appella ses amis et fist grant mengier et grant feste pour son

fils. Et quant Sarre vit Ysmaël le fils Agar l’Egipcienne jouer à Ysaac

son fils, elle dist à Abraham: Chasse hors la meschine et son fils; le

fils de la meschine ne sera pas hoir avecques mon fils Ysaac. Il est

dit en Genesy ou XXIe chappitre: Ceste parole fut moult dure à Abraham,

mais Dieu lui dist ainsi: Ne te semble pas aspre chose de bouter hors

la meschine et son fils; oy la parolle de Sarre et fay tout ce qu’elle

te dira, car en Ysaac ta semence sera appellée. (C’est à dire que de

Ysaac devoit venir la lignée que Dieu avoit promise à Abraham.) Et pour

ce, dit Dieu, que le fils de la meschine est de ta semence, je le feray

croistre en moult grant gent. Donc se leva Abraham au matin et bailla

à Agar la meschine du pain et un bouchel[194] d’eaue et luy mist sur

ses espaules, puis lui fist prendre Ysmaël son fils; si lui commanda

qu’elle s’en alast quelle part qu’il luy pleust, et si fist-elle.

Or pourroient, par adventure, penser aucunes personnes que Sarre eust

par mal et par envie enchassé Agar sa meschine et Ysmaël son fils: mais

qui veult bien considérer la cause, elle n’ot pas tort; Histoire sur

Bible dist ainsi: Sarre vit bien que Ysmaël en son jeu faisoit félonnie

à Ysaac son fils; et aussi que, de par esperit de prophécie, elle sceut

et apperceut que Ysmaël avoit ymagetes faictes de terre auxquelles il

aouroit comme Dieu et vouloit contraindre Ysaac à ce que les aourast

aussi. Encores considéroit-elle et savoit assez que se Ysmaël demouroit

tant avecques eulx que Abraham morust, il vouldroit déshériter Ysaac et

avoir sa seignourie par sa force, et pour ce elle fist moult bien de

enchasser la mère et son fils. Et jasoit-ce que j’aye mise l’istoire

tout au long et ne l’aye voulu desmembrer ne descoupler pour ce que la

matière est belle et s’entretient, toutesvoies par icelle peut estre

recueilli à mon propos seulement que Sarre fut très amoureuse privée et

obéissant à son mary en tant qu’elle laissa ses parens et sa terre pour

aler seule de sa lignée avec son mary en estrange terre et de différent

langage, et avec ce, elle délaissa à la prière et pour l’amour de son

mary le nom de moullier ou femme qui est le plus prouchain en affinité,

en amour et dilection, et, à la demande de son mary, prist le nom de

seur; et en oultre que tant comme elle fut hors d’avecques son mary,

tout jour et toute nuit plouroit pour l’amour de son mary; et de

rechief que pour avoir lignée et représentacion de son mary après la

mort d’icelluy, elle en laissa son lit et le soulas de son mary, et

lui bailla Agar sa chambrière et la fist dame, et elle très humblement

devint serviteresse et humble servant, sans les autres débonnairetés et

humilités cy dessus escriptes et lesquelles je laisse pour ce qu’il me

semble que ce seroit trop longue récitation.

Item il est trouvé escript ou XXIXe chappitre de

Genesy qui est le premier livre de la Bible, que quant Jacob fut party

de Ysaac son père et de Rébecque sa mère, de Briseyda[195] leur cité il

ala tant qu’il vint en Mésopotamie, près de la cité de Aram qui estoit

à Laban son oncle. Là resta-il de coste un puis auquel les pasteurs

de la terre abreuvoient les bestes, lequel puis estoit couvert d’une

grant pierre plate. Ainsi comme les pasteurs furent assemblés entour

le puis, Jacob leur demanda se ils congnoissoient Laban le fils Batuel

qui fut fils Naccor. Les pasteurs respondirent: Oyl, moult bien. Il

leur demanda se il estoit sain et en bon point; ils respondirent: Oyl.

Vois çà, dirent-ils, Rachel sa fille qui vient abreuver ses bestes à ce

puis. Jacob leur dist: Seigneurs, abreuvez vos bestes, si les ramenez

en la pasture, car il est encores grant heure et n’est pas temps

encores de les mener aux estables. Si comme il disoit ainsi, Rachel

vint au puis, et Jacob leva la pierre du puis: si luy fist abreuver ses

bestes. Lors parla-il à elle et la baisa; si luy dist qu’il estoist

son cousin germain, fils de Ysaac et de Rébecque la seur de Laban son

père. Et quant Rachel l’ot entendu, elle s’en courust en son hostel et

dist à Laban son père comment elle ot trouvé Jacob son nepveu. Et quant

Laban l’oy, il eust moult grant joie et lui demanda la cause de sa

voye[196] et pour quoy il estoit là venu. Jacob luy dist que c’estoit

pour la paour de Esaü son frère qui le vouloit occire pour ce que il

avoit receu la bénéisson son père, mais ce luy ot fait faire sa mère

Rébecque. Lors respondi Laban: Tu es os de mes os et char de ma char,

et pour ce tu pues demourer avecques moy.

Quant Jacob ot demouré avec Laban son oncle par l’espace de un mois,

Laban lui dist: Comment que tu soies mon nepveu, ne vueil-je pas que tu

me serves pour néant; dy moy que tu vouldras avoir pour ton service.

Or avoit Laban deux filles: l’ainsnée ot nom Lye, celle ot les yeulx

plourans par enfermeté; et la plus jeune ot nom Rachel, celle estoit

moult belle et gente de viaire et de corps, et Jacob l’amoit moult. Et

pour ce il dist à Laban: Je serviray à toy sept ans pour Rachel la plus

jeune. Laban respondi: Mieulx vault que je la te donne que à un autre

homme, or demeure doncques avecques moy. Jacob demoura avecques Laban

et le servi sept ans pour avoir sa fille Rachel, et lui sembla que le

terme fut moult brief pour la grant amour qu’il avoit à elle.

Sur ceste chose dit l’Histoire: le terme de sept ans ne luy sembla pas

brief pour la grant amour, mais moult long. Car quant une personne aime

et désire aucune chose, il luy semble que les termes que il la doit

avoir tardent trop merveilleusement. Mais ce que la Bible dit que les

jours semblèrent briefs à Jacob, on peut entendre en ceste manière: il

amoit tant Rachel et luy sembloit tant belle, que s’il deust servir

encores autant pour l’avoir comme il avoit servi, ne lui sembloit-il

pas que il l’eust bien desservie.

A la fin des sept ans, il dit à Laban: Donne moy ma moullier, il est

bien temps que je l’aye. Lors appella Laban tous ses amis et voisins et

fist grans nopces; et quant la nuit fut venue, il mena à Jacob Lye sa

fille l’ainsnée et lui bailla une meschine qui ot nom Zelphan pour luy

servir. Et quant Jacob ot jeu[197] à Lye et il la regarda à la matinée,

il dist à Laban: Que est-ce que tu as voulu faire à moy? N’ay-je pas

servi à toi sept ans pour Rachel? Pourquoy m’as-tu baillé Lye? Laban

respondi: Nous n’avons pas de coustume en ceste contrée de bailler aux

nopces la plus jeune devant les ainsnées; attens tant que la sepmaine

des nopces soit passée et puis je te donray l’autre, en telle manière

que tu me serviras encores sept ans pour elle. Lors accorda Jacob ce

que Laban ot dit, et quant la sepmaine fut passée, il prist ainsi à

moullier Rachel à laquelle son père avoit donné une meschine laquelle

ot nom Balam.

Aucuns veullent dire que puis que Jacob ot prins la fille ainsnée

de Laban, il servi autres sept ans pour Rachel avant qu’il l’eust à

moullier, mais ils dient mal. On treuve en Histoire que saint Jérosme

dit: Tantost après la sepmaine des nopces faictes pour Lye, Jacob prist

Rachel, et pour la grant joye qu’il en ot, il servi voulentiers les

sept ans ensuivans.

Il est dit en Genesy ou XXIXe chappitre que Jacob ama

moult plus Rachel pour ce que elle estoit plus belle et gracieuse que

Lye qui n’estoit pas si belle, mais pour ce que Dieu ne vouloit pas

qu’il l’eust trop en despit, il la fist concevoir un fils dont elle

ot moult grant joye et l’appela Ruben, et dit ainsi: Dieu a veu mon

humilité, d’ores-en-avant m’en aymera mon mary. De rechief elle conceut

et enfanta un autre fils et l’appela Siméon, en disant ainsi: Pour

ce que Dieu m’a oye, il m’a donné encores ce fils. Tiercement, elle

conceut et enfanta un autre fils et dist ainsi: Mon mary se complaira

en moy pour ce que je luy ay enfanté trois fils; et pour ce, elle

nomma l’enfant Levy. Quartement, conceut et enfanta un fils et dist:

Orendroit je me confesseray à nostre Seigneur; et pour ce, l’enfant ot

nom Judas et vault autant à dire que confession. Lors cessa Lye qu’elle

n’ot plus enfans jusques grant temps après.

Il est escript ou XXXe chappitre de Genesy que Rachel

ot grant envie contre Lye sa seur pour ce qu’elle ot enfanté, et elle

se trouvoit brehaigne et ne povoit concevoir. Et pour ce elle dist à

Jacob son mary: Donne moy des enfans, et se tu ne le fais je mourray.

Jacob qui yrié estoit respondi: Je ne suis pas Dieu, je t’apreisse

d’avoir enfans de ton ventre. Rachel respondi: J’ay Balan ma meschine,

couche avec elle à ce qu’elle enfante et que je puisse avoir fils

d’elle et de toy. Jacob fist ce que Rachel voult, et Balan conceut et

enfanta un fils. Lors dit Rachel: Dieu a jugié pour moy, si a ma voix

essaucée et m’a donné un fils. Pour ce, elle appela l’enfant Dan. De

rechief, Balan ot un fils pour lequel Rachel dist: Nostre Seigneur m’a

comparée à Lye, et de ce, le fils ot nom Neptalim.

Or véons grant merveille et signe de grant amour. Rachel avoit si grant

désir qu’elle eust enfans de Jacob que pour ce qu’elle vit quelle ne

povoit concevoir elle luy bailla sa meschine, et les fils qu’elle en ot

elle ama aussi que s’ils feussent siens propres. Pour ce que Lye vit

qu’elle ne concevoit mais, elle bailla à Jacob Zelphan sa meschine. Le

premier fils qu’elle en ot, Lye le receut à joye et dit: Il me vient

eureusement, et de ce, le fils ot nom Gad. Et quant Zelphan ot l’autre

fils Lye dist: C’est pour ma bonne eureté et pour ce toutes femmes me

diront bieneureuse; et ce fils ot nom Aser.

Ou temps de messon Ruben apporta à Lye sa mère mandagores que il ot

trouvées en leur champ, et quant Rachel les vit, si les désira moult et

dist à Lye sa sœur: Donne moy partie des mandagores. Lye respondi: Ne

te souffist-il pas que tu me ostes mon mary, se tu ne me veulx encores

oster mes mandagores? Rachel dist: Je veuil qu’il dorme en ceste nuit

avecques toy pour les mandagores que ton fils a apporté. Lye les luy

donna, et au soir quant Jacob revint des champs, elle ala encontre luy

et luy dist: Tu vendras en ceste nuit coucher avecques moy, car je t’ay

acheté par les mandagores que ton fils m’ot donné.

De ces mandagores met l’Histoire sur Bible moult d’oppinions. Les

aucuns dient que ce sont arbres qui portent fruit souef flairant

autel que pommes. Les autres dient que ce sont racines en terre, en

manière d’erbe, portans feuilles vers, et ont ces racines figure et

façon d’ommes et de femmes, de tous membres et de chevellure[198].

_Catholicon_[199] dit: Ce m’est advis que bien pevent estre herbes

et racines, et que le fruit vault à femmes brehaignes pour aidier à

concevoir, mais que les femmes ne soient pas trop anciennes.

Celle nuit dormit Jacob avecques Lye, et elle conceut un fils, et

quant elle l’ot enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de ce que j’ay

donné à mon mary ma meschine; et pour ce elle appella son fils le

cinquiesme Ysacar. Puis ot-elle le sixiesme fils; quant elle l’ot

enfanté, elle dist: Dieu m’a enrichie de bon douaire à ceste fois, et

encores sera mon mary avecques moy; et pour ce elle appella son fils

Zabulon. Encores ot-elle une fille laquelle ot nom Dinam. Après ce,

nostre Seigneur se recorda de Rachel et essauça sa prière; si lui fist

concevoir et enfanter un fils dont elle ot moult grant joye et dist:

Nostre Seigneur a ostée ma reprouche. Si appella son fils Joseph, et

dist: Dieu m’en doint encores un autre. Après toutes ces choses dessus

dictes, Jacob appella Laban son oncle et lui dist: Donne moy mes

moulliers pour lesquelles j’ay servy à toy quatorze ans, et mes enfans;

si m’en iray en la terre dont je fus né. Laban lui respondi: Je te prie

que tu demeures encore avec moy, car je sçay bien que par toy Dieu m’a

bénéy et multiplié mes biens. Jacob respondi: Il me convient pourveoir

substance pour moy, pour mes enfans, pour mes femmes et ma famille.

Ores du surplus de l’histoire je me tais, car il ne touche point à

ma matière. Mais par ce que dit est dessus peut estre recueilli la

grant bonté des dessus dictes Lye et Rachel qui toutes deux et en un

mesmes temps, elles estans ensemble en un mesme hostel et mesnage,

servoient et servirent Jacob leur mary en bonne paix et en bon amour,

sans jalousie, sans tençon et sans envie, et en oultre elles avoient

laissié leur pays, leur nativité, leur père, leur mère et leur langage

pour icelluy mary et pour le servir en estrange terre. Et est moult à

considérer la grant amour et l’ardeur que Rachel avoit d’avoir lignée

et remembrance de Jacob auquel elle bailla Balan sa chamberière.

Quantes dames est-il maintenant qui le féissent, ne qui vesquissent

si paisiblement que quant l’une l’aroit, l’autre n’en rechignast

et murmurast, mais encores pis? Car, par Dieu, je cuide qu’elles

batteroient l’une l’autre. O Dieu! quelles bonnes femmes et sainctes

elles furent! Pour néant n’est pas en la bénéisson des espousailles

ramenteue ceste parole: _Sis amabilis ut Rachel viro, prudens ut Sarra,

sapiens ut Rebecca_.

Item nous véons en _Thobie_ Xe que Raguel et Anne sa

femme, quant ils mirent hors de leur hostel Thobie le jeune et Sarre

leur fille qui estoit femme d’icelluy jeune Thobie, ils baisièrent

icelle leur fille et l’admonestèrent qu’elle amast cordialment son

mary et honnourast ses parens, et si fist-elle. Et à ce propos, il est

trouvé _Machabeorum_, XIº que quant Alixandre oy dire que le roy d’Égipte

qui avoit espousé sa seur le venoit veoir, il manda par toutes les

universités à son peuple qu’ils ississent de leurs cités et alassent

au devant d’icelluy roy d’Égipte pour luy honnorer, et ainsi faisoit

honneur à ses parens quant il honnouroit le mary de sa seur.

Et pour que l’en ne die mie que je ne vueille aussi bien dire des

devoirs des hommes comme des femmes, je di aussi qu’il est escript

_Ad Ephesios_ Vº que les maris doivent amer leurs femmes comme leur

propre corps, ce n’est mie à dire par fiction, ne par parole, c’est

léalment, de cuer, avecques ce que dit est dessus. Encores, pour

monstrer ce que j’ay dit que vous devez estre très privée et très

amoureuse de vostre mary, je mets un exemple rural que mesmes les

oiseaulx ramages[200] et les bestes privées et sauvaiges, voire les

bestes ravissables, ont le sens et industrie de ceste pratique, car

les oiseaulx femelles suivent et se tiennent prouchaines de leurs

masles et non d’autres, et les suivent et volent après eulx et non

après autres. Se les masles s’arrestent, aussi font les femelles et

s’assieent près de leurs masles: quant leurs masles s’envolent, et

elles après joingnant à joingnant. Et mesmes les oiseaulx sauvaiges qui

sont nourris par personnes qui leur sont estranges au commencement,

puis que iceulx oiseaulx ont prins nourriture d’icelles personnes

estranges, soient corbeaux, corneilles, choues[201], voire lez oiseaulx

de proye, comme espriviers, faucons, tiercelez[202], ostours et les

semblables, si les aiment-ils plus que les autres. Ce mesmes est-il des

bestes sauvaiges, des dommeschés[203], voire des bestes champestres.

Des dommeschés, vous véez que un lévrier, ou mastin, ou chiennet, soit

en alant par le chemin, ou à table, ou en lit, tousjours se tient-il

au plus près de celluy avecques qui il prent sa nourriture, et laisse

et est estrange et farouche de tous les autres; et se le chien en est

loing, tousjours a-il le cuer et l’ueil à son maistre; mesmes se son

maistre le bat et luy rue pierres après luy, si le suit-il balant

la queue, et en soy couchant devant son maistre le rapaise, et par

rivières, par bois, par larronnières et par batailles le suit.

Autre exemple peut estre prins du chien Maquaire[204], qui vit tuer

son maistre dedens un bois, et depuis qu’il fut mort, ne le laissa,

mais couchoit ou bois emprès luy qui estoit mort, et aloit de jour

querre son vivre loing et l’apportoit en sa gueule, et illec retournoit

sans mengier, mais couchoit, buvoit et mengoit emprès le corps et

gardoit icelluy corps de son maistre, au bois, tout mort. Depuis,

icelluy chien se combati et assailli plusieurs fois celluy qui son

maistre avoit tué, et toutes fois qu’il le trouvoit l’assailloit et

se combatoit; et en la parfin le desconfi ou champs en l’Isle Nostre

Dame[205] à Paris, et encore y sont les traces des lices qui furent

faictes pour le chien et pour le champ.

Par Dieu, je vy à Nyort un chien vieil qui gisoit sur la fosse où son

maistre avoit esté enterré qui avoit esté tué des Anglois, et y fut

mené monseigneur de Berry et grant nombre de chevaliers pour veoir la

merveille de la loyaulté et de l’amour du chien qui jour et nuit ne

se partoit de dessus la fosse où estoit son maistre que les Anglois

avoient tué. Et luy fist monseigneur de Berry donner dix frans qui

furent baillés à un voisin pour lui quérir à mengier toute sa vie[206].

Ce mesmes est-il des bestes champestres; vous le véez d’un mouton, d’un

aignel, qui suivent et sont privés de leurs maistres et maistresses

et les suivent et sont privés d’eulx et non d’autres; et autel est-il

des bestes sauvaiges, comme d’un sanglier, un cerf, une biche, qui

ont nature sauvage, suivent et se tiennent joingnans et près de leurs

maistres et maistresses et laissent tous autres. Item, autel est-il des

bestes mesmes sauvaiges qui sont dévourans et ravissables, comme loups,

lyons, léopars et les semblables, qui sont bestes farouches, fières,

cruelles, dévourans et ravissables; si suivent-ils, servent et sont

privés de ceulx avecques qui ils prennent leur nourriture et qui les

aiment, et sont estranges des autres.

Ores avez-vous veu moult de divers et estranges exemples dont les

derrains sont vrais et visibles à l’ueil par lesquels exemples vous

véez que les oiseaulx du ciel et les bestes privées et sauvages et

mesmes les bestes ravissables ont ce sens de parfaictement amer et

estre privées de leurs patrons et bienfaisans et estranges des autres;

doncques, par meilleure et plus forte raison, les femmes à qui Dieu a

donné sens naturel, et sont raisonnables, doivent avoir à leurs maris

parfaicte et solemnelle amour, et pour ce je vous prye que vous soyez

très amoureuse et très privée de vostre mary qui sera.

LE SIXIÈME ARTICLE.

Le sixiesme article de la première distinction dit que vous soiez

humble et obéissant à celluy qui sera vostre mary, lequel article

contient en soy quatre membres.

Le premier membre dit que vous soiez obéissant: qui est entendu à lui,

et à ses commandemens quels qu’ils soient, supposé que les commandemens

soient fais à certes[207] ou par jeu, ou que les commandemens soient

fais d’aucunes choses estranges à faire, ou que les commandemens soient

fais sur choses de petit pris ou de grant pris; car toutes choses vous

doivent estre de grant pris, puis que cellui qui sera vostre mary le

vous aura commandé. Le deuxiesme membre ou particularité est à entendre

que se vous avez aucunes besongnes à faire dont vous n’ayez point parlé

à celluy qui sera vostre mary, ne il ne s’en est point advisé, et pour

ce il n’en a riens commandé ne deffendu, se la besongne est hastive

et qu’il la conviengne faire avant que celluy qui sera vostre mary

le sache, se vous avez plaisir de la faire en aucune manière, et vous

sentez que celluy qui sera vostre mary eust plaisir de la faire en une

autre manière, faictes avant[208] au plaisir de celluy qui sera vostre

mary que au vostre, car son plaisir doit précéder le vostre.

La troisiesme particularité est à entendre que se celluy qui sera

vostre mary vous deffendra aucune chose, supposé que sa deffense soit

faicte à jeu ou à certes, ou que sa deffense soit faicte sur chose de

petit pris ou de grant value, gardez que aucunement vous ne faciez

contre sa deffense.

La quarte particularité est que vous ne soyez arrogant ne répliquant

contre celluy qui sera vostre mary ne contre ses dis, et ne dictes

contre sa parole, mesmement[209] devant les gens.

En reprenant le premier point des quatre particularités qui dit que

vous soyez humble à vostre mary et à luy obéissant, etc., l’Escripture

le commande _Ad Ephesios_ Vº où il est dit: _Mulieres viris suis subdite

sint sicut domino, quoniam vir caput est mulieris, sicut Christus caput

est Ecclesie_. C’est à dire que le commandement de Dieu est que les

femmes soient subjectes à leurs maris comme à seigneurs, car le mary

est aussi bien chief de la femme comme nostre Seigneur Jhésu-Crist est

chief de l’Église. Doncques il s’ensuit que ainsi comme l’Église est

subjecte et obéissant aux commandemens grans et petis de Jhésu-Crist,

comme à son chief, tout ainsi les femmes doivent estre subjectes à

leurs maris comme à leur chief et obéir à eulx et à leurs commandemens

grans et petis. Et ainsi le commanda nostre Seigneur, si comme dit

saint Jhérosme, et aussi le dit le Décret[210], XXXIIIe _Questione,

quinto capitulo: Cum caput_. Et pour ce dit l’apostre quant il escript

aux Hébrieux, ou XIIIe chappitre: _Obedite prepositis vestris et

subjacete eis, etc._ C’est à dire obéissez à vos souverains et soyez en

bonne subjection vers eulx. Encores vous est-il assez monstré que c’est

sentence de nostre Seigneur par ce que dit est par avant, que femme

doit estre subjecte à homme. Car il est dit que quant au commencement

du monde Adam fut fait, nostre Seigneur par sa bouche et parole dist:

Faisons-luy aide. Et lors de la coste de Adam fist la femme comme aide

et subjecte et ainsi en use-l’en, et c’est raison. Et pour ce, se doit

bien femme adviser de quelle condition est cellui qu’elle prendra,

avant qu’elle le preigne. Car, ainsi comme dit un povre homs Rommain

qui sans son sceu ou pourchas fut par les Rommains esleu à estre

empereur, quant l’en luy apporta le faudesteul[211] et la couronne

il fut tout esbahy; l’une de ses premières paroles fut qu’il dist au

peuple: Prenez vous tous garde que vous faictes ou avez fait, car s’il

est ainsi que vous m’ayez esleu et je soye demouré empereur, sachez de

certain que de là en avant mes paroles seront tranchans comme rasouers

de nouvel esmolus. C’estoit à dire que quiconques n’obéiroit à ses

défenses ou commandemens, puis qu’il seroit ou estoit fait empereur,

c’estoit sur peine de perdre la teste.

Ainsi, garde soy une femme comment ne à qui elle sera mariée, car

quiconques, povre ou petit qu’il ait esté par avant, toutesvoies pour

le temps à venir depuis le mariage, doit-il estre et est souverain et

qui peut tout multiplier ou tout descroistre. Et pour ce vous devez

plus en mary penser à la condition que à l’avoir[212], car vous ne

le pourrez après changer, et quant vous l’aurez prins, si le tenez à

amour et amez et obéissez humblement, comme fist Sarre dont il est

parlé en l’article précédent. Car plusieurs femmes ont gaignié par leur

obéissance et sont venues à grant honneur, et autres femmes par leur

désobéissance ont esté reculées et désavancées.

Le ménagier de Paris (v. 1 & 2) · 第 10 / 54 段