de ce jardin: Susanne vint ou dit jardin pour soy laver, selon ce
que leur loy l’ordonnoit, et mena avecques soy deux de ses pucelles
lesquelles elle renvoya en sa maison pour lui rapporter oeille[161] et
oingnemens pour soy enoindre. Et quant les deux vieillars la virent
seule, ils coururent à elle et lui dirent: Coyement[162] seufre ce
que nous voulons faire de toy, et se tu ne le fais, nous porterons
tesmoingnage encontre toy et dirons que nous t’avons trouvée en
advoultaire. Et quant Susanne vit et sceut la mauvaistié des juges,
elle proposa en soy mesmes et dist en ceste manière: _Angustie michi
sunt undique_, etc., Dieux! dit-elle, angoisses sont à moy de toutes
pars, car se je fais ceste chose, morte suis comme à Dieu, et se je ne
le fay, je ne pourray eschapper de leurs mains que je ne soie tormentée
et lapidée; mais mieulx me vault sans meffaire cheoir en leur dangier
que faire péchié devant Dieu. Lors elle cria à haulte voix: les deux
vieillars crièrent aussi, tellement que les serviteurs de la maison y
acoururent, et les juges dirent qu’ils l’avoient trouvée en présent
meffait avec un jouvencel lequel estoit fort et viguereux; si leur
eschappa et ne sceurent ne ne peurent congnoistre qui il estoit. De ce
furent les sergens[163] merveilleusement vergongneux et esbahis, car
oncques mais ils n’avoient oy dite telle parole de leur dame, ne veu
mal en elle; toutesfois elle fut emprisonnée.
Et l’endemain que les juges furent assis en jugement, tout le peuple
devant eulx assemblé pour veoir la merveille, Susanne fut amenée en
jugement; ses parens et amis la regardoient, moult tendrement plourans.
Susanne avoit son chief couvert, de honte et de vergongne qu’elle
avoit. Les juges lui firent descouvrir son viaire[164] par grant honte
et despit. Adonc elle plourant leva ses yeulx au ciel, car elle avoit
fiance en nostre Seigneur et ou bien de son ignorance. Adonc les deux
prestres racontèrent devant le peuple comment eulx alans esbatans
dedans le jardin avoient veu Susanne entrer en icellui, avec elle deux
de ses pucelles lesquelles elle renvoya et serra l’uis après elles; et
disoient que lors estoit venu un jeune homme lequel ils avoient veu
charnellement habiter à elle, et pour ce ils estoient là courus, et
le jeune homme s’en estoit fouy par l’uis, et n’avoient peu arrester
ne prendre fors icelle Susanne qui n’avoit icellui jeune homme voulu
nommer; et de ce meffait nous deux sommes tesmoings, et pour ce meffait
nous la jugeons à mort. Susanne adonc s’escria et dist en ceste
manière: Dieu pardurable, tu es congnoissant des choses répostes[165]
et scez toutes choses ains qu’elles soient faictes, et scez bien que
contre moy ils portent faulx tesmoingnaige; souviengne-t’en et aies
mercy de moy!
Après ce on la mena à son torment, et en passant par une rue, nostre
Seigneur évertua l’esperit d’un jeune et petit enfant appelé Daniel
lequel commença à crier à haulte voix: O peuple d’Israel, ceste femme
est jugée faulcement, retournez au jugement, retournez, car les
jugemens sont faulx! Adonc le peuple s’escria et firent retourner
Susanne au lieu où le jugement avoit esté donné et amenèrent les
jugeurs et l’enfant appelé Daniel lequel dist tels mots: Séparez moy
ces jugeurs et les menez l’un çà, l’autre là. Quant ce fut fait, il
vint à l’un et lui demanda soubs quel arbre ce avoit esté fait et qu’il
avoit vu l’omme et Susanne faisans leur péchié; et icellui jugeur
respondi: soubs un chesne[166]. Après, icellui Daniel vint à l’autre
jugeur et lui demanda soubs quel arbre il avoit veu Susanne soubs le
jeune homme; et il respondi: soubs un arbre appelé _Lentiscus_[167].
Lentiscus est un arbre qui rent huille et la racine est une espice
appellée _macis_. Ainsi fut attainte leur mençonge, et fut Susanne
délivrée, comme pure et necte, sans tache de mauvais atouchemens. Et
est bien prouvé qu’elle estoit bien remplie de la vertu de chasteté
quant elle dist ceste parole aux faulx jugeurs: J’aime mieulx cheoir en
vos mains comme ès mains de mes ennemis, et mourir sans faire péchié
que faire péchié devant Dieu nostre Seigneur. O femme pleine de foy
et de grant loyaulté qui crémoit tant Dieu et le péchié de mariage
enfraindre qu’elle voulloit mieulx mourir que son corps vilainement
atoucher! Et certes il est tout certain que les Juifs et les Juifves
qui sont à présent en ce royaume ont si abbominable ce péchié, et est
telle leur loy, que se une femme estoit trouvée en adultère, elle
seroit lapidée et tourmentée de pierres jusques à la mort selon leur
loy. Mesmes les mauvais tiennent cette loy, et nous la devons bien
tenir, car c’est bonne loy[168].
Autre exemple y a, si comme met Cerxès[169] le philosophe en son livre
nommé des _Eschez_, ou chappitre _de la Royne_, et dit que la Royne
doit sur toutes choses sa chasteté garder et endoctriner à ses filles,
car, dist-il, nous lisons de moult de filles qui pour leur virginité
ou pucellaige garder ont esté roynes. Pol istoriographe des Lombars
raconte que en Ytalie avoit une duchesse qui avoit nom Raymonde, et
avoit un fils et deux filles. Advint que le roy de Hongrie appelé
Cantamus eut débat à icelle Raymonde et vint devant une sienne ville
et y mist le siége. Elle et ses enfans estoient dedens le chastel, et
si regarda une fois ses ennemis qui faisoient une escarmouche contre
les gens de sa ville qui fort se deffendoient, et entre les ennemis
vit un chevalier qui estoit forment bel. Elle fu tant embrasée de
s’amour qu’elle lui manda que secrètement et parmy son chastel elle luy
rendroit sa ville, se il la vouloit prendre à femme. Et le chevalier
dist oyl[170], et après ce, elle luy ouvri les portes du chastel, et
il et ses gens y entrèrent. Quant ils furent au chastel, ses gens
entrèrent par là en la ville et prindrent hommes et femmes et tout ce
qu’ils peurent; et les fils d’elle orent si grant honte et douleur de
sa traïson qu’ils la laissèrent et s’en alèrent, et depuis furent si
bons que l’un d’iceulx enfans qui avoit nom Grimault, c’est assavoir le
plus petit, fut duc des Bienventens[171] et depuis roy de Lombardie. Et
les filles qui ne sceurent fouir doubtèrent estre violées des Hongres;
si tuèrent pigons et les mussèrent dessoubs leurs mamelles, si que
par l’eschauffement de leurs mamelles la char des pigons puoit, et
quant les Hongres les vouldrent approuchier, si sentirent la puantise,
et s’en refroidirent et desmeurent[172] et les laissèrent tantost,
et disoient l’un à l’autre: Fy que ces Lombardes puent! Et à la fin
icelles filles s’enfouirent par mer pour garder leur virginité, et
toutesvoies, pour ce bien et leurs autres vertus, l’une fut depuis
royne de France et l’autre fut royne d’Alemaigne. Icellui chevalier
print icelle duchesse et jeut avec elle une nuit pour son serement
saulver et l’endemain la fist à tous les Hongres commune. Le jour après
lui fist ficher un pel dès parmy la nature au long du corps jusques
à la gorge, disant: Tel mary doit avoir telle lécheresse qui par sa
luxure a trahy sa cité et ses gens baillés et mis ès mains de leurs
ennemis. Et aussi ces paroles fist-il escripre en plusieurs lieux
parmy sa robe, et toute morte la fist attacher et lier aux barrières de
dehors et devant la porte de sa cité afin que chascun la veist, et la
laissa[173].
Encores met-il[174] là un autre exemple de garder son mariage et sa
chasteté, et dit que saint Augustin ou livre de la _Cité de Dieu_ dit
(et aussi l’ay-je veu en Titus Livius) que à Romme estoit une dame
moult bonne et de grant et vertueux couraige appellée Lucresse qui
estoit femme d’un Rommain appellé Collatin qui convoya et semmoni[175]
une fois à disner avec lui l’empereur Tarquin l’orguilleux et Sexte
son fils; lesquels y disnèrent et furent festiés et après disner se
esbatirent, et Sexte advisa la contenance de toutes les dames qui là
estoient; et entre toutes et pardessus toutes les autres, la manière
Lucresse lui pleut et sa beauté. Par aucune espace de temps après, les
gens d’un chastel qui estoit à quatre lieues d’illec, emprès Romme,
firent rébellion contre l’empereur qui ala mettre le siége devant,
et avec lui fut et ala Sexte son fils avec lequel estoient et de sa
compaignie furent plusieurs des jeunes hommes de Romme, entre lesquels
estoit Collatin le mary Lucresse. Long temps furent illec les Rommains
à siège, et un jour qu’il faisoit bel et seryn, estoient assemblés
après disner à boire ensemble Sexte le fils l’empereur et plusieurs
d’iceulx jeunes hommes romains entre lesquels estoit Collatin, et
prindrent complot ensemble de soupper tantost, et après alèrent
hastivement à Romme en l’hostel de chascun d’iceulx jeunes hommes
veoir la manière et contenance de chascune de leurs femmes et leur
gouvernement, par tel[176] que cellui duquel sa femme seroit trouvée
en meilleur convine[177] auroit l’honneur de logier Sexte le fils
l’empereur en son hostel. Ainsi fu accordé, et vindrent à Romme et
trouvèrent les unes devisans[178], les autres jouans au _bric_, les
autres à _qui féry?_ les autres à _pince-merille_, les autres jouans
aux _cartes_ et aux autres jeux d’esbatemens avecques leurs voisines;
les autres qui avoient souppé ensemble, disoient des chançons, des
fables, des contes, des jeux-partis; les autres estoient en la rue
avecques leurs voisines jouans au _tiers_ et au _bric_, et ainsi
semblablement de plusieurs jeux, excepté Lucresse qui dedens et ou plus
parfont de son hostel, en une grant chambre loing de la rue, avoit
ouvriers de laine, et là, toute seule, assise loingnet[179] de ses
ouvriers et à part, tenoit son livre dévotement et à basse chière[180]
disoit ses heures moult humblement; et fut trouvé que lors, ne
autresfois que son mary Collatin estoit hors, et en quelque compaignie
ou feste qu’elle feust, il n’estoit nul ne nulle qui la feist dancer
ne chanter, se ce n’estoit seulement le jour qu’elle avoit lettres de
luy ou qu’il retournast la veoir; et lors chantoit et dançoit avec les
autres, se feste y avoit. Et pour ce Collatin eust l’honneur de la
venue et loga en son hostel Sexte le fils l’empereur lequel fut servi
de tous les autres et de leurs femmes et apparentés, et l’endemain
bien matin fut des dames esveillié, vestu, et oy messe, et le veirent
monter et mettre à chemin. Et à ce voyage fut Sexte moult fort espris
de l’amour de Lucresse et tellement qu’il pensa qu’il revenroit devers
elle acompaignié d’autres gens que des amis d’elle ou de son mary.
Ainsi fut fait et vint au soir en l’hostel Lucresse laquelle le receut
moult honnourablement, et quant le temps vint d’aler couchier, l’en
ordonna le lit à Sexte comme à fils d’empereur, et ce mauvais fils
d’empereur espia où Lucresse gisoit, et après ce que tous léans furent
couchiés et endormis, Sexte vint à elle, l’une main mise à la poitrine
et l’autre à l’espée, et lui dist: Lucresse, tais toy! Je suis Sexte le
fils à l’empereur Tarquin, se tu dis mot tu es morte! Et de paour elle
s’escria, dont la commença Sexte à prier. Rien n’y vault. Et après ce,
à luy offrir et promettre dons et services. Riens n’y vault. Et puis, à
menacier qu’elle se voulsist à luy accorder ou qu’il destruiroit elle
et sa lignée. Rien n’y vault. Quant il vit que tout ce rien n’y valoit,
si lui dist ainsi: Lucresse, se tu ne fais ma voulenté, je te tueray et
si tueray aussi un de tes varlès, et puis diray que je vous aray tous
deux trouvés couchiés ensemble et pour vostre ribauldie vous ay tués.
Et celle qui doubta plus la honte du monde que la mort, si se consenti
se jouer.
Et tantost après que Sexte s’en fu alé, la dame manda par lettres son
mari qui estoit en l’ost, et aussi manda son père, ses frères et tous
ses amis et un homme qui avoit nom Brut et nepveu Collatin son mary. Et
quant ils furent venus, elle leur dist moult espouventablement: Sexte
le fils à l’empereur entra hier comme hoste en cest hostel, mais il ne
s’en est pas départi comme hoste, mais comme ennemy de toy, Collatin!
et saiches qu’il a ton lit deshonnouré. Toutesvoies se mon corps est
deshonnouré, se n’est pas le cuer, et pour tant me absols-je du péchié,
mais non pas de la peine. Adonc Collatin son mary vit qu’elle estoit
toute pâle et descoulorée et sa face blanche et toute esplourée, car
la trasse des larmes estoit apparant en son viaire des yeulx jusques
aux baulièvres, et avoit les yeulx gros et enflés, les paupières mortes
et perses[181] et dedans vermaulx par le décourement des larmes,
et regardoit et parloit effroyeusement. Si commença à la conforter
moult doulcement et à luy pardonner, et lui monstra moult de belles
raisons, que le corps n’avoit pas péchié puisque le cuer n’y avoit
donné consentement ne pris délit, et se prist à alléguer exemples et
auctorités. Tout ce ne luy pleut; elle luy rompi sa parole en disant
moult asprement: Ho! ho, nennil, nennil! c’est trop tart, tout ce ne
vault riens, car je ne suis jamais digne de vivre; et celluy qui m’a ce
fait, l’a fait à sa grant male meschéance se vous valez riens, et pour
ce que nulle ribauldie ne règne à l’exemple de Lucresse, qui vouldra
prendre exemple au péchié et au forfait, si prengne aussi exemple à
l’amende. Et tantost d’une espée qu’elle tenoit soubs sa robe se féri
parmy le corps et morut devant eulx tous.
Adonc Brut le conseiller et Collatin le mary d’icelle Lucresse et tous
ses amis plourans et dolens prindrent celle espée qui estoit sanglante,
et sur le sang jurèrent par le sang Lucresse que jamais ne fineroient
jusques à tant qu’ils auroient Tarquin et son fils destruit, et le
poursuivroient à feu et à sang, et toute sa lignée bouteroient hors,
si que jamais nul n’en vendra à dignité. Et tout ce fut tantost fait,
car ils la portèrent emmy la ville de Romme et esmeurent tellement le
peuple que chascun jura la destruction de l’empereur Tarquin et de son
fils, et à feu et à sang. Et adonc fermèrent les portes afin que nul
n’issist pour aler adviser l’empereur de leur emprise, et s’armèrent
et yssirent dehors alant vers l’ost de l’empereur comme tous forcenés.
Et quant ils approchèrent de l’empereur, et il ouy le bruit et tumulte
et vit les gens pouldrés[182], et fumées des chevaulx, avec ce que
l’en luy dit, il et son fils s’enfouirent en désers, chétifs et
desconfortés. Sur quoy le Rommant de la Rose dit ainsi:
N’onc puis Rommains, pour ce desroy,
Ne vouldrent faire à Romme roy.
Ainsi avez-vous deux exemples, l’un de garder honnestement son
vefvaige, ou sa virginité ou pucellaige; l’autre de garder son mariaige
ou chasteté. Et sachiez que richesse, beaulté de corps et de viaire,
lignaige et toutes les autres vertus sont péries et anichillées
en femme qui a tache ou souspeçon contre l’une d’icelles vertus.
Certes en ce cas tout est péri et effacié, tout est cheu sans jamais
relever, puis que une seule fois femme est souspeçonnée ou renommée
au contraire; et encores, supposé que la renommée soit à tort, si
ne peut jamais[183] icelle renommée estre effaciée. Or véez en quel
péril perpétuel une femme met son honneur et l’honneur du lignaige de
son mary et de ses enfans quant elle n’eschieve[184] le parler de tel
blasme, ce qui est légier à faire. Et est à noter sur ce, si comme
j’ay oy dire, que puis que les Roynes de France sont mariées, elles ne
lisent jamais seules lettres closes, se elles ne sont escriptes de la
propre main de leur mary, si comme l’en dit, et celles lisent-elles
toutes seules, et aux autres elles appellent compaignie et les font
lire par autres devant elles, et dient souvent qu’elles ne sçevent mie
bien lire autre lettre ou escripture que de leur mary; et leur vient de
bonne doctrine et de très grant bien, pour oster seulement les paroles
et le souspeçon, car du fait n’est-il point de doubte[185]. Et puisque
si haultes dames et si honnourées le font, les petites qui ont aussi
grant besoing de l’amour de leurs maris et de bonne renommée le doivent
bien faire.
Si vous conseille que les lettres amoureuses et secrètes de vostre
mary, vous recevez en grant joye et révérence, et secrètement toute
seule les lisez tout à part-vous, et toute seule lui rescripvez
de vostre main se vous savez, ou par la main d’autre bien secrète
personne; et lui rescripvez bonnes paroles amoureuses et vos joyes et
esbatemens, et nulles autres lettres ne recevez, ne ne lisez, ne ne
rescripvez à autre personne, fors par estrange main et devant chascun,
et en publique les faictes lire.
Item dit-l’en aussi que les Roynes depuis qu’elles sont mariées, jamais
elles ne baiseront homme, ne père, ne frère, ne parent, fors que le
Roy, tant comme il vivra; pour quoi elles s’en abstiennent, ne se c’est
vray, je ne sçay. Ces choses, chère seur, souffisent assez à vous
bailler pour cest article; et vous sont baillées plus pour raconte que
pour doctrine. Il ne vous convient jà endoctriner sur ce cas, car Dieu
mercy de ce péril et souspeçon estes-vous bien gardée et serez.
LE QUINT ARTICLE.
Le quint article de la première distinction dit que vous devez estre
très amoureuse et très privée de vostre mary par dessus toutes autres
créatures vivans, moiennement amoureuse et privée de vos bons et
prochains parens charnels et parens de vostre mary, très estrangement
privée de tous autres hommes, et du tout en tout estrange des
oultrecuidés et oyseux jeunes hommes et qui sont de trop grant despence
selon leur revenue, et qui, sans terre ou grans lignaiges, deviennent
danceurs; et aussi des gens de court, de trop grans seigneurs, et en
oultre de ceulx et celles qui sont renommés et renommées d’estre de vie
jolie, amoureuse ou dissolue.
A ce que j’ay dit très amoureuse de vostre mary, il est bien voir que
tout homme doit amer et chérir sa femme et que toute femme doit amer et
servir son homme, car il est son commencement et je le preuve. Car il
est trouvé ou deuxiesme chappitre du premier livre de la Bible que l’en
appelle Genesy, que quant Dieu eust créé ciel et terre, mer et air,
et toutes les choses et créatures à leur aournement et perfection, il
admena à Adam toutes les créatures qui eurent vie et il nomma chascune
ainsi qu’il luy pleut et qu’elles sont encores appellées. Mais il n’y
ot créature semblable à Adam, ne convenable pour lui faire aide et
compaignie. Et pour ce dist Dieu adonc: _Non est bonum hominem esse
solum; faciamus ei adjutorium simile ei_. Bonne chose, dist Dieu, n’est
pas que l’omme soit seul; faisons-lui aide qui lui soit semblable.
Donc meist Dieu sommeil en Adam, et adonc osta une des costes de Adam
et rempli le lieu où il la prist de chair, si comme dit Moyses ou
second chappitre de Genesy. Cellui qui fait Histoire sur Bible[186]
dit que Dieu prist de la char aussi avecques la coste, aussi dit
Josephus[187], et nostre Seigneur édifia la coste qu’il en avoit ostée
en une femme; voire, ce dist l’Historieur, il lui édifia char de la
char qu’il prist avecques la coste, et os de la coste, et quant il lui
ot donné vie, il l’admena à Adam pour ce qu’il luy meist nom. Et quant
Adam la regarda, il dit ainsi: _Hoc nunc os ex ossibus meis et caro
de carne mea: hec vocabitur virago quoniam de viro sumpta est_. Ceste
chose, dist-il, est os de mes os et char de ma char, elle sera appellée
_virago_, c’est à dire faicte d’omme. Elle ot nom ainsi premièrement,
et après ce qu’ils orent péchié, elle ot nom _Eva_ qui vault autant
que _vita_. Car toutes les créatures humaines qui puis ont eu vie
et auront, sont venues d’elle. Encores adjousta Adam et dist ainsi:
_Propter hoc relinquet homo_, etc. Pour ceste chose laissera homme son
père et sa mère et se aherdera[188] à sa moullier, et seront deux en
une chair; c’est à dire que du sang des deux, voire de l’omme et de la
femme, sera faicte une char ès enfans qui d’eulx naistront. Là fist
donc Dieu et establi premièrement mariaige, si comme dit l’Historieur,
car il dist au conjoindre: _Crescite et multiplicamini_, etc. Croissez,
dist-il, et multipliez et remplez la terre.
Je di adonc, par les raisons dictes et prises en Bible, que femme doit
moult amer son mary, quant de la coste de l’omme elle fut faicte.
Item on lit en l’onziesme chappitre de Genesy que un patriarche appellé
Abraham prist à moullier en la cité ou ville de Caldée une moult bonne
et sainte dame appellée Sarre laquelle fut depuis princesse souveraine
et première des bonnes et vaillans dames desquelles Moyses fait mention
en ses cinq livres qui sont les premiers de la Bible. On lit illec que
Sarre vesqui moult saintement et fut très loyalle et de bonne foy à
son mary Abraham, et obéissant à ses commandemens. Et lit-on illecques
que quant Abraham fut parti de Damas pour la grant famine qui estoit
en icelle terre et il deust entrer en Egipte, il dist à Sarre sa
moullier: Je sçay, dist-il, que les hommes de ceste terre sont chaulx
et luxurieux, et tu es moult belle femme; pour quoy je doubte moult,
se ils scevent que tu soies ma moullier, que ils ne me occisent pour
toy avoir; et pour ce, je te prie que tu vueilles dire que tu es ma
seur et non pas ma moullier, et je le diray aussi, par quoy je y puisse
vivre paisiblement, entre eulx et mes gens et ma mesgniée[189]. A ce
conseil et commandement obéi Sarre, non pas voulentiers, mais pour
sauver la vie à son seigneur et à sa gent, et quant les hommes et le
prince d’icelle contrée virent Sarre tant belle, ils la prindrent et
la menèrent au roy Pharaon qui en ot moult grant joye et la retint,
mais oncques, ne lors ne depuis, en quelconque heure, le roy Pharaon
ne peust venir vers elle qu’il ne la trouvast toujours plourant du
regret qu’elle avoit à son mary, et pour ce, quant le roy Pharaon la
véoit en icelluy estat, la voulenté et le désir qu’il avoit d’elle se
tresalloit et changeoit, et ainsi la laissoit. Et pour ce, peut-l’en
dire que pour sa bonté et la loiaulté que Dieu savoit en elle, laquelle
estoit triste et courrouciée de ce que on l’avoit ostée à son mary, il
la garda et défendi par telle manière que Pharaon ne pot habiter à
elle et fut moult tourmenté, et tous ceulx de sa mesgniée, pour Sarre
qu’ils avoient ostée à Abraham. L’Historieur dit sur ce chappitre que
tant que Pharaon tint Sarre, il n’ot povoir de habiter à femme, ne tous
ses hommes aussi ne povoient engendrer; et pour ce, les prestres de sa
loy sacrifièrent à leurs dieux et il leur fut respondu que c’estoit
pour Sarre la moullier à Abraham que le roy Pharaon lui avoit tolue. Et
quant le Roy le sceut, il manda Abraham qui vivoit bien paisiblement
en sa terre et lui dist: Pourquoi m’as-tu deceu et fait grant mal?
Tu disoies que Sarre estoit ta seur, et c’est ta femme! Prens-la et
l’emmaine hors de ma terre. Lors commanda-il à ses hommes qu’ils le
menassent hors de la terre d’Egipte paisiblement et sans perdre nulle
de ses choses.
On lit ou sixiesme chappitre de Genesy que quant Abraham fut party
d’Egipte, il ala demourer en la terre de Canaen de coste[190] Bétel.
Donc regarda Sarre qu’elle estoit brehaigne[191] et ne povoit avoir
enfant, dont elle estoit moult dolente; lors s’advisa qu’elle
bailleroit Agar sa chamberière qu’elle avoit admenée d’Egipte, à
Abraham son mary, pour savoir s’elle en pourroit avoir enfant, car elle
doubtoit moult qu’il ne morust sans hoir, et ce dist-elle à Abraham qui
se consenti à faire sa voulenté. Et elle lui bailla Agar sa meschine
laquelle conceut tantost un fils dont Sarre ot moult grant joye. Mais
quant Agar la meschine vit et sceut qu’elle avoit conceu de Abraham,
elle despita sa dame et se portoit grossement contre elle. Et quant
elle vit ce, Sarre dist à Abraham: Tu fais mauvaisement encontre moy,
je te baillay ma meschine pour ce que je ne puis avoir enfans de toy,
et je désiroie que je peusse avoir fils d’elle et de toy lesquels je
peusse nourrir et garder, à la fin que tu ne morusses pas sans laisser
lignée de toy: pour ce que ma meschine Agar voit qu’elle a conceu de
toy, elle m’a en despit et ne me prise rien; Dieu vueille jugier entre
moy et toy, car tu as tort qui sueuffres qu’elle me despite.
Or véons la grant bonté et la grant loyaulté de ceste bonne dame et
sainte femme Sarre. Elle amoit si très loyaulment Abraham son mary, et
bien savoit qu’il estoit si saint homme et vaillant patriarche, que
il lui sembloit que ce feust doleur et grant dommaige s’il mouroit
sans hoir et avoir fils de son sang, et si véoit bien qu’elle estoit
brehaigne et ne povoit concevoir, et pour le grant désir qu’elle avoit
d’avoir fils de son mary lesquels elle peust nourrir et garder, elle
bailla sa meschine et la fist couchier en son propre lit, et s’en voult
déporter. Quantes dames ou femmes trouveroit-on qui ainsi feissent?
Je croy qu’on en trouveroit peu, et pour ce est Sarre tenue à la
plus loyale à son mary qui fust dès Adam le premier homme jusques à
la loy qui fut donnée à Moyse. Mais Agar sa meschine à tort l’eut en
despit quant elle sceut qu’elle eust conceu de Abraham, mais on dit
communément que qui essauce[192] son serf il en fait son ennemy. Mais
Abraham le bon patriarche vit bien et sceut que Agar la meschine avoit
tort, et pour ce il dist à Sarre: Vécy Agar ta meschine, je la mets en
ta main, si en fais ta voulenté.